XXVII
Bauchenstein, 5 juin.
4 heures du matin.
Mon Bruno,
Le sommeil n'a pas voulu fermer mes yeux depuis que je suis ta fiancée, et ainsi rien ne me sépare de toi, pas môme un instant de sommeil. Je suis restée éveillée toute la nuit, écoutant un terrible orage qui n'a pas cessé un instant. Le tonnerre roulait sans interruption et ne quittait un des points du ciel que pour rclentir à ropposé. Maintenant la pluie inonde les tilleuls et bat mes carreaux comme si les calaracles du ciel étaient ouvertes.
Dans ce tumulte des éléments, résonnaient en n oi des milliers d'échos, joyeux comme la musique des sphères, et tout l'Lnfer de Dante
Ùigitizeû
semblait, au duburs, défier avec des rires et des cris sauvages, mon audace de vouloir être beureuâe au-dessus de tout bonheur humain.
Mais je ie suis, heureuse, j'accepte la lutte avec les éléments, sans hésitation, et je combattrais tous les Morislres pour mériter d'èlre la femme adorée du plus noble des hommes. Tout le châ- Icau dort encore, et ne se doute guère que sou n petit soleil » a disparu de sou ciel. Moi, je sois que dans quatre heures, je me présenterai devant mon père inflexible, et que je lui dirai : a — Je suis Theureuse fiancée de Bruno Hallmulh }> — Qu'arrivera-t-il alors? Le château ne peut pas s'écrouler sur moi 1 Mais la paix, la paix profonde de mon enfance a fui pour toujours! Tout, autour de moi, me semble transformé; je ne puis plus être la même, • puisque je t'appartiens. Bruno, il faut que je récrive encore c Je suis à toi ! » Conçois-tu cet inconcevable bonheur ! Le ciel lui-môine ne le comprend pas; car, tout à Theure, il s'enveloppait d'une flaïuaie claii o, et maintenant voici un coup de tonnerre qui ébranle les murs jusque dans leurs fondements. La tempête bat les branches des tilleuls contre ma fenêtre, et les secoue comme si elle allait déraciner ces arbres orgueilleux.
Mais un arbre vivant nô se laUse pas déraciner ainsi ; il défie les ennemis qui font rage ; ilcoiu bo ses branches, il courbe la lête, mais ses pieds enracinés dans le rocher sont inébranlables comme ce rocher laume. N esl-ce pas, Bruno l c'est bien ta voix, ce n'est pas la nouvicme symphonie qui m'a parlé d'amour ?
Ce que c'est, Tamour ? Je le sais maintenant : c'est une mer d*barmonie, où se meut une flamme géante, et dans la (lamme, TUermèsde mon rêve, qui me dit : — « Tu étais à moi depuis Torigine des temps; nous nous sommes éternellement appartenus, comme le soleil au ciel, p — L'amour est un grandiose festival, avec des notes hésitantes, des sanglots orageux, des instruments en lutte, et une conclusion triomphante, un splendidô cri do joie^ qui se perd dans un soupir tremblant, comme la neuvième* symphonie :
€ — Monde, pressens-tu ton créateur t »
Tu voyages, à présent, l'éloignant toujours davantage de moi. Quand te reverrai-je ? Mes souvenirs me consument, etpcurlaiiL le souvenir est la seule chose que nul ne puisse nous ravir. Je te vois sans cesse apparaître, dans la salle Gurzenich, cette matinée où Ton répétait le Messie de Handeh J'avais persuadé à ma
LE ROMAN D^UNE PULNCKSSE li3
tante de se placer dans le voisinage delà porte ; je disais qu'on entendait mieux de loin, et je pensais qu^on voyait mieux de près. La porte s'ouvrait sans bruit; un (lot humain entrait et sortait sans cesse, mais à pas muets. On n'entendait que cette musique céleste, iiilerruinpue par le coup sec du bâton de chef d'orchestre de Hiller, et les remarques faites de sa voix claire et sonore ; puis, ô délices I la reprise de ces passages divins qu^on aurait volontiers écoutés cent luis I J'attendais, j'attendais toujours !
La porte se rouvrit, et je vis entrer.. Her< mes! Je faillis pousser un cri, tant était incroyable la ressemblance avec la figure qui m'était apparue en songe. C'était cette ressemblance qui déjà une fois m'avait rendue tellement distraite, en écoutant ici, près du piano, certaine suite de Bach, que je n'en avais pas entendu une note. Les dieux se plaisent à venir sous un humble déiiuisemenl dans la demeure des hommes, n'est-ce pas, méchant Hermès ! — Il laissa errer son regard dans la salle, mais il ne me vit pas, car j'étais placée à contre-jour. Mon cœur ballail follement. Il s'avança tout le longdes colonnes, presque jusqu'à TorchesUe, etje le perdis alors dans la demi-obscurité de la salle. Tout d'un coup, il reparut à gauche, près
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144 LE KUMAN D'UNE PHINGESSE
du la colonnade opposée, et viiil droit à moi. 11 b'arrèta ; je murmurai : € — Le professeur Hall- TOUlh ? — » Hermès s'inclina comme un simple mortel, et je le présentai, en chuchotant, à ma lanle,qui entr'ouvrlt ses yeux lourds de sommeil, pour les refermer aussitôt. Alors noua parlâmes, nous parlâmes tout bas, et la musique du Messie planait au-dessus de nous dans toute sa splendeur et sa majesté. Enfin mon père vint poui* nous emiDener. lii uno! comme mon père a été bon I N'est-ce pas! tu n'oublieras jamais combien il a été charmant pour toi pendant ces trois jours, notre conversation à table, notre visite à la cathédrale, nos promenades à travers la ville, dans les jardins, et lo concert du soir, où il se plaça entre ma tante et moi, pour que je pusse avoir à moi seule mon professeur, qui, Dieu sait comment, était parvenu à conquérir le siège voisin du mien.
Les dieux savent faire des merveilles I C'est ainsi que nous entendîmes Stockbausen, et Madame Lemans Sherrington, gazouillant TAlleluia, et semblant la voix de cette foule qui Tccoutait. Cet alléluia vibrait en moi, comme si j'étais heureuse pour la première fois de ma vie, comme si je venais de commencer à vivre! Et ensuitCi au souper, avons-nous assez causé I
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Et le lendemain, pendant la neuvième symphonie! AhJ BruQol cette neuvième sympho* nie sera Thistoire de notre amour. Le soirt avant le grand chœur final, je t'appartenais pour la vie entière^ et le jour* suivant, nous
ii'eiiLendions plus la musique; elle n\^taiL qu'un accompagnement à i'alleluia de nos cœurs i Comme nous étions) devenus habiles à utiliser les forlissimo, et à nous taire dès que les pia^ no commençaient. Du reste, pendant la répétilion du troisième jour, nous étions presque seuls sur le banc près de la fenêtre. Je crois que nous avons causé sans iutciTuplioQ pendant ces cinq heures, Bruno I Toutes ces nuits là je n'ai pu dormir une minute. Hier matin, le jour de notre départ, le ciel était gris et triste ^: comme sll avait compassion de notre pauvre ' rêve de bonheur, sitôt finil A-t-il duré trois jours, trois mois ou trois ans. Je traverserais volontiers tout TEnfer de Dante pour payer le bonheur de ces courts instants, quand même je devrais mourir avant d'être de nouveau et pour jamais réunie à toi. Je quitterais la vie tout de suite, sans plainte : j*ai vécu trois jours.
Uorage est passé, mais la pluie tombe à
flots ; la température est tellement refroidie
que les fenêtres se ternissent de buée. L*aiguillo du cadran continue sa marche impitoyable, et mou cœur bat très fort. Bruno, j'ai peur I Pourquoi n'es-tu pas près de moi, avec ta grande énergie? Pourquoi mon Hermès n'al-il pas des sandales ailées et un casque qui le rende invisible, sous lequel il pourrait toujours être à mes côtés? Ah 1 je raime lanti Je voudrais être le soleil pour l'envelopper de mes rayons, sans que tu y penses, sons que tu saches même pourquoi tout est si clairet si chaud autour de loi ! Ne cr;tins rien pour moi! Je crois en toi comme en Dieu, et ton amour est ma force.
Ton petit
Uluic.
Banchenstein, 6 juin.
5 lieures du matin.
Mcn tout I
La grande tempête a passé sur moi avec
toutes ses foudres, mais nul ne s'en est aperçu.
Il me semblait sentir trembler les rochers sur lequel e'clève Raucbenstein ; pourtant la routine de mes devoirs journaliers ne lâchait pas prise ; il fallait décrire gaiment le festival à ma vieille tanle, déchiffrer à quatre mains, jouer aux cartes et sourire toute la journée^ quand je croyais voir constamment tourner le salon et les gens qui le remplissaient. Oh 1 c'était affreux I J'aurais voulu décrire hier au soir et je ne Tai pas pu. J'avais comme un grand vide au dedans de moi, comme une lourde jjicrrc a la place du cœur, et j'ai dormi profondément pendant les premières heures de la nuit, pour me réveiller avec une sensation douloureuse que je ne connaissais pas encore. J'ai pleuré, pleuré ; mes larmes coulaient plus vite que la pluie froide et grise qui continue à inonder mes carreaux. 0 Bruno !
que cela fait mal de pleurer ! Dis-moi ! lu aimeras encore davantage ta petite fiancée, parce qu'elle a tant souffert à cause de toi ? Les jeunes filles aimées des anciens dieux expiaient souvent cet amour de leur vie, et quand je devrais en mourir, mon Hermès, puisque tu m'as aimée, j'ai assez vécu l Mon appui et mon soutien I c'est loi qui relèveras mon courage, je m'enlacerai à toi comme le
lierre^ et désormais aucune plainte ne prora-
nera aies lèvres, qui ont murmuré des promesses d'amour éternel.
J'ai laissé mon père déjeûner d*abord tranquillement, et j'ai fait semblant de déjeuner aussi. Ensuite, il se leva et s'en alla dans la fenùLi'o. Tu as sans doute observé que nos murs sont très épais et que chaque embrasure de ienclrc forme comme une petite chambre. Il regardait tomber la pluie» en fumant. Je joignis très fort mes mains crispées et j'implorai Dieu de me donner force et courage. Enfin ma volonté triompha; je m'approchai tout près do lui.
€ — Père, j'ai quelque chose à te dire ?
« — Quoi clone, potite ; c'ef^t si grave que cela ?
€ — Oui, très grave, mon père, car cela va entraîner de grands changements.
€ — Qu'est-ce qui a pu arriver en trois jours, pour changer tant de choses ?
« — Oh 1 trois jours sont longs, bien longs quelquefois, et décident de toute une vie.
€ — Tu ex'.'iLes ma ciiriosilé!
€ — Père, j'aime Bruno Uallmulh. »
Il éclata de rire.
f — Naturellement! Cette belle passion est a suite de la comédie I
1 flIfflTii» Il HUIT 1 '■iTT'-
c — La suite et la fin, mon père ; nous
avons échaui.c noire parole.
€ — Que dis-tu là?
Les veines de son front se gonflaient.
c — Je veux épouser Bruno Halimulh
Ce qui suivît, je ne puis te le raconter ; je ne le sais plus moi-même. J'avais vu souvent mon père très violent ; mais cette fois ses paroles loniiaient contre moi ainsi qu'un ouragan déciiaîné. J'étais debout, ne répondant pas un mot, le regardant toujours. Au dehors, la pluie semblait avoir cessé de tomber; un silence effrayant régnait. Sa voix seule retentissait comme le tonnerre, et rien, rien n'arrêtait ces terribles paroles. Je le regardais. Il me connaît bien ; il coniiait le sang des Rauchenstein, leur volonté de fer^ leurs tètes aussi dures que leur rocher. Quand j'étais enfant, il évitait souvent de me révolter, car les plus sévères punitions ne faisaient que m^enraciner dans rnon opiniâtreté, et le mot crainte était rayé de mon vocabulaire. En cette heure décisive, je ne ressentais pas davantage la crainte, mais j'éprouvais une douleur aiguë, comme si mon père m'avait lui-môme labouré la poitrine avec un poignard. Croyait-il ébranler ma volonté? Voyait-il que j'étais inflexible, et se
déchainait-il ainsi pour écarter de son cœur et de sa maison ce qui lui paraissait une bonle, le plus grand des malheurs? 11 alla jusqu'à dire qu'il aimerait mieux me voir morte (jue la femme. Je le regai dais toujours et ne disais rien, pas un mot. Enfin , il demanda:
c — Que dccides-tu ?
€ — Sur son lit de mort, ma mère m'a dit deux mots dont je me souviens toujours : — «Fidéiilé! Devoir U — Mon devoir est de t' obéir* J'attendrai qu*il te plaise de me donner ton consentement. Ma fidélité appartient pour toute ma vie au mari de mon choix.
€ — Promets-moi de ne faire jamais allusion à lui par le moindre souffle, de ne pas me rappeler son existence par un seul soupir 1
c — Oui, père^ si tu me promets de ne jamais me donner à un autre.
« — ïu n'as pas besoin de te marier l
f — Certainement, père; je n'ai pas non plus besoin de vivre, je n*ai besoin de rien ! Je ne demande qu'à garder ma liberté et tu n'auras jamais a souiïrir de mes soufTrances.
€ — Tu étais aussi libre quele poulain dans la prairie, et quel usage as-tu fait de cette liberté ?
€ — J'étais libre comme Foiseau en cage ;
LE ROMAN D*UNE t^RlNGESSE 151
jen'aijusquMci jamais vécu pour moa propre comple, jamais songé une fois à la vie que j'aimerais.
f ^ PTëtais^tu pas heureuse ?
« — J'étais joyeuse.
c — Tu as raison ; tu ne sais pas encore ce
qu'est le bonheur.
t — Si} père, je le sais à présent. »
L'orage allait éclater de nouveau^mais cette fois, je parlai :
f — Vois-tu, porc, nous nous connaissons bien et no'js savons que nous sommes tous deux inflexibles. G'estpourquol nous nous sommes toujours gardés de nous exciter mutuelleraeut.
Cela ne mène à rien. Nous allons nous taire comme avant et prier Dieu de nous éclairer.
Peut-être viendra-t-il une heure où il nous montrera notre chemin.
« — Mon enfant ! que tu me rends malheureux t
« — Tu me rends bien malheureuoo, rnon père 1 Tu m'opposes de froids et morts préjugés de caste, qui me paraissent semblables aux armures creuses de notre salle des chevaliers I Moi, je veux vivre !
c — Oli I tu vivras, tu ne t'imagineras plus que pour vivrei il te faut renier ton père et tout
ce qui l'a été jusqu'ici cher et sacré l Je te procurerai tant de distractions et de plaisirs que tu regretteras ta tranquille demeure paternelle.
c ~ Je ne demande ni distractions ni plaisirs ; tout cela n'est rien pour moi.
c — Ceci me regarde ; nous verrons si tu n'en viendras pas à me remercier de ma bonté, qui l*aura préservée du mallieur et de la souffrance. Mainlemant, va 1 >
Je lui baisai la main, et m'en allai d'un pas pesant. Je me traînai dans Tescalier, jusqu'à ma chambre ; je tombai à genoux devant mon lit, et alors, je ne sais plus* La nuit se fit autour de moi.
Je sortis de cet état en entendant frapper
trè.s lorL à ma porle. C'étaient les enfants î[ui arrivaient pour leur leçon. Mon Dieu 1 et Taveugle m'attendait ! Je renvoyai les enfants et je montai. Quand j'entrai, Hulotte s'écria aussitôt:
€ — Enfant 1 Un malheur est arrivé!
€ — Un malheur et un bonheur, Hulotte I Le maître a ii appé les cordes et elles ont résonne d amour; mais mou père n'a pas voulu recon-.
naîbre le maître: il a dit : c — Ce n*est qu^un accordeur; il ne jouera pas >, — et il a brisé les cordes.
IJ: roman D'UNE l'IUXCESSE 153
€ — Non, elles ne sont pas brisées, elles ne le seront pas d'ici longtemps. Attends seulement; le mattre reviendra, lui qui sait leur I Ciidre leur accord. »
Je suis trop fatiguée; je ne puis plus écrire.
Ta Fiancëb
Cologne, 4 juim
Ullal ma bien*aimée, ma fiancée, ma femmcl
Est-ce bien vrai! Aucun de mes sens ne peut plus ressaisir cette idée, depuis que tu as disparu^ à peine conquise, dans la fumée et le brouillard. Mes yeux sont comme éblouis d'avoir plongé dans la lumière de tes yeux ; mes oreilles n'entendent plus rien, depuis que cette douce voix a cessé de se mcler, tout bas, niaià si distincte, aux bruissantes vaguesd'harmonie; je ne sens plus rien que ta petite main frêle qui tremblait quand je la touchais. Je te respire, je te sons partout, et cependant je ne * puis le saisir*
Pourquoi t'ai-je laisse aller ; pourquoi n'ai-
je pas achevé ce rapt audacieux ? Je t'ai tout pris et ne t'ai rien donné ! Et j'ai pourtant beaucoup à donner 1 Si jesuis complètement in ligne de toi, j'en deviendrai digne ; Thomme qui t^a obtenue ne peul plus se laisser décourager ; il ne peut être réprouvé, puisqu'il a lu sa grâce dans ton regard. Par quoi ai-je donc pu te conquérir, belle victorieuse ?
Comme la suprême félicité nous rend humble I Je ne L'ai pas résisté, quand tu m'as demandé de taire mon bonheur. Du reste, je ne crains rien. Non que je m'imagine être aux yeux de ton père plus que la poussière, mais poiLO que nul ne peut te résister. Tu sauras arracher l'impossible à ton père lui-même, et il me donnera volontairement sa fille.
Ulla, mon Ulla 1 Je regarde fixement ces mots en les écrivant. Comment ai-je pu croire que tu étais à moi, quand je voyais, non pas seulement ton nom écrit, mais ta beauté étrange en face de moi. EL cejieiidant, tant que tu étais là, que je pouvais te voir et t'entendre, cela ne me paraissait pas étonnant, mais naturel comme la lumière du soleil. 11 fallait qu'il en fût ainsi. Je ne t'ai pas parlé, tu ne m'as rien répondu; seulement, tout d'un cou]), j'ai pris ta main. Elle a cherché un instant à se dcga-*
ger, pendant que je commençais lentement â la
dépouiller de son gant
Alors je t'ai regardée^ et tu as su que cette main m'appartenait plus qu'à toi. Puis j*ai défait les innombrables boutons, j'ai suivi les veines bleues que gonfle, sans qu'elles le laissent voir, un sang orageux, les lîghes délicates et révélatrices de la paume, j'ai caressé les doigts fuselés aux ongles en aniaude, (nies doigts croient sentir encore le contact de ta peau Oae) et enfin je les ai baisés. Ten souviens-tu, UUa? Ce mortel Ta osé; il a dans ce baiser aspiré ton âme exquise ; sans doute, il en avait lu la permission dans les lignes de ta nmin gauche, — c'était la gauche, car à droite de toi, sommeillait ta bonne tante.
Et tu veux bien être ma femme ? Sais-tu ce que cela veut dire, la femme d'un hauime obscur? N'as-tu pas peur dos réalités vulgaires de mon existence? As-tu bien réQéchi? Ahl Ullal mon unique aimée, ne rciléchis pas, ne te laisse pas effrayer. Tu ne t'apercevras pas dos épreuves de la vie, je me mettrai entre elles et toi* J'envierais à la souffrance rempire qu'elle aurait sur toi, tout comme j'étais jaloux de tes joies d'enfant. Je veux être seul dans ton âme, je ne souffre en toi nulle
autre pensée ; pendant les dernières heures, j'ai épié avec soupçon dans les yeux limpides si rien ne te troublait que la peine des adieux. Ma bien-aimée, tu le sais, n'est-ce pas? Il faut que tu ne voies, n^entendes, ne sentes, ne respires que pour moi, ou nous mourrons tôusdeux?Estce que je te martyrise ? Ulla, ma princesseï je sais que je te tourmenterai ; mais tu ne m^aurais pas écouté si tu ne m'aimais pas, et je ne puis être autrement. Je ne connais plus ni digues ni barrières. Tu es à moi ; il faut que tu sois à moi tout entière. Tu ne l'as pas oublié? Ou ne m'aurais- tu pas bien compris? Je te laisse encore deux semaines de liberté, pas une heure de plus. Lorsque les cloches de voire chapelle auront encore une fois sonné le dimanche, je viendrai chercher ma femme, et elle ne ren* trera plus dans ce château, si ce n'est avec moi.Carje hais les objets qui t*ont connue avant que je n'aie vu ta fonne lti aciiMise. J'en veux jaux montagnes, à la rivière, aux rochers et à la forêt, surtout à la forêt à laquelle tu portais tes chagrins. Si j'étais le maîtredu monde,je la détruirais ; un tremblement de terre engloutirait tout,et je tuerais en toi jusqu au suuvenir.UUal tu es à moi, toute à moi I Entends- tu 1 Je ne sup* porte en loi pas un souvenir qui me suit étranger.
LE BOMAN DUNB PRINCESSE 157
Mon Dieu I pourquoi ne puis-je effacer ton
passé ; je suis devant lui coiuiue devant quelque chose d'irrévocable qui me rend fou. Pen-> dant des années, lu as ri, parlé, pensé, aimé, el je ne puis le défaire ; il faut quo j'apprenne à supporter cette idée. Sais-tu ce que j'ai éprouvé lorsque lu première lettre est ai rivée, dans ma vieille maison à grands pignons, il y a bientôt quatre mois ?
D'abord, je l'ai regardée avec étonnemeat ; puis cette main, qui pour la première fois avait tracé mon nom, m'a fait peur ; j'ai été frappé, dès le premier abord, de la fermeté correcte des lignes. Avant d'ouvrir i eavcloppe, je secouai cette influence étrange, et me cou* vris d'un masque de railleur frivole. Mais Tinfluence reparut, et maintenant je suis soumis à son charme magique. Nous autres audacieux, nous sommes plus vulnérables encore que le reste des humains. Lorsque j'allai à Rauchenstein, je t'aimais déjà, du moins Timage que je me faisais de toi.
Je fis ce voyage pour me guérir par le contraste qui deyait exister entre mon rêve et la réalités J'attendais une belle et noble fille de prince, à laquelle manquerait l'atlraiL suprême, celui d'une âme divine. Je ne sais si
Uigiiizeû by i^OOgle
158 LE ROMAN D'UNE miXCESSE
je fus heureux ou offensé, (juand je vis au premier regard, que tu étais bleu au-dessus de ce que Je croyais, de ce qvCim homme pouvait d'ailleurs se figurer. Il est dur aux gens de mon caractère de se courber devant une nature supérieure.
J'éprouvai d*abord une sorte de colère contre toi et Ion charme triomphant. Jamais je ne t'oublierai, te précipitant dans la chambre, curieuse comme une enfant, brusque elardepte, déboidanle de vie dans tous tes ncris. Alor@ tu te redressas ; tu es très grande 1 Je crois que lu atteins plus liaut que mon cœur, jusqu'à mon épaule. Quand pourrons-aous pous mesurer Tun près de rautpe, Ulla ! Encore treize jours d'attente 1 Ah 1 si tu n'étais pas si belle, si tu n^avais rien de ce que les autres admirent ; car tu dois u ôlre que pour moi seul 1
Il faut maintenant (^ue je parte. Une heure s'est écoulée depuis que ta voix a retenti à mes oreilles. Gomment supporter tant d'autres
heures !
D'ici, au moins, je vois la gare, où tu as
disparu à mes yeux, le visasse env«^loppë de ton léger voile gris. Ton dernier regard n*a pas été pour moi ; il a erré sur la ville,
Digitizea by i^oogl '
LE EOMAN P'UNJS PHINGËSSË 159
comQ)6 si tu lui disais adieu. Ulia^ pourquoi ne m*as-tu pas regardé?
A cause des « autres ?» — « Les autres )> existent donc encore pour loi? — Et pourquoi a tremblé ta lèvre courte et hautaine? De défi, parce que tu me l'avais refusé, le premier, le seul baiser? Ah ! mon enfant bîen-aimé, mon pauvre petit Ulric^ comnie tu expieras terriblement ce refus, la première fois que je te tiendrai daqs mes Jjrab.
Ctilui qui s'abandonne à toi,
Bruno*
Rauchenstein, 6 juin au soir.
Ma vie I
J'ai ta première lettre dans mes mains, sous
mes yeux, dans mon cœur. Je n'ai pas rùvé que Je t'appartenais. N'est-ce pas, Bruno? aussi fort que notre amour, ton cœur sera fort 1 Tu m'aideras, tu me soutiendras dans mon pénible chemin ; car je ne puis plus marcher seule * depuis que je me suis donnée! Tout mon orgueil, to {te mon opiniâtreté sont brisés, et
avec eux, le sentiment de ma force ; je vis seulemciU parce quej'aiiiie; sans cela, je voudrais me coucher à terre et mourir, tant je me sens faible. Oh ! ne sois pas jaloux du passé; il est tout en toi, illuminé par toi I Mais aide* moi à supporter le présent.
N*est*il pas vrai, tu me comprends mieux que je ne me comprends moi- même ? Tu sais donc que je ne ferai rien de violent. Je ne pourrais ni être heureuse, ni te rendre heureux, Si je foulais aux pieds des devoirs sacrés. J'espère triompher de mon père par la patience eL la fidélité. Il croit certainement qu'il s'agit d'un caprice passager; que je n'ai pas soigneusement interrogé mon cœur et qu'après des réflexions sérieuses, je lui reviendrai. Âh l pardonne-lui son chagrin et ses préjugés.
Jamais je ne les ai partagés, moi L., L'homme que j'aime est un roi ; il dépasse les autres de toute la tête, il peut donc regarder avec dédain les oisifs qui font honte à l'orgueil de leur nom; mais il faut que liiou roi soit gcnoreux, qu'il supporte et sache comprendre les esprits moins vastes qui ne peuvent se dépouiller des idées de toute leur vie.
Dans quinze jours, tu veux être ici. Oh 1 Bruno, Bruno I C'est impossible 1 Qu'est-ce que
quinze jours contre des préjugés de soixante ans 1 Je sais que tu voadrais venir à mon secours, qu'il le seiuble terrible de me laisser seule ainsi dans ia tempête ; mais pourvu que je me sente environnée de ta pensée, ma force grandira. Ta présence ici ne ferait qu'envenimer la situation, et je tremblerais entre mon père et toi, comme une feuille au vent. Je ne quitterai pas la maison de mon pàre sans son consenteiaeat ; — jamais, Bruno, même pour toi l Oti i ne m'en veux pas, n^accuse pas mon amour de faiblesse, parce que tu n'as sur terre aucun autre lien, tandis que je suis liée par des devoirs sacrés. Je douterais de moi mùme, de toi, du monde ealier, si je leur devenais infidèle. Jamais plus je n'aurais le cœur joyeux; et tu veux me faire entrer comme un rayon de soleil dans ta maison silencieuse I
11 serait bien facile de ne suivre que notre penchant,etde nous appartenir Tun à lautre en face du monde entier. Mais ce serait fuir lâchement la lutte au lieu de combattre, et nous nous disons des âmes héroïques 1 Notre amour est déjà un bonheur si grand, si merveilleux, que nous pouvons bien vivre quelque temps, de cette seule certitude. Unis pour réternité ! Rien, rien ne peut plus nous séparer ou nous
if» LE ROMAN D'UNB PiaNOESSE
arracher Tun à i'auire, jusqu'à la mort. Noua
nous sommes tous deux débattus, résistant à cette puissance qui nous poussait Pun vers l'autre. Nous voulions ignorer Tamour qui était déjà depuis longtemps notre maître. Oh 1 Bruno l c'est moi, l'élue, Theureuse, à laquelle il sera donné d'être ta femme I Laisse- moi te prouver que je suis digne de toi. Mon intelli* . gence et ma science n'atleignent pas à ton cœur, pas môme à tes pieds, mais la force de mon amour et de mon joyeux sacrifice peut se mesurer avec la tienne.
Si je pouvais me sacrifier seule, sans que tu eusses à souffrir 1 Mais, par moi, tu es accablé de douleur ; par ma faute, le regret brûlant est entré dans ton cœur fier 1 Que puis je faire, mon bien-^aimé, pour que tu ne souffres pas 7 Tu m'as dit une fois que je ne savais pas don- . ner. Ah I pourras-tu le dire à présent 7 Te semble-t-il que je sois avare ? Ou m'aimes-tu tellement que tu puisses vivre de ma vie et mesurer la grandeur démon abandon? Oh! de grâce, Bruno, ne doute pas de moi, ou je ne pourrai jamais lutter jusqu'au bout.
Ta Fiangëb.
LE ROMAN D'UNE PRINGESi>E 463
Greifowald, 7 juin ^
J^arrive et ne trouve pas un mot de toi, mon
enfant adorée. Durant ce long voya.^c, j'ai vécu dans l'attente de ta première lettre et je ne reçois rien. Est-ce mon impatience ou bien un pressentiment ? Grand Dieu I tu n'es pas malade? Non, Ulla, non» la maladie est pour les êtres faibles et non pour ma bien-aimée.
Je suis resté un jour à Berlin, pour y acheter le mobilier de ta chambre. Tout sera ponctuellement ici dans onze jours. Le reste de la maison alLend depuis longtemps sa maîtresse.
Je t'ai peut-être écrit déjà que cette maison est Taste. N^auras^tu pas peur du profond et obscur vestibule, avec ses froides dalles? Il est à un bout de la maison et la traverse pour conduire à la cour. Tu ne trouveras pas ici de jardin, mais tu n'en souffriras pas. Une porte, cachée dans une niche de pierre, mène aux pièces sombres du rez-de*chaussée que j'habite. L'étage supérieur a des appartements clairs et agréables, même ceux qui ouvrent sur la place leurs vieilles fenêtres en meurtrières ; mais la plupart donnent sur la rue. il y a en tout
iÔ4 LE ROMAN D'UNE HlINGESSE
onze pièces en haut, dix en bas, mais beaucoup servent pour les usages domesliques. Cela te piaira*t-il ainsi? Préfères-tu une autre maison ? J'en changerai volontiers 1 Si celle-ci t^est désagréable, je la ferai démolir de bon cœur ; j^abandonnerai même Tuniversité, si tu le veux, et nous irons ensemble vers le Midi. Demandemoi seulement quelque chose; fais-moi la grâce d'exprimer une volonté. Tu sais aussi, ma bien-aimée, maintenant que tu es mienne, que je veux te voir tenir tout de moi, fût-ce la moindre épingle. N'emporte rien du château de ton père ; je briserais et déchirerais tout!
Je meurs du désir de te voir. Un seul mot,
un mot de tendresse, pour me dire que tu es toujours la même I Je ne doute pas de toi, ce serait faire injure à ta pureté céleste : tu ne peux ouvrir ainsi ton âme qu'à un seuU Non, je ne doute pas, mais tu m^as été aussi rapidement enlevée que si tout n^avait été qu'un rêve« Je le vois encore, dans ce demi-jour, sous la fenêtre, ce merveilleux visage de jeune fille, un peu troublé, un peu railleur, mais gardant cet embarras, malgré toute la dignité de son rang. Un nuage passa devant mes yeux, comme à Rauchensteini lorsque tu
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eatrds pendant que j'étais au piano ; je crus avoir une vision. Je ne sais ce que je dis alors: j'avais perdu la conscience de mes acles, et je ne l'ai pas retrouvée. Je ne me rappelle qu'une chose de ce premier jour, c'est que je ris aux éclats, en t'entendant, sur une question des tiens, parler de quelque détail de la vie quotidienne. Le mot <k argent ^ dans ta bouche I... Tu ne peux Ven faire une idée ; mais ce mot semblait un anaclironisme, déesse I Et la première fois qu^en te voyant rire (suis-je Theureux mortel qui te fis rire ?) j'aperçus Téblouissante rangée de tes dents 1 Tu vas me du e encore : « Je veux être aimée pour mon âme et non pour ma figure. »
Peut-on séparer Tune de Pautre ? Si ton âme était différente, tes yeux, ton teint, ton port de tète seraient tout autres ; et ton cou mince et élégant, dont j'ai étudié les lii^aies, quand tu (e détournais pour parler à ta tantôt Veuxlu me donner la mesure de ta taille? Je voudrais savoir si je puis rentourer de mes mains.
Ah I mon enfant, écris-moi, écris-moi, ou je deviendrai fou. Je n'ai pu dormir, j*ai trouvé ici beaucoup de travail, mais je ne suis même pas capable de corriger des épreuves. Alors je
m LE ROMAN D'UNE PRINCESSE
m'en vais au bord de la mer, et je me couche,
comme un amoureux ridicule, sur Taffreuso gràve de Wieck.
UIla,tu aurais dù me laisser soutenir la lutte, si tes prévisions t'ont trompée l Ou bien serait-* ce moi que tuas voulu tromper ,eQ me disant:— « Ne crains rien; mou père m*a toujours assuré qu'il me laisserait libre dans mon choix. >
Mais pourquoi, puisque tu étais si sure, no m'as-tu pas laissé lui parler? J'ai été trop aveugle d'espérer ainsi 1 La liberté que te promettait ton père était celle de choisir entre tes égaux; jamais il n*a songé à te voir descendre au-dessous de toi, jusqu'àla € populace. «Pardonne, si je suis injuste envers lui ; pardonne 1 L'inquiétude me fait presque redevenir l'homme que j'étais, avant de sentir dans la mienne ta main délicate. Si jamais tu me la retirais,. ..que Dieu ait pitié alors de toi et de moi 1
Ton Bruno
XXXUI
Rauchenstein, 7 juin.
EncorcT un jour d'écoulé, un jour pesant^ et une nuit, mon bien-aimé I J'ai pas^c la nuit
sans dormir, entendant la pluie qui tombe encore ce matin. En bas^ la Lahn roule des vagues écumantes et brunes; les fouilles des tilleuls pendent, comme chargées de larmes. Il me semble que je suis une de ces pauvres feuilles de tilleul. Comment peut-on pleurer ainsi 1 J'ai honte de moi, quand je pleure, mais je ne puis toujours être iortOi je ne suis pas de pierre. Il me faudra encore aujourd'hui ren* voyer les enfants. La tête me lait tellement mal, que je suis incapable de leur donner leur leç^on convenablement. 11 faut une très grande dépense de force pour cela, et pour venir a bout du reste de la journée. Je sens mon visa-* ge s'immobiliser au milieu d'un sourire contraint. Mon père souffre aussi, je le vois. Le repos de son âme a fui, et il me semble que j'ai de graves torts envers lui. Mais qu'y puisje faire, si je t'aime?
Je t'aimais avant de le savoir* Lui-même a été ravi de toi, et pour des préjugés de caste, je renoncerais au seul homme que je puisse aimer dans le monde entier* Tu sais, Bruno, que nous sommes nés Tun pour Tautre, que nous devions forcément nous rencontrer» que nous ne pouvions vivre séparés I Si je foule mon cœur aux pieds, j'écraserai le tien en même
temps, car tu viâ en moi. Une iiaLure violenle comme la tienne ne pourrait survivre à un renoncement. Oh ! je te connais bien. Alors que puis-je faire? Je suis entre vous deux, auxquels j'appartiens de toute mon âme. Pour vous deux, je voudrais me couper en morceaux. Je ne puis vous voir souffrir ni l*un ni l*autre,et je suis impuissante à vous rendre heureux tous deux i Si je fais. ce que veut l*un, je conduis Taulre aux liniites du désespoir. Auquel appartiens^je davantage? Les devoirs filiaux sont-ils plus grands que le devoir d'un véritable amour? Si tu étais heureux, content, et si tu avais des affections autour de toi, je te dirais; c — Mon bien-aimé| nous ferons comme ma vieille tante et le marquis, et nous resterons fidèles Pun à l'autre quatre-vingts ans, dans le silence de nos cœurs — >. Mais je ne vivrais pas quatre-vingts ans ; je ne vivrais pas un an avec cette douleur. £t toi? Tu n'es pas un marquis de l'ancien régime, à tète pou* dréo, ayant) sous son jabot de dentelles, un cœur qui ne se brise pas. Tu es orageux comme la Lahn, et tu n'as jamais appris à renoncer à ta volonté ; tu es solitaire, tu n*as personne au monde que Ion petit Ulric. — Que dois-je faire? Cette nuit, je me débattais dans mon lit,
si graades étaient mes luttes et mes douleurs^ et personne ici qui puisse me guider, personne à qui demander conseil I Pourquoi suis-je au monde} si c'est pour rendre malheureux ceux que j'aime plus que ma vie? Pourquoi ne puisje les prendre tous dans mes bras, les rappro* cher et leur dire : c — Soyons heureux ensemble. Qu'importe qu'on ait quelques ancêtres, dont plusieurs du reste ne fout pas toujours honneur à la famille, ou qu ou ne puisse accrocher dans une salle des gardes, le portrait d'aïeux qui ont forcément dû exister cependant? >
Je ne vois pas de différence. Pourquoi serai* Je contrainte à rester dans mon milieu, si je n'y trouve personne qui me plaise ? Je regarde comme au-dessous de ma dignité de me marier sans arnour ; je vaux trop pour cela & mes propres yeux, et je ne veux pas commettre cette injustice envers un autre^ qui désire peut-être aussi trouver Tamour profond et complet auquel il a droit. Je n'aurais jamais pu quitter mon père, si je n'avais rencontré un homme qui m'est plus cher que moi-même, que tout au monde, pour lequel je traverserais l'enfer. Oui, je le traverserais pour toi que j'aime si ardemment, mon Bruno ! Ne doute jamais de moi. Ce serait impie, maintenant que
j'ai tant souffert et tant lutté pour toi. Mes aspirations vers loi sont si vives qu'il me semble que tu devrais apparaître ; il est impossible que tu n'en subisses pas rinfluencc. Et si tu étais ici, je te presserais moi-même d'en partir, car tout deviendrait mille fois plus difficile. Uien ne vicndra-t*il à mon secours ! Mes jours seront-ils éternellement gris et froids comme cette pluie qui tombe? O 1 Bruno 1 Bruno I mon soleil! Gomme j'ai besoin de Loi!
Celle qui est tienne.
Rauehenitein, 9 juin.
Ab 1 je n'aurais pas dû t'écrire que j'avais à lutter. Ta ferme assurance n'aurait pas cessé d'être mon appui. Dès lors que j'ai semé dans ton âme la douleur et le doute, je dois l'aider à les porter, cette âme orageuse et insoumise 1 Ah ! je te connais bien^ mon autre moi-même!
C'est que ce que je serais, si rédiicalion ne m'avait pliée, ciselée, enfermée dans ses limites. Parle-moi encore de notre future demeure. Dis toujours € — Nous > — et t — Notre — *
Je consens volontiers à tout te devoir pour
ma personne et pour mon cœur. CommeiU vaslu l'imaginer que ta maison me semblera triste ? Chaque endroit que tes pas ont foulé me devient sacré : les lieux où s'est promené ton regard, où tu as pensé, lutté, souffert et combatlu ! Tu croiras bientôt n'avoir jamais connu ta vieille maison sans ma présence, n'a*voir jamais été seul, toujours m^avoir possédée même avant de penser et de sentir. Je bénis le jour où j'ai pris mon courage à deux mains, pour écrire la première fois — t Très lionorc Professeur. » — N'est-ce pas une puissance supérieure qui a guide ma plume?
Bruno, ne t'inquiète pas si je dois un peu souffrir. Mon bonheur est tellement infini qu'il vaut bien un tel prix. L'inaccessible t'a toujours attiré; je suis de même! Et mainte* uant que nous sommes unis, il n'y aura pus de digues que nous ne brisions, pas de bar<rières que nous ne franchissions, pas de but que nous ne puissions atteindre 1 Mes lettres, sans douLc, ont été lâches, comme si je ne possédais plus ni force, ni confiance. Je ne sais plus ce que je t'ai écrit, tandis que je n'oublierai jamais ce que tu m'as répondu. Mais j'ai la sensation de Savoir alourdi le cœur, et cela
m LE ROMAN Û*UNE PRINCESSE
ne doit pas être. Non, gardons un cœur léger! L'obstacle qui se met dans notre chemin n'est qu'un préjugé, quelque chose d'insaibissable, dintangibie, devenu sans valeur. Je suis trop rcnfaiit de mon siècle pour ne pas être audessus des préjugés; mais je suis trop i'eulant de mon père pour ne pas faire jusqu'au bout ce que je crois mon devoir. Oilenser mon père I — Non, Bruno» tu ne demandes pas cela de moi I Toi qui conserves, avec la vénération du souvenir, les chambres désertes de tes parents morts, tu comprendras que je respecte ses cheveux gris. Nous trouverons noire voie quelque jour ; nous ne la voyons pas encore clairement, parce que notre vue est trop courte et troublée par le reflux ardent du sang vers le cœur. Alors des nuages passent devant les yeux, et tout devient grisâtre ; puis ces nuages se dissipent et pendant une seconde, on entrevoit le ciel bleu. Mon ciel bleu^ c^est une certaine maison de Greifswald, oii quelqu'un est assis, la tête dans ses mains, devant une montagne de savants papiers. Sur cette montagne» il y a une feuille de forme toute différente, où sont tracés ces mots : — « Mon adorée I ma femrae !» — Si cette image pouvait souvouL ^-e réfléter dans mon âme, et percer les nuages
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détestés qui la voilent à mes yeux I Tu sais, cependant, Bruno, que le soleil est toujours inimédiaLement derrière les nuages et qu'il a plus de force qu'eux ? Ce ne sont que des chimères, des préjugés de notre petite terre, qui s'imagine tout d'un coup le soleil trop lumineux* Il me semble être au milieu d'un jardin pendant la tempête ; c'est un affreux spectacle; on croit tout perdu, tout détruit. Le lendemain, il refleurit mille fois plus beau. Toutes ses fleurs sont pour toi. Avant l'orage, elles étaient closes et invisibles; mais, au premier rayon du soleil, tout s'est épanoui dans un élan de joie intense. &raimes-tn, Bruno? Dis-moi, m'aimes-tu beaucoup ? Assez, comprends-tu, pour que l'enfer te soit un paradis, si j'y suis avec toi? N'est-ce pas, il t'est im))ossible de ne plus m^aimer? Tu mourrais plutôt et moi aussi.
Ton Ulla.
Greifswald, 9 juin.
Alors plus d espoir! C'est bien la vie, telle que je la çaqnaissais, avant d'avoir plongé mon
regard dans tes yeix pleins de lumière; c'est elle avec tous ces fantômes du cerveau qui remplacent pour vous autres grands du monde la souffrance véritable, car souffrir est une loi, et vous ne pouvez lui échapper toujours.
Ma princesse a dû pleurer, elle est tombée à genoux devant son lit et s*est évanouie sous la colère terrible de son père. Et il me faut supporter cela? Je suis tout à fait calme; ne crains pas que j'oie une seule parole dure ; je ne veux pas te blesser^ comme font ceux que tu nommes les tiens. Mais Jamais je n'ai res» senti autant de haine et d'amertume, qu'au moment où j'ai lu ta dernière lettre.
Toutes trois, les trois dernières, me sont parvenues en même temps. D'abord, ce mer^»
veilleux cri d'atnour, qui m'a ravi l'âme; la première fois que tu m'écrivais : c Toi » — et € Bruno I d Tu m'emportais jusqu'aux hauteurs, d'où je suis retombé tout au fond de ma terrestre bassesse, en lisant ta lettre du second jour. Vois-tu maintenant combien le plébéien, le démocrate, avait raison, lorsqu'il disait que . la famille était le plus dangereux ennemi de rhomme 7
Oh ! Mion enfant ! comment as-Lu pu ni'ainener à une pareille situation vis-à-vis de ton
pere ? Ne l a-l-il pas dit que cet iioiuine devait être bien lâche, pour ne pas oser affronter sa présence, et charger une frêle jeune fille de solliciter pour lui ? Ci aignais-tu qu'il ne me fît subir un interrogatoire, et que Thomme du peuple n'eût rien à répondre au prince ? La lin de tout est la mort ; UUa, je mourrais de grand cœur pour toi, — même de la main de ton père I
Enfin, tout cela c^i passé! Il s'agit maintenant de l'ayenir* Ton père refuse de te donner à moi de bon gré ; il reste à employer la con^ trainte, la force. As-tu du courage 7 Toi seule en as besoin, car tout est entre tes mains. Et je sais que tu n^as pas ce courage; je le sais, parce que je te connais. Tu t'attaches aux pré* jugéS| tu leb nommes Devoir, et tu agis contre la loi supr&me de la nature, celle de Tamour. Tu demandes même si je pourrais renoncer à toi! Comment as-tu pu penser cela, bien plus, récrire ? Le jour où tu me diras : c J'ai cédé à mon père — y> ce jour-là, je me tuerai. Mais, tu le sais, la vérité vaut plus que la vie. Si ta foi commence jamais à chanceler, alors, parle :
si tu hésites, si tu réfléchis, je disparais, je plongu dans Tabîme; tu n'en sauras jamais rien... Je no yeux pas que, pour moi, il monte
une larme dans tes yeux que la colère d'un
autre a trop fait pleurer. Si tu n'en avais pas déjà versé» avec quelle volupté je t'aurais fait répandre tes premières larmes ; j'aurais été, je crois, capable de le tortureri pour essuyer ensuite ces pleurs avec mes lèvres.
Non, je ne te rends pas ta liberté, tant que lu m'aimeras. Toujours, tous les jours, je veux le prier et le conjurer, l'impur luner elle poursuivre, jusqu'à ce que tu consentes à mettre de côté les lois du monde qui est le tien, pour venir à moi* S'il te faut la bénédiction d'un prêtre, nous en trouverons un dans ce pays ou dans tout autre ; je n'en ai pas besoin pour te rester fidèle. Mais, sans doute, en ta qualité de femme, tu ne saurais te passer de tout cérémonial. Dis, Ulla, le jour où nous nous revenons, ne sera-t-il pas plus beau que tous les mariages princiers de ta famille, de tes aïeules, de tes cousines, où la fiancée, écrasée sous ses draperies de soie, pâle comme son grand voile, suivie de pages ou de jeunes filles, marche, chancelante, à l'autel, entre les rangs envieux de toute une parenté, qui la critique et Tobserve; près d'elle, un adolescent en uniforme, souriant et gauche, ou peut-être un vieux pécheur blasé, aux cheveux déjà gri-
sonnants, décoré de tous les ordres d^Europe et
d'ailleurs. Et cela t'aurait suffi? Jamais ! Ou bien encore le dîner de gala, et la réception du lendemain ? Si tu désires tout cela, dis~le, tu auras des prétendants et des adorateurs en foule.
Quant à moi, ma gracieuse fiancée, je ne pourrais jamais me soumettre à votre étiquette de cour, môme si les paroles ofTensarites de ton père ne se plaçaient entre lui et moi. Tu me les as cachées; mais Toreille dô mon esprit les a entendues. J'aurais du te dire depuis longtemps que je n*étais pas de votre sorte, lorsque tu me dépeignais ton existence, près de ce Rhin ensoleillé, où tout est chant et mélodie. Je ne le sentais pas alors^ parce que l'inaccessible était devenu mon partage, parce qu'une étoile quittait sa sphère pour descendre jusqu'à moi. A présent, je me retrouve marchant sur la terre.Les nuages roses se sont, en effet, déchirés, et je revois au travers le même ciel, avec ses inapprochables étoiles, qui, depuis si longtemps, raillent les fils de la terre. L'amour lui-môme est un malheur; c'est la plus raffinée des souffrances avec lesquelles la mort mûrit les fruits qu'elle se réserve* Mais quelle puissanee» quelle force de démon
178 LE ROMAN D'UNK PIUNG£SSS
a pu pendant huil longs jours supprimer Tabîme entre nous ? Pour huit jours ou pour jamais, ma bien-aimée ? Je cherche avec soupçon dans toutes tes pages un mot qui m'offense, et l'esprit égaré, je finis par ne plus senlir qu'une chose; c'est que je n'étais pas digne du rêve de ton amour, que je n'ai rien de ta générosilé, de ton abnégation. — Pourtant tu m'as ployé, moi aussi, tu m'as chassé hors de ma pr opre nature, car celle-ci t'aurait blessée par son contact.
Tout autour de moi, le soleil, Télé I Connais-tu notre été du Nord ? Il a quelque chose d'attendrissant, de douloureux, comme une larme dans les yeux d'un rude guerrier, comme le premier désir de Bruno Hallmuth.
Toute ma vie, je m'étais préservé de^ désirs et des souhaits, parce que je me serais senti humilié de vouloir ce que je ne pouvais seul atteindre ou accomplir. J'étais libre, parce que je ne désirais rien. Maintenant, ah I maintenant toutes mes sensations et mes pensées se con<centrent dans un désir, dans une aspiration vers toi, l'inaccessible 1
Ton Esclave.
P. S. — Peux-tu continuer à m'écrire ?
Si je lie reçois pas de lettres, je partirai aussitôt pour te joindre* Qu'alors ton château, s'il vonif s^ëcroule sur moi I
Baucbeiistein, 11 Juin.
Ah I Bruno ! tu souffres, et par ma faute 1 Ûb 1 pourquoi nous sommes--nous rencontrés^ pum que je te rendisses malheureux I Tu n'avais jamais encore éprouvé la soullrance, et il faut que, par moi, tu apprennes à la connaître l Je voudrais pouvoir mourir tout d'un coup. Alors tu conserverais de moi un souvenir plein de tristesse, au lieu de ce désir brûlant qui te ronge le cœur. Que faut-il faire pour que tu ne souffres pas? Je puis porter courageusement ma douleur, mais non la tienne I J^ai été égoïste de tout to raconter, sans l éiiéchir que je soulèverais en toi une pareille tempête. Je ne pensais qu*à nie faire ua appui de ta force, car, depuis que je t appartiens, je ne puis rien à moi seule, je cherche tout eu loi 1 G'eàl ma faute! je n'ai pas
été la femme vaillante que nul orage n'effraie ; au premier éclair, je nie suis précipitée dans tes bras comme un enfant craintif ; tu as été
épouvanté, parce que lu ne m'avaib jauiai.s vue ainsi, et tu m'as crue frappée à mort. C'est ma lâcheté qui te rend si malheureux I Sois tranquille ; je ne serai plus jamais indigne de toi ; je ne pleurerai plus, mais je serai reconnaissante de pouvoir te porter dans mon cœur. Ne dis pas que tu n'es pas fait pour ce monde qui ebt le mien, car cela me déchire Tâme.
Quand tu le méprises^ il me paraît alors une ridicule mascarade; et pourtant ir a le droit d'exister tel qu'il est I Pas plus que moi, tu ne peux supprimer ton éducation et tes préjugés héréditaires ; du moins, ne pouvons-nous les fondre ensemble, dans notre immense amour 1 Nous voulons tous deux, seulement, fane ce qui est juste, afin de pouvoir toujours garder Testime Tun de l'autre. Etj 'aurais peur, Bruno, si je fuyais la maison paternelle, qu'il ne vînt un moment dans notre vie^ où tu t'en souviendrais, pour n avoir plus confiance en moi.
Non, je ne peux pas fuir 1 Quand tu ne devrais pas me mépriser, je me mépriserais moimême, et ton plus ardent amour ne pourrait m^en consoler; je ne veux pas ramper devant
LE KOMAN D'UNE PRINCESSE 18i
toi comme une esclave, maïs être libre et ton égale. Si, pourtant ; je veux bien t'obéir comme une esclave, mettre mes mains sous tes pas, le servir d'échelon pour monter plus haut; mais parce que ce serait ma joie de Rapporter en sacrifice ce que j'ai de plus précieux, ma liberté, jamais parce que j'aurais honte devant toi et devant moi-même! Avoir honte! je ne puis pas ! je n'y survivrais pas. C'est tête levée que je veux marcher près dé toi, et dire avec fierté : ^ Voilà mon mari 1 > Peux-lu me comprendre, Bruno? Ahl tu es si loin, et tu liras si lentement ce que j'écris, au lieu de le lire d'un regard dans mes yeux* Tu verrais alors que je ne puis vraiment pasi A la pensée d'avoir trompé mon père, trompé qui que ce soit, je serais obligée de baisser les yeux devant toi, moi, ton Uila, Fuir, moi 1 non, Bruno, tu ne peux le demander. Tu as écrit cela dans le premier soulèvement de colère, daiis ta première douleur de ne pouvoir me délivrer ; mais avant que ta lettre ne me fût parvenue, tu savais déjà ce que je répondrais 1 Tu connais bien ta petite UUa ! Oui^ c'est ma faute, et cette lettre est ma punition, pour avoir été si lâche.
Notre correspondance n'est soumise à aucune restriction ; mon père m'a dit bculement une
m LE ROMAN D'UNE PIUNGESSfi
foiô : « — Je voudrais lu e les lettres que tu écris, Ulla. »
€ — Oui, père — ai-je répondu, — ^ tu peux les lire d'un bout à l'autre ; il n'y a pas un mot que tu ne puisses voir^ rien de déshonorant dont j'aie lieu de rougir. Mais, si tu l'exigeais, ce serait pour moi la plus terrible des humiliations, comme si j'avais perdu ta confiance.
< — Qui te dit que tu ne l'as pas perdue ?
« — Ohl Père! >
Il se tut, et n'en a plus jamais reparlé.
Depuis quelques jours, j'ai été sans cesse pourchassée, et je n'en puis plus. Mes heures matinales se trouvent supprimées, car mon père m'envoie chercher dès cinq heures pour la promenade. Il m'a vertement réprimandée d'àvoir négligé les leçons des enfants : t — Ou l'un, ou l'autre: tu n'étais pas obligée à l'entreprendre, mais une fois qu'on s'est créé un devoir, il n'y a rien qui puisse vous en délier. — »
On dirait que tout le monde s'est doniié le mot pour ne jamais me laisser en repos. La vieille tante veut me garder plus longtemps ; l'autre veut jouera quatre mains, et avec cela, elles me répètent : ~ c Repose- toi donc, petite 1 tu es vraiment un peu pâle l ji — Peut-être
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cela vaut*il mieux ainsi, car, dès que je suis
seule, une lassitude me gagne : c'est comme un poids de plomb ; il m'est impossible de penser; on dirait que mon cerveau est paralysé. Je deviens distraite, j'oublie sans cesse, et j'ai toujours une réplique irritable au bout de la langue, lorsqu'on me gronde. Personne n'est habi*' lue à me voir si distraite ; aussi n'a-t*on pas autant de patience à cet égard que pour mes autres défauts qu^on connaît depuis longtemps. Hulotte seule me laisse un peu de paix ; au lieu de me faire toujours lire, elle me raconte dts histoires du vieux temps, l'histoire de son propre amour. Mais les histoires d^amour, je m'en aperçois, finissent si souvent mal qu'elles laissent le cœur encore plus lourd. Je ne peux plus chanter ; mon gosier est trop serré ; aucune note ne sort. On s'est aperçu que j'étais toute changée depuis le festival ; quelle grande découverte 1 — « Oui », — a dit mon père, sèchement, — c quand on veut faire plaisir aux enfants, ils prennent aussitôt le mors aux dents, et vous jugez des conséquences 1 > Je fais tous mes efforts pour redevenir telle qu'auparavant ; mais rien ne va plus, et le seul résultat est de mécontenter et d'impatienter moa entaurage*
Ah I je suis si lasse 1 II me semble que mon cœur est de pierre et qu^à chaque pas il devient plus pesant. Et puis, dès que je marche, je suis tout essoufûéei chose que mon père ne peut souffrir, lui qui m'a si bien appris à ménager ma respiration. Je ne me reconnais plus moi-même. Je ne suis plus moi, il est vrai, mais la ûancée, et ta fiancée seule vit encore en moi ; tout le reste est éteint, et n'a plus qu'une apparence de vie, sans âme 1
Mon père et moi, nous gardons maintenant presque toujours le silence, jusqu'à ce qu'il me dise tout d'un coup ; c — Parle-moi donc un peu I > Alors je redescends du haut de mes rêves, et je dis je ne sais quoi, sans comprendre mes propres paroles, et ce que je dis sonne aussi faux qu un piano désaccordé. 11 me répond avec impatience, et nous nous taisons de nouveau, de sorte que je remercie Dieu, lorsque nous ne sommes pas seuls, mais que notre lête-à-lête est rompu par quelque tiers qui ne se doute pas de la situation. Âb 1 Bruno, que nous sommes petits, nous autres hommes 1 Chacun de nous ne voit pas plus loin que sa main, toi, mon père et mol, et les autres I Nous talonnons à travers le monde, cherchant notre chemin, ce monde aussi sim^
pie pourtant qu'une combinaison d^admirables rouages. Dans toute la nature, les êtres qui s'aiment, se bàtibsent un nid et y vivent heureux. L'homme seul foule cette loi aux pieds, et la déclare honteuse. Ali 1 Bruno ! je voudrais pouvoir fuir dans tes bras, me cacher tout entière sur la poitrine!
Ton Ulla
Greifswald» 13 juin.
Quelle enfant tu es, ma petite femme, et
quelle fem nie, ma délicate enfant! Tu voudrais mourir pour que je ne souffre pas. Oui, ce serait plus aisé que de vivre, mais je ne te permets pas cela. Je veux que tu vives, pour moi, par moi et en moi. Voilà ce qui t'effraie et te fait reculer.
Je prétends te posséder tout entière, entendstu, ma princesse! Cliaquo atonie de ton être deviendra mien, et je me raillerai du ciel et de la terre, quand une fois je te tiendrai dans mes bras. Toutes les nuits, je rêve que je t'emporte du chftteau de ton père, dans ma sombre
maison^ et je me réveille parce que je sens sur ma joue la caresse de tes cheveux. Puis, je reste éveillé, attendant le jour, et dès qu'il pariilit, je le maudis, car il me dérobe les rêves que je fais, les yeux ouverts. G est ainsi que je commence chaque jouméei Tesprit troublé. Le bonheur n'est pas dans rameur, je le sais à présent ; il n'y a que le désespoir 1 Peut-être le bonheur est-il dans la possession ; mais tu te reiuses à moi. Parfois, — non, souvent, — je me passe la main sur le front, cherchant à me ramener à la réalité ; je ne puis concevoir que je n^aie pas ce pouvoir sur toi.
Il est vrai ; tu as raison aux yeux des gens soi-disant sensés, et d'après leurs maximes.
Qui donc a jamais entendu dire qu^au bout de quatorze jours de fiançailles, (il y aura demain deux semaines que nous nous sommes parlépour la premièt e fois) on ne puisse vivre Tun sans l'autre. Mais je ne suis pas semblable à CCS Lciis-là, et tu ne Tétais pas toi-même autrefois. Maintenant, au contraire, tu écoutes tout le monde, excepté moi. Tu veux placer audessus des miennes les lois des créatures inférieures, car c'est ainsi que je considère la plupart des hommes. Lorsque jo te dis : « Ceci est juste » comment peux-tu réfléchir encore, si
Digitizr
us ROMAN D*UN£ PHINGËSSË 187
tu m'aimes réellement? Tu ne dois connaître d^aulre autorité que la mienne ; c'est écrit, je crois, dans les saints Livres ? Je ne conçois rien à ta façon d'aimer.
As-tu besoin de rauloritë des autres? Les sages de toutes les nations et de tous les temps ont dit et répété que Tamour était la loi suprême» parce que c'est le seul sentiment réel^ fondé sur la nature même.
Mais tu dis que tu ne voudrais pas obéir aveuglément; aussi Je n^exigeraipas une aveu* gle obéissance; je dëvelojipcrai ma pensée à rintelligence masculine logée dans ta petite tête de femme. Je veux tranquillement te con* vaincre avec des faits, jusqu'à ce que tu voies et que tu sentes que tu dois me suivre, parce que j'ai raison.
Tu n'as aucun devoir à Tégard de ton père ; lui seul en a envers toi. Tu ne lui dois aucune reconnaissance (tu n'en dois qu'à ta pauvre mère mortel) de t'avoir donné la vie. Lui, te doit une reconnaissance inânie pour tout le soleil que ta ravissante enfance a mis dans la sienne. Par le don seul de toute son existence, il pourrait t'en récompenser, et il ne pense qu'à lui.
Tu me répondras que moi aussi, je ne pense
qu'à moi? Tu te trompes; tous mes sentiments et oies efforts n^ont pour but que toi et notre amour. Tant que tu m'aimeras, tune seras heureuse qu'auprès de moi ; aussi ai-je le droit de te I cclamer comme mienne. Et je ne cesserai de te demander ainsi à tes propres seuti^ ments de justice, à ton cœur, à tes sens I Tous les malheurs des hommes ont pour racine leur lâcheté, lâcheté envers ses semblables, lâcheté à Tégard des forces qu'on a re<^ues en partage, lâcheté en face delà grande force de la nature. UUa, ne sais-tu pas que chaque moment qui s'écoule, est irrévocablement perdu ? On ne peut le ressaisir ; il a fui à jamais, car notre vie est courte et bornée.
Si jadis, rien ne me semblait valoir un effort, c'est que je me disais sans cesse : t Quand tu publierais la plus grande vérité que jamais cerveau humain ait enfantée, après quelques milliers d'années, elle cessera d'être vérité, et ton nom sera oublié avec elle, aussi complètement que celui des momies ensevelies dans les tombeaux des rois. >
Des milliers d'années ne suffisaient pas à mon ambition. Je lutte aujourd'hui pour quelque chose d'immortel, que rien ne peut anéantir, car j'en ai joui, l'heure pendant laquelle
Digitizr '-'
je Fai possédé en a été remplie jusqu^aux bords. Qu'est-ce que le plus grand succès de ma carrière auprès de Tinstant où je sentirai ta tète sur mua épaule, où ma main glissera dans tes cheveux ? Ce sera le seul moment de
véritable existence dans ma vie ajiparenle, toute de rêve. Quelquefois^ en songeant comment cet homme rude et brutal ^étouffera dans ses bras forts, il me vient de la compassion pour toi, pauvre enfant qui n'as pas de près* sentiments. Je crois que je ne te laisserai plus respirer d'autre air que celui qui passera par ma poitrine. Ma déesse! ma souveraine! ma femme 1
Ma femme t pardonne*moi ma nature étrange
et sauvage 1 Peut-être as-tu raison ? Je veux apprendre à ployer, je l'essaie réellement, — je ne puis pas. Plulôt mourir comme un chien que de supporter cette pensée, qu'au château, les tiens te poursuivent sans trêve, et que tes petits pieds se lassent au service des autres. Mets^Ies sur mon cou, écrase-moi, mais ne te fais pas ainsi la servante des autres I Ulla, Ulla, aie pitié de moi et sois forte. Je mourrai si tu continues à ne ménager que ta famille.
Sois à moi 1 Lé monde est grand : d'ailleurs, que t'importe, si intérieure taeut lu as vaincu
m LE ROMAN DUNI FRINCSS8B
le monde l Que i'importe la malédiction ou l'approbation delaioale, si tu Testimes à sa réelle valeur? Quels droits le reste de Thumanité peutil avoir encore sur loi, si sa parole n'est pas la parole, ses actions^ tes actions, ses sentiments, tes sentiments? Que peut sur toi le ciel même, si tu ne crois pas en lui 7 Vois eîi moi ton univers et ton ciel, comme moi en toi.
Tu dis que je t'estimerais moins, parce que tu t'élèverais au-dessus des préjugés de ta caste?
Non I La nature te créa libre, et librement
lu dois te donner à moi. Nous marcherons la main dans la main au bord des nuages, et tout ce que ton imagination peut & peine rêver, je le réaliserai à moi seul, par mon amour infini qui donnera à mon flme un élargisse* ment divin.
Cependant je suis un être terrestre et Je ne puis rien, rien, môme sur la femme à laquelle je consacre ce brûlant amour 1 Ulla, créalure bénie, mon amour touche à la haine; écoute-le ou je te forcerai à Técouter.
Ton Bruno.
.Voici déjà tes cartes de visite qui m'arri-
L£ ROMAN D'UNE PKINCËSSE 191
vent. J'en avais commandé de douze aortes, quelques-unes seulement pour moi. Si ma petite femuie avait par exemple une nouvelle à me communiquer pendant une séance d'université? J'ai pensé que cela arriverait souvent, car j'en ai fait faire cinq cealâ de ciiaque façon. Maintenant que je vois ce gros paquet, je m'aperçois que j'ai été un peu excessif. Tu seras probablement de cet avis !
Je me suis tant amusé en les cominandant !
Je voulais pouvoir au premier coup d'oeil devir ner la disposition d^esprit de ma petite femme. Lorsqu'elle sera mécontente de moi| elle m'enverra une € Altesse » ; lorsqu'elle m*aimera très fort; ce sera : c Ulla >. — Et à présent, tout cela est sur ma table et semble me railler.
Je recevrai aussi bientôt ton papier à lettres. Je t'autorise même à conserver tes armes ; je
me suis trouvé fort généreux, en le faisant marquer pour toi d'un bel écusson d'or. Mais j'espérais en secret que tu aurais par contre la générosité de le brûler, ou de ne t'en servir que pour écrire à ta vieille aveugle.
Hulotte.
Quand tes meubles viendront, j'arrangerai
la chambre. La ville alors me déclarera fou, ce que ma ménagère pense déjà. Je le devien-
drai ccrles, si tu me laisses longtemps à genoux devant ton fauteuil vide.
Bruno«
Rauchenstein, 16 Juin.
Mon unique amour I mon univers I ma vie I Le bon Dieu a eu pi lié de moi et, pour la première foiSi il a permis que je fusse malade et que je pusse ne penser qu'à toi. Ah 1 que c'était doux ; )e te voyais jour et nuit, et j'oubliais même Taffreuse douleur qui clouait sur l oreiUer ma tête, entourée et serrée d*un anneau de fer. Je souffrais tellement que je ne pouvais fermer les yeux. Bientôt je n'eus plus envie de les fermer, car tu étais toujours là, coché derrière les rideaux, ou près de moi dans un fauteuil, et la nuit, je croyais même lenir la main. Je renvoyais tous ceux qui voulaient me soigner ; j'aimais mieux rester seule, car, dès qu'une autre personne entrait, tu dis^ • paraissais, méchant jaloux I £1 il se passait souvent une demi-^houre, avant que tu ne revinsses. Bruno I Bruno 1 combien tu me man-
ques ! A présent, tu es bien parti 1 Je regarde dans tous les coins, je ferme les yeux, je retiens ma respiration, mais je ne te vois plus. Tout le monde se réjouit de ce que je me suis rétablie si vite ; moi, j'en veux à mon tempé* rament de fer qui m'a ravi mon seul bonheur 1 Je crois vraiment, Hermès, que tu tiens l'amour des femmes pour quelque chose de faible, parce que tu es un dieu et t'imagines écraser le monde sous tes pieds, oubliant que nous autres femmes, nous nous attachons comme le lierre. On ne peut se débarrasser de nous sans nous faire périr ; nous ne savons que resserrer notre étreinte toujours plus étroite et plus impossible à dénouer. C'est pour cela que nous déâons les plus terrible tempêtes ; c'est là notre force ! Nous ne pouvons quitter l'un pour nous attacher à l'autre; notre salut est dans notrefidélité, et plus nos racines s'enfoncent profondément, plus les nouvelles bratiches s'étendent avec vigueur pour s'enlacer au delà. Tu veux m^attirer violemment à toi ?Ce n'est pas nécessaire ! J'y viens de moi-même ; je m'étends vers toi, je t'entoure déjà de mille rameaux invisibles ; je veux ne faire qu'un avec toi, comme si nous n^avions jamais existé l'un sans l'autre. Mais si tu m'arrachais brusquement
194 L£ ROMÂN D*UN£ PKINGËSSË
de nies vieilles pierres, lu n'aurais plus dans la main que quelques branchcfl flétries qui souffriraient, se dessécheraient et ne pourraient te prendre pour appui. Il y a des femmes qui sont des papillons ; d'autres des hirondelles, et rhirondelle même revient à son propre nid. 11 y a aussi parmi les femmes des camélias et des orchidées, d'une enivrante beauté, pour lesquels toutes les serres sont bonnes; moi, je suis un lierre, un petit lierre sombre, que nul ne remarque et qui grimpe à un mur séculaire.
Je ne suis ni brillante, ni belle, ni enivrante; je ne sais ni voltiger ni planer. Je ne puis que m^attacher fortement à ce que j^aimè,
pour toute réternité.
Prends garde, Hermès, dieu païen, de tou-cher à ma Bible ! 11 y a dedans une parole inquiétante qui parle de la bénédiction des pères et de la malédiction des mères. Et ^\ tu n'étais pas un grand païen obstiné, tu dirais comme moi que le Bon Dieu nous envoie ce temps de lutte et de souffrance, afin de sonder notre cœur et notre flme et de savoir si notre amour est assez fort pour réternité. Tu veux être mon Dieu et mon ciel 7 Hermès, le veux-tu vraimcnL? Figure-loi bien que je n'en crois rien ; car tu veux n^aimer que moi seule;
8i tu étais dieu» tu ne le pourrais pas ; il té faudrait aimer tout également, ce qui ne me plairait guère ; tu ne pourrais, en outre, rea * sentir aucune passion, et Jè veux être étouffée, maltraitée, grondée, punie, ce que tu voudras, pourvu ([iXe tu ne me regardes pas de les hauteurs sereines, comme un pauvre petit ver do terrô, comme si je ne possédais rien de toi.
Un dieu doit donner sans vouloir prendre. Et tu réciamoâ beaucoup, à ce qu'il me semble ; tu découvres môme'des lois de la nature à ton usage particulier. Bientôt tu me diras que les pères Sont une institution très défectueuse.
Alors, réponds un peu : que sont donc le3 enfants ? Je ne dois pas de reconnaissance à mon pcre?0 Bruno, quelle erreur I Sais-tu ce qu'il m'a dit? Il m'a raconté qu'il avait promis â ma mère de ne jamais me donner de marâtre. 11 s'est sactiiié pour moi l Pour moi, il a supporté cette longue vie solitaire, avec la seule société des corneilles et des liiboux de nos vieux murs. Pour moi, il a renoncé à avoir un fils et un héritier, le plus grand sacrifice peut-être qu'on puisse faire dans notre situation. Et il y a bien peu de temps encore, il n'avait eu rien de moi ; je n'élais qu'une petite folle, avec laquelle il ne pouvait échanger
trois paroles raisonnables, et qui jamais ne devait tenir dans sa vie la place d'une femme, car, dès qu'elle deviendrait femme, elle se donnerait à un autre. Sois sincère, Bruno ; ne sois pas aveugle et sourd dans ta colère, et dis-moi que je ne puis être une enfant ingrate.
Tu dis qu'il n'y a pas de bonheur dans Tamour? Regarde-moi une fois dans les yeux, longuement, profondément, comme les derniers jours, et ose le répéter 1 Non 1 Un sourire involontaire glisse sur tes lèvres et dans tes yeux, pareil à un rayon de soleil, méchant ami! Sur le Rhin, le proverbe dît : Cheveux crépus, nature farouchol Et tu as certes l'humeur aussi farouche que les cheveux frisés. Je finirai par trembler devant mon maître et seigneur. Tu m^às dit une fois que tu me tourmenterais volontiers à me faire pleurer, pour pouvoir ensuite me caresser et me consoler comme un enfant, et quand les autres me tourmentent, tu prétends les tuer dans ta rage I Quel est Tenfant de nous deux, moi ou toi?
Tu sauras, mon maître, que je ne pleure pas si aisément ; je suis une vraie mauvaise tète, nullement prête à fondre comme le beurre, dès qu'on rapproche du feu. Au contraire, le feu
LE KÛMAN D*UN£ PK1NC£SS£ 197
me trempe à la façon de Tacier, et tu tireras de moi des éliocelles plutôt que de me fondre.
Tu t'es toujours imaginé que les femmes ne savaient pas penser à elles seules, que nous ne pensions qu'à l'homme et par Thomme que nous aimions. Te voilà à présent stupéiail de ce que je ne jette pas brusquement par dessus bord tout ce qui jusque-là m'a été sacré. Je trouve que c'est un peu trop demander et que cela confine à Tétroitesse d'esprit. Monsieur le socialiste et le bienfaiteur du peuple trouve la liberté, le premier des biens tant que personne ne lui résiste ; mais, dès qu'on est d'un avis différent du sien, cette liberté lui parait aussi impossible qu'un rêve. Tu ne comptes pourtant pas devenir un despote, mon bien-aimé?
Jadis tu te félicitais de mon indépendance; aujourd'hui, tu voudrais l'annuler. Autrefois, je devais être rebelle comme un garçon; maintenant tu prétends me courber comme un brin d^herbe 1 Vraiment, Hermès, dieu savant, tu n'es guère logique en dépit de ta grande sagesse, devant laquelle je me suis toujours inclinée dès la première heure. Tu me traites de lâche, parce que je ne veux pas quitter, la nuit, comme un voleur, la mai^ion de mon père!
Bruno, songe seulement à ce que tu dirais,
LE l\ÛMAN l>Vm PRINGESSK
truiie autre femme qui agirait ainsi. A mes yeuxi c'esi, là ce qui serait Idcbeié I U faut bien plu» do courage pour supporter les heures wauvai^âs et vaiaarc loua le» préjugés par la patience et un inébranlable amour.
Si lu avuiô une fllle, tu ne la douaeraia à aucun prix à un oisif, à quelque mondain parfumé, qui vivrait de sport, et aurait autant de dettes que de cbeveux sur la tète » quand même elle se traînerait à genoux devant toi jour et nuit et déclarerait qu'elle va mourir d'amour.
Et tu aurais peul-ôtre raison, car^ vraisemblablement! ella no serait pas heureuse dans
ce monde étranger, après que nous Taurions élevée avec la plus grande délicatesse de senlimeiit ul riiabUucle sévère) du Ua\ail. Tu penserais comme mon pàre : que son amour n'est qu^imaginaire, et qu'il faut chasser de sa cer* * velle cet enfantillage, d'abord par un excès d'occupation, et si cela ne suffit pas, des dis*, tractions. Ne le crois-tu pas, Bruno? On me menace de distractions ; on parle d'une tournée de visites de iaïuillc.
Ne te mets pas tout de suite hors de toi. Je
lu f(3rai part exaclement de Luules mes études et mes remarques, aûn que mes lettres t'ap-
LE ROMAN D'UxXE PRINCESSE iW
portent quelque chose d*un peu plus intéressant, — pourvu que j'aie encore des yeux pour les autres» quand c'est toujours toi seul que je vois partout.
J'ai envie de distribuer sur mon chemin les caries de visite, afin qu'on s'habitue à mon nouveau nom. Je trouve que ce serait une manière simple, facile et pratique de faire part de ma résolution inébranlable. Je les regarde sans cesse, ces cartes, comme si j'y découvrais quelque chose de merveilleux, un nouveau monde qu*elles doivent me révéler et dont elles n^expliqueront les énigmes.
Bruno 1 si j^étais là, quand arriveront les meubles! Quels cris de joie je pousserais à chacun d'eux ; comme je danserais tout autour et te sauterais cent fois au cou ! G^est injuste que tu bâtisses seul notre nid, sans que je t^y aide. Attends un peu : tu seras largement dédommagé ! Je me blottirai sur ton cœur, dans tes bras forts, je m'enlacerai à toi jusqu'à t'élouffer et tu ne pourras plus te débarrasser de moi.
. Ton petit lierre de Bauchbnstbin.
Wiecki près Greifowald, 20 juin.
Ma sain le 1
J'ai lu bien des fois ta lettre, avant de pouvoir rassembler mes pensées, de mamère à y ropondre. Au début, je n'ai compris qu'une cboseï c'est que tu étais malade, et j'ai été envahi par une douleur sans mesore, dont le résultat a été une complète paralysie. Âvec cela^ il faut que je m^accuse. Gomme tu ne m'écrivais pas aussi vite que je Tespérais, je me suis montré infidèle ; j'ai été deux jours et deux iiuîts sans penser à toi, ai'abâorbant dans mon travaili que j'ai affreusement négligé depuis des semaines.
C*e&t triste de voir à quel point l'homme est faible, personnel, comme la chasse au bonheur s'empare des plus graves ; u'ai-je pas juré que ma vie et ma mort étaient dans tes mains, que je ne connaissais plus rien que ton amour et ma passion ? Mais je suis revenu à la conscience de nioi-môme, avant d'avoir reçu ta réponse.
Tu serais maintenant satisfaite de moi, l'en-
LE ROMAN D UNE PRINCESSE m
fant est redevenu un homiiie 1 ParJonuc-lui ce rajeunissement passager.
Tu as raison, mon adorable Uila, parfaite* ment raison : ce que j'espérais et croyais est une folie* Oui, tu as tellement raison que je sens approcher I heure où tu m'exposeras logiquement, clair comme le jour, quelle pitoyable erreur a été la divine condescendance. Je prévois cet instant, et pourquoi ne te soit pas trop pénible, pour que tu n'aies pas à vider le calice jusqu'à la lie, — que dirait mon auguste princesse, si je proposais dès b présent d'abandonner ce tutoiement de fiancés, qui l'abaisse?
Ce n'était quVn rêve, Altesse; grand Dieul quel rêve de printemps. C'est bien fait pour ce fou de plébéien, qu'il lui en ait coûté la raison ; pourquoi de tels insectes sont-ils au monde, sinon pour servir à notre amusement?
Tout est tranquille à Rauchenstein. Le coquin avait € de la race », ne serait-ce qu'à la façon des chiens, mais de bon aloi dans son geni^. Il a apporté un peu de vie et de changement dans les vieux murs 1 On s'en est leste* ment débarrassé : au reste, il n'y avait pas eu de baisers échangés ; le laquaib lui-même baise parfois la main de son Altesse, les grands jours
mZ. LK ROMAN D'UNE I RI N GESSE
de fête. D^ailleura, rien n*a été négligé; il a dû rendre quelques lôllrôji, ou on lui trouait la tète d^une bail6« La petite était mineur^; le Duc peut passer sans scrupule sur cet iunouôût enfantillage 1 J'ai lu, en effet, dan^ le journal,
qu'on attendait à Raiiclionstcin le duc de X; je n'ai paa besoin de vous nommer le pays béni dont il est le souverain. Celte nouvelle figurait dans une feuille locale de Wetzlar; j'y étais avant-hier, voulant faire une rechercha dans la bibliothèque de la vieille cité impériale. Le prince dont il s'agit cherche sans doute une femine à mettre à la lêLe de sa maison veuve ? D'après Talmanach de Gotha, il possède quatre enfants d'un premier mariage : «—quelle belle tâche de leur tenir lieu de mèret J'entends d'ici les transports pleins d'abnégation d'Ulla, devant celte c mission sacrée >. Pendant mon voyage de retour, je me suis tout à fait mis à la place d'une jeune princesse, à laquelle ce devoir tombe en partage. Je Tea- \iais presque, je crois ; poui tant je ne puis l'affirmer ; j'ai beaucoup dormi en chemin de fer.
Ma « fiancée > se compare au lierre. La comparaison est juste, car il s'enlace autour d*une pierre sans vie, ou éloulfe el dégrade l'appui
LE ROMAN D'UNE PRINCESSE fiû3
auquel il prétend s'enlacer* Mais la princesse
Ulrique de Horâl-Uaucheusteia est bien plu- . tôt une rose, de ces roses comnie il y en a
beaucoup, et dont chacune est néanmoins la reine des ûeurs. Elle enivre tout le monde ; nul ne résiste à son parfum ; il lui manque seulement cette individualité qui rend exclusif. Elle veut faire bon ménage avec Dieu et le diable, et c'est impossible. Qui . aime Dieu doit haïr le diable et vice vena^ s'il ne veut en porter la peine. Elle, au contraire, dit eans cesse : « ^ Tous deux ont raison. > Son ]ière a raison, et son fiancé plébéien avait raison. Ûui| ma rose enivrante^ croire que deux avis opposés sont également justes est le fait des natures moyennes, fort estimables dans leur genre, fort utiles, mais pour ce qui regarde le soi-disant progrès do la race humaine, autant au<-des80us des dieux que les hannetons. Du reste, me menacer de ne plus me traiter de dieu, cela sonne comme une dérision.
Je suis tout au plus un Hercule, et Hébé ne lui tendit qu après la terrible épreuve du fou, la coupe de Timmortalité, breuvage qui devait d'ailleurs être agréable. Si le bûcher était toujours la voie de TOlympe, je ne serais pas loin d'y atteindre, Maib qu'y trouverai-je après tout,
moi qui persiste à rester exclusif! Ilcbé est trop vieille et a souri à trop de gens; — d'ailleurs, Ulla de Horst Baucbenstein m'a versé une fois le breuvage céleste ; — que m'importe Hébé maintenant 1
Eh bien! j'ai quitté la ville pour la côte. J'ai loué une modeste chambre, dans une hutte de pêcheurs ; de la fenùlre, j'ai la vue d'une des plus tristes grèves qui existent, de ce côté de rétoile du soir. Devant la porte, sèchent les grands filets étendus» qu'un gamin raccommode sans cesse. Ma maison m'étoufiait ; un fantôme charaianL ilottait toujours entre moi et ma tâche* Par le beau clair de lune d'hier, dont la mélancolie me poussait vers la mer, je suis venu ici. Si je n'ai pas cédé davantage à cette impulsion et si je suis resté sur terre, c'est que j'ai eu pitié des pêcheurs auxquels mon suicide aurait attiré tous les embarras imaginables. Les pecheuis sont des hommes, après tout. De plus, le suicide est chose fort vulgaire; tous les joueurs finissent ainsi, beaucoup de comédiens, et je n'ai jamais été ni Tun ni l'autre. Ton père serait trop satisfait, si par un clair de lune, je m'étais précipité dans les vagues, comme un comédien 1
Non, Ulla, je ne puis avoir ta patience 1 C'est
LË ROMAN D'UNJS PRINGJSSSB 205
oomme si, par ta soûle volonté, tu voulais chan*
ger le cours du sang. Tu mo dis : « Ton pouls ne doit pas donner cent pulsations à la minute. > Il les donne quand même, et toute volonté plie devant ce fait. J'ûluis fier autrefois que rien ne me fût étranger, qu'il n*y eût pas d'émotion huitaine que je ne pusse resseiUir. Mais pourquoi parler de moi? J'aime mieux revenir à mon Histoire du sentiment artistique qui n'a nul rapport avec toi, car toutes les questions sociales me ramènent la pensée. Qu'estce, en réalité, physiologiquement parlant, que la joie de Tart? Réfléchis un instant à cela et tu pourras t'eadormir alors sa us que je l'aie dit bonsoir*
Sais-tu qu'il m'arrive de raisonner très froidement avec moi-mèiae et de me dire : — A quoi le sert*eUè après tout? Quel profit intel-* lecluei te rapportent ces efforts? Elle te rattache plus fortement à tout ce qui est terrestre; par elle, tu te vois enclialné ; déjà elle t'a enlevé le repos du travail, Tambition de créer ; elle développera de plus en plus chez loi ce qu'il y a de mortel : le cœur 1 Elle-même est esclave de tous les préjugés de l'humanité :
religion, famille, mariage. Pourras-tu jamais Vattirer aux suprêmes hauteurs où habite ton
m LE ROMÂN D*UN£ PRINGESSB
inlelligenco I Et sinoa ? Si tu dois rester soU*
lûiicdaiis la meilleure partie de loi-même, dans ion indépendance de tel ou tel préjugé; si, au Heu de faider à avancer toujours, elle retarde tes pas, pourquoi Tarracher de la voie qu'elle suit à cette heure? De même que tu ne la compi eridras jamais tout-à-fait, elle aussi ne pourra jamais te comprendre; tu cprou^ veras la plus trafique des douleurs humaines, ' et ce qui est pire, elle en aura peut-être la vague conscience?
UUa, ton père a raison ; il a raison I Pardonne celte parole orgueilleuse: autant tu es audessus de moi dans Tesprit de ta caste, autant je suis au-dessus de toi dans mes moments de plus pure intelligence. Jamais nous ne pourrions nous compléter mutuellement.
Vois-tu, lorsque je me suis clairement démontré toutes ces choses, quand je sens Tabime infranchissable qui est entre nous, entre moi
et tout autre mortel, alorà je me sens plus que jamais consumé de ton amour, et tout mon être se fond dans un banglot Ullal Ulla I laisse«mol une seule fois baiser tes lèvres?
Enfunl, femme ou ange, mourons ensemble, puisque nous ne pouvons vivre ensemble. Dans un moment d'cxlase où je serai élevé au-des-
LE HOMAM D'UNË PBINGKSSE W
SUS de moi-mèmô, je puis être digue de loi, et les yeux, en se fermant, recevront un rayon de iumici e à la clarlo duquel ils me comprendront. Alors noua aurons eu tous deux raison, comme Lu l'as dit une fois ; nous ne pourrons tous deux avoir raison, qu'à TinsLant oii nous cesserons ensemble d'exister.
Déjà la nuit I II me semble que le jour n'a pas paru. Pour moi, le jour ne luit plus, tant que lu n'es pas mienne.
Bauffo*
Ghâloau de Nachlieim, 28 juin.
Mon Bruno,
Ta lettre m'a poursuivie partout, et a flni par m'arriver, quand j'étais presque morte de cetto attente, au milieu des distractions dont on m'accable. Et avec cela, lu m'écris une lettre folie, comme si tu voulais pulvériser les barrières que toute mon existence a élevées autour de moi 1 Bruno, tu ne sais pas quel mal lu peux me faire ! Comme j'ai pleuré 1 Evidemment je te suis tout à fait inu-
tile ; je n'ai jamais pensé pouvoir TèLre bonne & quelque cboseï siuou à force de tendresse « Mon amour n'est donc pas assez puissant pour vaincre mes préjugés et les tiens? L'amour ne connaît pas d'abîme quUl ne franchisse, pas d'obstacle, puisqu'il est insaisissable, pas de malentendus^ puisqu'il ignore l'idée de soi. Tu crois m'effrayer en étant si bi usquc et si dur ; je ne m'effraie que de l'immense souffrance que tu supportes à cause de moi.
Ici, tout le monde est bon et excellent ; cba* cuUy en dépit de c sa caste s'efforce honnêtement de se rendre utile au prochain. Le Comte est un savant et écrit de gros livres ; tandis que ma grand'lante est le médecin de tout le pays* On vient la chercher de jour et de nuit comme un vrai docteur, et sans la moindre humeur, elle se met eu route pour aller porter secours, autant que c*est en son pouvoir. Les jeunes filles s'occupent d'une foule de choses, lisent, font de la musique et me plaisent beaucoup par leur simplicité et leur modestie. Demain, nous allons chez une autre de mes Umtes. Comme j'aurais été ravie autrefois d'un pareil voyage ; maintenant, je ie fais sans entrain et sans plaisir ; personne ne se doute do ce qui m'occupe. Je me demande
toujours ce qu'ils diraient s'ils le savaient ! Me lapideraient-ils ? Cette femme qui est médecin, qui doit mieax qu'on autre connaître la nature humaine me comprendrait-elle ? Deux fois déjà, mon secret m^est venu sur les lèvres, mais elle a dit pai hasard un mot qui en a refoulé l'expression.
Il m'est venu tout d'un coup un incxpiiinable désir d'avoir ma mèrel Si j'avais une mère, elle saurait me comprendre et m'aider. J'envie tant leur mère, à ces jeunes ûlles qui ne paraissent pas sentir leur bonheur et qui trouvent tout naturel, comme si cela ne pouvait être autrement. J'avais envie de le leur dire, mais je n'ai pas osé. Je suis par le fait très timide, moi, Ulrique la sauvage ; tu ne
peux t'imaginer ma timidité ! Cela vient sans doute de la solitude dans laquelle j'ai grandi ; je ne sais jamais au juste ce que je dois dire, et ce que je dois taire. Je me sens bien plus sûre de moi, quand je suis dans la maison paternelle. Dès que j'en sors, je perds complètement mon orientation, mes pôles, c'est-à-dire^ je n'ai qu'un pôle, là-haut dans le nord, et je le croirais impossible à atteindre, si ma petite boussole ne s'obstinait à se tourner toujours dans cette direction. Si j'acquérais un seul
m V& BOMAN i>'UN£ PRlNC£Sâ£
jour la puissauce da diriger moi-même mon navire, lu verrais comme il voguerait à pleines \0ile9 vers le Nord^ J'y pen^ toujoura : un tour de gouvernail et ce serait fait. Le Dieu
boa aui^a pitié de nous et enverra dans mes voilée un vent favorable. Vois-tu, Bruno, c'est
pour moi uu si grand bienfait de croire que Dieu me guide et me protège et de garder cette
ferme confiance : < Si Dieu le veut, je sei ai sa femme l ;»
Pourquoi Dieu ne le voudrait-il pas ? Les préjugés de caste n'existent pas devant lui ; il &ait lorsqu'un étr^ humain fait honnêtement son devoir, et lui viei^t alors eu aide ; il ne punit que la révolte cwlv^ sa volonté* C'est Lui qui
a guidé ma main, la prciuière ibis que je t'ai écrit.; Lui qui nous a conduils à Cologne et nous a permis de nous relrouver dans cetle grande salle. S'il a pu tant de choses, il peut faire encore bien davantage. Ohl si je pouvais le communiquer ma foi d'enfaat, simple, pro-* fonde, entière, combien tu serais plus heu« rcux I Tu possëdi ais un bonheur que je ne pourrai jamais te donner. C'est ma seule consolalioii, aujourd'hui que je me sens si doulou-* iH^usement privée de ma mère» ma seule consolation, de me dire que Dieu en sait plus
LE KOMAN D'UNË PKING£SS£ 211
loug que la meilleure des mères et qu'il a plus de puissance. Mais je crois au^i qu'il me cbft<* lierait d'une manière terrible, si j'oubliais mes devoirs et si j'agissais ua seul iastaat contre ma conscience. Ne Texige pas, car cela me fait peur, et je ne veux jamais avoir peur, pas une seule fois dans ma vie.
N'est-ce pas une faveur de la Providence, de t'avoir douné à moi, avant que je n'aie entendu parler du veuf avec ses quatre petits enfants ? Je 1 aurais infailliblement accepté, même sHl ne m'avait pas plu du tout, rien que par pitié pour ces orphelins. Que savais-je de Famour avant de te connaître ? Je n'y croyais pas, j'en riais» et j'aurais trouvé tout naturel de me sacrifier pour ces pauvres petits. Le bon Dieu le savait, et il a voulu me réserver un sort meilleur. Gomment ne m'incline* raîs-je pas sous sa main, s'il lui plaît d'éprouver la force de mon amour et de l'accroître par la contradiction? Oh 1 Bruno, tu ne serais pas si dur et si amer, si tu pouvais, seulement un instant, croire ce que je crois. Je remercie Dieu si fort, que mes remerciements se trans-« forment en prières; je n'ose rien demander autrement, car je suis trop sûre qu'il ^ait ce qui vaut le mieux pour moi*
212 LE ROMAN D'UNE PRLNGEiSSE
On m'appelle. Nous partons demain. Après demain» je pourrai te dire où tu devras m'adres ser ta prochaine lettre.
Ta petite Ulla.
Wanburg) 30 juin.
Bruno I mon Bruno I
Il y a un Dieu dans le ciel, et sur la terre, et dans le cœur des hommea ; quelquefois, il entr'ouvre un peu son ciel et nous y laisse jetor un regard, afin que nous reprenions dos forces pour continuer ootre pèlerinage.
A peine ma tante m'avait-elle considérée qu'elle dit à mon père : — < Dans huit jours, nous partons pour Ragatz, et il faut que tu me confies ta iille, mon cher beau-frère* Elle paraît délicate, un peu anémique, avec cette pâleur, ces yeux creux, ces mains transparentes. Tu verras ! dans six semaines, je te la rendrai fraîche comme une rose ! — >
Mon père a soupiré, m*a regardé et a dit oui! J'ai failli tomber à genoux de recounaissance. Vitel Brunei Sois avant nous à Ragatz ; fais-toi
présenter par hasard à ma Lan te, elle a la passion des savants. Tu sauras lui plaire tellement qu'elle voudra l'avoir toute la journée, tous les soirSy à toutes ses parties* Bruno ! Mon tout 1 ma vie ! Je vais pouvoir enfia me rassasier de te regarder, pour me dédommager d'une si longue privation. Je voudrais me faire toute petite et me cacher en toi, ne plus exister qu'en toi, jamais par moi-même. Il me semble que je devrais fondre comme la cire dans le rayonnement de ce tout puissant amour. Car tu m'aimes, n'est-ce pas! tu m'aimes avec assez de violence pour me tuer, je le sais bien ; tu m'a déjà presque tuée par tes amères paroles. Tu savais qu'elles me feraient mal et tu les écrivais pourtant. Tourbillon d^orage, arrive, remplis mes voiles, pousse-moi, emporte-moi, et si par toi, je dois périr, j'aime mieux périr que de vivre sans toi.
Je sais que tu viendras. Et pourtant, écrismoi un seul mot, afin que je puisse supporter l'attente, jusqu'à ce que tu sois avec moi. Je voudrais que chacun de ces mots que je t'écris fût un regard : tu verrais comme mes yeux rayonnent.
Je sens qu'ils rayonnent, et de peur de me trahir, je les baisse dès qu'on me regarde, ou
214 LE ROiMAN D'UNE PRINCESSE
ilâ raconteraienl mon secreL Quelle cli auge chose 1 Je ne me fais pas de scrupule de tendre un piège à celte tante qui m'est à peu près élraugère. Je suis maintenant Télourdie et la mauvaise tète ; quand lu seras Ik, tu sauras décider ce que nous devons lui dire, car elle ne devinera rien. Elle n'a jamais eu d'enfants; elle plane sans cci^se dans les nuages, en compagnie de Kant, de Slielling et d'autres philosophes. J'ai peur que lu sois obligé d'écouter bien des discours ennuyeux : ce sera encore ma faute 1 Son escorte consiste en une vieille dame de compagnie qui est myope, et sa nièce, une jeune personne déjà mûre, à laquelle tu devras faire une cour assidue ! Bruno I j'en ris à mourir. Gomment t'y prendras-tu pour faire la cour? Lui jetteras-tu à la tetc quelques-unes des douceurs dont tu m'as si libéralement comblée?
Ma tante dit lu aimer beaucoup et veut me découvrir une ressemblance avec ma mère.
Or, je suis tout à fait « le petit vin nouveau > du Rauchenstein^ comme tu m'as une fois sur* ijommée, et je ressemble aussi [parfaitement à mon père que si j*avais travaillé à devenir son portrait. Comme nous allons rire souvent ensemble 1 Viensi viens, je t'en prie I Le
LE ROMAN D'UNË PElNGËSâK 215
courrier part ; je ferme cette lettre à la hâte. Je compte les heures jusqu'à ta réponse. Que
faire seiiloiiient, pour que la joie ne m'étouffe pas 1
Ta Fianobb^
ûrei&wald» 2 juillet.
Toute puissante souveiaiael
Tu décrètes comme une vraie princesse 1 € ARagatz, au commencement de juillet 1 » Oui, oui, ce serait trop beau ; mais je suis un humble sujet, qui a des devoirs et qui est attaché à la chaîne : — pas de liberté avant le mois d'août l Cela vaut mieux ; tu pourras au milieu de ta noble parenté réfléchir d'ici là, au prétendant qui t'offre ses quatre enfants et sa couronne ducale 1 Je t'ai écrit des volumes depuis ma dernière lettre ; c'était fort bon de les écrire, mais non moins sage de les déchirer. Je suis parvenu ainsi à Tapathie suffisante pour te répondre « comme une créature humaine > et je ne t'aurai pas fatiguée de mes discours.
Ma douce eûfant 1 je crois que je te hais I j'ai
LE KÛMAN D'UNE PEING£SS£
lu une fois, deux fois, puis à des reprises sans nombre tes pages touchantes ; mais dès que je les quitte, il me prend un rire ironique, ut lorsque je commence à l'écrire, je suis insensible comme une brute. Chaque goutte de mon sang est empoisonnée ; je ne respire plus le même air que les autres hommes ; c'est la passion que je respire partout. Pour me torturer davantage, lu me parles de c tes mains transparentes ». C'est encore moi qui en suis cause, moi qui ai détruit ta belle et jeune santé 1 Tu n'entendras plus parler de moi, si cela peut te guérir 1
P. -S. — Naturellement je pars demain pour a Suisse, avec ou sans congé* Je n'avais pas besoin de te le dire ? Quant au reste, reposet'en sur moi.
C'est toi I C'est là ton visage, ta démarche ' Diane ! Diane I jette Ion carquois sur ta gracieuse épaule, et perce<*moi d'une de tesflè-
ToN Esclave dësespébb.
Ragatz, 11 juillet* Hôtel des Sources.
LE ROMAN D'UNE PRINCESSE 2i7
ches. Tu n'es pas une morlelle. Je ne puis te revoir, je n'ose pas 1 Tes yeux bleus sont si merveilleux, (a baule taille si majestueuse ! Elais-tu aussi belle lorsque je t'ai vue pour la première fois? Et je te dis — Toi! — Oui, comme on parle aux divinités, parce que notre langue n'a pas d'autre mot. Je vais partir
d'ici; mon audace était trop présomptueuse.
Comment oser t'approctier ? Ne sois pas si séduisante dans ton innocence. Je f entends rire sous ma fenêtre. Grand Dieul j'en deviendrai fou I
Ragatz, 12 juillet.
Mon bien-aimé,
Séparée de toi jusqu'à demain, je veux Renvoyer vile un bonsoir et te dire que tu as débuté par un coup de mai ire. Nos deux demoiselles de compagnie chantent tes louanges, et riia tante dévore des volumes, pour être demain à la hauteur de ta conversation. Elle m^engage à causer avec toi, afin de m'instruire, et je lui dis : — <t Oui, ma tante, pourvu que
2i8 LE ROMAN D'UNE PRINCESSE
tu m'en laisses le temps! i> — Si elle s'était doutée dû tout ce que j'éprouvais, à l'ins« tant de notre entrée en gare, pendant que je collais, ma figure à la vitre pour admirer le paysage! Sur le quai, mon Hermès, qui m'aperçut de loin ! I.a tôte me tourna si fort que je me cramponnai au bras de la vieille dame de compagnie, pour ne pas tomber. Ce fut une inspiration de génie de te présenter tout de suite h elle, eu lui exprimant le désir d'offrir tes hommages à Tillustre princesse dont tout le monde vante la haute intelligence. Vrai* ment 1 tu deviens un diplomate, tu es magnifique ( Demain je m'arrangerai pour que la promeiiacle soit beaucoup, beaucoup plus longue qu'on ne Ta projetée. Tâche de trouver d'autres personnes à nous présenter, afin de ne pas demeurer le centre de Tattention générale, et que nous puissions causer un peu.
Ah I Bruno l je suis trop iieureuse.
Hôtel des Sources, 13 juillet 18...
Ma belle aux cheveux d'ori
Décidément, aimer une femme c de grande
race » a ses avantages I Eh bien ! tu possèdes une belle dose de sang-froid I Je suis encore
ioul bouleversé de ta présence : la lôLe me tourne^ depuis que je t'ai vue, toi, toi-même, et non plus limage qai me hantait sans cesse ! — Et lu passes devant moi, comme ai j'étais le fils de ton précepteur qui t'aurait servi de camarade toute ta vie, en m adi c^^iaut uu sourire amical. Si }e.«*.
Voici ton billet qui m arrive par la fenêtre. Obi chère petite intrigante! Je vais accrocher immédiatement un vieux comte français, membre de rinsLitut, qui fait ici une cure quotidienne ....de truites. Je l'amènerai demain au rendezvous, avec deux diplomates américains, logés à THôtel Bagatz. Comme tous les démocrates, les américains sont furieusement jaloux d'être présentés à une vraie princesse. Je les ai connus par hasard à Berlin. Mois demain une robe blanche, veux-tu? Si tu as, avec cela,
une rose rouge à la main, cela voudra dire
que tu consens à ce que je veux, car j*ai un plan pour après-demain. Un petit sentier un
peu à pic monte du parc, où on te laisse te promener seulei à la route de Wartenstein«
La loulc ila^erse la forêt. Je t'attendrai là à six lieures du matin. De grâce, sois courageuse.
Il faut en outre que vous quittiez le pavillon de la Solitude pour le grand corps de logis, afin que nous so^ions sous le même toit; nous pourrions alors nous rencontrer sur Tescalier ; tu laisserais tomber ton niouchoir, selon Tusage invariable au théâtre, et nous échangerions ainsi nos lettres. Ne nous confions même pas à ta femme de chambre ; je déteste toutes les femmes de chambre et ne te permettrai jamais d'en avoir une. Demain, je préviendrai ta tante du dangereux voisinage de Tétangi devaut la Solitude; je lui dirai que ses miasmes donnent le typhus. Fréquente aussi le jeu de boules russes qui est dans le parc; mais ne joue plus jamais au croquet I Je ne puis suivre avec calme tes gracieux mouvements ; je me mords les lèvres jusqu'au sang, dans ma rage de ne pouvoir t'envelopper de mes bras et t'emporter bien loin.
Ragatz, 15 juin.
Ahl mienl toujours mien! Qui dira les dé* lices de cet instant avec toi I Nous étions tout seulSi toi et moi, dans le monde, comme les anciens dieux ! Un seul moment, le premier !
El j'étais dans tes bras, sur la poitrine; à nos pieds, la plaine lointaine inondée de soleil ; autour de nous, les montagnes géantes, si petites auprès de notre bonheur! Si rëternitc peut tenir dans un instant, cet instant a été une éternité, car il semblait que nous étions unis à jamais. Il n'y avait plus d'hier ni de demain,
plus rien (jue notre amour. Bi uno I je pourrais mourir de bonheur l Je ne suis pas digne de t'appartenir, ai je ne reprends pas la lutte et si je n'arrive pas à triompher. Pas de fuite lâche; non, se présenter de front, être inflexible et dire : « Je serai sa femme quand le monde devrait s'écrouler. »
Si je me laissais faire, je répéterais sans cesse tout bas — < Bruno 1 Bruno 1 Bruno 1 — comme les mahométans disent: Allah ! jusqu'à ce qu'ils rêvent du ciel 1 Je ne pense, ne sens, ne sais plus rien^ sinon que je suis ta fiancée,
m us ROMAN D'UNE PRINCSSSK
que tu m^as donné le premier baiser et que
lu m'as dit « — Mon tout ! — » Ah ! Dieu !
coauiie je t'aime I Pourvu que je ne meure pas de bonheur t
Ton Ulla.
iGjuiUet.
Bien vrai, déesse, tu uc m'en veux pas I Si tu savais avec quelle mortelle angoisse j'ai attendu cesquelques lignes. Il me semblait être devenu indigne dé toi, t*avoir abaissée jusqu^à ma sauvage passion terrestre, en osant te toucher. Sais-tu combien de baisers je t'ai donnés dans mes rêves f Si nombreux que la réalité mo paraît un rêve. Je ne l'aurais pas osé de sang-froid ; mais j^avais perdu la raison en apercevant ta robe claire passer entre les troncs d'arbres. J'allai au devant de toi : chose étrange ! nous ne nous dîmes pasunmotavant de tomber dans les bras l'un de l'autre. Ah ! songes-y une fois encore, àcemoment d'ivresse ; le sens-tu comme je le sens ! Et maintenant, avec toute la délicatesse tendre d'une femme qui sait ce qu'elle fait, tu m'écris une parole
JUS ROMAN D*UNX PA1NGES88 m
céleste, tu me permels d'avouer ce baitier à toi et à moi-même. Quel mot terrible — € un baie^r * — n'05>t-cc pas, UUa, UQUi m pourrions le dire tout haut I Mais» une autre fois» malgré cela, tu le permelti as encoro ? Mon eufant» mon unique aimééi sois plus
prudente, udrL5se toujours à lou propre nom les lettres que tu m'écris. Si elles tombent dans les mains de quoique étranger, elles n'éveilleront ainsi aucun soupçon. Je saurai bien qu'elles sont pour moi. Ne les signe pas.
£3 juillet.
Au premier jour, je vais étrangler le petit . américain. Il se poste avec toi sur la terrasse des ruines, et se met à divaguer à propos du Rheiulhal, dont ou n'a qu'une minée échappée, qui pourrait aussi bien être le commencement des plaines de La Plala. El a: Your Iligliness > s'exalte en sa compagnie, les yeux rayonnantSr pondant que je suis à deux pas derrière, damnant cet impie de Lord Byron (avec quelle sin* céritél) pour être agréable à la princesse. Je
te ferai cadeau de tout le paysage : le parc, ton balcon et ses fenêtres voilées de stores, tout cela pris de notre banc, à condition que ne tu partageras plus ton enthousiasme avec les autres.
Cette après-midi, souviens-toi bien 1 derrière le petit restaurant, sur le chemin de Pfeifers, on aperçoit à droite, en montant, des roses des Alpes. Mon étourdie escalade aussitôt la montagne pour les cueillir et disparaît derrière un rocher. Le professeur Hallmuth â'élance immédiatement à son socours. Qu'en dis-tu ? La ramènéra4-il saine et sauve dans les bras de sa tante ?
aojumet.
Bruno, je suis jalouse, Dieu le saitl terriblement jalouse I Tu fais par trop la cour à notre vieille tante 1 Elle est tellement éprise
de toi qu'elle ne parle plus d'autre chose. Si tu Tentendais parfois, c'est à mourir de rire.
Je joue i'iiicrcdulitc, ou je m'amui^e à la contredire ; alors elle se fâche et te loue encore davantage.
c — Quel dommage I quel dommage 1 — di- 8dit-cl1e hier. — t Quoi donc, tante? — Quel dommage I — < Mais enfin ? — c Ce serait le mari qui te conviendrait I — c Tu trouves?
— € Certainement 1 tu ne le vois pas toimême?*^ € Comment puis^je savoir cela, ma bonne tante? — c Ah I oui, je sais bien comme tu es dédaigneuse ; tu te moques de tous les hommes, tu les traites de haut en bas, comaie des gens sans conséquence 1 Mais tu n'oserais pas en faire autant avec le professeur; il ne le permettrait pas, d'ailleurs 1 II a quelque chose d^mposant. >
A la bonne heure! pensai-je ; la voilà folle de lui, à son tour. Si mon père le savait ! Mon Dieu ! Bruno ! il faudra pourtant retourner làbas. Que le del tombe sur ma tète!..* Je suis à loi.
Ragatz, 12 août.
Cette fois, je suis fâchée et il faut que je gronde très fort. Hermès jaloux t Non, non, je ne te laisserai pas faire. Si tu es jaloux, je ne
m LE KOMAN D'UNË PRINCESSE
m'effraierai pas, je redeviendrai aussitôt un garçon. Sérieusement) Bruno, n^essaie pas ; c'est dangereux. Mon seigneur et maître ne doit me laisser Toir aucune faiblesse el la jalousie en est une grande. Tu mérites que je ne te dise plus un motet que jo m'occupe, pour te punir, de ces sols petits jeunes gens. Mais j'ai peur que tu ne perdes la tête ; les petits jeunes gens pourraient le remarquer, en causer 1 C'est dom* mage ! tu Tas bien mérité, el le déiaoïi de la révolte, qui loge dans ma cervelle, m'y encourage vivement Je me hâte de m'en confesser pour m'en faire passer Tenvie. Mais écoule, Bruno I ou je ne sais ce que je ferai I Si j'ai tort, je veux bien m'humilier devant toi jusque dans la poussière, pour que tu me pardonnes* Si je n"ai i icn, absolumeriL rien fait de mal, tu n'as pas le droit de froncer le sourcil ; rOlympe ne tremble pas, et ton indignation cesse d'être terrible, quand elle se produit mal à propos. Regarde-moi donc une fois dans les yeux 1 Mais non, tu ne veux pas, au contraire 1 11 faut que ton petit Ulric sente tout le poids d(* la colère, et tu ne t'aperçois pas qu'il en rit? Bruno, je te le répète, laisse mon démon tranquille, garde-toi de l'éveillci'! Se lâcher n'est rien, mais rire est désastreux 1 ïu
n'as seulement pas regardé le soi-disant objet
de mon inclination, et son titre seul te rend malade 1 II est aussi fade que sa cravate nuance tisane d'orge ; il a le cou aussi long et mince que son épingle et des yeux aussi intelligents que les verres de son pince*ne% I Mais vous me laites injure, mon seigneur et maître I Bi unol ne^ois pas mesquin ; je ne le supporterais pas. Sois différent de tous les autres ou tu m'abaisses avec toi t Pense donc! j'en pleurerais
presque et je ris pourtant sans ce.^se. Je veux bÎQn marcher avec toi sur les nuages, mais pas sur un vulgaire grand-chemin.
Ton FIDELE Camakade.
iZ août.
Non, ma souveraine, je ne suis pas jaloux, mais, quand tu liras ces lignes, je ne serai plus dans ton voisinage. N'aie pas peur; je reviendrai, il faut bien que j'emporte ma chaîne d'esclave, j'ai sur le front la marque des galères ; mais tant que l'archiduc restera, je m^cii vaisdaiis lamontagnc. Tu trouves <r son liLre *
si beau? Un archiduc 1 Même en civil l Un
homme, mon enfant, peut, pour des femmes, se plier à tout, — n'ai-je pas réglé mes journées sur les tiennes? — mais devant un jeune fat, qui songe à toute minute à sa condescendance extrême, c'est impossible ! Je suis trop bien élevé pour lui dire ce que je pense de lui ; mais il me dit par chacun de ses mouve* ments ce qu'il pense de rintelligence des humbles bourgeois. Et tu sautilles à son bras dans les allées, — ne dis pas le contraire! — tu sautilles comme tu ne l'as jamais fait avec moi ! C'est bien ! tu en es la maîtresse; comme je ne puis pas te mettre en morceaux pour te punir, je m*en vais. Il y a des choses que je ne puis pas, pourtant 1 Je ne te manquerai pas; tu ne me manqueras pas davantage ; je vais à Interiaken admirer la Jungfrau, je ne perdrai rien au change. Elle est belle toujours, belle pour tout le monde, (tu adresses à présent t6S*petites mines même au français) elle plane, souriante, au-dessus des humbles mortels qui tentent de rapprocher; c'est tout à fait la même chose. Je laisse pour ta tante une ravissante épître, avec des détails sur les cités lacustres.
Peut-être vas-tu te jeter sur tes oreillers de
Lt KOMAN D'UNE PRINCESSE 229
soie, — (les princesses, je crois, ont toujours des oreillers de soie ?) et les mordre de colërei parce que je ne suis pas jaloux I Car tu vois que Je ne ie suis pas... Je cède la place, et cependant il est en civil I Ah 1 s*il était c en uniforme » — c'est une séduction pour les petites filles? Qu'en penses-tu, Amazone?
Ragatz, 17 août.
Il est parti, Otliello. Tu ne risques plus de commettre un meurtre ou de m'étrangler avec mes cheveux t Tu peux tranquillement reve-* ûir, si tu n*es pas dans Tintervalle devenu amoureux de la JungTrau, au point de m^oublier tout à fait, puisque tu trouves que cela revient au même. La Jungfrau a encore un avantage sur moi; elle no contredit jamais, tandis que mon esprit de contradiction m'a déjà, hélas! valu plus d'une pénitence. Me mcltras tu aussi en pénitence? Prends garde, Bruno 1 Je ne te promets pas de dire, comme la Calberine de Shakespeare — <r Oui, la lune brille — i quand il fera grand jour. Autre-^ ment, j'aurais répliqué tout de suite : — « Non 1 je ne puis avoir pareille idée 1 Mon seigneur
230 LE aOMAN D'UNE PRINCESSE
n'est pas Jaloux, j as du louti Car il a trop conscience de sa divinilé pour concevoir la moiiiih e crainte. Grand Dieu ! non ! Cela lui fait plaisir de me voir sourire à tout le monde I 11 est fier que l'univers soit amoureux de moi — 2> Puis j'ajouterais « — Pardonne-moi l Je sautille ! » — Tandis qu'Othello ne se doute pas qu'il m'oblige à courir près de lui, quanJ il est dans ses rages et qu'il fait des enjambées d'un nièlre. Mais cela ne compte pas ; c'est tout naturel et se comprend de soi-même. Un si bel homme, Tarchiduc, et si séduisant, si intéressant 1 Un si digne objet pour tomber aux mains d'ÛtbelIo ! On se le figure aisément en uniforme { à quoi servirait cette < puissante imagination ^ pour laquelle on a déjà plusieurs fois été grondée, comme pernicieuse chez une vraie ménagère allemande» qui doit tenir ses livres de cuisine et de blanchissî^re pour des manuscrits précieux ou même écrire des poésies sur les marges !
Reviens donc, Othello 1 Je ne laisserai pas tomber de mouchoir, même pour toi, car cela pourrait à la fin me jouer un mauvais tour.
Je deviendrai, du reste, beaucoup plus froide; autrement ce serait dangereux, monseigneur et maître exigeant tous lea jours davantage.
Quels tyrans que les hoiainesl A peine échappée à 8on père, on se précipite dans les bras d'un mari, et si le prciiiier était dictateur, le second est despote. Et nous autres pauvres femmes, noua ne savons pas nous défendre I Après cela, on nous traite de déesses I Les Italiens, dit^on, battent leurs saints, quand ceux-ci n'exaucent pas leurs prières.
Catherine-DesdÉimona.
LU
Schaffhouse, 8 septembre.
Non, c'est impossible, que le plus beau temps de ma vie soitpassë I Oh I Bruno, cela ne peut pas être. Et pourtant je le sens a ces larmes brûlantes et rebelles, qui ine reiuplissent sans cesse les yeux et que nul baiser n^essuie. J'ai éprouvé à l'heure de notre séparation une douleur aussi intense que si tout était fini, si je descendais dans la mort. Gomment le cœur peut-il nous faire tant de mal I U me semble que la terre, le soleil, la rosée, tout m'a été enlevé en même temps, et je suis comme un arbre aux feuilles flétries, aux racines dessé-
m LE ROMAN D'UNE PRINCESSE
chées, secoué sans force et sans défense par le vent. Ce n*est pas dans une telle disposi* tion qu'il faudrait affronter mon père, ou je succomberai dans la lutte, car celle luUe sera chaude et je devrais me cuirasser d^acîer*
Il n'est pas difficile de déûer ses ennemis ; c'est un jeu d^enfant. Mais combattre ce qu^on a de plus proche et de plus cher, il faut pour cela un courage héroïque. Je n*ai d'au-
Ire arme que Taffection, pour Irioinpher de raffection même 1 N'est-ce pas contre nature que je ne puisse appartenir à un homme supérieur, parce qu'il n'est ni prince ni comte souverain? Quand il ne serait rien, si je TaimaiSy je ne vois pas qui pourrait prendre la responsabilité de me le refuser et de se substituer à la Providence ! Pourquoi n'ai-je pas rencontré de prince ou de comte, que j'aie aimé ? Il y en a tant ; et des hommes très nobles et très bons» qui travaillent, eux aussi, se donnent de la peine, et ne passent pas leur vie à chasser et à monter à cheval* Mais quand ils auraient tous les mérites, mon cœur n'a jamais battu plus fort pour un seul d'entre eux, tandis qu^il se brisera pour mon professeur t Est-ce ma faute? Ohl Bruno! mon ami, mon bienaimé, mon idole 1 Est-ce un péché d'aimer
quelqu^un à ce point, qu'on sacrifierait pour
lui sa paix, son repos et son salut éternel ? Conçois<^tu combien il faut que je t'aime pour être toute prêle à causer à mon père une pareille douleur? Jadis, je n'aurais jamais osé penser autrement que lui, et aujourd'hui je vais agir, agir de manière à lui déchirer le cœur. Bruno I pourquoi ne puis-je plus te voir? Quand tu es près de moi, je n'ai plus de doutes et plus d*angoisses, mais, dès que je suis seule, la nuit se fait autour de moi, une nuit noire, orageuse, et le vertige me prend. Je vais peut-être lui donner la mort ! Ah !
j'aimerais mieux qu'il me tuât au premier mot; toutes mes tortures seraient finies! Coni* prends-tu que j'aie peur?
Que me dîra-t-il? Que dira-t-il en apprenant que j'ai passé tout ce temps avec toi, sans qu'il l'ait su? Il est capable de lancer des paroles si terribles, quand il est en fureur I N'est-ce pas? tu ne te mettras jamais en cq- 1ère contre rnoi ; tu ne me diras jamais de ces choses que je ne pourrais te pardonner 1 Tu te rappelleras toujours ce que j'aurai souiïert pour toi; tu seras bon et patient avec ta femme..*
9 septembre.
Ma lellre a été inteiTompue, et comme ma
figure était bouleversée par les larmes, on m*a traînée tout le jour de place en place pour me distraire de force. Nous étions ce matin à la chute du Rhin, recevant son écume perlée.
Dans le tonnerre et le mugissement des eaux, ]'ai approché mes lèvres de roreille de ma tante et je lui ai dit : c Tante I Bruno Hallmuth est mon fiancé. » De frayeur, elle a été obligée de se cramponner à la balustrade. Le tapage était sans doute devenu dix fois plus grand ; car je ne pouvais entendre sa réponse. Mais je me sentais redevenue si vaillante que j'aurais délié les flots du Rhin, et je fus prise d'une folle envie de rire. Ma pauvre tante 1
Elle me tira loin du bruit de la casca le et commença à m'accabler de questions ; je lui racontai tout; puis je m*ag<^ïioiîil'3i devant elle en souriant et lui demandai pardon de la comédie que j'avais jouée si longtemps. Enfin, je me jetai à son cou: a Sois-moi donc reconnaissante, chère tante, de n'avoir pas voulu te charger la conscience ni te causer des scrupules, et d'avoir porté la faute à moi toute seule.
Tu n'as besoin de rien savoir vis-à-vis de mon père ; car lu ne peux m'aider ; il faut que
LE ROMAN D'UNE PRINUKbSE 235
je coiubaUe mon propre combat. Mais je ne voulais pas prendre congé de toi, avec le sentiment de l'avoir trompée tout le temps et jusqu'à la fin, d^autant que tu aurais appris la vérité d'ici quelques jours. Le temps des secrets est fini. Pardouue-moi seulement, Tante ; ne sois pas fâchée ; rappelle-toi que tu as aimé une fois» toi aussi.
c — J'ai été mariée, je n'ai jamais aimé I — dit ma tante avec tristesse. — Je voudrais plutôt avoir aimé et ne jamais m'ètre mariée. Mon enfant ! contente-toi de ton e^rand amour et ne demande rien de plus I Tu ne serais pas heureuse I
€ — J'aime mieux être malheureuse avec lui qu'heureuse avec un autre.
Elle eut le cœur très soulai^é, en apprenant que mon père connaissait notre engagement et que cela ne s'était pas conclu sous sa surveillance. Je lui dis aussi que je ne me marierais jamais sans le consentement de mon père, et que je voulais lubtenir à force de prières, le lui arracher, le contraindre à me le donner.
<r — Ilélab! dit-elle, — deux Rauchenstein l'i n contre Taulre 1 Qui sera le pot de terre et qui sera le pot de fer? Mon enfant 1 mon enfant l cela finira mal I »
MM
Mon angoisse d'hier était bien loin.
c Crois-moi, Tante, si mon amour, mon sentiment du devoir, ma volonté résolue ne finissent par triompher, je ne mérite pas d'être heureuse* Tu verras : j'amènerai ces deux homiDes qui sont aujourd'hui des ennemis mortels, à s'aimer l'un l'autre ; quand j'aurai remporté cette victoire, je t^écrirai.... pas avant I
— € Alors je ne recevrai jamais de lettre 1
— « Tu verras ? Je suis du vrai cru de Rauchenstein, rouge, âpre, avec beaucoup de force et de chaleur. Je viendrai à bout de tout ce que je veux ! >
Ma tante me regarda, toujours triste, et me caressa les joues : — « Gomme elles brûlent 1
— c Oui, Tante, je suis maintenant un peu grisée. Il le faut, ou Tangoisse reviendra, celte affreuse angoisse qui me paralyse, me serre la gosier et qui dépasse presque mes forces. »
Sais-tu que je ne puis presque plus prier ?
Quand je suis ainsi, je me dis que c'est déjà la première punilion de mon amour Icrrestro et coupable 1 L'amour ne peut cependant exister sans avoir quelque chose de terrestre ; il ne peut habiter seulement dans le ciel. Je me figure maintenant le ciel comme Ragatzetlebon Dieu comme les porlrails des électeurs, aux tê-
tes plus blanches que la neige, si graves, si loin et si près à la lois ! Mon Dieu a'ajauiais ctiaogé pour moi depuis mon enfance : il ne sera jamais
une pure abstraction. — Bruno i Bruno 1 Si tout était fini 1
Ton Ulla.