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Le roman d'une princesse

Je ne puis résister au désir de vous exprimer moi-mênie, directement, les profondes et indicibles jouissances que je dois à voire adoiirable livre. Vous n'en voudrez pas, j'espère, à une personne qui vous est totalement inconnue, de laisser parler sa vive émotion. Un livre aimé rapproche tellement les lecteurs de rauteur qu'ils croient le connaître, comme s'ils avaient toujours vécu près de lui. Depuis des semaines, je ma plonge dans vos pensées, j'erre |^ .

1. Ce roman, publié sous les pseudonymes Dite et ideoit est dû à la collaboration de S« M. la Aeine de Roumanie (Carmen Sylva) et de M»* Mite Kremnila.

dans le monde évoqué par vous. A mes yei^x,

les statues apparaissent vivantes, les temples se relèvent de leurs ruines ; le ciel d'Orient resplendit d'une lumière d'or; les grands morls redeviennent des êtres de chair et de sang, qui se meuvent, jouissent et Bouffrent comme les ^tres hommes* Âh I je vous remercie du fond du cœur de ce bonheur que j'ai éprouvéi à me sentir si complèlement transportée dans ce monde du Beau ; tout ce qui m'entoure en est transformé, éclairé et idéalisé. La prose devient un poème, la routine quotidienne acquiert du charme ; les petites choses prennent de la grandeur et une signification toute nouvelle.

Ët maintenant que j^ai enfin fermé le livre, je marche sur les nuafi^es et j'ai des rayons plein les yeux. Il en sera certainement ainsi de tons ceux qui se laisseront guider par votre main. Chacun se dira qu^ la terre n'est vraiment pas une vallée de larmes, puisqu'elle offre tant de beautés, et aussi tant d'êtres bons, qui n'oublient et ne renient jamais leur ressemblance avec Dieu. Combien je plains ceux qui ne savent plus voir le Beau, qui accusent le Créateur généreux de leur avoir tracé une vie autre qu'ils ne la rèvaientj de ne pas leur avoir

ddâné le génie ! N'est-ce pas assez de bonheur de comprendre le génie d'un aytre et de pouvoir s'en réjouir?

Mais celui qui possède la force créatrice r.e devrait jamais rien regretter, car cdui*là atteint le but le plus élevé qu ou puisse avoir ici-bas.

£n vous remerciant encore une fois des hautes jouissances que nous vous devons, moi et tant d'aulres, je suis> avec l'expression de la plus sincère admiration ,

Ulrique.

Princesse de Moni-RaucheHsiew^

GreUswald, 20 février 18.. •

Noble Mécène,

Que de grâce et d'honneur! Me remercier € vous-même non par l'intermédiaire d'un secrétaire ou d'une dame d'atours, — et diredemerUt au lieu de m.e faire voter une adresse par vos très honorables ministres I Et pourquoi ? Parce que j'ai procuré à Yotre Altesse, pendant ses heures oisives, roccasion

' de bâiller une fois de plus der rière son cvciitail peint de maia d'artiste 7 Par quel hasard mes « Pensées sur Thisloire de Fart », litre biea ambitieux pour de simples impressions de jeune homme, ardemment ressenties jadis sous le ciel ardent de la Urèce, sont-elles venues s'égarer dans le boudoir d*une grande dame? Vous jugez sans doute que Tart appartient de droit aux cours, parce que lui aussi est vassal de la forme? Oui, Madame, mais la forme étemelle, non la forme sans âme, la parole dépourvue de sens, la création périssable du moment. Enfin 1 je ne me sens pas appelé à prêcher dans le désert.

Vous avez c erré, guidée par ma main I »

Trop heureuse, cette humble main I Rien qu'à cette phrase, pardonnez-moi, j'avais reconnu la femme, avant d'arriver à ce nom sonore, vraiment bien imaginé. Une femme peut-elle s'approprier une seule pensée, sans la rattacher aussilôt à la maia qui Ta écrite et à la tête qui Ta conçue ? £t puis ce soupir étouffé sur les misères de ce luoiidc, qui se cache entre les lignes, mais que nos oreilles masculines savent entendre et comprendre ! Qu'y a-l-îl donc pour vous de si fâcheux en ce monde.

Votre noble époux boit ou chasse-t-il trop ?

Â-t-il quelque ieadre faiblesse ? — ou le jeune prince, yolve cousin, serait-il par hasard plus aimable pour une jolie soubrette que pour sa cousine? Ah I ce monde I ce triste monde, qui, pour vos égaux, commence et finit à leurs précieuses personnes t Que vous importe si des milliers d'iuforLuaés ont faim? a Ils y soiiL habitués J»..«

Je vous ai appris qu*il existe c tant d'êtres bons? >

Mille tonnerres I Tappariteur vient m'appor-

ter la nouvelle que, dans ce maudit nid de savants, il n'y a pas un almanach de Gotha ! Les auriez-vous tous fait acheter d'avance, prétendue princesse Ulrique de...? Et pourtant, il faut bien que je l'avoue, votre épître a un accent de vérité si touchant que j*ai été presque presque mystifié I Mais « ces êtres

bons > sur lesquels vous comptez, o»t tranche la question. J'ai vu les yeux bruns ati regard d'enfant, m'épier avec une rieuse malice.

Et toute cette phraséologie sentimentale I Soyez donc une bonne fois franche vis-à-vis de vous-mâme ; — je ne vous demande pas de l'être jamais envers les autres. Quand les modes nouvelles vous vont bien, que votre mari est docile, que votre cousine n'a pas été plus

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jolie que vous au dernier bal de la cour, alors le monde est parfait et le temps est beau. Mois si une toilette est mal réussie, si votre cheval

— M s'appelle Diane, sans doute — sVst couronné, ou si « Edgar i> se marie, alors le mon de ^ devient me n vallée de larmes » et des c êtres bons * surtout impersonnels, peuvent tout au plus vous consoler. Dans tous les cas, je suis reconnaissant au destin de vous avoir fait, par

un hasard ironique, rencontrer un de mes livres, quand vous étiez dans semblable disposition.

— Je ne puis vous promettre, pour la prochaine fois, une lecture aussi facile et aussi légère,

car j^écris en ce moment mais pourquoi

vous choquer inutilement, comme conclusi^^n?

Et maintenant, Madame la princesse, je de- . meure, de Votre Gracieuse Altesse, le très humble et très reconnaissant serviteur,

I)^^ Bhuno Hallmuth Prof, à l'Univers, de Greifswald

Rauchenstein, 23 février 18...

Ainsi vous n^ètes pas seulement un grand savant, un poète par la grâce de Dieu, très

digne Professeur ; niais vous êtes encore un bien plus grand psychologue, un connaisseur en nature humaine, qui perce du premier coup d*œil les mystifications, au lieu de se prendre au piège avec la candeur d'un agneau. Mon admiration pour vous s*est naturellement accrue, en constatant votre pui^nance divinatrice. Sur un seul point, vous me semblez aller trop loin : qu'est-ce qui vous prouve si positivement que je suis une femme jeune, belle et noble? Peut-être suis-jé un pauvre étudiant, qui, dans sa chambre glacée, à la lueur de sa chandelle, s^est réchauffé au feu de cette inoûensive plaisanterie et a choid comme pseudonyme un vieux nom bienrreten* tissant, pour préserver ^on épître d*être jetée au panier ? Peut-être suis-je un jeune officier qui s'est cassé la jambe dans quelque course iûUe, et condamné à Timmobilité, a, de désespoir, ouvert un livre pour la première fois depuis des années? Mais pourquoi tenez- vous h ce que j'aie bâillé en le lisant, lorsque je me suis donné la peine de vous écrire, occupation qui m'est certainement aussi étrangère que désagréable? Vous devez vous en apercevoir à mon écriture droite et raide, qui n'a rien de féminin Peut-être.»..* peut-être t... hor ri-

ble perspective 1 — suis-je une vieille douairière asthmatique, clouée dans son fautiMiil, au coin de la cbemiaée, à Tabri d'un paravent, les pieds dans une chancelière, que ma vieille dame de compagnie^ pauvre martyre, m^a brodée pour mon jour de naissance, et où mon petit chieo, la rongeant, la déchirant, est blotti en compagnie d'une boule d'eau chaude. Des gants couvrent mes mains ridées, où se choquent quelques bagues anciennes devenues trop larges ; mon menton, pour ne pas retomber, est soutenu par un bandeau. Mais votre

4 péché de jeunesse )>, que vous dédaignez tant, m'a toute rajeunie, et puisque vous êtes un homme d'âge et d'expérience, qui connaît le monde comme l'envers de son gant> nous nous comprendrons à merveille. Vous critiquerez notre jeune noblesse que vous ne pouvez digérer ; moi, nos démocrates socialistes qui me restent sur l'estomac ; et nous nous unirons dans des lamentations et des soupirs bien sentis sur le malheur des temps et sur cette terrestre vallée de larmes. Rien qu'à cette expression, vous auriez dû deviner que j'étais une vieille dame, au lieu de me raconter tout un*roman, avec des c Edgar», des « Edouard »

et un stupide mari. J'ai peut-être eu tout celai

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mais il y a bien longtemps ; ou je ne l'ai jamais eu» ce qui est cent fois pire et m*aigrit infail* liblement riiumeur, de même que la vôtre devient aigre, faute de titres et de décorations I Vi ainient ! vous mériteriez que je vous fasse décorer d'un ordre quelconque ; car savez* vous si je ne suis pas un personnage influent, un ministre, un général, ou quelqu'Excellence aux jambes et au cou raidis par Tâge, ramenant soigneusement de rares cheveux sur mon crflne chauve? Qui sait même? un petit prince souverain, maître absolu dans son coin de terre, un homme en possession de qae1r]iie haute dignité, qui peut vous persécuter jusqu'à ce que mort s'en suive. Vous n'avez pas été prudent ; ua aussi grand e^^pi il que le vôtre ne devrait pas être si < peu fier » (expression de nos paysans pour affable) y et parler comme tout le monde, comme ceux que n'a jamais réchauffés le soleil d'Orient.

Cette fois, cependant, on vous fait grâce, en considération du besoin que vous éprouviez d'épancher la bile amassée dans votre ame contre les riches. Savez-vous que, sur ce sujet, vous devenez tout à fait biblique ? Les riches sont depuis des siècles condamnés à l'enfer ; que voulez- vous qu'il leur reste, sinon

iO IJI ROMAN DTNE PKINCESSE

de jouir un peu de leur existence terrestre?

Mais comme je vous Tai dit, j'ai de la grandeur d'âme, quoique ma goutte me tracasse fort, et £oit faite pour me mettre de mauvaise humeur.

Le susdit Mbgisnb*

Greifswald, 24 février 18...

Voyez donc un peu, ce petit vin nouveau de Hauchcnslein? Â peine mis en bouteilleS| il pélille comme du 1827, et monte à la tête comme Un Lacryma-Christil Cette petite patricienne me parle de son <t admiration ^ pour moi, de ma € puissance divinatrice > et rit à part soi à pforge dé,>loycc. Nous nous imaginons natui cllcinciU qu'un .j)auvre savant en robe de clionibrc et en pantoufles, est tout disposé à lombcr à nos genoux à la moindre flatterie, et a sauter après l'appât, comme une grenouillé iprès les mouches. Mais il ne faut pas juger les rentres d'après soi, enfant; pour deux raisons : s'ils sont meilleurs, on s'y perd; s'ils sont pires, on y perd.

Vous demandez à quoi je devine que vous devez être une femme jeune, noble et belle?

Un professeur allemand ne peut répondre que par ordre ; il a cela de commun avec le pré^ dicateur qui, lui aussi commence toujours son sermon par la division du sujet. Ainsi ad {ad est du latin, s[)éda)iié qui vous est interdite; c'est pourquoi nous autres < grands savants » nous en tenons dans notre boutique, au lieu d'allemand fraîciiement fauché, mon parfum favori) ad : jeune* Nous sommes jeune, parce que noire style est jeune, parce que nous écrivons^ € Ah I je vous remercie » que nous

accumulons les adjectifs et que nous parlo! s d'une lumière d*or« Pour les mortels de mon âge, la lumière est € crue i attendu qu'elle montre toutes nos rides.

2^ ad : belle. — Nous sommes belle, — si vous ne m'aviez pas, dans votre « affabiliLé ^ féminine, injurié du titre de psychologue, jo vous dirais en me moquant de la logique, par ce que vous sentez le Beau : un verre no peut contenir un flacon tout entier. Mais laissons rarticle de la Beauté ; c'est un sujet dangereux pour un professeur, d'eslliétique.

3* ad : noble. — Vous êtes c noble ^ parce que vous m'avez abordé avec tant d^humiiité

tant de déférence voulue. Ceux qui sont élevés savent seuls s'abaisser ainsi. D'ailleurs voire .écriture en eUe*>tnême est d'une noblesse toute aristocratique.

Mais, après tout« ce mot — c noble > — veut-il dire pour nous deux la môme chose?

Ënfm 4^ ad — une femme : — Oui, vous êtes une femme, quoique rien, orthographiquemeniy ne le prouve. Fauta de cela» je le reconnais à cette surabondance d'enthousiasme

idéal qui aboutit toujours à un amour pour

quelqu'un I Vous me trouvez impertinent, n'estil pas vrai ? Mais mon âge le permet. II n'est pas jusqu'au vôtre que je ne puisse deviner. Je ne risque pas grand chose ; si je vais au delà, soyez fière de paraître si sage ; si je reste en deçà, que la femme me pardonne. Vous êtes entre vingt-quatre et vingt-six ans, âge auquel la femme sent pour la première fois qu'elle ne sera pas toujours jeune, et cherche un objet autour (duquel grouper ses nouveaux sentiments € impersonnels ^. Jamais une jeune fille ne se serait adressée à un homme avec ce ravissant aplomb, pour lui dire que la terre est une € vallée de larmes » et qu'il est c bon >•

Tel est à {)eu près le jugement que j'ai porté sur votre première lettre. Ce que dissimule

cet c à peu près — je le laisse deviner à la maligne fille d^Ève qui me parie de c nos paysans » pour m'égarer. Mais je ne me laisse pas induire si facilement en erreur.

Aucune « dame de haute naissance » — ne possède Tesprit étincelant qui se joue dans votre seconde lettre ; aucune n'aui ait l /tumour de continuer la correspondance avec un pareil hérisson, et il n'y a pas d'Altesse qui écrive un allemand aussi correcti sans le moindre mélange de verbes français germa* nisés.

Et pour tan t. pourtant I...

De grâce I soulevez un peu le masque, avant que la poste — à peu près aussi rapide, dans ce pays, que les bateaux remorqués par des chevaux sur notre fleuve, le Ryck — ne m'apporte ralmaiiach rouge et que je ne vous arrache votre incognito.

Grands dieux ! Cet être audacieux ose menacer un libre professeur de la libre Université de Greifswald, la seule de Tempire qui vive de ses propres revenus, Monsieur le Ministre ; son Recteur a rang de prince.

Vous voyez donc qu'un ministre n'est qu'un subalterne à côté de nous autres, francs barons. — Il est vrai que les loisirs des pro-

Tcsseurs sonl quclquetoîs, comme disait un de mes prédécesseurs, interrompus par les cours, mais, croyez-moi, cela arrive fort rarement.

Ceci dit pour défendre ma situation ; je ne parle pas de moi, en lant que < démocrate eocialisie )>, aulrement je pourrais retourner vos armes contre vous-même, et vous demander : comment savez-vous que je suis du nom»bre des pauvres? La ricbesse ^st loule aux mains des plébéiens et des juifs ; je suis peutêtre Tun et l'autre? Vous plaisantez sur les décorations? Homme, femme, enfant, qui que tu soib; icspecle-les; elles sont le symbole de la servilité humaine. Cependant tirons là-dessus le rideau, comme au Ibéâtre devant Téchafaud* En résumé, je n^ai encore donné à personne le droit de me distinguer ; je puis distinguer quelqu'un, mais ne l'accepte de personne 1 Hélas ! Voici le « démocrate socialiste > qui devient presque sérieux en finissant. Pardonnez-lui 1 Le vent fait rage autour de ma vieille maison, où Wallenstein a demeuré jadis, avant d'assiéger Straisund. Il est mon modèle; moi aussi, rien ne m'attire que Tinaccessiblel

Malgré tout, je suis aux pieds de Voire redoutée Excell^ce, aux tresses blondes, aux

yeux brunfis, à la taille petite et rondes que je » vois d'ici,

Votre très obéissant serviteur,

Bruno Hallmuth.

Rauchenstein, 28 février 18...

Justum ac ieiiacem propositi vinimj Non civkan arcbr pra^a jubeiiUim^ Nec vultusimlan-' Us tyranni. Mente qmtU $cUda. — Ce qui veut dire en allemand : cela ne sert à rien de faire peur aux gens I

Aiors, bi j'étais une jeune fille, ce serait une haute inconvenance de ma part d'écrire à un étranger, tandis que pour une femme mariée, c'est tout à £ait convenable ? Je ne comprends pas.

Il est vrai que Je n'ai pas encore vu le grand

monde, que je n'ai jamais élë au bal, et n'ai jamais lu la moindre syllabe d'un roman ; sans cela, je comprendrais peut-être. J'ai été presqu'entièrement élevée par des hommes et dressée en liberté. Comme j'ai déjà dix-neuf ans, oui» dix^neuf ans seulement, au lieu de la

vieille fille que vous imaginiez — mon père me

permet tout, excepté les i ouiaiis et les amies.

J'ai beaucoup d'amis à têtes grises ; vous avez des cheveux gris, n'est-ce pas ? Je n'aime que les hommes à cheveux gris ; les jeunes gens sont souvent si insignifiants, que je ne sais que leur dire, et avec cela, ils se donnent des airs, parce quMIs peuvent lire Salluste en latin et Homère en grec. Pour Homère, j'en suis malheureusement incipablei mais je le trouve bien beau en allemand, si clair, si simple, comme la forêt ! Et Ton vient me parler de Lenau ! J'aime certes mieux les rudes hexamètres de Voss l

Savez-vons que ce n'est pas chevaleresque de votre part, monsieur le franc baron, de cher* cher à me faire peur, et de me remettre ainsi en mémoire que j'ai beaucoup d'audace d'accaparer vos précieux instants. C*€8t vousmême, après tout, qui m'avez amenée à celte correspondance que je n'avais nulle intention d'entamer. Je voulais simplement épancher au dehors, tout ce qui bouillonnait dans ma tète à ridée de tant de belles et andes choses.

Mais vous êtes si présomptueux — presqu'aulant que si vous étiez jeune, — que cela me tranquillise un peu sur mon importunité à votre

endroit. Vous vous appliquez àveus-mèine mon

expression d'êtres bons, et je parlais de Pausa- . nias et de Praxitèle 1 Je ne sais pas du tout si vous êtes bon, quoi que ce soit très bon de votre part de plaisanter avec une enfant.

Maintenant le chapitre de la beauté.

Je ne suis pas belle du tout» bien trop grande, trop large d'épaules, trop mince, pour rappeler, fût*ce de loin, la beauté antique, c Des yeux bruns. j> Des yeux bruns chez la vieille noblesse allemande 1 Bieus, naturellement : — c'est-à-dire qu'ils devraient être d'un bleu de violette, comme les magnifiques yeux de mou père, mais ils ont tourné au gris, ils sont parfois verls ou même presque noirs, dit-on ; je ne l'ai encore jamais constaté, car cela n'arrive que dans mes moments de grande agitation, où je ne songe guère à me regarder au miiûir. Ma figure est longue, laun front trop haut, ma chevelure, qui devait être rouge, s'est heureuseiiiciiL décidée pour le brun doré, avec quelques fils cuivre ; mais ni peignes ni épingles ne viennent à bout de la tenir en ordre. Je monte à cheval, je nage, je chasse , je fais des marches forcées; j'ai les joues rouges comme une paysanne, et mon nez, hélas! mon nez n'a rien de grec. Pauvre, pauvre prêtre du Beaul

Tous mes sentiments, dites-vous, doivent , aboutir à Tamour. Ah 1 si vous aviez entendu le rire fou dont j'ai été prise en lisant cette phrase I Je ne sais môme pas ce que c'est, l'amour, et je n'ai pas la moindre impatience de le cuiiuaîlre. Car il me séparerait de mon unique amour en ce monde, de mon père, et à ^ celte seule pensée, j'ai les yeux ])leins de larmes. Dernièrement, c'était mon jour de nais* sance. II m^a dit c Dans deux ans, tu seras majeure 1 — » J'ai rossenti un malaise, quelque chose d'étrange, et j'ai demandé : c — Quelle différence y aura-t-il entre alors et aujourd'hui? — € Par exemple, lu pourras te marier sans mon consentement. » Je lui ai fermé la bouché avec ma joue, j'ai embrassé ses mains et je lui ai dit que c'était impie de penser une chose pareille. Je ne me marierai ja*mais, car il n'y a pas un homme moitié aussi bon que mon père, quand ce serait un de vos demi-dieux grecs I

Là, vous avez mes idées sur Tamour.

Passons à la srrammaire. Vous raillez de nouveau ma caste, parce qu'elle se sert de verbes français. Je n'ai pas appartenu à la confé^ dération du Rliin, ni mon père, ni avant lui, mon grand-pèrCi que cela regardait surtout.

Nous avons été allemands do tous temps, profondcmeat allemands) et maiatenant noire race va s'éteindre, car je suis, par malheur, fille unique. C'est le seul chagrin que j'espère bien jamais faire à mon père adoré.

Le vent fait rage autour de votre maison, où Wallenstein a demeuré? D'abord, j'aime le vent; c'est mon meilleur arai; on me surnomme moi-même c Tourbillon, — Ouragan, — Sorcière, d etc. îilais quand il siffle cl hurle autour d'une vieille maison, je l'aime encore davantage. Noire château de Rauchensteia date du siècle ; il est perché sur un grand rocher, il a des tours et des tourelles, ombragées de beaux hêtres murmurants, et toutes revêtues d'un lierre aux feuilles sombres, étroites, pointues, qui est devenu de la grosseur d'un arbre« Je m'enferme dans ma petite chambre de la tourelle, où Ton entend le mieux la tempête, et là, j'écris, je lis, je rêve et je chante plus haut que le vent, quand mon père n'a pas besoin de moi pour lui faire la lecture, jouer au trictrac, au piquet, raccompagner à cheval ou à pied, lorsqu'il visite ses terres du voisinage* Je vous décrirai un autre jour ces promenades -là, si je ne vous ennuie pas. Vous me paraissez vous faire une étrange

idée de rexisteiice du < grand monde i. Je n^ai rien vu de tout ce que vous décrivez et j'y ai pourlaul une parenté fort étendue, une (oule de cousinSi une nuée de tantes^ jeunes et vieilles.

Pardonnez-moi, oh 1 pardonnez-moi, mon

• inconcevable audace, et distinguez-moi ^ en m'accordent une réponse,

Votre très liumble servante,

UtmQUB DE HoRST Raughbnstbin.

p. s. — Cet ennuyeux almanach de Gotha a été inventé pour gâter le plaisir.

Qreifswald, 3 mars 1S63.

Loreley!

c Tout malheur a son bon côté > — dit une

de mes divinités, la sagesse des nations, qui entre nous ne mérite cependant pas toujours sa renommée. Le <t bon côté i» — se trouve dans oettfik heureuse circonstance, constatée avec

effroi et consternation par mes propres yeux, qui Tout vue imprimée, avant de recevoir Ja

lettre ornée d'une citation d'Horace, — que mon Altesse n^a que dix-neuf ans et qu^elle n^a pas compris toute Tétendue de mon offense. Sans cela vraiment, puisque la vieille Terre» en dépit des traditions, ne rend plus depuis des siècles aux pauvres humains le service de les engloutir dans les moments critiques, j'aurais dû envoyer au château -de Rauchenstein une

lettre encadrée de noir, pour annoncer ma mort subite. Cependant vous avouerez qu'il conviendrait mal à un professeur vieilli dans rhérésie du socialisme et des principes utili* taires, de descendre dans la barque funèbre en l'honneur d'une ûlle de prince. D'ailleurs le Ryck est gelé et ne pourrait rouler jusqu*à la mer mon cadavre flottant. Vive donc l'utilitarisme I

Cependant, après tout, en quoi pouvez-vous m'ètre d'une utilité quelconque ? Si j'étais du moins historien et si je vous arrachais les mystères de la confédération du Rhin^ pour publier ensuite un grand ouvrage c d'après des documents inédits i j» Si j'étais romancier, et si je bâtissais quelque dramatique récit, en donnant un vieux château pour cadre à une brune tête de jeune âllel Brun doré I Si celte nuance avait existé dans ma jeunesse, peut-être ma bonne

femme^ — excellente épouse qui vide au besoin

une chope avec son mari, et sert de mère aux ëlèves qu'il loge chez lui, ~ se serait-elle décidée à me donner une petite fille! La prochaine fois que viendra le coilTeuri s'il tombe une mèche, ne m'oubliez pas. Un de mes collègues écrit un Uaité c Sur la chevelure humaine; i> ce sQirait agir dans Tintérèt de la science de lui permettre d'étudier des cheveux de princesse au microscope et d'en parler dans une note. Ui?ie jeune personne aussi savante, déjà nourrie de latin, doit comprendre que la science est quelque chose de sérieux. Votre illustre père conserve peut-être encore les préjugés d'un autre âge; — il n'est pas nécessaire de le consulter. Vous ne lui demandez pas sa permission pour vos moindres actes? Quant à votre beauté, peu m'importe, puisqu'elle n'est pas encore un antique, et que par conséquent elle n'est pas juûre pour qu'on en parle dans

ua gros livi'e.

Comme l'Utile, vous vous en apercevez, est mon idole, je vais vous faire part de ses bienfaits, eu vous donnant quelques conseils :

D'abord, avant toutes choses, conservez votre aversion pour les jeunes gens. Je les connais. J'ai été jadis gouverneur d'un mé--

chant garnement, qui aurait au besoin gi*impé

jusqu'au sommet du Rauchenstein, même par l'orage. A propos d'orage 1 Prenez garde à la foudre quand vous courez la forêt avec vos cousins; un éclair passe devant leii yeux; on se jette dans les bras protecteurs. quand j'y âonge, une véritable horreur me saisit 1 1 1 . Nul homme, fût-ce le meilleur, — celui par exemple qui habite une ville universitaire du Nord, près de la grande place, en face ti uu vieil hùLcl de ville — ne vaut la peine (|uo votre petit cœur batte une seule fois pour lui. linsuilc, conLiauez ù aiiiier voire papa ; c'est dans Tordre. Moi-même, qui ai dénoncé la famille pour renncmie jurée de l'humanitc, j'aurais certainement de la sympathie pour lui; (il s'en moque bien !). Mais ne soyez pas trop tendre. Los câlineries n'ont rien à Taire avec Taffection ; il est plus mâle de ne [)as embrasser les gens. Et vous avez un caractère niAlc, je vois cela d'ici I En continuant dans ceUo voie, vous obtiendrez peuL-ùLre un miracle et vous vous réveillerez un jour transformée en garçon. J'cs|)cre que vos cheveux ne sont i)as trop lonç^s 1 Tenez-les suffisamment coui Ls, afin qu'au inomeiiL ilécisif, ils ne pèseiiL pas contre vous dans la balance du bon Dieul

24 L£ ROMAN D'UNË PRINCËSSË

Vous dites que vos yeux sont quelquefois noirs ; cela me prouve qu'un vieil in-folio, mis par moi de côté en iiochant la tête (vous croyez aux vieux in<-foIio, quand ils sont encore plus vieux que votre Rauchensleiu?) était plus Eavant que moi. J'y lisais que les yeux bleus (Ciel I avec quelle joie je verrais vos yeux bleus, mais je descendrai certainement dans la tombe avant, etc., etc.), les yeux biens, dis je, susceptibles de tourner au noir, sont Tapanage exclusif des hommes ! Une foi^ que vous serez ainsi heureusement métamorphoséi sire Uiric, vous viendrez vous fixer dans la plus laide des uiiiversilés. Papa pourra vous accompagner ; nous rinsiallerons avec tout le respect qui convient au château Pulbus. Une de « mes terres > est située dans Tile de Rugen, où se trouve le lac d'Hertha, (la « sorcière ) serait charmée, je suppose, d'aller danser au clair de lune sur les vieilles pierie^ de sacrifices;) oii les grands hêtres croissent dans le roc calcaire et luttent de murmure avec la mer qu'ils regardent. Cependant il ne fait pas si beau ici que chez vous; jusqu'à TAscension, on porte des fourrures, et on les reprend à la Saint- Jean* Pendant les vacances, vous m^emmëneriez à votre château comme répétiteur. Il

faudra voyager à petites journées ; je suis bieu cassé 1 Je ne oonnais pas l'espèce de lierre que vous me décrivez; daifirnercz-vous enrichir mon herbier? Ouest-ce trop d'audace?

Ce soir, je fais une conrérence publique sur Praxitèle, ou du moins sur ce que nous savons do lui. Me permettez-vous d'y introduire voire opinion, que c'était c un être bon », sans citer l'auteur? Nous lirions tous deux Homère dans le texte, si vous étiez à Tuniversité. Qui donc aurait cru qu'une princesse puisait ainsi aux plus pures sources de la poésie ! Vous viendriez dans mon cabinet de travail, dont les fenêtres oiil 1 air de brèches faites i)ar des bombes; ce devait être du goût de Wallenstein. Du reste, il est meublé avec la simplicité qui convient à mon origine plébéienne; pour le jeune Ulric, nous emprunterons un fauteuil*

Il faut conclure ; ma bonne femme frappe à la porte et me dit que la voiture est là. La salle de conférence est plus loin que la porte Steinbeck. Si je me risquais à pied dans la campagne, le vent qui pourrait me prendre pour un épouvantail aux oiseaux, profiterait seul de mes idées, qu'il emporterait veis le sud, — le sud*oue«t.

Comment ai-je été assez maladroit pour ne

LE ROMAN D*UNË PtllNCËSSE

pas deviner, à votre avaDt-deruièrô lettre, que vous étiez une loule jeune fille? La seule hypothèse dont vQUâ ne parliez pas devait évidemment être la vraie. Maintenant, ma chère petite, como^e les cheveux blancs doivent inspirer de la vénération à tout enfant qui craint le Seigneur, ayez pitié du vieux pécheur et éclairez bientôt la nuit de sa bassesse par un de vos rayons dorés (brun-doré, la couleur de mes rêves) l

Bruno liALLMUxa.

Rauchenstein, 8 mars 18..*

Je ne suis pas Loreley et je n'ai encore fait

mourir personne; ce qui nsl mèuie plus éton-, nant, je ne suis pas du tout dangereuse I Ciiez moi, tout Cût trop indiscipline, trop brust^ue, pour plaire aux hommes. Quand je deviens tendi'e, j'éL'judo les i^ens, et l'on inc repousse en b' écriant : Pas tant do véhémence 1 — D'ailleurs, cela ne m'arrive pas sotmnt. Qu'y a-t-il par exemple de plus désagiéable, que

lorsqu'on vous tient la main en causant? Cola fait éprouver une sorte d'angoiisse ; il semble qu'on empiète sur votre liberté personnelle. Je n^aime môme pas qu'on me regarde dans les yeux ; je crois lire une critique au fond de cha«-

que regard, cL j'ai pour de dire quelque cliosi3 de choquant. Je cause tout aussi Jjîen qu'une autre, quand je me promène en foret avec quelqu'un^ marcliant sans nous regarder ; maU dans un salon, les yeux dans les yeux, je dis à louie minute deà âottises. J'aime bien mieux les éclairs I Dès que j'entends tonner, surtout la nuit, j'ouvre ma fenêtre toute grande, el je regarde. C'est superbe, les montagnes, la foret, la Lahn, qui apparaissent comme en plein jour, et puis tout d'un coup, la nuit noire 1 Le

clair de lune esL auisi très beau, surtout en hiver, quand les lièvres sortent du bois et viennent jouer sur la neige ; en automne également, mais il faut que les cerfs brament ; ce cri a quelque chose de démoniaque qui fait frissonner el le clair de lune en parait d'autant plus fantastique*

Ne me parlez pas de votre principe utilitaire ! A quoi servent les éclairs et le cri des cerfs, et qu'y a-t-il de plus beau?

Me jeter dans les bras d'un cousin, peut-

être ce garnement que vouû avez si mal élevé? Moil

Je crois que si je me cassais une jambe, je rentrerais à clocbe-pied plutôt que de me laisser aider par quelqu'un. Mais quànd Dieu parle, me réfugier près d'un homme ; — pour cela non I La mer est aussi une des voix de Dieu> et sa grandeur et sa simplicité doivent faire penser à la Bible. Je voudrais bien la voir 1 Ce doit êlre^ comme si 1 on assicilait à un Tragment de l'histoire de la création, de rester jour et nuit, sans dire un mot, couclié sur un rocher, à regarder monter les vagues. Avezvous jamais eu celte idée-là? Vous aimez ce qui a une grandeur titanique, et vous venez me parler de coiffeur, à propos de mes cheveux, que personne n'a encore touchés que moi I Si votre livre ne m'avait pas fait un plaisir surimmain, je serais presque furieuse contre vous. Aussi c'est ma faute : qu'avais-je besoin de vous parler de ma personne? Cela ne pouvait vous intéresser, et je mérite que vous vous moquiez de moi.

Mon père trouve que c'est de ma part une affreuse indiscrétion de vous écrire et de vous faire perdre un temps précieux. Je lui ai dit que vous aviez envie d'avoir une fille

comme moi. U a ri, et ajouté que vous ne

diriez pas cela, si vous me connaissiez. Nous espérons tous deux avoir biei^tôt le plaisir de faire votre conDaissance. Peut-être viendrez* vous nous voir pendant les vacances? Nous recevons beaucoup de savants, qui viennent de Welzlar et de Giessen, L'évêque de Limbourg nous vient aussi très souvent; et alors il y a des discussions terribles entre les clirétiens et les libres-penseurs, plus de tapage même que si nous avions dans la maison cinquante invités pour les chasses. J'irais très volontiers à TUniversilé, mais plutôt à Bonn et à Heidelberg, où Ton travaille le plus, et où sont les grands chimistes et les grands physiciens. Ces cours-là» je les suivrais sans en manquer un seul; mais ensuite dehors, dehors» et chanter : <c Gaudeamusl » J'aimerais encore mieux aller à Rugen» à cause des souvenirs païens. Y a-t-il là-bas de belles légendes? Peut-être des histoires de revenants ? Nous en racontons sou V en L ici, seulement nous ne nous croyons plus les uns les autres et le frisson ne dure pas une demi-seconde. Mon père n'aime pas cela; pourtant, il est bien obligé d'en rii e.

Vous envoyer du lierre ? Non, Monsieur le

professeur ! Cela ressemblerait à celte fenaison sentimentale, dont on garnit tous les livres de prières. Venez en cueillir vous-même. 11 en pousse aussi à Rugen ; mais un savant comme vous ne voit pas ces peliles choses qui n^ont pas d'hisloire et pas de mérite artistique; ce n'est que le bon Dieu qui les a faites ; il n'y a rien là d'intéressant.

J'aurais volontiers entendu votre conférence, cependant j'aimerais encore mieux que vous m'en fissiez une dans votre cabinet. Je n'ai pas besoin de fauteuil, je suis habituée aux bancs de bois, comme au pain noir sec, et je déteste tout ce qui est mollesse* Nous sommes faits de bois dur, nous avons les membres robustes et les dents solides ; la fatigue est chez nous une honte ; nous récrivons Paresse ; je me couperais la langue avec les dents, avant d'avouer que je suis fatiguée.

* Mon père répète souvent : — « Je me reposerai dans l'éternité, jamais sur ceLlo terre. > Il ne connaît pas le repos, et cependant sa haute taille est aussi droite, son pas aussi élastique, que s'il était au début et non au déclin de la vie. Vous auriez pour lui de l'adoration 1 II est si doux envers ceux qui pensent autrement que lui ; il dit que la contradiction

est un crime de lèse-liospilalitc. Moi qui ai toujours une contradiclion au bout de la lan* gue 1

Votre conclusion ne m'a pas plu. Quêtait un plagiat et je m'en suis aperçue. Veuillez me donner votre propre prose.

Ulrique de Horst-Raucuenstein

Oreifflwald, 13 mars 18..*.

Sérénissime Altesse,

J'ai reçu votre honorée, selon l'expression *

des coiiimerçanls et de nous autre vulgaire, et je suis tout confus que Son Altesse votre pèro se réjouisse de me connaître. Rien que cette parole est déjà une sorte de décoration (on sait que je languis après elles), et je sens toute la condescendance qu'elle renferme. Je suis vrjaiment, mais vraiment pénétré d'une telle faveur de voire plume. Peut-être ne vous doutez-vous pas combien ces mots tracés par une plume

princière sont faits pour m'aller au cœur?

Cela lient natuicUement à l'écriture.

Vous perpétuez donc les belles traditions des cours, en réunissant autour de vous des artistes et des savants. Et il se trouve dans notre siècle des hommes connus, arrivés aux dignités (permeltez-moi de souligner que je n^ajoute pas des hommes de valeur} qui, pour obéir à ce flatteur apjjel, sacrifient leur individualité propre, parfois divine, à l'esclavage de rétiquetle.

Malheur à la race humaine 1 Elle mérite les souffrances sans nom auxquelles elle est en proie ; elle n*est pas digne d'être libre et heu* rcuse.

En ce qui me concerne, . Altesse, je suis malheureusement attendu à Rome pour les fêtes de Pâques» à Londres et à Manchester pour les vacances, et jusqu'à Noël, il faudra que vous remettiez le c plaisir de me connaître y. Du reste, vous savez déjà que les désirs d'un prince snt pour moi un ordre de Dieu.

Il m'est difficile de répondre aux autres points de votre gracieuse causerie ; je ne suis pas comme vous de ce grand monde où Ton raconte en souriant à son voisin, parce qu'une expression de pitié va bien à la physionomie :

< — J*ai lu aujourd'iiui dans le journal, qu'un littérateur, poussé- par le besoin, a mis à mort sa femme et ses quatre enfants et s'est suicidé ensuite. N'est-ce pas effroyable ! — Ah 1 chère Madame, répond le voisin, ces gens-là sont toujours cause de leurs malheurs. Pourquoi les pauvres ont-ils quatre enfants ? — C'est vrai; mais ce devait être affreux, ces cinq créatures massacrées! — AfiVeux; prenez dono un bonbon 1 Comme la toilette de Louise est réussie ! :&

Je vous trouve tout à fait digne de louanges, , étant donnés votre sexe et votre situation, de n'avoir encore tué personne. Car^ si je ne me trompe, vous m^avez fait la grâce de me révé- 1er qu'il y a dix-neuf ans déjà, « la lumière d'or I a eu Thonneur d'éclairer pour la première fois votre existence. Dix-neuf ans, et n'avoir fait encore de mal à aucun de ses semblables, — c'est vraiment trop pour une fille de prince !

Je suis moi-même < le garnement » que j*ai élevé ; les enfants des autres m'auraient été trop à charge pour en prendre la responsabilité.

Votre dame d'honneur à lunettes et votre précepteur sans barbe auraient beaucoup à reprendi*e à la méthode d'éducation que j'ai

appliquée à mon élève. Et vouâ-mème, daos vos moments de plus gracieuse humeur ; sans doute quand il éclaire et qu'il tonne, que vos vieux chênes s'écrasent à terre, foudroyés?

Ah 1 la volupté de la destruction ; nous pourrions peut-être nous rencontrer sur ce point. Je voudi ais avoir certaine image dans les mains pour la mettre en pièces. Assez là<-dessus. Je dëbulai dans mou bvslème en disant à mon pupille : — < Ceci n'est rien ; tout est absurdité, î — € Quand on répète cela .souvcdI, le pauvre gamin Unit par le croire, et depuis Dieu jusqu'au ver de terre (que je prends volontiers dans le creux de ma main parce que les autres Tont en dégoût), tout devient absurdité. Là I cette éducation ne peut guère produire un courtisan, Princesse 1 J'ai peur que mes maiiici es et mes révérences ne soient pas dignes de vos salons ; aussi je ne les exposerai pas aux critiques sévères de vos yeux. Cependant, quant à la taille, je pourrais, au bout du compte, me mesurer avec votre race princière ; mais en quoi cela vous intéresâe*t-il ? Les femmes ont toujours été pour moi ce que sont pour d'autres les vers de terre ; une seule fois, dans mon pèlerinage de Grèce, j'ai vu une jeune liilo à qui j'aurais volontiers tendu la main.

Elle n'avait ni bas ni souliers ; elle portait une

grosse cruche sur la lôte, marchait péniblement dans le sable brûlant et disparut bientôt de mon horizon. C'est pourquoi je comprends très bien que vous n'aimiez pas qu'on vous tienne longtemps la main. Faites comme moi ; personne ne vient s'y risquer*

La petite princesse, dans son grand cbâ-* teauy voudrait connaître Hugen, ses légendes et ses revenants ? Je crois^ si vous n'étiez pas € de noble iiaisïiaiîce j> que vous auriez prcsqu'un cœur 1 Mais je suis bien désillusionne, bien dégrisé par votre dernière lettre: peut- être, parce qu'en vieux fou que je suis^ je la rêvais si chaleureuse que je Tai posée tout un jour sur la glace avant de Touvrir. Que pourrais-je vous raconter? Vous ne me comprendriez pas plus que je ne vous comprends, et là-dessus, basla/ BoBta vous semble-t-il encore trop poc-' tique, parce qu'il est emprunté a la douce langue où résonne le Si i

B. HallmutiI'

se LE KOMAN D'UNE PBIKGESSE

Rauchenstein» 19 mars 1863

Ma lettre vous a dégrisé, refroidi jusqu'à coDgélatioûy très respecté professeur ? Cela m'a longuement donné à penser. Je voulais découvrir le pourquoi» et en vraie fille de l'Allemagne, j'ai porté mes pensées dans la ibrêt» où les anémones» les violettes et toutes sortes de petites herbes qui embaument commencent à pleuvoir parmi la mousse. Un souffle de printemps passait entre les bourgeons rouges et gonflés, et m'a dit beaucoup de choses. Je crois que vous avez gardé votre mas-* que plus longtemps que moi. Vous n'avez ni cheveux gris, ni bonne vieille femme. Les femmes sont pour vous ce que les vers de terre bont pour les autres? Et dans toute votre vie vous n'en avez vu qu'une, une petite grecque aux pieds nus?

Eh bien ! Monsieur le professeur, utilitaire, moraliste, pédagogue, bienfaiteur du peuple, — pourquoi alors vous êtes- vous marié ? C'est fort ^inconvenant de parler ainsi quand on a une femme ? Il n'y a qu'un vieux garçon pour

traiter les femmes de vers de terre 1 Le joug du

mariage est d'ailleurs, quoique fort bien rembourré) trop solidement attaché pour qu'on y échappe même par la pensée, — je veux dire en parlant aux autres, surtout aux étrangers, et par dessus tout à une jeune fille t Vous de* vez être trop préoccupé de me donner bonne opinion de vous, pour vous représenter sous de pareilles couleurs ; vous savez bien que ce ne serait pas fait pour me plaire, à moi, élevée au fond de mes bois.

Non, vous êtes jeune, car en quelques mois, vous vous promenez de Rome à Manchester, et vous travaillez vigoureusement dans Tinter* valle, peut-être même pendant que vous y êtes. Mais, faites attention, si vous voulez conserver dans mon estime le rang auquel je vous avais placé.

Je sais bien ce que vous voulez mettre en pièces. C'est le bon Dieu que vous voulez détruire, lui, en qui j^ai tant de confiance et dont je ne trouve pas le monde si mal fait que vous le prétendez.

Essayez un peu de me l'ôter !

C'est ensuite cette classe de la société à laquelle j'appartiens, parce que vous la jugez inutile et même nuisible. Je la défendrai con-

lie vous. Vous voudriez m'arracher ma joie dd vivre» non parce que vous-même ne jouis* scz pas de la vie, pas du tout! Mais parce quUl vous déplaît que je sois heureuse, tant quMl existe des créatures qui ont faim. Nous verrons lequel de nous deux est davantage venu au secours de ses frères. Maintenant, ' vous n'admettez peut-être pas la famille chrétienne plus que l'autre?

Je ne suis pas aussi dangereuseineat possédée du besoin de destruction que vous vou* lez bien le dire. Vraisemblablement, j'ai dans le sang, j'ai sucé avec le lait» des principes conservateurs. Jamais je n'ai cassé une seule de mes poupées; je conserve des petits verres depuis ma première enfance ; je n^ai pas le courage de cueillir une fleur, de peur de lui faire mal et de la voir se faner avant les autres, jamais, uièiae pour la mettre dans mes cheveux, qui sont fort longs et pendent sur mes épaules. Ni tète rasée, ni lunettes, ni pince-nez, rien de Témancipation des femmes I

On m'avait donné une fois un bouvreuil ;je ne puis souffrir les oiseaux en cage, et la pauvre bêle, avec cela, sifflait le « Mantellied 1 C'était si navrant que je l'ai rendu au bout de deux jours. J'ai, dans la forêt, touto

une volière en liberté qui vient sur ma fenè-

ho et vole autour de moi. Voilà mon besoin de destruction I Comme de loin on juge mal les caractères I Le bon Dieu a une manière à lui de les composer qui met au déû les plus habiles professeurs de logique et d'esthéti-* que.

Puisque vous craignez l'esclavage dans notre

maison, vous faites bien de nous éviter. Il ne faut pas qu'il an soit de vous comme du pauvre oiseau qui se donnait tant de peine pour me siffler sa plus belle chanson et qui me rendait si malheureuse. Oh ! mon Dieu ! La libei le seulementi la liberté I Je crois que vous délestez les femmes et moi les hommes» de peur de ce .grand esclavage qu'on nomme le mariage.

Nous nous armons contre Tinévitable, contre les nuages sombres de la destinée qui montent à rborizon comme un orage de printemps.

Pauvre désillusionné 1 Est-ce que le vin nouveau de Rauchenstein vous a déjà donné mal à la tète? Alors elle n'est guère solide, car vous n'avez pas encore goùlé le vrai crû ? Voici une violette, un salut du prinlcmps, qui vous arrive au milieu de vos neiges.

ULRli^UE DE HORST RaUGUËiNSTEIN.

40 1.E ROMÂN D'UNE PRINCESSE

Greilâwald, 23 mars

liayonnanle donneuse de violettes 1

« Dieu envoya à Noé l'arc-ea-ciel, en signe de paix. » Ma blonde et charmante mère me disait cela, quand j'étais petit 'garçon, et que le dimanche, j'apprenais à ses pieds ma Bible enfanLine. Les mots et leur sens étaient depuis longtemps étrangers à mon oreille, car des années se sont écoulées depuis. Mais soudain un charme magique a déchiré ce voile du passé ; j'ai tenu dans mes maius une \iolette, un premier gage de printemps, et j'ai cru en voir jaillir cet arc-en-ciel, envoyé par Dieu à ses élus* Que disiez- vous dans votre première lettre? « Les statues deviennent vivantes, les temples se relèvent de leurs ruines* » Mais toutes les statues prenaient à mes yeux ime forme virginale, pleine de noblesse ; au lieu des temples, s'élevaient des rochers portant un vieux château à leur sommet. Je vous remercie, enfant, de ce rêve! Il y a entre lui et la réalité un lien solide; la réalité elle-mômo n'est d'ailleurs qu'apparence ; votre forêt ver-*

doyante n'est elle-même qu'une poussière incolorCi qui, uû moment, sous la puissance magique de vos yeux^ prend forme et couleur, et recluvieiit ensaile poussière. Poussière elle est devenue, ma blonde et gracieuse mère, et vousmême, vous deviendrez poussière, et je deviens fou à chercher en vain le pourquoi l

Vous seule, si je pouvais vous préserver du sort commun à tous les hommes, je me reconcilierais avec l'ordre du monde I Pourquoi avoir été, hélas 1 puisqu'e^re impose de ne phts éire ! Non, je ne veux plus rien détruire do ce qui vous est précieux, souriante fille de prince I Les hommes n^ont compris qu*à demi le sens de rarc-en-ciel ; ils n'ont laissé aucune paix à Dieu. Avec une curiosité ambilicuso, ils onL voulu escalader les nuages.

Mais moi, noble châtelaine, je ne suis pas de ces hommes ambitieux ; je comprends lo double sens de ce salut du printemps et j'élargis Finfranchissable abîme, qui, en dépit de toutes les escalades, demeure toujours entre le ciel et la terre. Si jamais notre terre devenait un ciel, alors je m'approcherais de vous et j'implorerais de vos mains une couronne au lieu d'une seule tleur ; mais cela n'anivei a jamais. Il y a deux mondes 1

4d IJ; ROMAN D*UNË PHINCËSSË

J6 ne sais vraiment plus si je suis jeune ou si je suis vieux; depuis longtemps, je n'ai pas fêté mon jour de naissance, et je n'ai ni parents» ni frères, ni sœurs, d'après lesquels je puisse calculer mon âge. Je suis vieux par la pensée, cela sufût, et j'ai réellement une bonne vieille femme. Elle s'appelle Mine, elle a été ma nourrice et me sert maintenant de mé* nagère. Elle est la fidèle compagne de mon appariteur, et porte pour devise : Aussi dévouée que bornée.

Cela ne peut aucunement vous intéresser ; sans quoi, j*aurais depuis longtemps confié à votre intelligent esprit pourquoi je ne auit> plus rhomme du livre que vous avez lu. Dès qu'on renonce à jouir pour savoir davantage, on devient vieux. Une jeune fille pourra-t-elle comprendre qu'un homme ardemmeuL cpris do la vie et de tout ce qui la compose, en arrive peu à peu à cette conviction : c ^ Il faut que ce soit détruit, comme le christianisme dé-> truisit jadis la belle antiquité ?» — Ne vous a-t-oû pas dit dans votre eni'ance : € — Chacune de tes fautes te rend coupable de la mort sanglante du Christ sur la croix? » — Quand j'étais enfant, cette phrase m'impressionnait à me donner la fièvre. Alaïuicuant, je me la ré-

LE ROMAN D'UNE PRiNGESSE * 43

pèle 80U& une forme nouvelle : < Chaque bonheur dont tu jouis, tu le voles à un de tes semblables* »

Pourquoi épaissir l'air pur de votre forêt avec la poussière de ma bibliothèque I

Nous autres prophôlcs modernes, nous ne montons pas sur une montagne, pour parler au peuple ; J'aimerais mieux cela, quant à moi. Nous éludions d'abord Téconomie politique, la statistique, les gros livres les plus secs et les plus abstraits ; puis, nos petites et étroites idées bien diluées et affaiblies par le mélange de celles des autres, alors... Mais vous aimez mieux écouter le chant des oiseaux 1 Ce bouvreuil prisonnici" auquel vous avez ouvert sa cage 1 II n'est pas revenu de

lui-même dans votre cliambi c I

Uses^ dans rÉvangile le récit de la miracu* leuse pêche de Pierre ; alors rentrez en vousmême, et ne prenez pas un iiiet à mailles si étroites, que rien ne puisse trouver moyen de passer au travers.

Hier, jour de naissance du roi, nous avons eu cortège aux flambeaux et Commerce. Nos braves étudiants me distinguent toujours dans ces grandes occasions ; probablement, parce qu'en retour, je leur donne de fort bon vin*

Quand ils ont chanté le Gaudeamus, j'ai éprouvé une secousse. 11 m'a semblé que j'avais lu récemment ce mot en lettre d'or quelque part, sans doute dans un vieux manuscrit. Mais je garde soigneusement mes manuscrils à Tabri de Tair salé de nos côtes, qui le^à ronge el les altère.

Au reste, nous avons ici un superbe laboratoire de chimie ; j*ai été assister à un cours, dans rintérêt d'Ulrîc. Ces physiciens et ces chimistes sont bien favorisés ; leur besogne se borne à décomposer et à désagréger toutes choses. Nous, quand cela nous arrive, ils nous faut ensuite reconstituer ce que nous avons détruit. C'est pour cela qu'il vaut autant se garder de renverser, lorsqu'on n*a rien à mettre à la place vi Jo I

Je suis de votre Âltesse le très humble servi* leur.

Bruno Hallmuth.

Rauchenstein, 28 mars 18...

Il suffit de quelque chose d'aussi invisible et d^aussi insaisissable que la poussière d'une vio«

lette morte, pour faire jaillir un arc-en-ciel de moi à vous, très honoré professeur ? Et de \ou3 à moi 8*est envolé quelque chose d'encore plus délicat, plus insaisissable : un son, le mot magique de mère ! Tout ce que j'ai ressenti dans ma vie de douleur, d'angoisse et de désir est enfermé dans ce seul mot ! Mon cœur d'enfant orgueilleuse, que rien ne fai&ail plier, qui défiait le plus sévère châtiment, étouffait ses larmes, refusait de demander pardon, — mon cœur se fondait à ce nom I On ne peut le prononcer sans courir le risque d'éveiller des pensées que nous ignorons nous-mêmes, et qui ne veulent plus se laisser imposer silence. De cette mère, morte jeune, je ne me rappelle rien, absolument rien, que ses derniers moments, sa main déjà glacée, pesant sur mes cheveux, ' lourde comme le plomb, et ces deux mots murmurés dans un soufûe » — Fidélité 1 Devoir 1 i> ^ Alors elle devint immobile, ses lèvres ne remuèrent plus, mais ses yeux se rouvraient toujours pour me regarder.

Pendant bien des mois, je me réveillais la nuit, en sursaut, effrayée par ces yeux que je revoyais en rêve, et je pleurais alors toute seule dans mon oreiller. On m'avait défendu de parler d'elle à mon père; je n'ai encore

aujourd iiui dans la maison qu'une seule personne, avec qui je puisse causer de ma mère.

C esL une vieille femme de chambre aveuerle, qui Tavait élevée dans sou enfance, et ne Va jamais quittée jusqu'à sa mort. Ello dit qu'il n'y a plus sur la terre d'anges semblables.

Elle m^aime bien aussi, mais autrement, pas comme on aime une morte. Elle est très intelligente, a vu beaucoup de choses, et si je suivais toujours ses conseils, je ne ferais pas tant de sottises. Je lui ai souvent demandé ce que Je devais faire, pour ressembler à ma mère.

— € Oh 1 petite, il s'en faut encore de beaucoup % me rcpond-elle toujours.

Ma grand'tante n'est pas de cet avis. Elle est trop vieille, et elle m'adore parce que je suis l'héritière des Raucbenstein, me pardonnant de n^ôtre malheureusement qu\me fille.

Mon père n'a jamais voulu se remarier, quoique mes grands oncles le lui reprochent toujours, lui répétant qu'il doit à sa race d'en perpétuer le nom. Ma grand'tante dit que o'est ]aauvais siirno lorsqu'un homme refuse de se remarier ; cela prouve qu^il n'a pas été heureux la première fois. Je ne puis dire que je meure d'envie d avoir une belie*mère; maiâ un frère I J'ai des sœurs une idée moins avan-

lageuse; elles se querellcnL trop frcquciiuii(?nl ! Mes deux taules, les sœurs de mon père, sont souvent tout à fait fâchées Tune contre Tautrc ; alors, je suis obligée de servir d'arbitre, ce qui est très comique, à mon âge. Du reste, on m'appelle toujours et partout, quand une pendule ne va pas, quaiid un petit chien est malade, quand une porceiaine se casse, ou pour commencer un ouvrage difficile* Je voudrais savoir comment la maison marcherait sans iii 'i, tant je suis une personne d'immense importance! N'est-ce pas? vous ne vous en seriez jamais douté ; je ne vous faisais pas un ellet si imposant? Traitez«moi donc un peu moins de haut en bas, liés digne Monsieur le Professeur Docteur Hallmuth 1 Et je ne me suis pas écriée tout de suite: « Arrêtez 1 ma personne est sacrée I sur moi repose le sort d'un état ! — y> Ne trouvez-vous pas que cela mérite des éloges ?

Oh ! Ciel ! Joie ! Bonheur I Délices ! Mon père vient de me faire appeler pour une promenade , en route, il me dit « A Pâques, nous irons au grand Festival de Cologne 1 — » J'ai bondi aussi haut que moi, comme une folle ; j'ai couru en cercle comme un jeune chien, j'ai sauté au cou de mon père, qui s'est écrié: — € Dieu ! je suis

de chair et de sang ; je ne suis pas de fer, tu vas me briser tous les os I Sois donc raisonnable! le bois n*est pas épais; il peut y avoir des passants 1 >

Alors j'ai couru vingt fois à droite et à gauche, montant et descendant les côtes au galop, les chiens derrière moi> aboyant, criant, déchirant ma robe et emportant mon chapeau et mon filets que j'ai reconquis dans un état pitoyable, pendarU que mes cheveux s'en allaient au vent. Puis je me suis trouvée tout d'un coup très lasse, comme morte ! Je ne pouvais plus me tenir debout, je suis tombée sur la mousse, le dos appuyé contre un arbre, et j'ai dormi, tout au plus deux minutes, mais vraiment dormi I Car j'ai rêvé que je nageais en pleine mer; et chaque goutte d'eau avait une voix, de sorte que toutes ensemble faisaient une symphonie colossale, d'une beauté tellement saisissante que j'oubliai de nager et j'enfonçai. A ce moment, passa une barque de feu qui portait un homme ressemblant à THermès antique ; ses cheveux noirs luisaient dans la rougeur de la flamme, et ses yeux sombres ctincelaient. Il étendit la main, m'attira près de lui sur sa barque de feu, et les flots nous entraînèrent. Je m'écriai : c Mon père I » Il était sur

le rivage; mais il se détournait de moi, et dans moD angoisse, je m'éveillai. Un chien avait touché ma main de son nez humide.

Quelle confusion I J'étais pénétrée de honte ! Mon père là, devant moi, me regardant d'un air grave et fâché I Pendant toute la promenade, il m*a été impoijsible d'effacer de son cher front, par mes bavardages, ces plis que j'y avais creusés. Il voyait biun ma honte et mon embarras; je n*osais plus prononcer ie mot de Cologne ni môme celui de musique ; je les évitais avec autant de frayeur que s'ils avaient du me brûler les lèvres. Aussi je n'ai pas reçu de semonce, pas un seul mot, et cela valait autant. Les gronderies m'endurcissent toujours le cœur et en chassent la joie. Mais quand je me sermonne moi*même, elles sont tout aussi fortes, ei je n'ai pas la ressource de protester contre elles, puisque je suis mon propre juge. D'ailleurs, je suis beaucoup plus juste, tout en étant aussi sévère. Les autres ne peuvent lire en moi^ et m'irritent souvent très fort en m'accusant d'une foule d'intentions et de pensées que je n*ai jamais eues. Et puis ils répètent, -x Toujours la même l ^ — ce qui est inexact et fort exagéré; car on n'agit jamais deux fois de même. On change à toute heure ,

je ne veux pas dire les principes, mais ce sont les pensées qui changent ; d'autres Viennent surnager à la surface. Du reste, pour les principes, ce qui est désagréable, c^est précisément qu'ils sont solides comme le roc. Chacun a les siens^ les trouve bons et sacrés, se mépriserait d'y renoncer : la-ilessus, en ce monde, autant de tapage et de guerres inutiles. On ne déviait jamais parler des principes qui ne changent pas^ mais seulement des pensées qui changent.

Vous dites : tout n'est qu'apparence; tout passe ; être et ne pas être signifient la même chose. Je n'en ci^ois rien ; c'est-à-dire, entendons-nous, si nous ne nous mesurons pas à Tunivers et cet univers à d'autres mondes plus grands ; mais si nous parlons seulement de nousmêmes et de nos propres existences. i\ien n'y passe, au contraire ; la seule chose étérnelle est le souvenir : tel un l'ait s'est gravé dans le cerveau, tel il y restera toujours, quatre-vingt» quatre-vingt-dix ans, et revi\ra ensuite dans la seconde, la troisième génération qui Taura entendu raconter. Non, rien n'est anéanti !

Tenez! ma joie, cette joie à en mourir que j'ai sentie aujourd'hui, ne peut plus n'avoir jamais été, même si je n'allais pas à Ck)logne. J'ai

appris de bonne heure à supporter sans un soupir toutes les déceptions. Mou père me disait toujours : — Et le plaisir que tu Tétais fait, par avance? Ne le coinplrs-tu pour rien? — Je * sentais alors que J'avais été heureuse pendant plusieurs semaines, el j'en éprouvais de la.

reconnaissance. Je ne vis entourée que.de vieilles gens qui n'* ut guère fait i)ai'lur d'eux, qui ont vécu tranquillement dans la retraite, — soixante-dix, quatre-vingts ans l Mais leur vie ne leur semble pas chose vaine j ils regarddent en arrière, et elle leur apparaît très douce et très précieuse. Ma grand'tante parle de ses morts comme s'ils étaient présents, et beau-* coup d'entre eux s'en sont allés, il y a déjà cinquante ans. Elle se réjouit de mourirpour les revoir; mais, en attendant, elle est aussi gaie et aussi contente qu'on peut Tètre. Je voudrais que vous l'entendis^^iez raconter ses hisloires de la grande Révolution, et puis des Cosaques et des Français, des Bavarois et des Prussiens, des Saxons et des Polonais. Tout cela est si vivant qu'on croît le voir devant soi, et bien qu^on eût, il me semble, Tesprit beaucoup plus léger en ce temps-là, tous seâ souvenirs se sont enfoncés en elle comme dans le métal, comme les boulets de canon dans notre esca-

lier du château. C'est pourquoi^ je le répète, . rien ne passe pour nous jusqu'au jour où nous passons nous-mêmes, et alors c'est bien indU-

féreai I

Votre ami,

Ulrig.

Greifswaldi 30 mars 18..«

Votre Altesse tarde à répondre à ma dernière lettre ; si, comme au début de notre correspondance, Elle m'avait écrit immédiatement, cette réponse me serait parvenue dès Lier. Cette hésitation dans la réplique me prouve d'abord que j^ai enfin réussi à déjouer voire pénétraLion féminine, que je vous ai pour cette fois vraiment mystifiée I Vous avez pris mes dernières tirades pour argent comptant! Vous avez cru à ce pathos dépourvu de sens, et avec la cruauté qui est innée chez toutes les femmes, vous vous êtes moquée du c jeune homme sensible » et votre intérêt pour ce personnage qui, heureusement, s'était laissé prendre au piège, est tout à fait éteint. Mais, Âltesse, n'avez-vous donc pas obisorvé que

je vous écrivais ces déclamations vulgaires

le lendemain du Commerce? Avez-vous vu réellement dans mes phrases autre chose que « les inspirations du vin? » Je iiio sens ilatié de vous avoir jouée, je suis fier de mon talent à me déguiser. Maliîié cela, je n'ai pu rester aujourd'hui à ma table de travail et je m'en guis allé, dans un épais brouillard, tout le long de la route, jusqu'à Ëldena. A l'auberge qui se trouve à rentrée du village, avaient précisément lieu quelques duels d'étudiants.

J*avais envie d'entrer pour voir couler un peu de sang bleu, car l'Institut d'agriculture recrute principalement ses élèves dans votre grand monde. Mais le brouillard ne voulait pas me quitter ; il s'attachait à moi. On dirait que la sympaLtiie entre noua est réciproque. Il est si parfaitement incolore^ impassible, vous pénétrant d'une légère sensation de froid, Loul à fait Tesprit moderne I

A travers le jardin des ruines, on gagne la cour du domaine, et enfin le rivage de la mer. La mer et la brume ne font qu^un, à cettû époque de l'année; impossible de les séparer; je n^avais donc pas besoin d'aller chercher la première si loin ; je la voyais tout autour do moi| sans qu'elle y fût. Je restai dans los

ruines du couvent, un lieu bien fait pour un savant sentimental. Des amants malheureux s*y sont tués, — jusque dans noire Nord nébuleux, on retrouve l'amour et le malheur ; — de jeunes fiancés s'y donnent rendez-vous ; dc^ jaloux se battent en duel pour une beauté qui se moque de tous deux ; bref, le jardin des ruines, d'après la loi des contraires, est abso* lumeiit fait pour moi. En été seulement, on y met des bancs attachés avec des chaînes, sage précaution contre les écoliers. Mais je reste • volontiers debout, comme tous ceux de mon . métier.

Ciel I qu'on devait être heureux avant que ce brave Luther ne vint au monde, pour introduire dans les cloîtres la raison et ses doutes. Si Ton sentait en soi le goût de la contemplation, on n'avait qu'à se faire moine; et nul devoir ne venait alors vous pourchasser hors de vous-même.

Il n'y avait pas alors de fille de prince qui engageât des querelles avec les gens d*humble naissance, afin de les conduire en laisse. Qui sait, pourtant ? Uespèce est peut-être des plus anciennes^ et c'est en vertu d'un droit héréditaire qu*elle étend avec cette assurance soa empire, par dessus les plaines souriantes de

l'Allemagne, jui^que dans notre Nord brumeux,

à moitié slave.

Poussé par mes pensées, je sortis bientôt des ruines; en m'en allanti je passai devant lepâ* lissier. Nulle paTt, on ne trouve de petits craquelins aussi bien faits ; mais à quoi cela me sert-il ? Je ne mange pas de sucreries, et je n'ai pas de petite fille, avec de bonnes dents, à qui je puisse en apporter pour lui foire plaisir.

Cependant je ne suis pas revenu à ma chère et fidèle table de travaili seulement pour vous dii e cela et pour vous recommander le pâtissier d'Ëldena» comme fournisseur de la cour.

(Vous croyiez, je parie, que c'était là où j'allais en venir ?) Non, ma gracieuse souveraine, je voulais vous dire simplement que Je crains de ne pouvoir continuer à vous écrire. Le cloître m'a enseigué une leçon, — supposons*le, si vous le voulez bien — ; oui, le païen, l'athée a entendu cette parole dans le cloître • — « Tu dois renoncer ; il faut renoncer ! »

Songez donc ; je ne pourrai plus me nourrir des miettes qui tombent de votre table ! Oa n'ose vraiment y penser 1 Quel bonheur que cette image s'évanouisse dans le brouillard I

Je suis de votre Altesse, le très humble serviteur, Br. Hallmutii.

50 LE ROMAN D*UNË PRINGSSSK

xni

Eaucheuâtein, 4 avril 18. •«

Monsieur l'oracle,

Alors vous êtes € rbomme du brouillard que j'avais tant envie de voir quand j^étais enfant. Lorsqu'on croit qu'il est grand, il parait tout petit, et lorsqu'on le cherche par terre, il devient brusquement un géant. Cela dépend de ce qu'il semblait la dernière fois qu'on l'a vu. C'est peut-être un barbare furieux, prêt à partir en guerre contre l'ordre établi, qu'il trouve abominableinenL dégénéré et corrompu ; peut-être un Don Quichotte, se battant contre des moulins à vent, et enthousiaste d'une vachère borgne. Comme en ce monde, tout n'est qu'apparence, et que rien n'existe en réalité, le barbare a raison de se battre dans un nuage contre des nuages, et Don Quichotte d'aller chercher son idéal sur le fumier« Toute beauté n*est qu'illusion, mi-* rage> fabrication du cerveau; toute grandeur n'est que folie I Néanmoins le réveil est égBi* lement amer, car il met à la place de l'erreur.

un monstre, dont on a peur et dont on a honte d'avoir peur.

Vous êtes un homme ; il faut donc vous donner deux longueurs d'avance et vous laisser arriver premier, quand il s'agit d'égoïsme.

C'est votre droit.

Possédé de la crainte que je ne vous oflense par hasard, vous ne vous préoccupez pas un instant de savoir si vous n'offensez pas les autres. D'ailleurs, si cela arrivait, la chose vous serait assez indifférente. L'offensée est de sang bleu, empâtée de flatteries et de sucreries. Vous cherchez seulement où peut bien se trouver chez elle certain muscle atrophié, desséché, qu'on appelle cceur, pour y lancer sûrement votre flèche, afin qu'elle s'y enfonce au plus profond, en sifflant. Mais hélas I il y avait là encore moins de cœur que vous ne le croyiez, et la pointe de la flèche est restée accrochée à une côte, ne produisant qu'un chatouillement à donner le fou rire. On a ri aux larmes, puis on a retiré la flèche, et il y avait au bout une seule peliLe goutte de sang, bleu, en effet, mais d'asphyxie, parce qu'on n'avait pu encore reprendre sa respiration. Aloi^s on a fait une balle de la flèche, c'est*à-dire do la lettre, et on Ta jetée à son chien.

«Ici, ramasse! m Et la bête Ta déchirée en

mille morceaux et elle a voulu ensuite avoir toutes les autres lettres.

NaturcUciiient j'adore le brouillard, surtout quand « l'homme » est grande énorme l Mais quand il se rapetisse, notre illusion, se tordant aussi à terre^ nous fait une affreuse grimacei avec des yeux rouges, et Ton découvre que tout| jusqu'au brouillard lui-même, n'était rien.

Uleiqub de IIorst-Raughenstein.

Qreifswald, 4 avril

Mon cher et fougueux petit ami,

La seule pensée du festival vous a causé uno telle joie ! Enfant ! à cet endroit de votre Iclti^Oy une vraie terreur m'a saisi. Nous autres

hommes, nous ne connaissons pas ces sommeils pleins de rêves, et Ulric ne doit plus y retomber. Qu'est-ce que cela sii^iiifie ! Il faut vraiment que jo gronde un peu. Laissez ces choses-là aux femmes, et à ceux qui veulent n'être que dos lemmes. Mon Dieu ! et si je ne me trompe^

je vous ai précisément écrit une épitre si plé- . béienne I EspéroDS que la poste a fait son devoir ordinaire en legarant. Le IciiJemain du jour où je vous l'ai adressée, est arrivée voire première lettre, car je n'appelle — « lettre » que ce qui a plus de deux feuilles. Jusqu'ici je n'avais reçu que des — c billets > — mot inusité dans notre langue sans Pinséparable adjectif. Puis-je donc, en vrai Teuton, vous prier à l'avenir de ne m'envoyer que des lettres? Mais peut-être ai-je perdu ce bonheur par ma taute, peut-être allez-vous répondre à mon sot discours sur le brouillard, « Très honoi c Monsieur, jo ne voua connais pas ; — ou ne rien .répondre du tout? Soyez indulgente, souveraine redoutée ; laissez passer la miséricorde avant la justice.

Malgré tout, je veux profiter du sursis qui m'est accordé. Merci à la main délicate qui a noué entre nous le lien de sympathie le plus sacré, celui d'un deuil semblable. Le petit Ulric savait*il ce quUl faisait en sanglotant : — * Tous deux, nous n'avons plus de mère ! > Il renversait les barrières de la société ; ensemble et égaux, nous nous agenouillions l'un près de l'autre aux portes de la mort. Je m'y prosterne souvent, et désormais, quand

même vous ne aie feriez plus la grâce d'ua seul mot, je vous y retrouverai ; lorsque^ dans mes nuits de tempête, se réveillera en moi ce besoin violent de tendresse materaelle, quand maigre moi, je pousserai des gémissements d'angoisse^ je ne serai plus seul, car vous serez près de moi. G*est la tâche d*un ange de lumière comme vous, de venir en aide il un prochain aussi noir.

Vous demandez si je puis me représenter qua vous êtes le soleil du vieux château? J'ai su de tout temps, — même avant de recevoir la violette, — que vous étiez le printemps parsonnifîé, mais, je ne soupçonnais pas que vous aviez tant d'arbres vieillis à rajeunir de votre verdure. Je croyais que vous viviez seule .

avec votre père. Pourquoi est-ce aujourd'hui seulement que j'entends parler de tantes, de grand'tante, de femme de chambre aveugle, petits chiens et pendules ? Est-ce qu'Uiric me nomme toujours son ami ? Gomment l'ami n'at-il aucune idée du château? Je ne sais ni où est la grande entrée, ni par où Ton monte à la chambre de la tourelle; j'ignorerais môme le nom de la ville la plus proche, si le GukIc Bsedeker n'existait pas 1 J'ignore quand mon camarade se lève, quand il monte à cheval, se

LE ROMAN B*UN£ PRINCESSE Gl

promène, dine, rit, pleure, console, taquine, gouverne ses sujets; bref, je ne sais rien. Estce juste? Si je pouvais rapprendre dans Talmanach de Gotha, à la bouae iieure, car il est devenu ma lecture favorite. Mon éditeur n'a pas lieu de se réjouir de celte nouvelle fantaisie« En attendant, il me faut demain partir poiiP Berlin, sur un ordre minisLcriel, qui malheureusement n'émane pas de Votre Excel* lencc, Monsieur l'ex-Minislre.

Il s'agit du Musée ; toutes les soi-disantes autorités en la matière doivent être consultées. Cela va peut-être m'obliger à renoncer au voyai^^e de Rome. Votre réponse, aussi vivement désirée que redoutée, viendra doue me rejoindre aa milieu des bruits du monde; pour la |ji eruière fois, je recoLUinaude qu'on fasse suivre mes lettres.

Votre lettre 1 Avez-vous livré loutes les miennes au chien ? Vous êtes — pardon I — bien enfant encore, Monsieur Ulric I Savezvous ce que je ferai des écrits de certaine grande dame ? Je vais les vendre au journal La Tiibî(ne,Ql au premier jour, vous les verrez imprimées. Avec Targenti je vous enverrai une

Berlin, hôtel du Parc, il avril 18G3.

meute complète ; je suis même en marché avec un dompteur ; un jeune lion vous conviendrait encore mieux, car il faut vraiment de rhéroïbuie pour déchirer une lettre, et décharger sa colère sur un pauvre morceau de papier. Je ne me représenterai plusUlric iluilauchenslein qu'avec tous les attributs de la vaillance. Si je n'étais enchaîné ici, j'aurais tâché d'avoir rhonneur de contempler le héros face à face.

Maisun de mes amis a le goût malencontreux des chevaux trop iimgants ; ce qui lui vaut à rheure actuelle un ébranlement du cerveau, et à moi une foulure de la cheville ; pourquoi aussi le vulgaire se mèle*t-il à tort et à travers d'imiter les plaisirs des grands ? 11 y a quelque chose de si ridicule à s'être donné une entorse qu'hier j'ai voulu n'en pas tenir compte, mais l'entorse a protesté.

Si au lieu d'un héros, vous n'étiez qu'une jeune fiUe^ vous auriez peut-être compassion du pauvre géant. Comprenez- vous le malheur d'un homme, qui ne peut trouver de canapé assez long pour s'y étendre, et qui cependant est condamné à rester étendu, pendant que le printemps règne dans votre parc de Rauchenstein?

Jour et nuit, tourbillonne sur la place, de*

vaut mes iciiôlres, uue vie bruyante. Parfois cela m'oppresse teliement, que je commence à concevoir le sommeil plein de rêves d'Ulric.

Quand le bruit et la confusion sont à leur comble, à tel point que je n'entendrais plus ma propre voix, si j'essayais de parler à voix haute, — ce qui ne m*arrîve pas, — soudain la porte s'ouvre. C'est Elle, tout eu blanc t une foque blanche, avec une longue plume retombant sur ses cheveux ; un manteau blanc en drap floconneux, comme les dames en portent ici. Je ne vois pas la jupe, le fauteuil placé devant elle m'en empêche, mais je re* maïque les longs gants d'auiazune. Elle ne parle pas ; elle rit, elle rit toujours et finit par dire : c — G^est moi ! — î Puis elle se moque de ma chevelure crépue et prétend que j'ai dû scalper un nègre, pour me faire un bonnet. Alors je rouvre les yeux et j'entends de nouveau le tapage de la rue, le roulement des voitures, le flot des passants. Jolie existence, n'est-ce pas? Avec cela, du travail par dessus les oreilles : la nuit dernière je n'ai pas éteint ma lampe; elle s'est éteinte d'elle* même devaiit l'aurore grise. Il s'agit d'un rapport insipide, mais il faut pourtant tout motiver, et le plus ennuyeux, tout écrire 1 Malgré

.cela, il iail plus beau que dans les ruines du cloître, par le brouillard* — € Elle a chiffonné ma leUre et Ta jelée à son chien; qui en aurait espéré autant!

L'ami et le serviteur le plus dévoué d'Ulric.

P. S. — Laissez donc une bonne fois ces plai-

santeries de pelito fille; conduisons- no us comme deux hommes et ne nous querellons plus. J'ai presque dix ans de plus que vous, mais cela ne fait rien. Vous pouvez tranquillement me confier vos petits secrets : ne cachez-vous rien de féminin dans un coin de votre cervelle 7 G*est toujours le cas à votre âge. Moi aussi, j'ai précisément une grande passion I Âh I les femmes I les femmes I

Eauchenstein, 12 avril.

M(-nDicu! vous vous ctes foulé le piedl C'est ailreux 1 Dès ce moment, vous appartenez à la catégorie de mes grands enfants, de ceux que

LE KOMAN D'UNE PHiNGEbSE

je gâte, du moins Jusqu'à ce qu'ils soieai guéris.. Mais j'ai une compassion profoade pour \uLie entorse, parce que l*îinmobililé est pour moi la pire des tortures.

Aussi \ais-je vous donner une plus grosse part de mou temps qu'à tous mes autres eufants ensemble, ingrat, qui traitez de billets des lettres longues d'une aune 1 Vous ne vous doutez absolument pas qu*en toute autre circonstance, écrire m'est une occupation fort désagréable, et que je trouve trois petites pages plus que suffisantes pour tout le monde. Songez donc : récrire toujours la môme chose: «.T- Aujourd'hui, j ai été me promener. Hier, nous avons mangé du veau rôti. Ma tante s'est mouchée trois fois. A Alteneck, Técurie neuve a brûlé. Le temps est plus beau qu'hier. Ma chienne Mara a dévoré le chat du pasteur.

L'ouviier Tel ou Tel a été admis à Tbospice parce quMl ne pouvait plus gagner son pain. — p

Voilà ce que les autres appellent écrire une lettre ; on y met une heure par page, en faisant dej> caractères d'un pied de haut. Personne ne tient à connaître mes pensées. Il faut pour prendre plaisir à des idées aussi jeunes, avoir le goût original de disséquer^ comme vous, l'espriL des autres.

El l'emploi de mon temps I Est-ce par intérêt pour moi que vous tenez à le connaître, ou par curioBité à l'endroit du « sang bleu i>, dont les seuls penchants sont nécessairement pour les perroquets et les Edgars ? Hélas !

même au point de vue de la curiosité, vous n*y trouverez rien d'intéressant. D'autres traiteraient ma vie de monotone, et vous-même aussi peut-être, parce que vous n'en aurez que le squelette, mais non ce qui la remplit. Peut-être aussi vous apparaîtra-t-elle un repos, à côté de votre excès de travail et de Taffreux tapage dont vous souffrez?

La matinée, jusqu'à sept heures et demie, m'appartient à moi seule ; c'est le meilleur moment de la journée, pour se retrouver soimême, et je cherche à rallonger autant que possible, en me levant de très bonne heure. La règle de la maison est .cinq heures et demie ; mais je suis toujours debout à cinq heures. J'ar une nature trop remuante pour dormir longtemps, quoique mes nuits soient excessivement intéressantes, car je fais des rêves merveilleux. J'ai déjà visité en rêve tous les pays du monde; dernièrement, j'étais dans la Grotte d'azur, cl il y avait une cascade, qui ne se trouve pas dans la véritable grotte. Ces rêves remplissent

ensuite touLe ma journée de joie et de lumière, comme la plus belle réalité. Ne vous en moquez donc point, et ne dites pas qu'il faut laisser cela aux vieilles femmes* D'ailleurs» faites attention : dans cette maison, on ne doit rien dire contre les vieilles lemmes, elles y sont en majorité. Personne ne peut dormir dans mon voisinage ; il paraît que je bavarde toute la nuit.

A sept heures et demie arrive un jeune garçon qui veut devenir maître d'école; je lui enseigne la musique. Mon pauvre piano et mes pauvres oreilles 1 Nous avons appris cet hiver : — K Salut, toi qui porte la couronne do victoire > — et € Jésus, ma confiance i. — Nous en sommes maintenant à — « Toi que j'ai dans mon c^ur. — Mais c^est trop haut pour nous, etily faudraitunpeu de sentiment.

Or, notre principal sentiment est pour ce qui se boit et se mange.

A huit heures, le déjeûner, ai;quel j'invite mon écolier, pour récompense. A huit heures sonnantes, je suis dans la bibliothèque ; habituellement, lorsque j'apparais à une porte, mon père se montre à Tautre. Cela lui fait grand plaisir et il me caresse les cheveux. J'ai souvent gardé le bouton de la porte dans ma

main, jusqu'à Tinslant où j^entendais tourner l'autre, arriver d'avance étant aussi une inexactitude. Alors, je lui fais son café, de très, très bon café, pas du tout du cale de princesse, et je lui beurre son petit pain. Quand il fait beau, nous déjeûnons sur la teri asse. J'allutno ensuite son cigare, et c'est mon plaisir de laisser l'allurnellc se consumer jusqu'au bout, sans me brûler les doigts; le plus souvent j'ai recours à une coquille d'œuf, et nous nous amusons à regar der si elle se réduit en cendres tout entière. Puis je lis les journaux à mon père, jubiiu'à neuf iieures et quart, d'abord la Gazette de Cologne^ pendant laquelle je suis parfois si distraite, que je ne sais plus ce que je dis et mon pore se fâche ; ensuite pour la bonne bouche, les beaux articles du Jour^ liai d/Atigsbourg. Ainsi, dans notre petit coin, nous nous tenons au courant de ce qui se fait et se pense de beau. Mon père s'en va alors travailler avec ses secrétaires jusqu'à midi. Moi, je traverse en courant un labyriatbe de corridors et d'escaliers pour aller trouver mon aveugle, qui m'attend avec impatience. Je l'ai surnommée Hulotte, parce qu'elle vit comme un hibou au souiuicL J une tour cl ne peut voir la lumière. Je lui lis la Bible, jusqu à dix

heures, surtout l'Ancien Te^ilamenl, qui s*accorde mieux avec sa manière d'envisager les choses. Le Christianisme est trop doux et trop facile pour elle; dans son temps, elle a dû être d'humeur tout à fait guerroyante. Il y a beaucoup de détails curieux dans le Livre des Livres et les explications d'Hulotte sont encore plus curieuses. J'enfile les questions les unes dans les autres; cela devient toujours plus embrouillé, et elle finit par me dire avec impatience : c Enfant 1 tu ne comprends rien 1 Continue, le verset d'après; celui-là est très beau, » Elle sait presque toute sa Bible par cœur. Nous philosophons beaucoup ensemble, la vieille et moi, et elle me fait songer souvent à une ancienne sibylle. A dix heures, arrivent quelques enfants, auxquels, pendant doux heures, je donne des leçons de français et de couture, en y mêlant un peu d'hisLoiie et de géographie, parce que cela m'amuse tant de raconter. Je couds merveilleusement; c'est une des rares choses que mon institutrice soit parvenue à m'enseigner.

Midi juste; j'entre dans la salle à mander où nous déjeûnons. Souvent il se trouve à ce repas, une ou deux personnes auxquelles mon père a affaire, ou bien qui viennent de loin et rcpar-

tent par le train suivant. Aussitôt après le lunch, mon père et moi, nous courons faire un tour de promenade, souvent assez long. Au retour j'entre, tantôt à l'hospice, tantôt à l'asile des enfanls, ou chez nos pauvres, pour voir ce dont ils ont besoin.

L'intervalle, de deux heures et demie à trois heures et demie, appartient à mon piano. Là, je m'exalle à mon aise, ou je deviens presque sentimentale ! Je ne puis chanter avec accompagnement ; je ne chante que dans la forêt ou au crépuscule, cachée dans un coin. Je trouve que je n'ai pas assez de méthode pour me faire prélentieusement entendre au piano* Ma voix n'est guère assouplie, mais très forte. Quand je suis le mieux en train de jouer, les portes s'ouvrent à deux battants ; ma tante apparaît et veut faire de la musique à quatre mains. La musique est la seule passion (et encore une passion malheureuse !) qui soit jamais entrée dans son cœur virginal. Il faut bien aimer quelque chose! L'incùuvénieat de la musique, c'est qu'elle fait du bruit. Autrefois, nous jouions ensemble après le dîner, mais mon père ne peut pas le supporter. Voilà comment mon heure d'étude est souvent raccourcie de moitié.

A trois heures et demie, je passe chez ma

grancrtante ; je m'assieds sur un escabeau, ei nous bavardons^ mcd un peu haut, car elle est fort sourde, mais Bi intelligente, si gaie, si spirituelle 1 Sans la défense lormelle et sévère de mon père, elle me raconterait trop volon-> liers toutes sortes d'iùstoires. Elle est encore très active, lit, écrit, composé de très jolis vers. Elle semble un ravissant pastel, d'une . délicatesse inouïe, comme les charmants pertraits au pastel de toute sa famille, qui sont là accrochés aux murs. Il y a mon arrière graud'mère, sa mère à elle, si célèbre pour son esprit, et son frère qui mourut dans la guerre de l'Indépendance. Sa harpe est dans un coin ; depuis des années on la voit toujours couverte ; mais quelques personnes prétendent que la vieille tante en joue la nuit, quand elle croit que nul ne Tentend. Souvent, ses vieux doigts me jouent, sur une antique épinette, des menuets et des gavotes d'autrefois* Vous ne pouvez vous imaginer comme ma lia d*aprèsmidi est intéressante. Tout d*un coup, la pendule sonne quatre heures et demie; vite la toilette ; je devrais m'enfuir et je m'attarde souvent un quart d'heure de plus. Pour le coup, il faut se dépêcher, d'autant plus que je ne me fais jamais aider pour m'habiller.

Cinq minutes avant rheure, on se réunit dans

le salon, toute la famille, et constamment des invités. A cinq heures précises, on se met à table. De six à sept, on reste au salon, en cérémonie, avec ses gants, et on fait la conversalion, sur un ton un peu élevé, parce qu'il y a trois interlocuteurs dont l'oreille est assez dure.Si vous voyiez avec quelle galanterie mon père offre tous les jours son bras à la vieille petite tante; cela rappelle le temps des ailes de pigeon, et c'est ravissant! L'excès de politesse n'a jamais d'inconvénient, surtout à la campagne, où, si une fois ou se laisse aller, il n'y a plus de limites. Mais qui vous décrira mon effroi, quand mon père me dit : — < Tu n'as pas besoin de remettre tes gaals, » — Il faut que je marche à Téchafaud, — c'est-à-dire au piano, pour me faire entendre. Çà, c'est horrible! Mon cœur saute dans ma poitrine, mes doigts tremblent ; mon jeu ne fait plaisir à personne ; mais c'est une affaire d'éducation, pour me guérir de cette désastreuse timidité. Et mon père est inflexible comme un roc. Je ne le prie jamais, car ce qui est bon pour moi, il le fait; ce qui est nuisible, il Tinterdit; l'un et l'autre sans appel. Je suis habituée à obéir, comme le chien le mieux dressé. A sept heures, on se sépare ; je lis alors

à aion père qiiel([ue beau livre, surtout de ^ ieilles chroniques et des biographies. A huit heures et demie, le thé, en commun, et alors la plaie de mon existence, la partie de € casino > jusqu'à dix heures et demie 1 Jamais je ne pourrai m'iiabituer à cela! Et les vieilles gens s*amu8enl tant et se fâchent si fort, quand on est distraite ou qu'on s'endort. Lorsque j'y pense le matin, toute ma journée en est gâtée. Plus cela va, moins je m'y fais ; cette obligation me semble de plus en plus insupportable, je crois, parce que je ne puis le dire ni le montrer. Â dix heures et demie, je baise la main de mon père et de mes tantes, et je m'éclipse pour me coucher. Les autres restent encore quelque temps.

Venons à la singulière question de votre postscriptum, qui, de nouveau, m'a déplu. Vous demandez si j'ai des secrets, et vous me dites de vous les confier l D'abord je n'en ai pas et n'en aurai jamais ; c'est au-dessous de ma dignité. Ensuite, si j'en avais un, je ne le di* rais à personne, personne I pas même à mon chien, qui est le seul individu discret do mon entourage.

Maintenant, dites-moi un peu, quand puis-je écrire des lettres, sauf pendant mes précieuses

LE BOMÂN D'UNfl PRINCESSE

matinées, ce qui est grand dommage ? Souvent en été, je pars dès quatre heures à Taffiit avec mon père. Ce sont les plus délicieux moments que lu vie puisse douaer, surtout si on ne tue rien. Je ne peux pas voir périr ces pauvres aniiiiaux, et je m'enfuis toujours, au lieu de regarder les pièces abattues. Dès que mon père s'apprête à tirer, je roste bien loin derrière. Nous montons aussi à cheval à cette heure-là, mais je ne mets pas le costume fantastique que vous décrivez ; mon amazone est vert sombre, vert sombre mon petit chapeau orné d'une plume ; ' gris, mes grands gants de peau de daim, — Comme nous sommes à la campagne, je me ' permets le stick, que les dames ont emprunté aux messieurs, parce que c'était si gentil.

J'aime toutes les couleurs sombres, surtout le brun et le vert. En été, je porte cependant des robes blanches très simples, mon père les aimant beaucoup. Jamais je ne monte à cheval sans mon père, c'est-à-dire jamais avec des cousins, tout au plus seule, un vieux groom derrière moi. Non, je n'ai rien de romanesque. J'ai peur de vous paraître affreusement prosaïque.

Aujourd'hui, j'ai très fort transgressé le pre- , mior article du Code de la bonne éducation:

« 11 ne faut pas parler do soi. > — Si vous

LE ROMAN DXN£ PKINGESSS

voulez faire de mème^ nous serons quitte, et moi, dispensée d^en avoir honte. Racontez* moi donc quelque chose de votre grand monde de rintelligence. Je connais très bien le Musée, j'ai des quaaLilés de plâtres et de gravures, et je sais parfaitement m'y retrouver.

Vraiment! Vous vous êtes donne une entorse 1 C'est désolant. Vous ne dites rien du mal que cela vous a fait ; à force de travail, vous ne Tavez sans doute pas senti?

Votre ami|

Tlte folle.

p. s. — J'ai ramassé les morceaux de la

lettre déchirée.

Berlin, hôtel du Parc, 14 avril.

Ah 1 mon pauvre camarade I Vous n'êtes

après tout qu'un enfant Je prince, bien dressé 1 La tête m'a tourné devant cette multitude de devoirs qu'on vous impose, et ce partage minutieux du temps. En relisant votre lettre, — je cherche toujours et toujours, entre les

lignes, ce qu'y n'y est pas, — e i la relisant, il m*a semblé que j'avais moi*mème la chaîne au cou. Comment pouvez- vous vivre, avec une pareille ponctualité? J'en mourrais en trois jours* Je ne supporte même pas les règles imposées par le bon Dieu ; il n'y a pour moi de jour et de nuit que suivant mes propres convenances. Je fais le plus souvent la nuit toutes les vingt-quatre heures, mais cela s^accorJe rarement avoc le soleil et les horloges de mon prochain. Fréquemment, en hiver, par le brouillard, je me love à six heures du soir, pour ne pas réclamer au jour la clarté quil me refuse, et je me couche le lendemain à deux heures de Taprès-midi, en un mot, quand j'ai envie de dormir.

Je ne supporte pas l'esclavage des habitudes ; je ne pourrais par conséquent vivre, dans une môme maison, avec d'autres que mes subordonnés. Mes heures de repas sont tout aussi irrégulières : rien ne doit interrompre mon travail, quand une fois je m'y mets de tout cœur. J'ai d'ailleurs un tempérament de fer, auquel il est fort égal de jeûner tout un jour. C'esl, je le crois, la méprisable faiblesse *des créatures humaines, qui fit imaginer la régularité. Mais, quand il s'agit des autres, je suis

LË ROMÀN D'UNE PRINGËSSË 77

aussi poacluel que vous ; jamais je n'arrive en

reiarJ à mes cours. Commeje vous plains, vous qui vous prétendiez un libre oiseau des bois 1 Beaucoup plus que vous ne me plaignez pour mon entorse.

Et mon ami Ulric n'entend pas la plaisanterie? Ou peut-être ne permet-il pas qu'où plaisante sur ses sentiments ? Mon camarade, vous devez avoir pourtant — « votre folie » ? Ne savez- vous pas ce que c'est? Quelque chose, qui réchauffe et pénètre tout de ses rayons, comme le soleil. Je voudrais bien moi-même n'en rien savoir. Jusqu'ici, j'avais passé assez intact à travers l'existence; mais je commence à me ressentir de cet inconvénient. Si je lis de beaux vers, je voudrais les lui lire, — c'est du reste assez mauvais signe, que je lise tant de poésie ; — si je réfléchis sur rauthenticité d'une œuvre d'art, je me surprënds à lui exposer qu'il est assez indilTéicnt, du moiuent que l'œuvre est belle, qu'elle soit de X... ou de Z... — ce qui est une coupable hérésie. Au jardin zoologique, je lui montre les tigres nouveaux-nés, et elle s'en amuse follement; au théâtre, je lui fais une querelle, si la tragédienne crie trop fort ; pendant le ballet, je suis mal à Taise à cause d'elle; au Théâtre- Wailner, je 1 entends

rire aux éclats des farces et des plaisanteries inoffensives. Tout cela passe encore, raaia il y a pire. Quand mes jalousies sont baissées à cause du jEloteil, eU$ est là, éteodue sur le canapé, eu face de ma chaise-longue ; je la prie poliment et gentiment, quoiqu'on dise que j'ai toujours un ton anpérieux, de vouloir bien me regarder. Groiriez-vous qu'elle n'en fait rien? C'est à désespérer ; je ne puis jamais saisir les traits de son visage. J'ai bien dans Tesprit les lignes ondoyantes de sa forme svelte; elle est devenue, pour mes yeux, une sorte de type, auquel ils rapportent tout ce qu'ils voient; et je ne connais pas son visage I II change peut-être trop souvent? Mais vous no vous intéressez pas à e: ma folie », puisque vous n'en avez aucune en lêle. Ne soyez pas jaloux, Ulric, je ne vous néglige pas en sa faiwr. Non, mon enfant, Taulre jour encore, j'ai mis de travers mon grand feutre mou (je laisse le chapeau haut de forme aux belles ama* zones), et je suis parti, mïmaginant que je vous conduisais dans une taverne d'ëtùdiants, pour chanter avec eux, sous mes auspices, vos petites chansons.

Je me suis fait un tableau des heures, ainsi coagu ;

S heures. Lever; — jusqu'à 7 heures et demie ???

7 heures et demie. Leçon de piano au futur

maître d'école.

8 heures. Bibliothèque, déjeûner (très bon café) avec Papa.

8 heures 5* Tartine de-beurre* 8 heures 10. Gazette de Cologne, etc.

J^ai écrit tout cela en grosses lettre&(en grec à cause du garçon de rh4lel, dont je ne puis toujours éviter la présence) ; et j'ai suspendu la pancarte sous Thorloge. Rienqu^en levant les yeux, je vois aussitôt ce que vous faites au même instant. La différence du méridien est soigneusement notée. Le soir, je mets devant, une lampe» qui semble la perpétuelle lumière d'un autel.

Quand je quitterai ma chambre, à clochepied, j'eiaporlerai uioa tableau dans ma poche gauche, côté du cœur* Dernièrement je lisais dans le journal qu'à Alteneck, où sont vos nouvelles écuries, il tombera le trente avril, entre six et sept heures du matin« une pluie d'aérolithes. Mais c'est peut-être un canard. Si j'étais vous, j'irais un peu, tout seul, y voir. Avez-voub déjà vu dos aérolithes? Moi, jamais; aussi jurais, — n'était mon pied.

Aujourd'hui, il m'est impossible de vous en

écrire plus long, pai co que <c ma folie i> ne veut pas me laisser tranquille. Elle est là étendue sur le canapé et me harcèle. Mon pied va beaucoup plus mal ; il ne guérira jamais, si les longues lettres et les gâteries doivent cesser avec sa guérison.

Une poignée de mains, entre hommes.

Bruno Hallmutr.

Rauclienstein, 19 avril.

< Une folie.,, une grande passion ? i> Qu'estce que cela veut dire, me suis-je demandé. J'ou* bliai vraiiiical que j'étais Ulric récolicr, et je pensai à Tessaim d'adorateurs de ma grande tante, dont elle nous parle toujours, soutenant qu'elle n'a pas eu moins de onze prétendants. Comme mes arrière grand'père et grand'môre ne vivaient pas» dit-on^ trop heureux ensemble, Madame mon arrière grand'mère détourna si énergiquement ^es ûlles du mariage, que toutes restèrent fidèles à leur célibat. Pourtant la petite tante aimait quelqu'un et Tauraitépou-

sé très volontiers : c'était «n Marquis élranger.

Mais il ne plaisait pas à sa mère, aussi elle prit son petit cœur dans sa main, et sans bruit, sans plainte^ rélouffa à tout jamais. Lorsqu'elle fut arrivée à Tâge de soixante-dix ans, elle désira revoir encore une fois son Marquis, et se rendit dans une ville que la discrétion m'empêche de nomûier ; là, elle se fit montrer sa maison : un vieillard très, très âgé, coiffé d'un bonnet grec, était sur le balcon, étendu dans un fauteuil, et fumait. Elle le contempla long^ temps, puis se détourna et repartit sur-lechamp pour rentrer chez elle. Une fois, à son 8oixante*seizième anniversaire, nous voulûmes lui faire une plaisanterie, nous habillâmes son petit neveu en costume Louis XV, et nous fîmes annoncer « le Marquis ^, Elle devint rouge comme une jeune fille, et tout agitée : < Mon Dieu I est-ce possible ! »

Nous étions effrayés des conséquences de notre idée. Mais lorsque le bambin parut, plia le genou et lui offrit un compliment en vers, elle rit de grand cœur et trouva l'invention ravissante. Je n'ai jamais vu un vieux visage rajeunir comme le sien Tavaît fait. — Voilà le roman de la grand'tante, bien simple, n'ett-il pas vrai? mais la plus belle interprétation

possible de la devise : Fidélité I Devoir I Une

fidélité de cinquante ans vaut encore davantage que la plus poétique des folies.

J'ai eu déjà dans ma vie une demande en mariage, une vraie, sérieuse demande I J'ai pensé mourir de rirel Comment peut-on vouloir m'épouser? C'est pour moi tout à fait incompréhensible. Je supposai que l'individu en question était, devenu fou. Sans doute, d'autres lui avaient rebatlu les oreilles de moi, car ma petite personne toute seule ne serait jamais venue à bout de pareille victoire. Celte fois encore, il n'y a là ni folie, ni grande passion. Je me suisbeaucoup, beaucoup enthousiasmée, pour un de mes professeurs; ses leçons et nos conversations m'étaient plus précieuses que le manger et le boire ; quand mou cœur était lourd, sa parole l'allégeait, parce qu'elle m'élevaiL au-dessus des mesquineries quotidiennes, et me montrait ce qu'il y a de grand dans les petites choses. Tout ce que je faisais à contrecœur devenait une tâciie donnée par Dieu, une discipline salutaire pour mon caractère indomp. table et cassant. C'est ainsi que j'ai appris à me soumettre à tout sans murmurer. Mais il ne s'agit pas davantage de o: folie » — Que vous êtes plaisant avec votre mot : c Je fais tout ce que

je veuxl > » Je ne sais trop si c'est bien ou même sî c*est un bonheur. — « Faire tout ce qu'on veut » — signifie : — Je n'aime personne, car je ne me sacrifie jamais. > — Et il n'y a pas d'amour sans sacrilice et sans immolation. Au lieu de vous envier votre liberté, je vous plains, je me seas comme un libre oiseau des bois qui retourne par amour à sa cage, et je ne comprends pas celle farouche indépendance qui revient à dire qu'on s'exclut de la société humaine. Vous vous mêliez des rêves en tôle, parce que vous auriez voulu une fois dans votre vie, aimer profondément, de loutc, toute votre âme, et que vous n'avez jamais pu. Je croîs presque que vous êtes malheureux.

Quelle drôle de femme que votre idéal, étendue sur un canapé et ne voua regardant pas ! Je ne voudrais pas lui ressembler 1 Je comprends qu^on s'étende sur la mousse, dans un bois, mais sur un canapé 1 Quand je suis fatiguée, je me couche par terre; c'est bien plat, bien dur, et cel^ repose le dos.

J'ai éprouvé un sentiment analogue à celui que vous dépeignez, mais ce serait une profanation de les mettre en parallèle. C'était pour le bon Dieu ! 11 y eut un temps, et cela revient parfois, où^^^atais coi^stamment la présence

de Dieu ; je lui parlais, je Tinterrogeaisy et quand j'étais seule, il semblait me regarder sans cesse. Alors, je jetais dans un coin mes livres les plus intéressants, et je préparais ma version d'Ovide ou j'apprenais des vocabulaires, et je délestais moins cet ennuyeux Ovide, parce que je croyais voir Dieu me sourire I N'est-il pas vrai, c'est présomptueux de m'imaginer que Dieu s'occupe de rua personne? Mais hier, au souper, je Tai senti si près, si près, que son souffle m'enveloppait douc:ment. Le soir, il me semble que je m'endors dans ses bras. On ne m'a pas fait de grandes leçons sur le dogme ; les miens ne Tont pas voulu. Toute ma religion se résume dans une confiance illimitée en Dieu! Non, je n'ai jamais entendu dire que j'avais crucifié Jésus-Christ ; je n'en aurais rien cru, puisqu'il n'était pas question de moi dans ce temps-là. Je crois que si le bon Dieu avait voulu me créer parfaite et sans défauts, il en était le maître. Mais il ne Ta pas voulu. Il falkiil que j'eusse des défauts et des faiblesses, pour lutter, pour avoir la satisfaction d'acquérir moi-même, par mes efTortSy une chose qui ne me soil pas tombée du ciel comme tout le reste.

Ah I quel beau temps de Pâques I Je jouis

Li:. KOMA.N D'UNE i'iUNGESbE 85

des vacances que je donne à mes écoliers ! Le battement de la pendule de mon petit salon a quelque chose de si paisible ; le lierre qui fait comme un bosquet devant ma table à écrire, est tout paré de jeune verdure, car je lave cliaquc jour ses feuilles. Le soleil et le parfum des fleurs entrent à flots par ma fenêtre ouverte. J'ai enroulé autour de mon rouet une branche de cerisier à grappes J'ai mis sur ma table un bouquet fait d^une fleur de magnolia, de chatons de bouleau, et de petits rameaux de hêtre* Il y a chez moi une odeur de printemps presque trop puissante. Dès cinq heures, j'étais assise près de ma fenêtre, je filais et je chantais. Quand je veux rêver et faire la paresseuse, il faut que mon rouet tourne ; et je chante alors les pensées qui me viennent, avec des paroles et sur des airs de mon invention. Non, je suis trop heureuse !

Je suis enivrée de cet éclat, de ce parfum et de celte splendeur. Savez-vous comme les petites feuilles des hêtres étincellent au soleil, quand elles sont toutes nouvelles ? On dirait que le bleu du ciel s'y mire 1 Et des gens prétendent que le bleu et le vert ne vont pas ensemble! C'est à mourir de rire. EsL-ce que toute la nature ne sfi^çompose pas de bleu et de vert?

J^ai couvert de fleurs mon grand poêle de

porcelaine ; car il ne sera plus allumé d'ici six mois. Ma seconde fenôfre sera aussi belle que Tautre, quand le tilleul d'en face aura tout son feuillage ; cela produit un demi-jour vert, qui est délicièux. Quand je vois cela, j'en pousserais volontiers des cris de joie. L'arbre s'étend aussi devant la fenêtre do ma chambre à coucher, à laquelle on monte par quelques marches. Elle est si jolie dans cotte lumière verte ; tout y est rose ; les tentures, les rideaux, le lit sont roses et recouverts de mousseline blanche, et le soir, on y allume une lampe à globe rose. Lorsque les tilleuls sont en fleurs, il lait délicieux chez moi, et le bourdoiinement des abeilles lutte de tapage avec les hirondelles et les moineaux. Quand le son des cloches qui monte do la vallée m'arrive à travers les massifs de tilleuls, ma chambre devient une ^raie chapelle. Jamais, non, jamais, je ne pourrais vivre dans une ville I j'y mourrais du mal du pays 1

Voici un rossignol qui commence à chanter.

Naturellement l Ils sont toujours là le IS avril. Que dites-vous do cela, que les libres oiseaux des bois eux-mêmes soient ponctuels dans leurs habitudes ? Jamais ils no manquent le

LE ROMAN D'UNK PRLNCESSE 87

15 avril, et cependant ils n'ont pas de cours à faire, pas de père et d'aveugle qui les attendent, comme leur petit soleil supplémentaire t Le coucou, à présent 1 — Dis-moi, coucou, dans combien d'années je me marierai ? Imatinez-vous qu'il se lait! Vrai! c'est incioy i-ble, avant un an 1 Quel dommage 1 Non, je ne veux pas de mari I J'espérais que le coucou me fei*ait compter jusqu'à cent, et qu'ensuite je pourrais me moquer de vous et de vos « grandes passions y>, — J'ai d'avance pitié do moi-même, quand je songe qu'il faudra me marier. Je pleurerais volontiers sur moi. Je suis encore si jeune , et je n*ai rien fait de mal, pour mériter une telle pénitence.

Comme ces oiseaux chantent 1 Notre vieux docteur, auquel du réste je n'ai jamais affaire, aime à produire ses petits jeux de mots, et à dire» d'une mine solennelle : — € H y avait aujourd'hui une bataille terrible dans le jardin» » — Tout le monde est effaré, et il s'agit ' simplement des rossignols. Quand il veut tatcr le pouls aux dames, il leur dit : — Oserais-je solliciter l'honneur de votre main ? — Cela fait le bonheur de nos vieilles demoiselles.

A propos de soleil supplémentaire, j'ai entendu un prédicateur dire en chaire que,

88 L£ HÛMAN D'UNË PKINCKSSË

pour aider Josué et cependant ne pas deranger le reste de TUnivers, Dieu avait fait apparaître dans le ciel un second soleil, et laissé le premier suivre son chemin. J'ai eu tant de peine à m'erapôcher de rire que je m'en suis donné des crampes d^estomac. Ensuite, J'ai conté la chose à ma vieille tan le, avec Temphase appropriée et les grands gestes I Nous avons ri à eu mourir ! Depuis ce tempslà, elle m'appelle toujours son second soleil !

Quand mon grand oncle Berthold saura que vous portez des chapeaux mous, il sera hors de lui. Avec cela, une grande barbe, et « Taffreux démocrate j> est complet. Que vais-je apprendre après cela ? Cette idée me fait frémir I

J'ai lu à mon père votre beau livre ; il m'a dit, les larmes aux yeux : — c Dieu soit loué qu'à notre époque, il se trouve encore des hommes pour penser et écrire ainsi \ » — c C'est ce que je lui ai dit. » — ^ Tu lui écris donc toujours? • — Oui, père, puisque je reçois des réponses à mes lettres. — a Mais, mon enfant 1 tu n'as pas le droit d'accaparer le temps d'un homme semblable. Une petite folle comme toil j> — « 11 dit que cela lui fait plaisir. » — J*en doute un peu. — t Mais, père, puisqull le dit t >

Mon père a ri. Je crois loul ce qu'on me dit ;

sai)s cela, on ne saurait jamais à quoi s'en tenir. Vous ne pouvez dire aulre chose que la vérité, n'est-ce pas? Un grand esprit coinmc Je vôtre, mentir I Dites que vous ne le ferez jamais avec moi ! J'aîmerais mieux ne plus recevoir une seule lettre I

Votre

Ulrig.

Greiiôwald, 23 avril.

Mon auguste ami I

Vous aimeriez mieux ne plus recevoir une seule lettre? Gela veut-il dire que jusqu'ici vous les receviez avec plaisir, ou que vous y tenez assez peu pour mettre à leur place un de ces € principes j>, contrelesquels vous vous déballiez récemment si fort. Je peux, du reste, vous tranquilliser. Depuis que j'ai vu que tout le monde mentait, je ne trouve plus à cela rien de plai-

sant ; dès mon enfance, je n'aimais pas à agir coiiuue tout le monde. C'est par ironie que je suis devenu c un démocrate » à chapeau mou et à grande barbe. Votre père a raison ; je devrais m*occuper d'autre chose que de prêcher un jeune Télémaque, qui d'ailleurs veut jouer avec moi an Mentor, et, en outre, redevient sans cesse tout à fait « féminin ». Je

ne veux eu rien avoir à faire à la princesse Ulrîque, sachez-le bien une fois pour toutes! Si vous sortez encore de votre rôle, ce sera fini entre nous I Je me permets de vous faire observer, par parenthèse, que nous autres plébéiens, nous ne trouvons pas poli d'écrire aux gens, sans s'adresser à eux par une appellation quelconque. Peut-être avez-vous oublié mon prénom?

Je m'appelle Bmao^ un nom de roman, mais chez nous, en Poméranie, de simples mortels s'intitulent ainsi, a Cher Bruno d, ferait un fort joli eliet sur voire beau papier. Si Bmm ne vous plaît pas, mon second nom est c Conrad »• il a cet avantage que personne ne m'a jamàis appelé comme cela« Choisissez I

Avez-vous remarqué, au timbre de la poste, que je suis de retour dans mon trou ? Qui sait s'il ne serait pas devenu uion tombeau, si, grâce à une lettre de Pâques, la terre ne m'avait re<

conquis ? J*ai eu assez d'idées noires tous les Jours précédents 1

Le 14,1e jour même où je vous ai écril brièvement de Berlin, j'entreprenais un petit voyage professionnel^ à la recherche d*un manuscrit; je vous confie cela sous le sceau du secretComme je vous ai déjà faitallusion à ma folie, sur quoi vous m'avez encore répondu en vraie femme, — (vous n*avez donc pas d'imagination, mon camarade 1) — je puis vous avouer que je voulais, par la même occasion,

en voir de mes yeux Tobjct. Ma p^incc^^^e, comme toutes celles des contes, gardées par des géants et des dragons, habite un château à la pointe d'un roc. La chose était donc difficile.

Si jamais vous vous trouvez en pareille situation^ mon Télémaque, et si votre imagination n'a pas d'ici là vu pousser sa dernière dent de sagesse, adressez-vous à moi avec confiance. Dans ces occasions, j'ai du bonheur. Là-dessus, écoutez-mot l

J'étais arrive à la grande ville de W*** ; j 'avais refait ma toilette de façon à me rendre présentable, et repris ma place sur cet instrument de torture, qu'on nomme les banquettes d*ua wagon, . lorsqu'au moment où le train

allait partir, un homme au teint blême se préci-

iiile— Conducteur, pour li^^*? — C'était là que 80 trouvait mou château enchanté. Le train £0 met en mouvement; mais comme j'étais près d'une glace baissée^ j'entends, j'ouvre vite la portière, et le retardataire s'élance. Naturellement, en cinq miaules, j'apprends qu il est accordeur de son métier et qu'on rappelle au château pour accorder tous les instruments avant la fête.

Dans les cinq minutes suivantes, je lui persuade (je vous ai déjà parlé de mon éloquence) de m'emmener avec lui comme assistant.

« Quand vous direz que vous êtes obligé de repartir par le train 8uivant,onne s'étonnera pas que vous ayez amené un aide. J'ai envie de voir l'intérieur du château, j'en connais l'extérieur et aussi la famille princière, par ouï dire, >

Je me répands en louanges pompeuses sur cette noble famille. Lui n'en savaitpassilong; il était « démocrate » jusqu'au fond de l'âme, une âme d'ailleurs assez mesquine, car la récompense en écus sonnants promise par moi, fut tout ce qu'il trouva d'intéressant dans cette affaire. Mais cela m'importait peu.

Quand nous descendîmes de wagon, il me regarda une seule fois^ d'un air soucieux, et

dit, en secouant la tète, que je ne ressemblais pas à un accordeur de pianos.

■ Vous rappelez-vous qu'il pleuvcut, le aierciedi d'avant Pâques? On distinguait à peine les belles rives du fleuve ; la seule voiture que je trouvai au chemin de fer avait d'ailleurs de si petites glaces, outre que j'étais un peu distrait ou agité.... bref, je ne vis rien le long de la route avant d'entrer dans le grand vestil ulo lout en boiseries. Un domestique s'étonna de ce que nous faisions attendre la voiture, et, j'y songeai ensuite, c'était un peu singulier pour des accordeurs.

L'intendant nous conduisit au salon et laissa un valet nous surveiller. Je ne pus regarder beaucoup autour de moi, mais en sortant, je trouvai moyen de demander si le piano de la jeune princesse n'avait pas aussi besoin d'être accordé. Jugez de mon bonheur ! La jeune princesse avait précisément un piano dans son petit salon, et le domestique m'y conduisit. Je restai une demi-heure dans l'appartement de l'adorée. Malheureusement, le brave domestique ne me quitta pas des yeux, pendant que je posais les différentes parties de l'instrument sur toutes les tables, une manière de parcourir la pièce. Imaginez-vous, Uiric,

que j*y ai vu un volume de Dante toui ouvert,

et aperçu trois tercets traduits en allemand, d'une chère et élégante écriture, fortement raturés, ce qui est très bon signe. Le vigilant laquais m'empêcha de lire; n'est-ce pas, Ulric, ce doit être un passage de V Enfer? Jusqu'ici, vous comprenez ma conduite ; au besoin, vous en auriez fait autant^ tnais j'arrive à mon grand coup.

Je voulais voir mieux que Tappartement ;

mes aspirations s'élevaient jusqu'à sa maîtresse. Comment l'y attirer ? Je savais par hasard que de onze heures à midi, elle donnait, dans la salle à manger, des leçons à des enfants pauvres. Je jouai à grand fracas l'ouverture du ïannhauser ; c'est difficile, mais je suis un grand musicien. La ruse réusdit; elle parut, ou plutôt elle se précipita comme un ouragan, faisant encore plus de tapage que moi. Je m'interrompis aussitôt et me levai.

Je la dominais de toute la tête... Quelle désillusion, lorsqu'elle vit, à rinstruiueiit démonté, qu'il s'agissait d un accordeur I Je le lus sur ses traits, si joyeusement épanouis, quand elle était entrée. Cependant elle dit : — * « Vous jouez très bien \ % — Je m'inclinai en silence. Vous ignorez peut-être, Ulric, ce qu'éprouve

un « démocrate socialiste * lorsqu tl entend pour la première fois une parole de la bouche... Je veux dire quand une fille de [^rince condescend à louer son jeu 1 Je conservai admirablement mon calme» si ontient compte de cette circonalance qu'elle a une voix unique au monde 1 J'ai une organisation très musicale, mais ce n'est pas seulement le charme de celte voix ; il pourrait n'être qu'un effet purement physi-* (jue, c'ebt Tâme qu'on y sent vibrer! Il y a de quoi rendre sentimental 1 « Votre Altesse (il s'agit d'une Allosse) oï*donne*t-elle que je continue de jouer ? — Oui, je vous prie, cela me fait grand plaisir 1 Cette foiSi le son de la voix avait quelque chose d'artificiel. Que vou- Icz-vous, Ulrio 1 elle est prinço^se et elle est femme 1 Je jouai une suite de Bach, une des anglaises, qui n'eut pas son entière approbation. (ftUe n'a que dix-neuf ans, dois-je ajouter). — € Jouez plutôt une chaa^un populaire, me ditelle. Mais la cloche du déjeuner sonna et elle se précipita de nouveau hors de la pièce, non sans m'avoir dit-«-€ Mille fois mercil » La poli* tesseesL la vertu des grands. Je m'en allai attendre alors devant la grande porte, sous la pluie, abandonnant toute besogne musicale à mon blond compagnon. Le concierge prit compassion

Ùigiiizeû by i^OOgle

de moi, en me voyant ainsi immobile, recevoir passivement l'averse ; il supposa sans doute que j'avais subi un choc violent, de nature à paralyser mes sensations, et n'osa pas néaiHuoins m'offrir Tabri de sa loge.Finalement, il me prédit comme consolation, que nous aurions de belles fûtes de Pâques. Je ne puis dire que cette prophétie se soit réalisée pour moi. Ma ménagère s'est fort élonnée de me voir revenir avant le commencement du semestre, ce qui ne m^était encore jamais arrivé ; elle Ta attribué à mon pied malade. Peut-être a-t-elle raison I

Je trouve fort belle Thistoire de votre grand tante et du marquis. Ce marquis était certainement un caractère frondeur ; seuls, nous autres frondeurs, nous avons, des sentiments loyaux et profonds.

Voulez-vous raconter à votre père que le professeur, auquel vous accordez quelquefois la faveur d'une lettre, ira lui aussi au festival de Cologne ? Vous pourrez ajouter qu'il n^appartient très positivement pas à la catégorie des Importuns. Si vous le désirez — seulement dans ce cas — j'aurai Phonneur de me faire présenter.

Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, sireUIric;

il faut conclure ! Vous croyez que je me sens

iiialheureux, parce que je suis libre et que je Q^aime personne ? Mais j'aime i'humanilé plus que voifs ne pouvez le concevoir, car vous ignorez ses fautes et ses misères. Les malheurs mérités sont tout aussi durs que ceux qui ne le sont pas: d'ailleurs, il n'y a j'icu dUmmérité ici-bas ; Texistence même est en soi un crime. Votre foi est commode I Vous n^êtes pas coupable de la mort du Cliristiparce que vous n'existiez pas alors! Mais l'Ancien Testament ne dit-il pas que Dieu venge les fautes jusqu^à la millième génération ?

Pardonnez-moi, petit soleil ; continuez à graviter dans votre sphère et ne me suivez pas « dans le sombre empire ».

Votre ami le plus dévoué,

Bruno.

Château de Rauehensteio, 2d avrlU

Très honoré Proiesseur*

Si jamais dans voire vie, vous aviez éprouvé ce que signifie le mot c désillusion vous auriez hésité 6 me renseigner, car vous sauriez que c'est un sentiment très amer. Je ne sais

ce que je dois dire de votre franchise par écrit, après voire meusonge en action. Pourquoi m'avoir raconté votre tour d'ëtudiant? Sont-'ce

des remords de conscience qui vous y ont décidé? Ne pouviez-vous supporter l'idée que je

reiiti craÎB dans le sanctuaire de ma cliambrelte,

sans savoir qu'il avait été profané? J'ai caché mon Dante au plus profond d*une armoire, déchiré en mille morceaux et jeté aux quatre vents la traduction. Si j'avais voulu qu'on en

sût quoique chose, je vous Taurais écrit. Je ne me rappelle ni Taccordeur ni sa musique. Je n'ai probablement pas regardé un individu inconnu, et mes oreilles étaient tout occupées de la cloche du déjeûner.

C'est aulrementi tout autrement, que je m'étais peint notre première rencontre. Je me serais précipitée vers vous, les deux mains tendues, comme vers un ami de longue date»

un homme qui m'a ouvert un monde de beauté et de grandeur. Voilà ce que vous avez perdu à plaisir ! Votre incognito a été complètement respecté I Mais se présenter sous un tel masque à des gens qu'on connaît, qu'on nomme ses amis, n'est pas de bon goût, Monsieur, et je voudrais que la pluie vous eût encore davan-* tage transpercé.

J6 VOUS avais décrit ma chambre très minutieusement, vous la connaissiez assez ; qu'aviezvous besoin de faire le curieux ? Je n'aime pas la curiosité; c'est si vulgaire ! Il y a des défauts nobles et des défauts communs ; la curiosité est d ) ces derniers, Monsieur le Men-* tor I Je n'avais pas osé m'informe r de vos tra* vaux de peur de paraître indiscrète. Vous, vous avez trouvé plus simple de faire volro enquâte vous-môme. Je ne suis pas une liéroïno de roaiaa, et ne trouve aucun charme à dù pareilles surprises. Je ne suis pas davantage vaniteuse ; sans cela, j'aurais été enchantée de vous voir découvrir mes graves études. A présent, tout me semble gâté, comme si uno geléo avait ûétri mes fleurs et les jeunes pousses des hêtres ; elles baissent leurs petites têtes, bordées d'un liseré noir, en signe de deuil. Je n*ai raconté à personne ce que vous aviez fait ; je ne veux pas qu'on se moque de vous*

UlRIQUE de IIuaST-RAUCBf-NSTEIN.

P. S* — La salle Gurzenich est vaste ; il y lient deux mille personnes. Vous aurez donc plus de peine à nous y trouver que dans notre propre maison.

100 L£ KOMAN D'UNE PHINGESSE

Greiiswald, mai.

illustre PriDcesse»

Non, je n'ai jamais subi de désillusion, jo û6 puis donc sympathiser avec Votre gracieuse Altesse. Je connais le mot ; ainsi que tous les gens de ma classe, j'ai reçu une solide instruc* tion grammaticale ; mais je ne pourrai jamais connaître la chose.

C'est que je n^apprécle jamais les gens audessus de leur valeur, quoiqu'en face de vous, je m'en sois parfois donné l'apparence. J'ai toujours su, par exemple, que, dans ce qu^on nomme la haute société, la forme importait plus que le fond. On peut briser le cœur d'un homme, pourvu qu'on le fasse dans les formes ; on peut même tuer quelqu'un si personne ne doit s'en apercevoir.

Quel dommage que la littérature allemande perde par ma faute un traducteur de Dante !

Si je sens trop le poids des remords, je finirai par être obligé do suppléer, dans mes heures

de loisir, à ce qu'aiiraieut produit les vôtres. J'espère que vous ne laisserez pas les choses aller si loin.

D^aiileurSf pour désillusionner, il faut avoir

créé des illusions. Je ne crois pas vous avoir jamais induite en erreur ni vous avoir jamais représenté ma personne autrement que sous les traits d'un plébéien enraciné dans ses mauvais principes. Cependant la chose est possible. Sais-je toujours ce que je vous ai écrit, pour ainsi dire entre la veille et le sommeil ? Daignez accepter, en tous cas, l'expression de mes regrets et de mon profond repentir 1

Et ne vous préoccupez pas du festival. Je n'ai encore jamais été au-devant de personne ; on vient toujours à moi, non que j'aie plus do valeur qu'un autre, mais parce que les hommes, sans distinction de rang, s^imaginent qu'un individu qui va droit son chemin et ne demande conseil à per8onne,doit être intéressant.

Si j'avais d'avance consulte Votre Altesse sur la faQon de me présenter au château de Kauchenstein, Elle m^aurait sans doute donné le conseil de faire comme TEvéque de Limbourg et le Professeur X.,* de Giessen. Ces messieurs arrivent par le train de quatre heures, et repartent par celui de dix. Votre Âltesse m*aurait reçu dans le salon, « les mains tendues jd, nous aurions causé en famille de la température, de ritalie, de la Suisse, ou de quelque

question lillëraire, j'aurais goûté des bécasses de la chasse princière, dégusté du meilleur viii do Steinberg, etc., — Mai.<, je dois le dire à Votre gracieuse Altesse, avec des graines de sorbier, oh ne prend que des grives et non des sangliers. Plutôt que de vous entendre jouer par ordre du piano après dtner, }*aime mieux faire un plongeon dans le Ryck, ce qui n'est pourtant pas une mort agréable.

Pourquoi vous écrire encore sur ce sujet il ne nous intéresse ni l'un ni Tautre. Nous nous étions (parJonnez ce pluriel arrogant, les habitudes du langage rendent difiicile de s'exprimer autrement) nous nous étions réciproquement persuadés que nous avions quelque chose de commun, une parenté remontant à notre ancêtre Adam. Vous croyiez qu'avec un peu de peine, on pourrait me dresser à me conduire dans votre salon comme TÉvêque de Limbourg, vous croyiez même que je n'avais que de nobles vices et aucun défaut vulgaire ; je m'imaginais que, sous TAltesse, il restait une étincelle de la vraie personnalité humaine* A vouons- le franchemeiil, avant de nous dire adieu ; nous ne Tavons pas cru réellement ; nous souhaitions seulement de le croire.

Je suis heureux d'une chose, c'est que vouâ

n'ayez trouvé en moi aucuii déi'aul nobUf car, a mon avis, après les nobles vertuSi les nobles vices sont ce qui a fait le plus de mal eu cq monde.

Cependant, chez nous autres gens vulgaU

ros, la plus grande impolitesse n^eât pas de parler de soi, mais de parler aux autres de ce qu'ils ne peuvent comprendre. Gomme je n'excelle pas dans ce talent, je préfère terminer

Votre dévoué serviteur,

h' liiwm IIallhutu.

Rauchensteia, 9 mai.

Diles-raoi un peu, cher Monsieur le Professeur, dans quel état d'esprit vous vous êtes trouvé, après m'avoir écrit toutes ces grossièretés? Etiez-vous allégé? Ne senliez-vous plus de. bile? Ou bien avez-vous en écrivant, surexcite encore votre haine eL voire rancune contre les grands de ce monde? J'ai une confession à vous faii e ; api ès m'cUo montrée si

rdide et si irritable à volrc égard, toute ma colère s'est évanouie en fumée^ mais complntcmcnl ! Je Pal cherchée; j'ai voulu lui donner pâture afin de la fortifier et de raccroitre ; mais plus je cherchais cette pâture, moins je la trouvais, et ma colère s'en alla, d'abord d'anémie* puis de phthisie galopante. En rece-» vant votre réponse, j'ai tellement ri que mon chien a pris peur et m'a sauté à la figure, appuyant ses pattes sur mes épaules. Vous le grand savant, moi la pédante écoliëre, nous nous sommes conduits en vrais enfants, et je ne vous ai fait attendre ma lettre que pour laisser à votre fureur le temps de mourir, elle aussi, d'anémie. Est-elle morte, bien morte?

N'est-ce pas, mon ami, vous lui tordrez le cou, et nous n'en parlerons plus jamais?

Je ne sais comment il m'est encore arrivé d'oublier que j'étais Ulricrécolier, qui doit aimer à jouer des tours cent fois plus fous que celui de mon Mentor, au lieu de parader pom<» peusementsur les grands chevaux de l'étiquette et du décorum. Je vous cite Horace, et je veux cacher mon Dante! Je vous dépeins ma chambre, et il ne vous serait pas permis de la voir I Je vous occupe de ma peiiLc personne, et la curiosité vous serait interdite! Je vous fais

une description ejCTrayantô de mes extiibitions

musicales, de nos conversations gantées, de nos interminables parties, et vous iriez ensuite les affronter I Je comprends qu'on ait peur d^une partie de casinoi plus que du tumulte d'une bataille.

Votre ami Ulric, comme malheureusement beaucoup de ses semblables» est une mauvaise tête, éprise de tout ce qui sort de la règle, et cette première entrevue a vraiment quelque

chose d'aussi original et d'aussi imprévu que possible.

J'ajoute que ma phrase sur les défauts nobles était un peu risquée. Ma grand'tante, par exemple, est affreusement curieuse, et cependant c'est du sang bleu, s'il en fut! Vouî voyez que je suis du moins bon enfant, et que je m'avoue avec franchisedans mon tort, quand j'ai parlé un peu trop vite ! Là-dessus, descendez gentiment de votre chaire, venez me don^ ner une poignée de main et dites que vous étiez d'humeur atrabilaire. Confession générale et absolution réciproque, jusqu'à notre prochaine querelle I Prenez garde ; ne jurez pas si fort que c'est la dernière fois. Je suis très susceptible, je prends tout à la lettre, je ne comprends pas la plaisanterie, et je deviens

106 LE EOMAN D*UN£ PR1NGES8E

tout de suite désagréable. Il faut se dire que j'ai vécu dans un isolement relatif, surtout sans société de mon âge et que je ne suis pas habituée aux taquineries. Mes <x>usins ont tous un peu peur de moi et disent : « Elle a une langue affilée comme une épéo. » Mais je ressemble aux gros chiens; je n'altaquo que les forts; je laisse les faibles tranquilles ; tout au plus m*en* tend-on gronder un peu, en passant mon chemin.

A propos, je voudrais bien savoir comment

Mara vous aurait reçu, si elle s était trouvée dans la chambre. J'ai grande confiance dans ma chienne ; j'adopte aveuglément ses sympathies et ses antipathies. Quel dommage qu'elle n*ait pas été là 1 Si elle n'avait pas défendu la citadelle,la reddition s'en serait suivie d'elle-mêmel Je lui ai fait sentir une de vos lettres, et elle a remué la queue. Est-ce par sympathie, ou parce qu'elle espérait déchirer encore celle-là ? Je n'ai pu le deviner et je suis tout aussi avancée qu'avant. Mon aveugle vous a entendu jouer et a dit : — « La main du maître s'est posée sur les touches, et les cordes ont résonné craniour i>. Or, roreillo d'une aveu-^lc est au moins aussi fine que l'odorat d'un chien.

C'est ma faute, d'ailleurs, si vous ne vous

LE KOMAN D UNE PR1NCE68E lOT

êtes pas fait reconuailre ; je ne vous eu ai pas laissé l6 temps.

Là-dessus, mou aiui, ne nous promenous pas comme des lions rugissaots, prôU à s'enipej-dévorer. En ce qui concerne le vîn de Ôteiiiberg, vous Tau riez cerles bu avec plaisir; nôus en avons d'excellent, et même de 1811 1 On doit le buii o le jour de mou mariage ; je ne sais pourquoi, car je rends grâce à Dieu de n'êlre pas née en l'an 1811. Jusqu'à cet événement, les bouteilles pourront se couvrir de bien des toiles d'araignée. Je ne suis pas faite pour me marier, car je ne puis me courber sous la main d^un maître. Non, non, jamais I Quand je songe à ces mots ; — « Tu obéiras à ton mari I — > je frissonne des pieds à la tète.

Ulrig.

XXU

Greiiswald, 12 mai.

Très gracieuse princesse !

♦ Enfin 1 Je n e.spérais vraiment pas que vous auriez tant de bonté et de grandeur d'àme.

L£ ROMAN D*UNË PRINCESSE

Ëa voyant passer le 6 mai sans m'apporter la réponse qui pouvait arriver ce jour-Iè, je me persuadai que je n'en attendais pas. Mais vers le soir, je montai à Télage supérieur, dans Tappai tement de mes parents, que je cdnserve depuis vingt ans exactement tel que ces êtres chers l'ont laisse en quittant ce monde, je me jetai sur un tapis et m'avouai que j'avais agi d'une façon impardonnable. Si vous étiez un homme, Dieu sait que je vous aurais télégraphié le jour même, pour mettre mes regrets à vos pieds. Vous vouliez mVcraser encore davantage, et c'est pourquoi je reçois aujourd'hui cette lettre d'uiic bonté sanb égale. Si jamais mon imagination vous avait évoquée autrement que comme undeces êtres de lumière, apparu par ironie en ce monde au mi-* lieu des humbles mortels, je vous en demanderais pardon aujourd'hui. Mais jamais je ne

rai osé. Mon âme est remplie à votre seul nom

d'un seutimoriL qui ne peut s'exprimer en pa-» rôles, quelque chose d indéfinissable, que moi, rhomme rude et dur, je ne puis m^expîiquer, car il est en désaccord avec toutes mes théories. Mon unique espoir, c'est que je ne vivrai pas assez pour voir le jour où vous cesserez d'habiter notre terre : voilà tout ce que je

puis désirer pour moi. Vous-même, vous ne pouvez soupçonner à quel point vous êtes entrée dans ma viel Souvent celte pensée traverse ma folle cervelle, quand je reçois une de vos chères pages : — « Mainleiiaiit tue-toi, car Pavenirnepeut te réserver un moment plus heureux que celui-ci. » — Mais je ne cherche plus mon bonheur sur cette terre, quoique j'y aie connu autrefois des moments heureux, quand je trou*vais quelqu'idée neuve, quand un étudiant intelligent venait me remercier après un de mes cours, quand la mer battait follement la grève de Stubbenkammer, quand je contemplais au Louvre la Vénus de Milo. Dans ces instants de jouissance fugitive, mon individualité dispa* raissait, je ne savais plus si j'élais moi ou quelqu'autre. Mais qu'il arrive une lettre de vous, je sais aussitôt que c'est bien moi, moi-même qui suis heureux. C'est pour cela que souvent je tombe dans les extrêmes. A quoi bon vous faire cette confession ? Peut-être en serez-vous offensée

Oui, petite princesse, voua avez eu grandement raison de m'écrire cette dure lettre. Je mépriserais, certes, un homme duquel j'apprendrais qu'il s'est introduit par ruse dans une maison étrangère. Mais,du reste,j6 me mé'-

' prise toujours, sauf lorsqu'il m'arrive par hasard de m*adorer. Il fallait que je vous visse^ vous et Rauchenstein, et ce désir était si impérieux, qu'il me servait d'excuse vis*à>-vis de moi-même. J'avais préalablement persuade à ma volonté, que je respecte plus qu'un de mes semblables, de s^engager à vous amener à moi. Elle répondait non, que c'était audessus de sa puissance, quoiqu'elle se flatte d'avoir beaucoup d'empire sur vous. Pardonnez-lui ; mais je ne sais vraiment rien ni personne qui ait résisté à un vrai vouloir de moi.

A propos de musique 1 Je joue souvent des nuits entières. Mais je ne voudrais pas que vous me vissiez jamais à mon piano. Il y a quelque chose de fou chez un homme qui cherclie à résoudre avec des sons l'énigme dont les mois lui refusent la solution.

Savez-vous ce qui m'a faiL | Inisir dans votre terrible épitre ? Vous n'avez rien de « la jeune . fille p de convention ; ce que j'avais pensé do votre « petite personne > ne vous préoccupe guère. J'avais bâti sur une telle curiosité Tespoir de mon pardon. Vous auriez dû demander l'effet que produit votre apparition sur celui qui vous voit pour la première fois. Couiuie vous ne l'avez pas demandé, vous n'en saurez

LE ROMAN D'UNE PRINCESSE lit

rien, quoiqu'un professeur d'estheiique pût avoir le droit dédire son mot là-dessus. Ah I mon enfaut I je donnerais tout mon bagage d'art et de science, pour le mot de quelques problèmes métapliysiques.

' Il faut que je trouve le pùttrquoi, je ne mour* rai pas avant ; ce désir intense reliendra ensemble mes atomes terrestres, jusqu'à ce qu41 meure lui-môme.

Mais qui donc est venu le premier en ce

monde, du corps ou de l'esprit?

Pardonnez, gracieuse petite déesse, c'est le printemps, le printemps avec son merveilleux regard bleu, qui m'ébranle ainsi.

Hier, pensant que je n*nurais plus jamais -de nouvelles de ma princesse, je suis allé au Bois ; partout j'ai rencontré le public. J'ai fini par m'arreler au plus épais de la foule, près du'pavillon où la musique militaire joue sous les vieux arbres.Il commenç \ de pleuvoir, ce qui me lit plaisir. Une telle averse vient en aide à Tîmagi nation : j'avais tout un lac sur les grands i^ordsde mon chapeau. 11 ne survint pas de concierge pour me dire que nous aurions beau temps à la Pentecôte, mais une maman, avec trois jolies filles, s'inquiéta que je ne prisse un lefroidissement. Je la tranquillisai.

Songez donc, Ulric, j'ai moi aussi un chien, qui se lioinmo le Maure, anVeaseiaent jaloux, et qui dort toujours auprès de mon lit. A Greifâwald, on dit que je ne pourrai jamais me marier, que Maure étranglera ma femme dès qu'il la verra. Je connais mieux la pauvre bête; elle se coucherait tranquillement dans un coin et elle y mourrait de cbagri n» Mara n*aurait donc

pas abuyé en me voyant; elle aurait senti que je suis un ami des chiens. Aujourd'hui, je fumenai en écrivant ma lettre, pour qu'elle apprenne à connaître Todeur de mon tabac, puisque c'est principalement pour elle que j'écris. J'aurais bientôt fait de m'entendre avec Mara ; — avec sa maltresse, c'est plus difficile.

L'ami dévoué d'Ulric

Bruno.

Rauchenstein, 15 mai.

Prenez garde, mon ami, je commence à m'imaginer que mes lettres vous font plaisir*

Il y a dans la vôtre un accent d'isolement et

LE ROMAN D'UNE PRINCESSE il3

de souffrance, comme si vous n*aviez jamais

de votre vie été joyeux. Au premier moment de bonheur, vous pensez à vous tuer, et parce qu'un homme sensé a honte- d^une telle action, vous vous réfugiez dans les chambres en deuii et dépeuplées des seuls êtres qui vous aient tenu de près I Si je n'étais un garçon, Dieu sait que mes yeux seraient humides. N'avezvous donc persoiiiie, — personne? Ne pouvez- Yous jamais dire à quelqu'un : — Réjouis-toi avec moi ; je suis si heureux I » —

11 m'est arrivé une fois quelque chose d'étrange 1 J^avais éprouvé une grande j oie, si vive, qu'elle m'avait comme poussée au dehors, au grand air. C'était dans une ville où je me trouvais à peu près étrangère. Une porte Lfcglisu s'ouvrant devant moi, j'entrai, j'allai jusqu'à Tautel et je dis : — <t Mon Dieu ! je suis si heureuse ! Laissez-moi donner un pareil bonheur à quelqu^unl i — En sortant, je vis, à genoux sur les dalles, un homme proprement habillé, mais extrêmement pâle. J*allai timidement à lui, et je lui deuianiiai : — < Scriez-vous malade^ Monsieur? Vous paraissez bien souffrant 1 — c Voilà trois jours que je n'ai mangé! — Voyez, homme de peu de foi. Je bon Dieu avait entendu ma prière et la sienne, et m^avait

inspiré la hardiesse de parler & cet inconnu^ dans cette grande ville étrangère. Ah 1 je veux vous in&ufûer dans le cœur ma grande et robuste foi d'enfant, la faire entrer en vous par mon chant ou mon regard ; car les paroles ne servent à rien, la parole est froide. L'homme n'est d'ailleurs jamais dans un aussi terrible isolement, quand il a Dieu avec soi; il n*a pas envie de se tuer, car Dieu l'aide à porter la joie comme la dôuleur. Si vous saviez avec quel bonheur je viendrais en aide à toute l'humanité I Et il n'y aurait que mon ami pour lequel je ne pourrais rien I Je sais bien ce qui se passera, lorsque votre volonté ou la mienne nous aura amenés Tun près de Tautre : nous parlerons, nous parlerons, sans nous arrêter. Dans les lettres, on ne peut qu'effleurer toute chose ; il y a des malentendus qu'un sourire aurait effacé, si on s'était vus. Peut-être vous sentezvous moins triste quand vous mMcrivez, cai^ alors vous êtes sûr de faire plaisir. Autrefois, je me suis souvent sentie un peu isolée ; je n*ose plus le penser, depuis que je connais votre solitude» Elle est aussi grande que l*o:éan. On parle toujours de la solitude des bois ; il n'y a pas d'expression plus inexacte. D'abord, dans lès bois^ les arbres sont près des arbres,

U: ROMAN D*UN£ PRINGËSSS il5

iatimement eiiiacés^ se parlant sans cesse entre eux, se soutenant contre la tempête et le mauvais temps. Il n^y a rien de moins dcserl qu'uat^ forêt) avec sa surabondance d*être8 vivants* Tout s'y tient, tout ss'y enchaîne, et, nous autres gens bornés, nous appelons cela une solitude, parce que nous ne la coniprciioub pas.

A rÂscension, ma soi-dîsante solitude sera troublée pour quelques jours. J'attends la visite de plusieurs cousines, visite qui me met dans une extrême agitation* Mon père m'a dit — c J'aurais invité ion Professeur, si c'étaient les vacances. — Père^ il viendra au festival et se fera présenter à toi >. — Vous viendrez ! Mon père soutient que je me rendrai malade à force de musique, car je ne veux pas bouger de la salle Gurzenicb, tant qu'il y aura une note à eutendre, concerts ou répétitions. Puisque vous êtes musicien si passionné, vous en ferez sans doute alitant ?

Je crois que mou père a invité mes cousines pour me tenir tranquille jusque-là, car je suis tellement dévorée d'impatience que tout le reste ne m^est plus rien. Je cours sans cesse du haut en bas des escaliers, je vais voir cent fois si tout est en ordre. Ce matin, de très boune heure, j^ai été cueillir quelques branches de

lilas, de cylisc, tout ce que j'ai trouvé de joli, et quelques feuillages de chêne, avec leurs

poiiilos rouges? Aime ni- elles les [leurs, mes cousines? Se douteraient-elles quUl m'en a coûté un sacriflce pour cueillir celles-là? Je les connais si peu : Tune est belle, Tautre spirituelle, très spirituelle, et me taquinait telle* ment autrefois, que j'en restais toute déconcertée. Partageront-elles ma joie de les voir ? Elles ne p?uvent en être plus excitées ! Mon aveugle me dit — «Tu donnes trop; tu donnes plus que tu ne peux recevoir c Tant mieux, Hulotte ! le soleil reçoil-il quelque chose, en retour de la chaleur qu'il nous donne ? ~ cQui sait 1 Mais tu ne recevras jamais tout ce qu'espérera ton cœur ; il t'arrivera souvent de ré* chauffer des pierres, et après toute une journée, elles seront aussi froides qu'avant. — >

Mon Hulotte n^a pas très bonne opinion de ce monde. Ma grand taule, au contraire, le prend du meilleur côté, disant qu^on n*y peut rien changer, et qu'il est fort bon et beau tel qu'il est^ <L Seulement vous êtes tous d'un sérieux épouvantable? Dans ma jeunesse, c'était autre chose I > — J'ai raconté cela à Hulotte, qui a hoché la tête. — c Oui, oui, on les chassait do leurs châteaux et de leurs terres, mais ils con-

tinuaient à danser, à jouer des charades et à être aussi fous que le jour est long. Il est vrai que dans ce temps-là, les nouvelles n'arrivaient pas vite. »

Quand on se représente que toute cette société 8''ainusaity pendant qu'en France, c'était la grande révolulioii, et que chaque courrier annonçait d'affreux événements! — Vous avez prétendu, dans une de vos lettres, que nous nous racôntionSi en riant et en mangeant des bonbons^ des histoires de gens qui se sont suici* dés de faim et de misèi e 1 Nous ne sommes pas si mauvais que cela 1 Jamais de pareilles choses ne se passeraient autour do nous, parce que nous savons les prévenir* Nous connaissons tout le monde à plusieurs milles à la ronde.

On m appelle pour passer en revue les chambres de nos invitées.

Ulrig.

Greifbwald, 18 mai.

Non, mon jeune ami, je n'ai personne et je ne veux de personne. Si j'acquérais une affection, ce serait pour avoir la douleur de la per-

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dre, car aucune n'a tenu ce qu'elle semblait

me promettre. Ce n'estpasla faute des liLiinains, qui sont en général de très braves animauxi mais la mienne. Un individu ne m'intéresse que tant que je puis espérer qu'il m'est supérieur. Dès que je suis allé au fond, — cè qui arrive mallieureusement très vite, — il ne vaut plus pour moi que ce que vaut un globe de verre. C'est de même pour les hommes et pour les flemmes^ car j'ai une certaine expérience de ces dernières. On n'arrive guère à la trentaine) sans l'acquérir, surtout quand on s'est promené à travers le monde. Beaucoup ont excité ma curiosité; aucune ne l'a satisfaite, la plupart m'ennuient dès notre seconde rencontre... Une femme qui à toute heure deviendrait une personne nouvelle, qui me présenterait chaque jour de nouvelles énigmes à deviner, pourrait seule conserver pour moi de l'intérêt. Aussi l'idée de me marier ne m'estelle jamais venue à Tesprit. Les hommes de mon caractère ne doivent pas se marier ; ils feraient leur malheur et celui d'une autre ; ils doivent même se garder de l'amour qui pourrait leur devenir mortel 1 Je veux biea uiourir, mais quand j'aurai écrit mon nom au milieu des étoiles*

LE ROMAN D'UNË PRINGËSSE ii9

Gomme vous décrivez joliment aotre future entrevue, mon enfant ! Avec tout éela, je n'irai sang doute pas à Cologne; mille choses sont venues se mettre à la traverse. D'ailleurs, gracieuse princesse, nous ne Irouverions rien à nous dire, s'il nous arrivait tôt ou tard de nous rencontrer en ce monde. Tout au plus, me demanderiez*vous si, pour mon voyage, j'ai eu de la pluie ou de la poussière ; puis vous vous tourneriez vers votre illustre époux — (le coucou vous a déjà annoncé cette prochaine pers-* pective) et vous lui diriez : — c M. le Professeur m'est déjà fort avantageusement connu par ses ouvrages. >

Moi, j'aurais l'audace de vous examiner des pieds à la tête, ce que j'ai négligé de faire pendant ma courte visite à Rauchenstein, quoique je me fusse bien promis de constater jusqu'au numéio de vos bottines. Puis intérieurement je vous déclarerais c — très passable — i et la * question serait vidée. Ne soyons pas romanesques, Ulric, no faisons pas de sentiment! Qu'aurions-nous donc tant à nous dire ? Du reste, la parole est froide, dit certain esprit de contradiction qui veut m'insuffler le bonheur, m'en pénétrer par son chant ou son regard. Cela ne réussirait pas mal sur un homme d'écorce aussi

m LE ROMAN D'UNE PRINCESSE

épaisse 1 Quelle chance que Je ne vous prenne

pas au mot !

Qu'entendez-vous par c le regard. > Faire comme les enfants, lorsqu'ils se disent: « Nous verrons lequel baissera les yeux le preiaier. > Ces amusements d'écoliers ! Ce doit être un divertissement incomparable d'y initier un novice. Mais c'est au-dessous de la dignité d'un « socialiste >. Souvent, lorsque je n'ai rien à penser, comme pendant mon coursi quand je m'abandonne au flot de mon éloquence, je me représente à quel point Tennuyeuse monoLonic de mes jours serait transformée sic lllric » était un véritable Ulric, que je pourrais faire sauter sur mes genoux. Chaque fois que je rentrerais, je lui apporterais un fouet, des guides ou quelques jouets. Je regarde à présent tous les jours le misérable étalage de c Toncle Jafan » afin de voir s'il a quelque nouveau chefd'œuvre de Nuremberg. Pour toute éducation, je répéterais quotidiennement au jeune Ulric^ jusqu'à ce qu'il en fût convaicu : « N'aie confiance en personne, pas même en moi ; n'attache ton cœur à rien ; alors tu ne souffriras jamais. » Soufl'rir fait tant de mal ! Mes parents ne m'ont pas jadis donné une assez forte dose de celle salutaire médecine ; j'ai gardé une par-

Diyiiizea by

LE aOMÂN D'UNE PRINCESSE 191

lie de cette disposition maladive qu'on appelle sensibilité,' Mon enfant traverserait la vie sans encombre, mon enfant, et pourtant je n'en voudrais point avoir qui fût vr aiment à moi. Aussi les cigognes (vous croyezi j'esfère, à la tradition des cigognes) volent toujours par dessus ma maison dans cclio d'en face, et l'iiuissier du Conseil a vu naître liier son onzième héritier. Je lui ai envoyé en cet honneur trois bouteilles de Champagne. Mine a trouvé que jVtais fort peu pratique, et a glissé dans le panier quel(}ue chose de plus sérieux.

Votre aveugle — que j'ai d'ailleurs toute rai* son de vénérer — est cependant aveugle, lorsquelle dit : c — Vous donnez trop. — j> Ulric ne sait même pas ce que beaucoup veut dire, à plus forte raison, trop. Moi seul je le sais, malheureusement. Si je commençais à donner, j'accablerais l'univers, et vous, enfant, je vous étouilerais. Mais n'ayez pas peur I Ulric, trop donner ! Vous n'osez même pas dans votre correspondance avec votre Mentor, laisser transparaître un mot d'aifeclion. Vous ne donnez rien et vous ne laissez rien prendre aux autres. Ce que je conquiers me fait toujours plus de plaisir que ce que je reçois en pré-

i22 LE ROMAN D'UNE PRINCESSE

sent. L'enfant de mes rêves, j'aimerais assez qu'il fût obstiné, pour pouvoir rae montrer son maître* Par exemple, de mon canapé, je lui dirais : < — Viens ici, tout près de moi ! > — Il refuserait, naturelleinent ;je répéterais mon ordre sans élever la voix, mais je le regarderais, de façon à robliger à venir. — « Veux-tu m'embrasser 1 — > Encore non* Là-des8us« je le contraindrais de nouveau, et cela me plairait parce que le temps et le nombre des refus dépendraient de moi. Mais laissons ces absurdités t

Il m'est fort désagréable que vous ayez la visite de vos cousines ; (de quelles princesses s'agit-il ?). Je ne sais vraiment pourquoii à moins que ce ne soit le pressentiment d'avoir cette fois plus longtemps à attendre. D'ailleurs la manie des confidences, entre jeunes personnes, m'est antipathique; je suis sûr que toutes mes lettres seront exhibées, critiquées, tournées en ridicule. Non, pourtant : je ne suis qu'un humble personnage, de la connaisbance duquel on rougirait. Si j'étais le prince régnant de X 111

Ulric ne songe guère, cela va sans dire, à cueillir pour moi des feuilles de chêne bordées de rouge ! Ici, les chênes sont encore tout à

fait ohauves ; iU attendent que je mérite une couronne civique, pour se couvrir de feuillacre ; ils attendront longtemps. Puisqu'Hulotte pré* tend que les pierres sur lesquelles tombent sans cesse vos rayons, sont le soir aussi Ti oides que le matin, tournez ces rayons vers la mer. Je parie que le bassin de Greifswald serait sec dès le premier jour. Quelle belle pèche 1 1 1

Votre ami, de mauvaise humeur,

Br. h.

Rauchenstein, S3 mal.

Mais je n*ai rien d'énigmatique, Monsieur

Œdipe ; il n'y a rien à déchiffrer en moi ; toute ma personne est aussi simple que deux fols un font deux.

Alors pourquoi m'écrivez-vous ? Je dois depuis longtemps vous ennuyer à mort ; et Tennui vous inspire des pensées tyranniques. Ho ! hol pour contraindre quelqu'un, il faut être deux : run qui veut et Tautro qui se laisse faire.

Votre amiUlricdit à cela. €— «Personne ne doitêtre contraint ! Il réclame pour lui la liberté

i2i LE KOMAN D'UNE PRINCESSE

qu'il reconnuîL aux autres. Gardez-vous bien de venir à Cologne, ce serait la seconde rencontre oùj'aui aib le inaJiieur de vou^s infliger un ennui, le plus grand des malheurs, la plus insupportable des souffrances. Moi! la causer à un ami! Non 1 ne venez pas à Cologne* Vous avez raison : apprendre à se connaître est chose dangereuse. J'en ai récemment fait l'expérience. On n'a même pas regardé mes petites feuilles dechône, aussi je les colle en couronne tout autour de cotle lettre. Ne sont-elles pas ravissantes? On a mis mes fleurs dans le couloir, parce qu'elles sentaient trop fort, baissé les rideaux de peur du soleil qui gâte le teint, et enfin sorti deux romans anglais, pour me les cHrir. Là-dessus, des moqueries sans fin, quand j'ai dit que mon père ne me permettait pas de romans, et refus absolu de croire que je n'en lisais pas en cachelle. Uli icî en cacheLle ! vous imaginez-vous cela? J'ai été tellement offensée, que lorsque mes cousines m'ont demandé à quoi je passais mon temps, ce que je faisais toute la journéCi j'ai répondu: — c Rien» — ; et comme elles conti*nuaient à me tourmenter : — « Je cours dans les escaliers I » — Elles ont ouvert de grands yeux, haussé les épaules. Courir dans les escaliers, sans gouvernante ni femme de chambre à sa

suitel Quelle inconvenance I Jamais Maman ne

leur permeLlrait cela! Je leur ai demandé si elles ue le faisaient pas encachelte. Elles m*ont

pincé la joue, en disant que j'étais par trop impolie*

Et voilà cette visite dont je m*ëtais réjouie oonime une enfant, d'une joie passant toutes les bornes! Le soir,pour nous amuser J'offris de coucher dans la chambre de mes cousines. On me mit un matelas par terre, et je leur pn>-

posai de les servir. Je démêlai leurs cheveux; je leur ôlai leurs souliers. Gela dura jusqu'à une heure du matin, avec mille folies et mille plaisanteries. La femme de chambre reçut Tordre de venir à huit heures. Je crus naturellement que mes cousines s'habillaient seules. En dépit de mon agitation, je dormis pro** foadément jusqu'à quatre heures, puis je m'éveillai, et j'attendis pour voir si elles ouvriraient les yeux. A cinq heures, les oiseaux chantaient à tue-tète, mais chez nous, c'était la nuit la plus profonde, derrière les volets hermétiquement closJ,Lorsquc six lieurcs sonnèrent je no tenais plus en place. Une de mes cousines ouvrit les yeux, regarda la pendule, dit : — « Encore deux heures l» — et se rendormit.

J'attendis jusqu'à près de sept heures ; enfin je

t26 LE ROMAN D*UNE PRINCESSE

me glissai hors de la chambre, et je montai

bien vite; j'étouffais, surtout en voyant la belle matinée que j'avais perdue. Je précipitai ma lecture à uion père ; je raccourcis celle d'Hulotte pour avoir fini à neuf heures et demie. J^avais donné congé à mes enfants. Je ne voulais pas être touriiée eu ridicule.

Je pensais courir avec mes cousines dans noire lorèl ; elles préférèrent visiter le château, surtout mon appartement. Gela ne me fut pas très agréable, car elles U ouvèrent tout singulier, et ce qui me charme leur déplut. liOS tilleuls rendaient la pièce trop sombre et leurs fleurs avaient trop de parfums; les abeilles leur faisaient peur ; la vue était tristCjmes livres pédants, mon papier à lettres commun.

Tout le reste du château leur sembla lugubre à donner le iiisson. La salle des ciievaiiers, avec ses voûtes en arêtes, ses colonnes et ses vitraux, leur fit un effet imposant, de même que les oubliettes et les instruments de torture ; elles voulurent savoir la façon exacte de s'en servir. Je leur dis que mon père n*en avait jamais fait usage et que je n'avais aucune expéiieace 6ous ce rapport. Elles tenaient à se donner le plaisir de la peur et me demandèrent s'il n'y avait pas cliez nous de

revenants. Naturellement je répondis que oui ;

un cliàleau sans revenants ne serait pas complet ; il perdrait de sa dignité et de sa bonne apparence. Je leur montrai un portrait qui sort la nuit de son cadre, et je leur fis une peur affreuse de la chambre d'Hulotte, en leur di-^ sant que, si on ouvrait celte porte, on trouverait derrière, une vieille femme, vieille comme le monde, et qui ne remue jamais.

Il fut impossible de les décider à se promener avant la fraîcheur, et encore pour peu de temps.

Le lendemain était TAscension. Après Toffice, nous iimes une belle partie de campagne ; mais chaque fois que je croyais les voir stupéfaites d'admiration, elles ne regardaient même pas le paysage, et persistaient à me raconter le dernier roman anglais qu'elles avaient lu, d'une manière si confuse que je n'y comprenais rien. 11 y avait une histoire de grande passion qui ne devait être sue de personne, et à laquelle tout le monde s'opposait ; puis des évanouissemenls, des larmes, des mystères, et finalement on se mariait. Je me demande pourquoi on écrit ainsi tout un gros volume dont l'intérêt est uniquement dans la dernière page, et pourquoi dans les romans,

OU no parle jamais que d'amour. Il y a bien d^autres choses qui méritent qu'on les décrive. On devrait écrire un roman qui serait la vie, avec toutes les difficultés, les soucis» les mésintelligences qui suivent le mariage. La vie ne cesse pas à Theure où Ton est uni devant Tautel. Je leur dis quelque chose décela. — ^ Ohl alors, lis Cranford de M^^ Gaskell, on u*y parle que de Yieilles filles. — » Ce n'était pas gracieux de dire cela, quand nous avons tant de vieillies filles dans la maison ; aussi Tune devint toute rougCjdèsque Taulreeat lâché ce mot. Tout dépond de quel côté on regarde les choses. Ici je vis satisfaite et heureuse, tan** dis que mes cousines traitent Rauchenstein de vieux nid à hiboux.

Elles ne cessaient de me tirailler, de critiquer mes robes, mes chapeaux, ma coifTure, que sais-je encore? Elles ont même voulu me coiffer à leur goût ; mais, sitôt que mon pèr<) m'aperçut, il me renvoya dans ma chambre, disant que j'étais un épouvantait. Je me débarrassai avec plaisir de toutes les épingles à cheveux qui me piquaient. Aveccela, il avait fallu si longtemps pour bâtir un tel édifice,que j'en avais des crampes dans tous les membres. Où donc trouverais-je une heure pour cala dans ma journée

Irop remplie? Je leur dis que jMtats unecampagnarde, incapable de se façonner aux élégances des villes. Elles voient bien plus de monde que moins et devraient être accoutumées à toutes sortes de gens diiléren ts ; pourtant, elles ont été plus étonnées de moi que moi d'elles. Je n'aurais jamais osé les tirailler et les critiquer ainsi. Elles me trouvent originale; qu'en dites-vous? Originale? Si elles n'avaient pas été chez moi, je leur aurais verlement répondu ; un original est uu être dont la cervelle est mal organisée; du moins c'est mon avis. Pensez donc à ce qu'elles auraient dit, en apprenant que je suis maîtresse d'école et que j'écris à uu savant. Ce bruit se répandrait aux quatre points cardinaux, et je passerais éternellement pour un bas bleu. Pourquoi ne pas laisser lés gens tels qu'ils sont? Toute personnalité est à mes yeux sacrée, intéressante et a droit d'exister en paix.

Nous avions aussi un de nos cousins communs. J'ai terriblement taquiné ce bon garçon, parce qu'il s'était fait beau pour les autres, avec une raie au milieu du front et une rose à la boutonnière. II leur faisait des compliments sur leur beauté, leurs cheveux, leurs dents, leurs toilettes. Il n'a encore jamais essayé d'en faire autant avec moi ; je me serais moquée

de lui, ou il aurait reçu un souiUel. Je trouve offensant ce genre de - coaipliments : cela veut dire: « — Gomme tu n'as pas un grain de cervelle, on te traite ainsi qu'un cheval ou un cliici); on parle de la couleur do Ion pelage, do tes allures, et de tes dents, — » il y a même des animaux qui ne le supportent pas : Mara cligne des yeux d'un air ofïusqué et détourne la tète, quand on parle d'elle ou qu'on s^en moque. Je dis à mes cousines ce que je pensais ; elles me regardèrent, stupéfaites, et mon cousin rit si forl que je fus obligée de lui taper dans le dos pour Tempêcher d'étouffer. — « UUa I Tu es coquette comme une vache 1 > criait-il. C'était très comique 1 Vous pouvez vous représenter la scène : mes cousines piquées, moi étonnée et mal à Taise, et mon cousin dans de vrais spasmes, tout cela pour une réflexion naturelle et fort inno^ cente.

Il me semble souvent que.j'ai un voile devant les yeux. Je no comprends pas pourquoi ron rit, ni ce qu'on veut dire. Je réponds simplement à ce que j'entends, èt ensuite je ' remarque que la phra>o doit avoir quelque sens caché; alors je devieiis toute rouge à ridée de ma sottise et je me demande comment

les au très peuvent bien intcrpréler mes paroles. Que signifie, par exemple, voire phrase: € que j'ignore ce qu'est douner^ carje ne donne riën ? > — Je ne puis concevoir ce que vous voulez dire. Que voulez-vous que je donne?

line de mes cousines m^a dit; — t On se sent toujours incomprise j - Je lui ni répondu: — ^ Quand je parle allemand, tout le monde me comprend; c'est moi qui ne coiii|,rend pas les autres. * — « Tu es vraiment par trop antédiluvienne I >

Il faut que ce soit vrai, car les livres no m'enlèvent pas ce voile, et des gens, qui ne sont certes pas plus inlelligents que moi, paraissent savoir le mot dechoses quej'ignore. Quand je lesoulèverai, le voile, ni'ar ri vera-t-il comme au jeune disciple de Sais ? Les autres pourtant ne meurent pas de leur science. Je ne sais même pas où la chercher, cette science; je l'ai dit à mon père qui m*a caressé les cheveux et m'a répondu : — « Ce que la forêt ne l'enseigne pas, tu n'as pas besoin de le savoir. » — Je Ta! dit à ma grand'taute, qui a soun finement : — « N'y touche pas, ma pelite; ça brûle I * — Je l'ai dit à Hulotte qui est devenue très grave et m'a dit : c — Il viendra un grand maître qui s'appelle l'amour : cclni-là

m LE UOMAN D'UNE PRINCESSE

rouvrira les yeux d*un seul coup, et tu resteras clairvoyaule toute ta vie.

€ — A-t-il été ton maître, Hulotte ?

« — Oui, uu maître bien dur, dont la main m'a broyée.

€ — J'aime mieux rebter toujours ignorante. Hulotte 1

— « Hélas ! mon enfant, personne ne io demandera si tu veux garder ton ignorance, ou si tu préfères le maître ; il vient sans qu^on le réclame, comme le goleil, Torage et Touragan, personne ne sait d^oii, ni ce qu^il fera de loi, ni comment il modèlera ta vie. Ce qui t'est le plus cher te deviendra étranger ; ce que lu ne connais ]>as, tu le dcîsireras avidement; ce qui te réjouit te paraîtra plein de souffrances, et ce que tu ne soupçonnes pas, ton plus grand bonheur I

— € Hulotte ! je ne veux pas !j'ai peur! je veux m abriter sous ton aile I Cache-moi I

— « Je ne puis te cacher, il est tout proche I Vous no pouvez croire quelle angoisse je

ressentais ! Je n'ai pourtant pas le cœur timide ; mais je tremblais, parce que celles qui parlent ainsi ont les cheveux gris, beaucoup de rides et soupirent souvent. Je ne veux pas soupirer, je veux vivre !

Que devez-vous penser de tout ce que je vous écris? J'ai été Irès troublée durant ces derniers jours, comme rotmosphère avant Torage, Toieeau avant la tempête. Toutest changé autour de moi ! J'ai devant les yeux un nuage épais, et il me semble que derrièrOiCe n'est plus le cher paysage que je connais comme mon Pater, mais quelque chose de tout à fait nouveau que je n'ai jamais vu. J'ai si souvent cherché autrefois la place où était mon cœur, sans pouvoir le sentir battre» et maintenant ses secousses m'ébranlent tout entière! Je crois que c'est la faute de cette méchante Hulotte et de ses effrayantes prophéties. Je ne veux pas la croire et pourtant je la crois, et je voudrais écarler do moi cette épreuve, si je pouvais la deviner et la saisir. C'est comme le poids perpétuel d'un remords, et je n'ai pourtant rien fait de mal.

Noble ami.

Connaissez- vous le parfum de votre papier ?

Je viens de|pÎ0n griser ; j'ai fermé les yeux.

Votre sot petit Ulrig.

Greilswald, 20 mai

134 LE ROiMAN D'UNE PRINCESSE

appuyé mon visage sur les feuilles, pas sur ces feuilles de chêne qui encadreut si gracieusement la première page. (J'espère bien que vous les avez cueillies pour moi, et qu'elleci ne sont pas le rebut de vos cousines). Alors passent devant mes yeux les tableaux du souvenir, surtout de ce jour de pluie où je pénéliai dans une pièce à demi obscure.

Une individualité puissante a celte propriété rare de pénétrer d'elle-même tout ce qui lui appartient j c'est ainsi, par exemple^ qu'elle agit de loin, par le seul parfum du papier 8ur lequel a glissé sa main.

Je suis ravi que vos princières cousines vous aient ménagé une bonne désillusion, et cela pour beaucoup de raisons l Mon arrogan-* ce masculine me dit naturellement que mon influence s'est placée entre Ulricet ces nobles demoiselles. D'ailleurs le festival approchant, c'est une satisfacLion de vous voir vous accoutumer aux désillusions ; je pourrai peut-être me glisser à la dérobée dans le nombre et y passer inaperçu.

« Personne ne doit être contraint! » — Quelle erreur, mon enfant 1 On a est contraint du berceau à la tombe, et du moment où la contrainte cesse, c'est qu'on est fou ou mort. Du

t.E HÛlifÂN D'UNE PRINCESSE 1^

reste, c'est discuter sur les mots. Qu'appelez-

vous <i conlrainle » ?

La philosophie que vous enseignent les bois me plaît toulpai ticulicreraent. Il est vrai qu elle évite sans cesse de conclure ; mais celui qui veut vivre ne doit pas s'élever au-dessus du niveau commuQ. C'est par esprit de conservation que rhumanité massacre ses grands génies et ses prophètes. Tout ce qui est grand exerce une action destructive. Voilà pour vous une miette assez dure du pain de Texpérience ; préservez-vous donc, vous et voire race^ de ce qui est grand. Comme je ne suis pas « de race »

et que je n'attache pas une iorte importance à ma propre personne, je pourrais sans crainte aborder a: je grand j> ; mais, lorsque je crois avoir renoncé à tout lien personnel, mon cœur reste accroché à quelque clou. Cette fois il s'agit d'un roman. Je suis descendu depuis quelque temps delà poésie lyrique aux romans ; j'aurais donc pu dire mon mot dans la convcrsatioUi pendant votre partie de campagne. Ce qui m'intéresse infiaiment, c'est de vous entendre dire qu'on devrait écrire un roman a qui serait la vraie vie y> I Cher euiaiit, mais c est tout à fait inutile de l'écrire 1 Du reste, Flaubert (un frfmçais, Ulric,) a été de votre avis î

il a composé VEducaiion smlimenlale^ un livre très beau, très vrai, mais pas une œuvre d'art, un livre sans unité, comme la vie I Vous demandez aussi pourquoi on parle toujours de

Tamour ? C'est qu'il a une certaine importance pour l'humanité. Sauf la question de Talimenlation, c'est la seule à peu près, qui soit demeu* rée exactement la même, depuis qu'existent en ce monde la nais6aace et la mort. Les autres changent. Et sans le savoir, un artiste est toujours attiré par ce qui est éternel, et défie la mode et le temps. Là I je prends vraiment un ton de précepteur! C'est que notre corres-' pondauce tire à sa fin. Après une entrevue, nous aurons réciproquement assez Tun de l'autre. Maintenant pai donncz-uioi iiiun impertinence. Vous m^avez traité une fois de c bien* faitcur du peuple I — » ; je devais donc être avant tout éducateur de princes ; puisqu'à votre avis, un prince sage est le seul vrai bonheur d'un peuple. Vous avez déjà des instruments de torture dans les cachots paternels : que vouî5 laut-il de plus ?

Il y a aussi des revenants dans ma vieille maison, luais des revenants correspondant à son modeste passé. On entend traîner des chaînes dans les caves privées d'air. La nuit

OÙ je naquis, ce bruit de ferraille était si fort,

que Mine craignit pour moi Taveuir le plus effrayant* Le grand Napoléon mit à haut prix la tôle de mon aïeul, et ne réussit pas à le prendre I Peut-être un petit prince offrira-t-ii une faible somme pour la tète du petit-fils, et le prendra 1 Alors je secouerai mes chaînes à renverser les rochers.

Ulric, si vous étiez un homme, comme je vous apprendrais à haïr celle médiocrité générale vers laquelle noire siècle dirige tous ses efforts. Grâce à Tinfluence de votre sexe qui perce loujours, vous ne devez et ne pouvez apprécier que le juste milieu. La médiocrité ne heurte personne; elle n*est ni chaude, ni froide, mais tiède, température plus confortable.

Votre Hulotte a tort quand elle dit que le plus grand maître de Thumanité s^appelie

rAmoLU'.

Non, Ulric, il s'appelle la Douleur. L'amour épaissit ce voile dont vous parlez ; il n'est luimême qu'un voile chatoyant qui ne change rien aux choses, mais (ce qui le rend dangereux) les présente sous de brillantes couleurs. Seule, la douleur fait la lumière, dissipe le nuage et montre les objets tels qu'ils sont, au-

tant du moins qu'ils sont visibles et qu'ils existent. Parce que tout ce qui est grand est accompasfoé de douleur, comme la naissance et la morty il y a aussi un amour très douloureux ; c*est le plus grand de tous ! Peutêtre Hulotte parlait-elle de celui-là ?

Ulric, si jamais vous aimez une femme, vous comprendrez peut-être ; car j'ai vraiment en vous cette coniianco, quoique fils de prince, que vous pourrez uuù fois dans votre vie éprouver un sentiment vrai. Même si les petitesses d'ici-bas ne mettent pas d'obstacles dans la voie de voire Jjouheur, le ciel en mettra sans doute Vous sentirez alors avec un désespoir violent qu'elle appartient à un monde et vous à un aulre, quHI peut y avoir bien des ponts jetés sur le précipice qui sépare ainsi deux créatures humaines, mais que ce sont toujours des ponts branlants. Les tendances de sa nature seront différentes de la vôtre. Quand vous chercherez Tombre, elle fuira vers la lumière, et quand elle se tordra dans l'angoisse, vous serez près d'elle, n'y pouvant rien. Mais vous allez finir par croire sérieusement que je veux vous faire aujourd'hui une conférence, et empiéter fîur les droits de mon collègue, le professeur l'e psychiatrique.

JM ROMAN DTNE PRINCESSE 139

^ — Personne ne doit être conirdint »^ dit ma Princesse. Je suis pourtant contraint aujourd'hui à m'avoucr un peu fou, peut-être parce que je n*ai pas dormi les nuits dernières.

J'aurais mieux fait de ne pas vous écrire ; mais il faut que vous receviez cette lettre avant voire départ pour Cologne ; or, donc, à la poste I

Je ne connaissais pas autrefois Tirrésolution ; ce qui me passait par la tète devait s'exécuter, qu'il fallût ployer ou briser Tobstacle. Celle lois, j'hésite et je balance, comme les joncs près de la rive. De grâce, ne vous moquez pas de moi ; il s'agit démon équipée à Cologne, et une telle vétille demande tant de réflexions 1 II faut déplacer un Je mes cours, laisser do côté quelques corrections d'épreuves.

Vous comprendrez que des choses si graves puissent me priver de sommeil.

Je suis parti avec aplomb, sans réfléchir, pour Rauchenstein, et quand il s agit de Cologne où m'attire ma passion pour la musique, je réÛéchis des semaines entières, autant Je semaines qu'il y en a entre Pâques et la Pentecôte.

Si j'y vaiô, Uiric, je demande que vous m'accueilliez et me traitiez en ami. Que m'avez-

VOUS dit une foi^? — c Je serais venue à vous les mains tendues. — d Mais si le diable, quand on lui donne un doigt, prend la main tout entière, que prendra donc Bruno Ilalhnuth, lorsqu'on lui tend les deux mains !

 vos pieds.

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