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Le roman de deux jeunes femmes

Bl'E VI VIENNE} 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, lïï A IA TIBI1AIDIF. HftlIVRI.I.S

DE

Le bourg d’Antrain, situé sur le Couesnon, à six lieues environ de Fougère, ne comptait, en 4724, qu’un millier d’habitants tout au plus. La maison et les écuries du maitre de poste se trouvaient à quelques portées de fusil de la ville, en aval de la rivière.

lin matin du mois d’avril, une chaise attelée de quatre chevaux et contenant une seule personne, arriva au galop et s’arrêta devant la poste

LE KOMAN

Quoique les deux postillons eussent fait claquer leurs fouets, personne ne parut à la porte de

l’écurie.

Tandis qu’un des postillons descendait de cheval et entrait dans la maison, le voyageur ie la chaise sauta lestement à terre.

C’était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans. 11 avait des traits assez réguliers, mais sa ligure fatiguée, le sourire sardonique qui errait presque toujours sur ses lèvres minces, ainsi que l'impassibilité de son regard railleur, lui' donnaient une physionomie peu sympathique.

Son costume était celui d’un gentilhomme; seulement il retardait de deux ou trois ans au moins sur la mode du temps, et semblait fripé par* un fréquent usage et par une longue route.

- — Où sont donc ces marauds de postillons?

dit-il en regardant autour de lui avec impatience.

— Ma foi ! monsieur, je n’y comprends rien, répondit l’homme resté en selle, qui se dressait sur ses étriers pour regarder par la fenêtre de

l’écurie. Ils ne sont pas en route, cependant, car tous les chevaux sont ici, ajouta-t-il.

— Eh bien ! lit le jeune homme, attelez quatre de ces chevaux le plus vite possible et remettezvous en selle, votre camarade et vous. Je vous promets triples guides si c’est fait promptement.

Comme le postillon allait répondre, la maîtresse de poste, madame Tiphainel, accourut tout essoufflée du fond du jardin.

— Oh ! s’écria-t-elle, que monseigneur me pardonne ce retard. Les postillons vont arriver tout de suite. Je suis sûre que ces coquins-là sont allés voir le noyé. Allons, Pierre, cours bien vite les chercher et ne t’arrête pas en route, ou je te tirerai les oreilles.

Un. gamin de sept à huit ans qui était en train - de grignoter quelques fruits, obéit à cette invitation avec un empressement qui tenait probablement un peu du désir de voir le noyé dont parlait sa mère.

— Par la mordieu! il ne me convient pas d’attendre là le plaisir de ces drôles ! murmura le voyageur. Si vos hommes ne sont pas de re-

tour à temps, les deux postillons qui m’ont amené ici vont me conduire.... A propos, ajouta-t-il, avez-vous eu à relayer quelque autre voiture de poste dans la journée d’hier?

— Non , monsieur , répondit madame Tiphainel.

— Et avant-hier?

— Oui, par exemple, avant-hier matin, vers neuf heures.

— Qui occupait la voiture ?

— Un homme tout seul, un Anglais, je pense, car il avait un drôle d’accent.

— Ah ! ah ! fit le voyageur en fronçant légèrement les sourcils d’un air contrarié. Où allait-il ?

— Ma foi ! monsieur, il s’est passé quelque chose de bien singulier pour ce gentilhomme- là, et quand je dis gentilhomme.... il avait plutôt l’air d’un procureur ou d’un receveur de tailles. Hé ! dis donc, Jeauré, cria-t-elle à l’un des postillons, ce sont les deux gris du fond qu’il faut mettre en volée. Attendez, je vais vous montrer où sont les brides.

Tandis qu’elle donnait ses instructions aux

postillons, qu’elle engageait probablement tout bas à ne pas se bâter, le voyageur semblait réfléchir profondément.

Au bout de deux ou trois minutes, il s'approcha de la maîtresse de poste et remit la conversation sur le chapitre de l’autre voyageur.

— Figurez-vous, monsieur, reprit madame Tiphainel, que cet Anglais avait dit qu’il allait à Saint-Aubin d’Aubigné, puis à Rennes. Voilà-t-il pas que vis-à-vis des bois de Courier, il fait arrêter la voiture, prends sa valise ou plutôt son coffre, car elle était énorme, il paye les postillons, leur dit de s’en retourner, et s’éloigne tranquillement à pied, sa caisse sur le dos.

— C’est étrange, en effet, murmura le jeune homme.

— Ce n’est pas tout : hier, des enfants, en ramassant des feuilles, ont trouvé dans le petit bois de Courier, à peu de distance de l’endroit où le voyageur avait quitté la voiture,, un paquet contenant des vêtements noirs pareils à ceux qu’il portait.

— Vraiment?

— Tout à fait pareils, monsieur ; je le sais

bien, puisque le fils d’un des postillons était un des enfants qui ont fait la trouvaille... et le père est venu tout de suite nous montrer la défroque.

— Mais l’Anglais lui-mème, qu’est— il devenu ?

— On n’en a plus entendu parler ?

— Il sera sans doute allé dans quelque château du voisinage.

— A l’endroit où il a renvoyé la chaise, il faut faire au moins six lieues pour trouver un château, excepté celui de Ronceval qui’ n’est qu’à une lieue.

— Peut-être sera-t-il allé à Ronceval ?

— Non, monsieur.

— Comment le savez-vous ?

— Parce qu’on est venu hier soir du château chercher les provisions, et il n’y avait aucun étranger à Ronceval. Tenez, monsieur, ajoutat-elle en lui montrant deux hommes qui arrivaient en courant, voilà mes postillons qui reviennent.

— Sont-ce les deux hommes qui ont conduit l’Anglais dont vous parliez ! 1

— Un d’eux seulement, le premier, Chinot

Labolée, comme on l’appelle par sobriquet. Dans notre pays, voyez-vous, on appelle Chinot les François, et lui on l’a surnommé Labolée, à cause des bolées de cidre qu’il avale du matin au soir.

La bonne opinion qu’elle avait de Chinot, dit Labolée, n’empêcha point madame Tiphainel de tancer vertement les postillons sur leur retard.

— Notre bourgeoise, répondit le premier de ces deux hommes, j’vas vous dire ce qui nous a mis en retard. Figurez-vous... Antoine a-t-il rapporté une selle?

— Non ; prends celle de Baptiste.

— Figurez-vous donc, reprit le postillon en se hâtant de passer sa petite veste bleue, que le noyé ressemble comme deux gouttes d’eau à l’Anglais que nous avons conduit avant-hier.

— Jésus, mon Dieu ! est-il possible ! s’écria la maîtresse de poste en regardant le voyageur qui s’était approché.

— Et le plus drôle, reprit Chinot, c’est qu’il était habillé quasiment comme un colporteur.

Puis, en ôtan t ses habits, qu’est-ce qu’on a vu ?.. . Attends, p’tit gris ! cria-t-il à l’un des chevaux

qui ruait, j’vas le soigner!... Méfiez-vous, Mathurin , il est sournois en diable, ce carcan-là !

— Qu’est-ce qu’on a vu ? demanda la maîtresse de poste.

— Eh bien! notre bourgeoise, l’Anglais avait reçu trois coups de poignard ou de couteau dans le dos et dans la poitrine ; et puis il avait au cou un grand cercle rouge, comme si on l’avait étranglé avant de le jeter à l’eau, ou plutôt comme si on lui avait attaché-là une grosse pierre pour le faire couler.

— Oh ! quelle chose affreuse, s'écria la maîtresse de poste en se couvrant les yeux de ses deux mains. Il faut que j’aille voir cela.

— Au fait, dit le voyageur, je suis curieux, moi aussi, de voir ce malheureux.

— La voiture est prête, monseigneur, dit un des postillons.

— Eh bien ! qu’elle attende, répondit l’étranger.

Il descendit vers la rivière en compagnie de madame Tiphainel qu’il questionna, chemin faisant, sur les principales familles du voisinage et

surtout sur les habitants du château de Ronceval.

Arrivé à l’endroit où gisait le corps du noyé, il regarda d’abord la figure du malheureux Anglais; puis il examina attentivement les blessures du cadavre, ainsi que les traces laissées au cou par la corde.

Son examen terminé, il reprit le chemin delà maison de poste.

— Trouverai-je ici de quoi écrire? demandat-il à madame Tiphainel.

— Certainement, monsieur. Seulement le papier est très-gros, car c’est celui dont mon petit garçon se sert pour écrire à son école.

— Peu importe !

S’arrachant avec regret aux caquetages qu’elle avait commencés avec ses voisines, la patronne revint au logis avec le voyageur. Elle remit à ce dernier une plume, du papier et un fragment de tasse contenant de l’encre.

— Il parait que vos routes ne sont pas bien sûres, ma bonne femme, dit le gentilhomme tout en écrivant.

— Oh! si, monsieur, répondit madame

Tiphainel; je vous assure qu’il n’y a presque jamais de meurtres par ici.

— N’importe ! murmura le voyageur, il est bon de prendre ses précautions.

Il plia sa lettre et lui façonna, tant bien que mal, une enveloppe qu’il cacheta et sur laquelle il écrivit une adresse. Puis il mit cette lettre dans une seconde enveloppe qu’il scella de même au moyen du chaton de sa bague et d’un peu de cire que la maîtresse de poste parvint .à lui trouver.

Sur cette seconde enveloppe, il écrivit :

« A ouvrir dans huit jours si je n’ai pas reparu. »

— Gardez-moi ceci, dit-il en montrant l’inscription à madame Tiphainel qui le regardait d’un air tout consterné. Si dans huit jours je ne suis pas venu chercher ce pli, vous déchirerez la première enveloppe et vous enverrez à son adresse la lettre que renferme la seconde enveloppe. Voici d’abord une pislole pour vous graver cela dans la mémoire. Je vous en promets le double si vous vous conformez à mes recommandations.

Au moment où il montait dans la chaise, madame Tiphainel se frappa le front.

— Ah '“mon Dieu ! dh-elle, j'ai ouoiie ae demander le passe-port de monsieur pour inscrire son nom sur le livre de poste.

— C’est juste, murmura le voyageur qui tira son passe-port d’un élégant portefeuille et le tendit à la patronne.

Elle le lui rendit aussitôt avec force révérence après avoir écrit sur son registre : « Baron Olivier de Canisy, vingt cinq ans, se rendant de Brest à Rennes en passant par Saint-Malo.

— Où va monseigneur? demanda un des postillons en se retournant sur sa selle.

— A Saint-Aubin d’Aubigné, répondit-il.

Soit que la catastrophe arrivée au colporteur lui donnât à réfléchir, soit qu’il fût préoccupé de quelque autre pensée, il ne paraissait plus aussi pressé qu’auparavant. Grâce probablement aux renseignements fournis par le postillon d’Anlrain sur sa générosité, les chevaux n’en partirent pas moins au galop.

A la première côte où les postillons mirent pied à terre pour soulager leurs porteurs, M. de

Canisy descendit de voiture. Tout en marchant à côté des postillons, il ne tarda pas à mettre l’entretien sur les habitants du château de Ronce val.

— Le maître du château, répondit Chinot Labolée qui causait volontiers, est le marquis de Courlans de Ronceval, un vieux marin qui commandait plusieurs bâtiments. Il était chef... chef. . .

— Chef d’escadre.

— Justement, monsieur; mais il a été blessé sur les côtes d’Espagne et il lui a fallu prendre sa retraite. Je l’ai conduit souvent, lui et sa fille, madame la comtesse Bérangère de Mallerov, qui demeure aussi au château avec son mari, le comte Frédéric.

— M. et madame de Malleroy ont-ils des enfants.

— Deux, monsieur : M. Richard et mademoiselle Camille.

— Sont-ils aimés dans le pays ?

— Madame la comtesse et sa fille sont si bonnes ! Tous les pauvres gens des environs les connaissent. Moi, qui vous parle , je me suis

cassé le bras avec un brigand de cheval qui s’abattait toujours dans les descentes. On in’a transporté au château parce que j’avais un trou à la tète. Madame la comtesse et mademoiselle Camille m’ont soigné de leurs propres mains... et mademoiselle Suzanne aussi. Mais c’est égal, voyez-vous , madame Bérangère et sa fille avaient toujours à me dire quelques bonnes paroles, qui me faisaient quasiment giutant de bien que les drogues qu’elles apportaient.

Au nom de Suzanne, le voyageur avait fait, un mouvement.

— Qui appelez-vous mademoiselle Suzanne?

demanda-t-il en prenant un air indifférent.

— C’est mademoiselle Thorneux, la nièce de madame la comtesse, qui demeure au château depuis longtemps, vu que sa mère est morte, je crois.

Au moment où le voyageur ouvrait la bouche

pour adresser une nouvelle question à maître Labolée, un jeune cavalier de haute mine croisa la chaise du baron. 11 montait un magnifique cheval couvert de sueur et d'écume et descendait la côte ventre à terre. Soii vieux domesti-

que, qui avait plutôt l’air d’un matelot que d’un écuyer, .le suivait à bride abattue aussi, mais en sautant sur sa selle comme un homme plus habitué au roulis du navire qu’au galop d’un cheval.

— Quel est ce cavalier ? demanda M. de Canisy au postillon qui avait respectueusement ôté son chapeau.

— C’est M. Thierry de Montenay, répondit Labolée... Un beau cavalier, n’est-ce pas? et généreux donc, fjuoiqu’il ne soit pas riche comme M. Richard, lui !

— Est-ce un parent de la famille de Courlans ou comte de Malleroy?

— Je ne sais pas, monsieur. Pendant que j’étais au château, j’ai entendu dire que c’était un orphelin qui avait été accueilli par la comtesse, et qu’elle avait élevé au château. Ce qu’il y a de sûr, c’est que dernièrement, en Espagne , il a sauvé la vie à M. le marquis et qu’il est traité à Ronceval comme s’il était le (ils de la maison. Là, nous voici en haut de la côte. Si monsieur veut remonter dans la chaise?

— Combien y a-t-il encore de côtes d'ici à Koncevai ?

— Trois.

Le baron ne répondit pas et s’installa dans la voiture.

A la côte suivante, il descendit encore et fit causer de nouveau maître Labolée, qu’il interrogea surtout sur mademoiselle Suzanne Thorneux.

Mais le postillon ne put rien lui apprendre de plus que ce qu’il lui avait déjà dit, si ce n’est que Suzanne avait dix-huit à dix-neuf ans, qu’elle était fort jolie et un peu fière. 11 ajouta que d’après ce qu’il avait, entendu raconter, la mère de Suzanne, fille du marquis de Courlans et par conséquent propre sœur de la comtesse Bérengère de Malleroy , s'était mariée à un homme d’une origine obscure.

Au moment où on était sur le point d’atteindre le sommet de la seconde côte, M. de Canisy regarda finement maître Labolée.

— Tu m’as l’air d’un garçon intelligent, lui dit-il enfin. Veux-tu gagner deux louis ?

— Je crois bien ! répondit le postillon.

— Quand nous serons arrivés tout près du château de Konceval, il faudra que lu verses ma chaise.

— Verser votre chaise, monsieur ! s’écria le postillon stupéfait. Mais ça l’abimera, monsieur.

— C’est mon affaire.

— Et mes chevaux ? s’ils allaient se blesser.

— Je réponds du dommage.

— Et moi? et mon camarade ?

— Descendez de cheval.

— Et puis quand on saura ça à la poste, la bourgeoise me flanquera dehors.

— Tu n’as donc jamais versé ?

— Quelquefois, mais pas exprès.

— Qu’importe une fois de plus.

— Ça fait tort à la réputation d'un postillon, monsieur....

— Mettons deux louis de plus pour la réputation.

— 11 y en a deux, monsieur....

— Deux quoi ?

— Deux réputations donc : celle de mon camarade et la mienne.

— Ajoutons encore deux louis, alors veux-tu

gagner six louis sans compter quatre autres que je promets de vous donner plus tard , pourvu que ton camarade et toi vous soyez discrets ?

— Dame! monsieur, il n’y a rien qu’on puisse refusera un seigneur aussi généreux que vous.

— Alors, entends-toi avec ton camarade, et tâchez de vous arranger pour que l’accident ait l’air d’être arrivé tout naturellement.

— Soyez tranquille, monsieur..., il y a tout près du château un endroit qui semble fait exprès.... un tournant dans la descente, avec un ravin à pic, juste au détour, vous verrez !

Une demi-heure après, Labolée se retournant sur la selle, dit au baron que le moment de descendre était arrivé.

— Fais attention qu’il faut que la chaise soit brisée, et ne puisse servir de huit jours au moins.

— C’est pour mes chevaux que j’ai peur. Si vous me laissiez les dételer à temps.

— Non pas.

— Ceux de volée seulement; ce sera toujours

autant de moins à payer pour monsieur en cas d'accident.

— Allons, soit. Tiens, voilà tes six louis.

A cette époque, six louis représentaient au moins une valeur de trois ou quatre cents francs. La vue des jaunels sembla ranimer le courage défaillant des postillons. Tout en détachant les traits des chevaux de voléd, Labolée et son ' camarade s’arrangèrent de façon à dénouer aussi ceux des timoniers.

Laissant les chevaux dételés sous la garde de l’autre postillon, Labolée fit. avancer la chaise en coupant le tournant de si près, que la roue se trouva dans le vide au-dessus du ravin. La voiture oscilla un instant, retenue qu’elle était encore par les chaînettes de corde qui attachaient l’extrémité de la flèche au collier des deux timoniers.

Entraînés par le poids de la voiture qui penchait de plus en plus sur le ravin, les pauvres animaux auraient roulé avec elle dans le ravin, si Labolée, qui tenait son couteau tout ouvert n’avait eu l’adresse de couper promptement les chaînettes violemment tendues. 11 n’eut cepen-

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dant le temps de sauver ainsi que le porteur , car à peine avait-il dégagé ce dernier, que la chaise tomba en entraînant l’autre cheval.

— Pauvre Brunaud / murmura Labolée en se penchant au-dessus du ravin pour voir ce qu’était devenu le malheureux animal.

Par bonheur pour Brunaud, puisque tel était son nom, la chaînette, déjà entamée par le couteau du postillon, s’était rompue à la première secousse. Ainsi délivré de la voiture, Brunaud était tombé sur des arbustes .dont les branches avaient un peu amorti la violence de sa chute. Au bout d’un instant, on le vit se débattre et se relever. Il lit quelques pas d’un air ahuri, mais sans boiter, se secoua cinq ou six fois et se mit philosophiquement à brouter quelques herbes à la stupéfaction des trois spectateurs et au grand contentement des deux postillons.

Quant à la chaise, elle paraissait aussi disloquée que pouvait le désirer M. de Canisy.

— Parfaitement exécuté, dit le baron avec le plus grand calme en s’adressant à Labolée.

Maintenant, mon garçon, tu vas venir avec moi au château pour demander des secours

afin de relever la voiture et de retirer ton cheval de son pâturage improvisé. Comment vas-tu ' expliquer l’accident?

— Dame, monsieur, je dirai que la roue est sortie du sabot, que la voiture a entraîné les chevaux qui ont pris le tournant trop court, et que...

— Parfait. Préviens ton camarade pour qu’il dise comme toi. Puis , en roule pour Ronceval.

Ils avaient à peine fait quelques pas qu’ils entendirent derrière eux le galop de deux chevaux.

— C’est M. Thierry de Montenay qui revient avec son domestique, le vieux Gilbert, dit Labolée en se retournant.

— Attendons-les, fit M. de Canisy. Ils ne pouvaient arriver plus à propos.

Il tourna bride et s’avança vers le jeune cavalier qui dirigeait aussi vers lui, après avoir échangé quelques mots avec le postillon. Comme Thierry demandait au baron s’il n’était pas blessé, M. de Canisy lui raconta qu’il avait sauté de la voiture au moment où elle allait rouler

dans le précipice, mais qu’il craignait de s’ètre foulé le pied en tombant sur la route.

Thierry s’empressa de lui offrir l’hospitalité au château de Konceval ; M. de Canisy accepta aussitôt. M. de Montenay voulait même que le baron prit le cheval de son domestique ; mais le voyageur, qui ne se souciait point de laisser le vieil écuyer avec les postillons, résista aux instances du jeune cavalier. Comme il prétendait cependant ne marcher que difficilement, il prit un des chevaux de poste, monta dessus et suivit ainsi M. de Montenay qui promit d’envoyer du monde pour aider les postillons à retirer la voiture du ravin.

Tout en galopant, M. de Canisy dit à son compagnon qu’il l’avait déjà rencontré à- peu de distance d’Antrain.

— Vous alliez comme le vent, ajouta le baron.

Thierry rougit et parut contrarié.

— Mon Dieu , reprit-il après un instant de silence et d'un air embarrassé, ce que je vais vous demander vous paraîtra bien singulier..., mais je vous prie de ne point parler au château de cette première rencontre.

— C’est entendu, monsieur, répondit M. de Canisy en souriant. Je sais par moi-même qu’un jeune homme de votre âge a souvent plus d’un motif pour ne point rendre compte de toutes ses actions à ses vieux parents.

— Voulez-vous que nous piquions un peu reprit Thierry sans répondre à l’observation du baron. Je dois partir dans une heure et je crains qu’on ne s’étonne de mon absence au château.

— Piquons, dit M. de Canisy.

Et les deux cavaliers repartirent à fond de train.

Le château de Ronceval était situé sur un plateau qui couronnait le sommet d’une colline assez élevée. Il dominait le Couesnon dont les ondes décrivaient un demi -cercle autour du pied de la colline.

Ce château avait, dans l’origine, occupé le plateau tout entier, mais il n’en restait plus que les deux tiers environ. Le reste avait été démoli A la place des bâtiments disparus, on avait établi une sorte de jardin qui partait du château et s’étendait à mi-côte, presque jusqu'à la rivière.

A l’endroit où commençait la pente escarpée qui aboutissait au Couesnon, on avait creusé dans l’épaisse charmille une brèche assez large qui permettait de voir la rivière et la route. Cela produisait l’effet d’un large balcon de verdure,

ou, si l'on aime mieux, d'une tonnelle d’une immense longueur.

Quant au château en lui-même, il se composait de quatre corps de bâtiments encadrant une vaste cour. En avant de l’un des côtés, se trouvait une autre cour entourée de bâtiments en granit reliés par deux grandes tours entre lesquelles était placé un vaste portail muni d’une herse et précédé d’un pont-levis.

Au moment où l’accident arrivait à la chaise du baron, trois dames étaient assises sur un banc placé sous le berceau de verdure qui dominait la vallée.

L’une de ces femmes, la comtesse Bérengère de Malleroy, fdle du marquis de Courlans-Ronceval, était grande et très-maigre. À voir ses joues 'creusées, ses yeux cerclés de noir et entourés de rides déliées, mais déjà nombreuses, on lui eût donné cinquante ans au moins. En réalité elle n’en avait que quarantecinq. Malgré sa maigreur et son altitude affaissée, elle paraissait forte et bien portante. A l’ expression de sombre tristesse qui assombrissait encore ses grands yeux noirs, il était aisé de

deviner que quelque profond chagrin avait passé dans la vie de cette femme et l’avait vieillie avant le temps. Ses traits, urt peu trop accusés peut-être, respiraient la bonté, ainsi qu’une sorte de résignation douloureuse, qui parfois, cependant, faisaifplaec à une expression d’énergie, éphémère il est vrai, mais d’une singulière puissance.

Sa fille Camille, alors âgée de dix-huit ans, lui ressemblait beaucoup. Ses traits étaient plus fins cependant. Sa physionomie, un peu triste pour une jeune fille de son .âge, avait une expression de fermeté calme et réfléchie que n’avait jamais dû offrir la figure de' sa mère. Camille paraissait éprouver une profonde tendresse pour la comtesse. Le regard affectueux êt profond de ses beaux yeux bleu clair ne quittait pas le visage de Bérengèrc.

De l’autre côté de la comtesse, mais un peu à l’écart, se tenait Suzanne'Thorneux, la nièce de madame de Malleroy. Elle était du même âge que Camille à deux mois près. C’était, du reste, le seul rapport qu’il y eût entre les deux cousines.

Plus petite, mais mieux faite que Camille, Suzanne avait l’air d’une étrangère. Son teint d’une blancheur mate et légèrement dorée, ses grands yeux bleu foncé dont la flamme étincelait sous d’épais cils d’un noir de jais comme ses cheveux, ses lèvres d’un rouge vif, le sourire provoquant qui laissait apercevoir d’admirables dents blanches et mignonnes ; tout en mademoiselle Thorneux semblait révéler l’origine méridionale de son père qui étaii le fils d’un petit commerçant de Cette. Quoique sa figure fût moins régulière que celle de Camille, elle attirait davantage les regards.

Comme nous l’avons dit plus haqt. le berceau sous lequel se tenaient les trois femmes, dominait le chemin qui conduit d’Anlrain à Saint- Aubin d’Aubigné: Au moment où Thierry et M. de Canisy parurent au coude que faisait la route en cet endroit, un éclair de joie passa sur la figure de madame de Malleroy. Appuyant les mains sur la charmille, elle se pencha en avant pour mieux voir les cavaliers. Suzanne en fit autant, mais avec moins de vivacité.

— Quel est donc le gentilhomme qui accom-

pagne Thierry ? demanda Camille en posant une main sur la main de sa mère.

— Quelle singulière monlure il a ! lit observer Suzanne. On dirait un cheval de poste.

— C’est un cheval de poste, en effet, répondit la comtesse. Suzanne, et toi, Camille, qui avez de meilleurs yeux que moi, connaissezvous la ligure de ce cavalier?

— Non, madame, répondit Camille.

— Comment pourrions-nous reconnaître quelqu’un? murmura Suzanne, nous ne sortons pas du châteàli et il ne vient jamais personne ici.

— J’avoue que cela est triste pour des jeunes filles de votre âge, dit la comtesse avec une indulgente bonté, mais je n’y puis rien malheureusement, vous le savez bien.

— Je vous assure, madame, que je me trouve fort heureuse ici et que je n’ai nulle envie de sortir, reprit Camille en faisant signe à Suzanne de dire comme elle.

— Certainement, murmura celle-ci en hochant furtivement la tète, comme pour répondre à Camille quelle ne parlait ainsi qu’à contre-

cœur.

Pendant ce colloque, la comtesse regardait toujours les deux cavaliers. En passant au pied de la terrasse sur laquelle était le jardin , Thierry salua gracieusement' les trois femmes.

— Bonjour, Thierry, bonjour, mon ami, murmura la comtesse dans les \eux de qui brillait une tendresse infinie.

Camille fit un signe amical au jeune homme.

Quant à Suzanne, profitant du moment où M. de Canisy regardait d’un autre côté, elle appuya le bout de ses doigts sur ses lèvres souriantes et envoya un baiser à M. de Montenay.

— Vous pouvez rester ici , mes enfants, dit madame de Malleroy en sortant du berceau de verdure; pour moi, je vais aller me reposer un peu dans ma chambre.

— Je vais rentrer aussi, dit Suzanne avec vivacité.... j’ai à m’habiller pour le déjeuner.

— Et moi, pour ne pas rester toute seule, je vous accompagne, fit Camille en riant.

Elles reprirent toutes trois le chemin du château; mais, au lieu de prendre l’esealier qui conduisait à leurs appartements, elles suivirent

jusqu’au bout le corridor qui allait à la seconde cour que Thierry devait traverser pour regagner sa chambre.

Camille, qui ne perdait pas un seul instant de vue la figure de sa mère, remarqua que madame de Malleroy fronçait imperceptiblement les sourcils en regardant Suzanne dont la présence semblait la contrarier. La jeune fille essaya d’emmener sa cousine; mais Suzanne qui, elle aussi, semblait contrariée, n’eut pas l’air de comprendre et resta dans la cour, où la comtesse examinait avec beaucoup d’attention, du moins en apparence, les travaux d’un ouvrier qui réparait une fenêtre.

Pendant ce temps, MM. de Montenay et de Canisy arrivaient à Ronceval.

Au moment où ils traversaient le pont-levis,

' le portier sortit de sa loge et dit à Thierry que le marquis de Courlans l’avait fait demander deux fois.

— Excusez-moi de vous quitter si brusquement, monsieur, dit Thierry en s’adressant à M. de Canisy, mais j’aperçois M. le comte Frédéric de Malleroy et son fils qui ne me pardon^

lieraient pas de leur enlever le plaisir de vous faire les honneurs de Ronceval.

Richard et son père, qui avaient vu de leur fenêtre l’arrivée d’un étranger, s’étaient empressés de venir au-devant de lui. A l’expression de leur physionomie cependant, il était permis de supposer qu’ils n’étaient pas aussi flattés de la visite inattendue qui leur arrivait, que voulait bien le dire courtoisement M. de Montenay.

Thierry lui présenta le baron et s’éloigna aussitôt pour se rendre aux ordres du marquis de Courlans.

Quoique la froideur des châtelains, pour ne pas dire plus, fût évidente, M. de Ganisy n’en parut pas le moins du monde déconcerté. Il raconta son accident, pria d’envoyer au secours du postillon, et fit si nettement comprendre qu’il comptait sur l’hospitalité de Ronceval , qu’on ne pouvait sans grossièreté, se dispenser de la lui offrir.

— Vous donnerez à M. le baron la chambre verte de la petite tourelle, dit le comte au majordome qui était accouru , celle qui est audessus de la poterne du nord.

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— Mais, monsieur le comte, murmura le majordome d’un air consterné, voilà plusieurs années que cette chambre....

Un' regard du comte lui coupa la parole.

— Envoyez -y plusieurs domestiques, dit M. de Malleroy. Que tout soit prêt à recevoir notre hôte dans dix minutes. Je vous confie aux soins de mon fils, monsieur le baron, continua-t-il en s’adressant à M. de Canisy, et j’aurai l’honneur de vous revoir dans quelques instants.

Il salua le baron et s’éloigna précipitamment après avoir fait un signe d’intelligence à Richard.

Arrivé à l’extrémité du orridor qui communiquait d’une cour à la^re, il s’arrêta. Il regarda par une petite lucarne et sans se montrer, ce qui se passait dans la seconde cour où il entendait le murmure de quelques voix.

En traversant cette cour, deux minutes auparavant, Thierry de Montenay avait rencontré madame de Malleroy et les deux jeunes filles qui guettaient évidemment son passage.

La comtesse, qui causait avec lui, leva les

yeux comme par une sorte de pressentiment, et aperçut son mari. Elle pâlit et dit précipitamment au jeune homme, à voix basse :

— En sortant de chez mon père venez me (aire vos adieux ; vous me trouverez dans mon appartement. A bientôt.

Elle prit un air indifférent et s’éloigna de lui.

Comme il entrait dans le corridor, Suzanne, qui s’était tenue un peu à l’écart, profita du moment où il passait devant elle pour lui dire à demi voix :

— Je vous attendrai au jardin, à l’endroit habituel.

Il ne répondit que par un sourire d’intelligence et par un regard rempli d’amour. Puis, il monta lestement les énormes marches de granit qui conduisaient à l’appartement du marquis de Courlans-Ronceval.

Un vieux domestique, dont la figure balafrée révélait de glorieux services, introduisit M. de Montcnay chez le marquis.

Le marquis Enguerrand de Courlans-Ronceval, chevalier de Saint-Louis et chef d’escadre en retraite, avait eu la réputation de l’officier le

plus brave, mais aussi le plus bourru de toute la marine française.

11 comptait alors soixante-dix ans.

11 était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne. Ses traits fortement accentués, ses yeux gris recouverts d’épais sourcils blancs et sillonnés de fibrilles rougeâtres , et son nez recourbé comme un bec de faucon, révélaient un caractère violent et tyrannique. En revanche, sa physionomie avait une telle expression de franchise, de hardiesse et de loyauté, que tout en inspirant la crainte, elle n’avait rien d’antipathique.

— Parlasambleu ! monsieur, vous vous faites bien chercher, dit-il à Thierry d’une voix brusque et pourtant amicale. Où diable étiez-vous donc?

— J’étais allé faire quelques emplettes au village, murmura Thierry en rougissant comme une jeune fille.

— Ventre Mahom ! me prends-tu pour un aveugle, que tu me racontes de pareilles sornettes ?

— Monsieur le marquis...

— Je les connais les emplettes des marins de ton âge quand ils s’embarquent. Ce sont des cornettes et des jupons dan's l/s villages, des robes et des chapeaux dans les villes. Allons, allons, mauvais sujet, continua-t-il en riant de la confusion de Thierry, ne cargue pas ainsi toutes tes voiles; le grain n’éclatera pas. Ce n’est pas au moment où tu vas me quitter que j’irai te quereller. Seulement, à ton retour, plus de bordées pour faire des emplettes, mon ami. J’ai sur toi des idées...

— Oserai-je vous demander lesquelles, monsieur le marquis? murmura Thierry dont le cœur se mit à battre avec violence.

— Tu ne sauras rien maintenant; à ton retour nous verrons. Depuis bientôt vingt ans que nous t’avons trouvé abandonné à la porte du château , depuis surtout que je t’ai ramené ici à moitié mort des blessures que tu avais reçues à Saint-Sébastien en me défendant, chacun ici te traite comme si tu étais de la famille, n’estce pas ?

— Oh ! oui , monsieur le marquis , s’écria Thierry d’une voix émue. Aussi donnerais-je ma

vie de bon cœur pour vous et pour les vôtres !

— Ile! je le sais bien, monsieur! Ce n’était pàs la peine de m'interrompre. Je te disais donc que, puisque tout le monde à Ronceval te regarde comme de la famille, il y aurait peutêtre moyen d’arranger les choses pour qu’il en soit toujours ainsi, et que j’aie véritablement le droit de le traiter en (ils.

Un éclair de joie rayonna dans les yeux de Thierry.

— Oh ! monsieur le marquis, dit-il, vous avez donc lu dans mon cœur, et mon audace....

Il fut interrompu par le vieux domeslique qui annonça que le comte de Mallcroy demandait à parler au marquis.

Le chef d’escadre fronça ses épais sourcils.

— Qu’il attende, répondit— il. J’étais bien sur de le voir paraître du moment que j’étais seul avec Thierry, murmura-t-il tandis que le domestique fermait la porte. Au surplus, cette fois il vient à propos, car son arrivée m’empêche de révéler trop tôt mes petits projets à ce brave Thierry. Allons' mon garçon, bon voyage, dit-il au jeune homme. Prends ces pistolets : ce sont

ceux que je portais à ma dernière croisière.

Comporte-toi en brave marin, et prends toujours pour guide dans ta vie la devise de notre vieille Bretagne : Plulôl mourir que de se souiller t Tâche de nous revenir promptement.... A ton retour, lu trouveras ici une récompense.... Oui, tu voudrais bien savoir laquelle, n’est-ce pas? ajouta-t-il en regardant le jeune homme dont les yeux étaient fixés sur lui avec une ardente curiosité; mais je ne t’en ai déjà que trop dit. Lève l'ancre et en route , mon brave Thierry, mon fils.

En parlant ainsi avec une expression de vive affection, il embrassa le jeune homme et le poussa dehors.

A peine Thierry se fut-il éloigné, que le sourire franc et joyeux qui avait un instant transformé la physionomie si sévère du marquis, s’éfeignit aussitôt.

— ■ - Ah ! pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas donné un fils comme celui-là, au lieu de deux gendres, l’un que je hais et que je ne puis avouer; l’autre.... que je méprise.... Faites entrer M. le comte ! ajouta-t-il en élevant la voix.

Il se passa la main sur le front d’un air soucieux.

— Qu’avez-vous à me demander, monsieur le comte? dit le vieillard en s’adressant à M. de Malleroy.

— Rien pour moi, monsieur le marquis, répondit Frédéric trop accoutumé à la brusquerie de son beau-père pour s’en formaliser. Il s’agit de Richard, de votre petit-fils.

— Vous tombez mal : je suis fort mécontent de Richard. L’autre soir, à Rennes, il a encore perdu au jeu douze cents livres.

Hélas ! monsieur, c’est justement pour cela que je venais....

— Plût à Dieu qu’il en eût perdu le double, et qu’il eut montré plus découragé, monsieur.... mais j’ai appris qu’après s’ètre d’abord emporté contre son adversaire, comme un mauvais joueur qu’il est, il s’est laissé insulter sans en demander raison.

— C’est sans doute M. de Montenay qui vient de vous raconter cela pour faire admirer sa propre conduite, répondit le comte dont les lèvres blêmissaient de colère. Lorsque, comme

M. Thierry, on ne connaît ni son père ni sa mère, et qu’on porte un nom.... de fantaisie.... je comprends qu’on soit fort chatouilleux et que pour se faire craindre on mette flamberge au vent, môme pour les querelles qui ne vous concernent pas, conime il l’a fait l’autre jour. Mais mon (ils....

— Ainsi, c’est lui qui s’est battu pour Richard, murmura le marquis.... j’aurais dû m’en douter. Eh bien, monsieur, je vous jure qu’il ne m’avait pas dit un mot de tout cela, le brave garçon !...

— Comment l’avez-vous appris alors?

— Que vous importe ! Parce que, profitant de mon insouciance et de l’état continuel de souffrance où je vis depuis quelque temps, vous êtes parvenu à m’isoler de tous mes amis, croyez-vous donc qu’il ne m’en reste plus?

Vous vous trompez , monsieur ; j’ai encore quelques camarades qui veillent sur l’honneur de leur vieux compagnon d’armes. Les douze cents francs perdus sur parole par Richard, ont été, dès le lendemain, envoyés en son nom par un de ces amis dont je vous parle.

Mon intendant a ordre de les rembourser.

— Je vous remercie pour Richard, monsieur.

11 viendra lui-même vous dire...

— Je ne veux pas le voir. J’ai déjà eu assez d’émotions pénibles aujourd’hui. Demain je lui parlerai... Je ne vous charge pas de lui faire des reproches de ma part, car vous n’en auriez guère le droit. Le malheureux enfant ne sait que trop comment son père a dissipé sa fortune, et comment maintenant encore il expose celle de la comtesse sur toutes les tables de jeu de Rennes, de Nantes et de Saint-Malo. Je ne vous retiens plus, monsieur le comte.

M. de Malleroy s’inclina en dissimulant sa colère. Une fois dehors, il fit un geste de fureur/ et sa figure prit une incroyable expression de ressentiment et de méchanceté.

— Vieux fou ! murmura-t-il en grinçant des dents. 11 ne voit plus que par ce damné bâtard. Je suis sur que s’il pouvait déshériter Richard pour ce misérable enfant trouvé... mais nous y mettrons bon ordre... Oh ! si je pouvais seulement éclaircir mes doutes à l’égard de la comtesse et de Thierry... Je suis sur qu’ils sont

encore ensemble en ce moment. Tâchons de les surprendre.

M. de Malleroy ne se trompait pas. Thierry était, en effet, chez la comtesse Bérengère ; ellémcme était venue lui ouvrir avant même qu’il eût eu le temps de gratter à la porte.

— Enfin vous voilà, murmura -t- elle en l’attirant dans le petit salon qui précédait sa chambre à coucher. Vous avez vu mon père?

— Oui, madame la comtesse.

— Que vous a-t-il dit ?

— M. le marquis m’a témoigné un intérêt, une affection dont je lui suis profondément reconnaissant.

— U ne... vous a fait part d’aucun projet?

— Pardonnez-moi, madame la comtesse.

— Oh ! voilà ce que je craignais ! interrompitelle en levant les yeux au ciel avec angoisse. Et que vous a-t-il dit enfin?

Thierry le lui raconta rapidement.

— Dieu soit loué ! murmura-t-elle avec un soupir de soulagement. Ainsi il ne vous a parlé que vaguement de son projet, et il ne vous a

b y Cnug le

l)E DEUX JEUNES FEMMES

pas demande si vous consentiriez à cc mariage?

— A ce mariage! murmura Thierry. Non, madame la comtesse, M. le marquis n’a même pas prononcé ce mot de mariage.

— Eh bien, mon ami, vous pouvez encore me sauver. #

— Vous sauver, madame!... Parlez, que fautil faire? Oh! je serais trop heureux de vous prouver mon dévouement et ma reconnaissance.

— 11 faut trouver quelque moyen, quelque prétexte qui vous permette de refuser la main de Camille, quand il vous l’offrira directement.

— De mademoiselle Camille ! s’écria Thierry stupéfait. Comment, c’était de mademoiselle Camille que M. le marquis...

— Hclas! oui. A qui croyez-vous donc que mon père fit allusion ?

— Je ne sais... rnurmura-t-il... j’avais cru... En effet, vous avez raison...- La main de mademoiselle de Malleroy à moi, pauvre orphelin sans fortune et sans nom !... Je ne puis croire que le marquis de Courlans...'

— C’est la vérité cependant... ce mariage est le vœu de mon père... et vous savez que tout doit plier devant sa volonté... Le comte luimême n’oserait résister à mon père qui d’ailleurs forcerait son consentement par des moyens dont il ne connaît que trop le pouvoir.

Et pourÿnt ce mariage ne peut avoir lieu !... ajouta-t-elle en se pressant le front entre les deux mains par un geste de désespoir.

— Veuillez croire, madame la comtesse, dit Thierry d’une voix attristée, que je n’ai jamais eu l’ambition... Je sens trop que ma naissance et ma pauvreté...

— Ah! s’il n’y avait que cela, interrompitelle en réunissant les deux mains du jeune homme entre les siennes. Dieu m’est témoin que je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, hélas!,.. Tenez, Thierry, ne me question- * nez pas... je vous en conjure, et quoi qu’il advienne, ne doutez pas de mon estime ni de mon affection, mais, au nom du ciel, trouvez quelque moyen pour détourner mon père de son projet...

— Je vous le promets, madame la comtesse.

— Mais il ne faut pas non plus que vous fâchiez le marquis. Je sais qu’il a pour vous les meilleures dispositions, et pour rien au monde je ne voudrais être cause... Vous me le reprocheriez plus tard, vous me prendriez en aversion, en haine peut-être.

— Oh ! madame la comtesse, dùt-on me couper en mille morceaux par vos ordres, je vous jure que jamais on n’arrivera à me faire haïr la bienfaitrice de mon enfance, celle à qui je dois tout et dont la bonté a toujours traité comme un fils le pauvre enfant abandonné.

— Merci, Thierry, merci, mon ami, reprit la comtesse avec une profonde émotion. Vous ne savez pas quel bien me font vos paroles. Je craignais tant que vous n’interprétiez mal mon opposition à votre mariage. Vous me jurez que aous ne m’en voulez pas.

— Je vous le jure, madame la comtesse.

— Vous avez l'air triste, contrarié, cependant ?

— C’est vrai, madame. Oh 1 si j’osais parler et confier à votre bienveillante indulgence le motif de ma tristesse...

— Parlez, mon ami, parlez. Quel que soit voire s.ecrct, je vous jure qu’il sera bien gardé et que tout ce qui dépendra de moi pour adoucir vos peines ou contribuer à votre félicité, je le ferai de grand cœur.

— Eh bien, madame la comtesse, murmura Thierry, - pardonnez-moi mon audace, mais •quand le cœur parle... il faut oublier jusqu’à la distance qui sépare...

— Silence! on vient, interrompit vivement madame de Malleroy.

On gratta discrètement à la porte, puis Camille entra dans le petit salon. Elle était rouge et un peu essoufflée comme si elle avait monté très-rapidement l’escalier.

— Je crois que mon père vous cherche pour vous faire ses adieux, Thierry, dit-elle au jeune homme, car je l’ai entendu demander où vous étiez et je l’ai vu se diriger de ce côté.

— Adieu, Thierry, dit la comtesse; adieu, mon enfant, ne vous exposez pas trop. Prenez ce portefeuille que j’ai brodé pour vous, et surtout ne l’ouvrez que lorsque vous serez à bord... Que Dieu veille sur vos jours, mon ami. Camille

et moi nous le prierons pour vous chaque malin et chaque soir.

Il baisa respectueusement la main que lui tendait la comtesse et sortit aussi touché de l’amitié ([ue lui témoignait madame de Malleroy, que surpris de la vivacité de son opposition au projet du marquis.

Comme il refermait la porte, il rencontra le comte Frédéric qui lui jeta un regard haineux et inquisiteur.

Crpyant que le comte avait à lui parler, Thierry s’arrêta et le salua courtoisement.

— Vous allez vous mettre en retard, lui dit M. de Malleroy.

— Les chevaux de poste ne sont pas encore arrivés, monsieur le comte.

— Je viens de les voir dans la cour. Bon voyage, Thierry. Que l’enfer te torde le cou, bâtard maudit , ajouta-t-il à part en entrant chez la comtesse sans attendre de réponse.

Thierry le suivit des yeux un instant en secouant la tète, comme pour plaindre madame de Mallerov d’être la compagne d’un tel être;

puis il courut rejoindre Suzanne qui l’attendait, au jardin à un endroitoù quelques arbres, rejoignant la charmille, formaient une retraite qui semblait faite exprès pour abriter deux amoureux.

Malgré l’insouciance apparente avec laquelle le baron de Canisy suivait Richard de Malleroy, il ne laissait rien échapper. Il remarqua qu’on le conduisait à sa chambre par des corridors obscurs , qui devaient certainement être peu fréquentés par le3 maîtres du château.

Un nuage de poussière remplissait encore la chambre de la tourelle. Quoique les croisées fussent ouvertes, on sentait une odeur de moisissure qui prenait à la gorge. Il était évident que cet appartement était inhabité depuis longtemps.

Tout en causant, M. de Canisy regarda négligemment par les fenêtres. Elles donnaient sur les fossés du château, à l’endroit où passait l’eau rapide du Couësnon. Un peu sur la gauche, on voyait une sorte de passerelle formée de deux troncs d’arbres.

Ce pont était probablement destiné aux gens qui sortaient par la poterne, dont le comte avait parlé en demandant la chambre verte au majordome.

Richard congédia bientôt les domestiques.

Le baron et lui sc mirent à causer. Chacun d’eux avait son plan. L'un voulait s’installer au château, l’autre désirait connaître le but de la visite de son hôte et le congédier le plus tôt possible.

Après de longues circonlocutions, M. de Canisy essaya- d’amener Richard à lui offrir de le présenter aux châtelaines de Ronceval. Mais il avait affaire à forte partie. Malgré sa jeunesse, le jeune Malleroy échappait toujours à son interlocuteur. Fin revanche, feignant de croire que lp baron devait être fort contrarié du retard apporté à son voyage, il voulait absolument que M. de Canisy acceptât le carrosse du comte pour continuer immédiatement sa route.

Après son entretien avec le marquis, et en sortant de l’appartement de sa femme, M. de Malleroy vint retrouver son hôte. Ce dernier renouvela ses tentatives détournées pour être

admis à saluer madame et mademoiselle de Malleroy.

Il fut repoussé par le père plus rudement qu’il ne l’avait été par le fds.

Tout autre que le baron aurait même été déconcerté par ces refus et par le désir évident qu’on manifestait de se débarrasser de sa présence; mais M. de Canisy était doué d’un aplomb imperturbable.

— Je vous demanderai la permission défaire un peu de toilette, reprit-il au bout de quelques instants; car, si j’ai l’honneur de - dîner avec madame la comtesse de Malleroy...

— La comtesse est un peu souffrante, interrompit M. de Mallerov avec vivacité, et ne peut recevoir personne.

— Pour que vous ne preniez pas la peine de changer de toilette, on va vous servir dans votre appartement, ajouta Richard avec un sourire doucereux.

— C’est si triste de manger seul, repartit le baron sans sourciller.

. — Nous aurons l’honneur de vous tenir compagnie, fit Richard.

— Et, pendant ce temps, on réparera votre chaise, dit le comte, afin que vous puissiez vous mettre en route ce soir par la fraîcheur.

— Ma foi, mon cher hôte, répondit Canisy qui changea de ton tout d’un coup et prit un air railleur , je vous avoue que je ne me soucie guère de voyager de nuit dans vos environs.

— Et pourquoi cela?

— On y assassine quelque peu, paraitril, répondit M. de Canisy d’une voix brève et en fixant son regard sur Frédéric qui pâlit.

— Qui a pu vous faire un conte pareil? dit M. de Malleroy en s’efforçant de sourire.

— J'ai vu, de mes propres yeux, le pauvre diable qu’on a égorgé. Le cadavre avait trois blessures , trois beaux coups de dague, ma foi !

— Quelque vagabond, sans doute, dit Richard d’un air indifférent ; quelque ivrogne qui sortait du cabaret...

— Non pas, non pas, interrompit Canisy. Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans cette affaire, c’est que je connaissais ce malheureux.

— Vraiment ! dirent en même temps le père et le fils qui échangèrent un regard.

— Mon Dieu ! oui : c’était le clerc d’un laivyer , d’un homme de loi de Boston.... quoiqu’il eût revêtu un costume de colporteur.

— Et pourquoi ce déguisement? demanda Richard en appuyant la main sur le genou de son père qui, pâle et les sourcils froncés, avait fait un mouvement comme pour s’élancer sur le baron.

— 11 est évident qu’il devait avoir un motif pour se déguiser ainsi, répondit Canisy en fixant tour à tour sur le comte et sur Richard son regard pénétrant.

— Mais lequel? insista le comte avec impatience.

Le baron garda un instant le silence.

— Je l’ignore, dit-il enfin. A propos, quelle heure est-il donc ?

— Midi environ, répondit Richard qui se leva brusquement. Vous devez avoir grand’faim , monsieur le baron? Je vais m’occuper moimême de votre dirier.

— Richard, lui dit son père comme il sortait, vois donc où est passé Thierry ; puis ordonne au sommelier de nous envoyer, en attendant le

dîner, deux flacons de notre vieux vin des Canaries.... Tu comprends?

— Parfaitement, répondit-il en échangeant un regard d’intelligence avec son père.

— Monsieur le comte, dit le baron, quoique je n’aie pas l’honneur d'être connu de vous, j’ai bien souvent entendu parler de votre famille, ou plutôt de la famille de madame la comtesse.'

— Vraiment?

— Mon frère ainé était l’ami.... intime.... de ce pauvre Louis de Carville, page de M. le marquis, votre beau-père, qui périt si.... malheureusement quelque temps avant votre mariage.

Les yeux du comte dardèrent un regard étincelant sur la figure souriante de Canisy.

— La mort de ce pauvre garçon avait vivement impressionné mon frère, reprit M. de Canisy. Maintenant encore, même, il revient souvent sur les circonstances mystérieuses qui l’accompagnèrent.

— D’après ce que j’ai entendu dire à mon beau-père et à madame de Malleroy, ainsi qu’à tous les gens du château, M. de Carville se serait

tué en tombant de cheval et en roulant au fond d’un ravin.

— Oui, oui, je sais. Mais mon frère prétend que la chute de M. de Carville n’aurait pas eu lieu naturellement.

— Je ne comprends pas, murmura le comte en faisant signe à un domestique, qui entrait avec deux flacons et trois verres, de tout déposer sur la table et de se retirer.

— Divers indices ont porté mon frère à supposer qu’une corde avait été tendue au travers de la route, juste au passage le plus dangereux. Mon frère a même recueilli deux ou trois renseignements constatant qu’on avait remarqué sur le corps de M. de Carville la trace d’une violente pression autour du cou, et qu’il avait à la tète deux blessures qui ne pouvaient provenir que de la main d’un homme.

— Ce que vous dites là m’étonne , repartit M. de Malleroy. Je suis arrivé par hasard un des premiers auprès du cadavre de ce pauvre jeune homme, et je n’ai rien remarqué de tout cela.

— L'émotion vous aura sans doute enlevé votre lucidité habituelle.

— Quelle émotion? murmura le comte de l’air d’un dogue tout prêt à s’élancer sur son ennemi.

— N’étiejj-vous pas lié avec M. de Carville?

Perdre un ami d’une manière si affreuse... si inattendue...

Chacun de ces mots, que soulignaient la voix mordante et le regard acéré du baron, amenait une contraction sur les traits de M. de Malleroy.

— Je vois à votre physionomie que votre excellent cœur conserve toujours le souvenir de cet

ami si sincèrement pleuré, reprit Canisy avec

une gravité qui contrastait singulièrement avec les intonations railleuses de sa voix. Mon frère me l’avait bien dit, en ajoutant que si vous aviez oublié le nom d’Édouard de Canisy, je pourrais me réclamer de l’amitié de M. de Carville pour mon frère afin d’appuyer la demande que j’ai à vous faire.

— Et quelle est cette demande, monsieur le baron ?

— Pardonnez-moi de vous la présenter ainsi, en dehors des usages officiels, mais la circon-

stance sera mon excuse. Monsieur le comte, j'ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Suzanne Thorneux, voire nièce et votre pupille. %

Le comte bondit sur son fauteuil..

— Oh ! oh ! s’écria-t-il avec colère, c’est donc cela !...

Il s’interrompit brusquement.

— On dirait que ma demande vous déplait, reprit Canisy toujours calme. Il me semble pourtant qu’elle n’a rien d’étrange. Les Canisy sont de bonne noblesse, vous le savez. Si leur fortune n’est pas considérable... admettons même qu’elle soit nulle, ajouta-t-il en surprenant le mouvement de tète de M. de Malleroy, celle de mademoiselle Suzanne n’est pas beaucoup plus...

— Suzanne n’a rien, monsieur le baron, interrompit M. de Malleroy, et tout en vous remerciant de l’honneur que vous me faites, permettez-moi de vous dire en ami que marier deux bourses vides, c’est leur préparer un triste avenir...

— L’amour ne raisonne pas, monsieur le comte.

— L’amour... Vous connaissez donc ma nièce ?

— J’ai eu l’honneur de la voir , répondit Canisy qui ne mentait pas tout à fait, puisqu’en montant la -côte avec Thierry de Monlenay il avait aperçu de loin la jeune fille.

— Il me semble que j’entends sa voix, dit le comte en se penchant du côté de la croisée ouverte.

Un sourire imperceptible glissa sur les lèvres du baron qui se leva et courut à la fenêtre.

Tandis qu’il regardait à droite et à gauche, M. de Malleroy vida précipitamment dans le.

verre du baron quelques gouttes de la liqueur d’un petit flacon qu’il tira de sa poche.

— Eh bien ? demanda le comte au bout de quelques secondes.

— C’est bien mademoiselle Thorneux , en effet, répondit Canisy en revenant s’asseoir devant la table.

Surpris de cette réponse, car il n’avait nullement entendu la voix de Suzanne, M. de Malleroy courut à la fenêtre.

— Puis-je espérer, monsieur le comte, que

vous voudrez bien m’accorder la demande que j’ai eu l’honneur de vous faire ! reprit Canisy lorsque M. de Malleroy eut repris sa place en face de son hôte.

— Il faut d’abord que j’en parle à mon beaupère et à madame de Malleroy.

— Sans doute, mais je tiens surtout à votre consentement...

— Vous ne buvez pas, monsieur le baron?

Au moment de porter son verre à ses lèvresj Canisy le reposa sur la table avec le geste distrait d’un homme préoccupé et renouvela sa demande à M. de Malleroy.

— Nous causerons de cela plus lard, répondit le comte. Mais vous ne buvez pas? Est-ce que vous trouveriez ce vin mauvais ?

— 11 est délicieux, monsieur le comte... Vous ne répondez pas à ma demande ?

" — Oh ! ces amoureux ! Vous voilà exactement comme mon Richard.

— Comment, votre fils est amoureux ?

— Hélas! oui... et puisqu’il faut vous dire la vérité, il est amoureux de sa cousine Suzanne.

’rïstryof. ■

— Et vous consentirez à cette union, monsieur le comte ?

— Il le faut bien.

— Avec sa fortune et son nom, M. Richard pourrait prétendre à de si beaux partis.

— Que voulez-vous , ces jeunes gens s’adorent. Le marquis fera bien quelque chose pour eux. Puis, je vous le répète, je n’ai pas le courage de séparer ces «leux tourtereaux... A votre santé, baron... Allons, faites-moi raison, corbleu!... Crovez-moi, noyez les soucis dans le vin .

— Soit, » dit Canisy.

Il leva son verre et le tint à la hauteur de sa bouche, fort occupé en apparence à examiner le valet de chambre du comte qui apportait le diner.

M. de Malleroy suivait tous les mouvements de son convive d'un regard anxieux , mais il fut forcé de détourner la tète pour répondre à je ne sais quelle question du domestique, Canisy profita de ce moment pour prendre le verre du comte et lui substituer le sien.

— Décidément, je ne suis pas heureux, reprit

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Canisy, j’étais si ravi de l’idée de m’allier à votre famille.

. — Veuillez croire, monsieur le baron, que mes regrets...

— Oh! pardon, s’écria Canisy, je crois que je me suis trompé de verre et que j’ai pris le vôtré.

M. de Malleroy qui allait boire tressaillit et reposa son verre en se mordant les lèvres avec dépit. Il prit deux autres verres, les remplit et en passa un à M. de Canisy, qui, cette fois, le vida sans hésiter.

Il était désormais évident pour le comte que Canisy lisait clairement dans son jeu et qu’il faudrait employer quelque autre moyen pour se débarrasser d’un aussi dangereux convive.

— François, dit-il au domestique, vous prierez M. Richard de venir me retrouver; vous le préviendrez que nous avons besoin de lui.

— En vérité, monsieur le comte, reprit Canisy dès que le valet de chambre se fut retiré, je ne puis me décider à renoncer à l’espoir que j’avais conçu de m'allier à votre famille... N’y

aurait-il pas quelque moyen d’arranger les choses ?

— Cela me parait difficile.

— Puisque M. Richard et mademoiselle Thorneux s’ adorent, comme vous le dites... il faut que je renonce à tout espoir de ce côté, n’est-ce pas?

— Hélas ! oui, mon pauvre baron...

— Hélas! en effet... mais n’avez-vous pas une fille charmante.

— El votre amour pour Suzanne ! fit le baron surpris de ce revirement soudain.

— Hélas! monsieur le comte, l’amour sans espoir est comme une mèche sans huile, il s’éteint très- vite.

— Voyons, monsieur, dit le comte d’un air sévère, c’est assez plaisanter. Laissons de côté ma famille, je vous prie...

— Je ne plaisante jamais quand il s’agit de choses sérieuses, monsieur le comte, répondit Canisy sur le même ton que M. de Malleroy.

J’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Camille de Malleroy, votre fille.

Frédéric, avec le plus grand calme, le regarda

fixement. Canisy soutient ce regard gros de colère et de menace.

— Monsieur le comte, reprit le jeune homme, je vois malgré votre exquise politesse que vous ne pouvez vous habituer à l’étrangeté de ma démarche. Puisqu’il en est ainsi, je vais écrire à mon père en le priant de venir vous présenter officiellement ma demande. En attendant, j’irai m’établir à Antrain, pour m’occuper de découvrir le meurtrier de ce pauvre clerk de Boston.

— Vous aurez de la peine à y parvenir.

— Si j’étais seul, oui; mais j’ai déjà écrit à mon frère pour qu’il m’envoie de Brest quelques hommes du métier.

— Alors, M. votre frère sait que vous êtes ici? demanda le comte.

— Certainement. D’abord il n’ignorait pas que mon intention était de venir présenter mes hommages aux nobles dames de Konceval. Puis, ce matin, en voyant l’accident survenu à mon pauvre Américain, je me suis dit que pareille chose pourrait bien m’arriver et qu’il serait cruel de mourir sans vengeance. J’ai donc écrit immédiatement à mon frère, je lui ai raconté

LE ItOMAN

le malheur de mon ancien compagnon de voyage et je l’ai informé en même temps de tout ce que je comptais faire moi-même.

— Vous êtes prudent, monsieur le baron, murmura le châtelain.

— Comme un homme qui a beaucoup voyagé..; et qui va voyager encore, ajouta-t-il en souriant.

— Vous ne pouvez nous quitter ainsi, reprit vivement M. de Malleroy. Peut-être trouveronsnous , comme vous le disiez , quelque moyen de tout arranger à notre commune satisfaction... Mais voici mon fils... silence devant lui.

— Même relativement à ses amours.

— Surtout relativement à ses amours.

— C’est entendu, monsieur le comte, mais vous et moi nous reprendrons cet entretien, n’est-ce pas... et sans vin des Canaries, ajoutat-il en regardant avec un sourire fort significatif le premier verre que lui avait versé M. de Malleroy. J’ai la tête faible et le vin mauvais, voyez-vous; si je buvais trop de ce nectar délicieux, il pourrait en résulter quelque malheur pour moi et même pour votre maison.

— Soyez tranquille, répondit le comte en grimaçant un sourire, je vous en donnerai de moins capiteux... Je vois que j’ai affaire à un connaisseur.

— Les vins sont comme les hommes, monsieur le comte, il faut les étudier pour les connaître et ne jamais se mettre à leur merci. Le vin qui, pris modérément, ranime et fortifie le buveur, ou qui, en l’enivrant, en fait une masse inerte, une sorte de cadavre enfin, est comme moi un ami utile ou un ennemi dangereux.

Un regard brillant et acéré comme la pointe d’une épée compléta la pensée du baron.

— Je crois que nous nous entendrons parfaitement, murmura le comte qui, comme beaucoup de gens très-violents, faiblissait aisément une fois que le premier élan de sa colère était passé. Richard, continua-t-il en se tournant vers son fils qui entrait au même instant, M. le baron de Canisy et moi, nous venons de découvrir que nous avions des intérêts communs... et que nous pouvions mutuellement nous rendre de grands services... Je te prie donc de le traiter désormais en ami...

— Et j’espcre que bientôt il me sera permis de vous donner un titre plus intime encore que celui d’ami, ajouta le baron en serrant la main de Richard qui, malgré son aplomb précoce, regardait son père d’un air surpris, comme pour lui demander s’il devait prendre ses'paroles au sérieux. •

Lorsque Thierry de Montenay arriva à l’endroit habituel de scs rendez-vous avec Suzanne, la jeune fille l’y attendait depuis quelques minutes. Les yeux fixés à terre, l’air sombre et pensif, elle fronçait de temps en temps ses beaux sourcils par un mouvement d’impatience et d’humeur qui donnait quelque chose d’excessivement dur àsa physionomie.

— J’ai cru que vous ne viendriez pas, ditelle à Thierry, qui l’avait saisie dans ses bras et l’embrassait tendrement.

Il lui raconta ce qui l’avait retenu.

— Au reste, reprit-elle, je devrais être habituée depuis longtemps à passer toujours la dernière; mais, auprès de vous cependant...

— Voyons,- voyons, interrompit le jeune homme avec douceur, ce que tu dis-là est injuste pour moi d’abord, qui, tu le sais bien,

laisserais tout pour toi, injuste même pour les autres habitants du château qui le témoignent autant d’égards que d’affection.

— Le comte aussi, n’est-ce pas ?

— En témoigne-i-il davantage à sa femme et à sa fille.

— Oh! que je le hais, cet homme!... Mon Dieu ! mon Dieu ! quand donc serai-je dans une situation qui me permette de me venger de cet homme si dur et si hautain et de me délivrer de la tyrannie de mon grand-père !

— Encore un peu de patience, ma bien-aimée, reprit Thierry. Si Dieu me seconde et me permet de me signaler par quelque action d’éclat, j’espère être nommé lieutenant de vaisseau en . revenant de cette croisière.

— Si vous ne comptez que sur vos appointements pour nous faire vivre tous les trois...

— Nous vivrons modestement, il est vrai, mais...

— Quelle charmante existence pour la petitefille du marquis de Courlans-Ronceval.

— Ce n’est pas de ma faute si je ne puis vous offrir davantage, Suzanne, murmura M. de

Montenay avec tristesse. Dieu m’est témoin que s’il ne fallait que donner ma vie pour te rendre riche, toi et notre enfant, je la donnerai de grand cœur . Mais je n'ai que mon sang à verser pour vous en ce moment où je souffre tant de vous quitter tous deux; peut-être serait-il plus généreux à toi de ne pas ajouter à mon chagrin en me faisant comprendre dans quelle triste position je laisse ma femme et mon enfant.

Quelques larmes brillèrent dans les yeux du pauvre garçon tandis qu’il parlait ainsi.

— Tu as raison et j’ai tort, Thierry! s’écria la jeune femme dont la mobile physionomie changea tout à coup. Je suis une ingrate, une ambitieuse, je ne mérite pas d’étre aimée par un cœur bon et dévoué comme le tien ; mais aujourd’hui, vois-tu, je suis si triste!... C’est l’idée de ton départ qui me rend ainsi...

— Pauvre Suzanne! dit-il en l’embrassant.

— Je vais me trouver si isolée !

— La comtesse et Camille sont bien bonnes pour toi, cependant.

— Oui, mon ami ; mais il y a maintenant un

secret entre nous. Il me faudra cacher mes inquiétudes et mes larmes.

— Écoute, dit Thierry dont la loyale figure exprimait une tendresse et une bonté vraiment touchante, veux-tu qu’avant de partir je révèle notre mariage?

— Oh ! non, non, ce serait tout perdre. Malgré l’affection qu’il a pour toi, mon grand-pcre nous chasserait tous deux et ne laisserait rien par la suite à aucun de nous.

— Ah ! si ce n’était à cause de toi et de notre enfant, comme je dirais de bon cœur : « Qu’importe ! » s’écria Thierry. Mon Dieu ! ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, vous qui lisez dans mon âme, faites que je puisse, fût-ce au prix de tout moa sang, conquérir pour ma femme et mon fils une fortune et un rang dignes d'eux, et je jure de ne rien vous demander de plus.

— Oh! oui, tu vaux mieux que moi, murmura la jeune femme en saisissant la main de son mari qu’elle porta à ses lèvres par un mouvement si brusque que Thierry ne put l’en empêcher. Tu ne penses jamais qu'aux autres, toi,

tandis que moi, j’ai des moments où il me passe par la cervelle des idées...

— Lesquelles, madame? dit-il en souriant.

— Des lubies, des rêves insensés de fortune, de grandeur, d’ambition... que sais-je enfin... Tiens, laissons cela... Parlons de notre enfant. Tu l’as vu ce matin, comment était— il^ vient-il bien?... te ressemble-t-il vraiment comme le prétend la nourrice?

— Autant qu’un enfant de huit à neuf mois peut ressembler à un homme de vingt-deux ans, répondit-il en riant, de loin... Il est frais et rose comme un chérubin.

— Que je voudrais le voir et l’embrasser !

Oh ! si je pouvais seulement sortir seule quelquefois, je trouverais bien moyen...

— Ce serait imprudent.

— Hélas ! je ne le sais que trop... Chut !... écoute...

Ils entendirent dans le jardin le bruit de quelques voix.

— On me cherche déjà, je parie, reprit-elle.

Je ne sais si le comte et son fils se doutent de quelque chose, mais depuis deux ou trois jours

je ne puis faire un pas sans les avoir sur mes talons.

— C’est peut-être depuis l’histoire de ce colporteur.

— En effet.

— On nous laisse si rarement seuls ensemble que je ne sais pas encore au juste quelle est cette histoire.

— Mon Dieu, il n’y A que ce que je t’ai raconté hier, mon ami. J’étais assise à l’extrémité du jardin et je contemplais machinalement la route qui longe leCouësnon. Mon attention fut attirée par un individu avec lequel causait un paysan. Tous deux me regardaient comme s’ils eussent parlé de moi. Cet individu avait l'air d’un étranger; il était mis comme ces petits marchands colporteurs qui vont de ville en ville offrir leurs marchandises. Le paysan s’éloigna. L’etranger, resté seul, se mit à me faire des signes en me montrant de loin quelque chose qui ressemblait à une lettre. Voyant que je contemplais sa pantomime d’un air impassible, il prit une pierre, roula le papier tout autour et me jeta le tout.

— Diable !

— Malgré la distance, la pierre vint tomber presque à mes pieds; mais elle toucha le tronc d’un arbre et rebondit dans les broussailles qui couvrent le sommet de la colline.

— Et l’homme?

Je crois, en vérité, qu’d me lit signe de chercher la lettre.

— L’insolent !... Si j’avais été là !...

■ — Jaloux!... Tu aurais croisé ton épée avec son aune, n’est-ce pas?

— Enfin, qu’est-il devenu?

— Je n’en sais rien. Au meme instant, j’ai entendu du bruit non loin de moi sur un autre point de la charmille. J’ai reconnu le pas du comte Frédéric. Il venait de mon côté. Comme je sais qu’il est toujours disposé à mal interpréter les choses, surtout quand il s’agit de vous ou de moi, je me suis esquivée par l’autre extrémité de la charmille.

— Le comte ne vous a point parlé de cela ?

— Nullement. Je suis certaine, cependant, qu’il a dù voir toute la pantomime du colporteur.

— Et ce dernier, qu’esl-il devenu?

— Je ' l’ignore..! Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne s’est pas présenté au château... Chut! cette fois je ne me trompe pas... on vient... Séparons-nous, mon ami. Adieu.

— Mon Dieu ! j’avais encore tant de choses à te dire.

— Et moi aussi, mon pauvre ami; mais songe à ma position si l’on nous découvrait.

11 la pressa sur son cœur dans une étreinte passionnée. Puis tous deux se séparèrent précipitamment.

Suzanne s’esquiva par le fond du jardin, tandis que Montenay se dirigeait en droite ligne vers le château.

Il avait à peine fait quelques pas, qu’il rencontra Richard de Malleroy.

Ce dernier, plus âgé de deux ans que sa sœur Camille, qui en avait dix-huit, ressemblait à sa mère comme traits , et à son père comme expression de Ggure. Il était d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais svelte et bien prise. Presque aussi noirs que sa chevelure bouclée, ses yeux s’enfonçaient un peu trop sous

l’arcade sourcilière; son regard doucereux e caressant se dirigeait toujours obliquement et

semblait fuir celui de ses interlocuteurs.

Un sourire mielleux entr’ouvrait continuellement ses lèvres, comme pour montrer des dents remarquablement blanches, mais un peu trop écartées les unes des autres.

Malgré la douceur et le calme apparent de sa physionomie, ceux qui le connaissaient intimement savaient qu’il était presque aussi violent que son père. Seulement sa violence, à lui, n’éclatait pas et restait pour ainsi dire intérieure. Dans ce cas-là, et lorsqu’il ne se surveillait pas, ses lèvres et son regard prenaient tout à coup l’expression de cruauté froide et patiente particulière à certains animaux de la race féline.

Il avait un timbre de voix d'une douceur singulière pour un homme. Ses manières, fort séduisantes pour quelques instants, finissaient par impatienter, quand on s’apercevait combien elles étaient affectées.

Malheureusement pour Thierry, son cœur aimant et conGant avait été facilement dupe de l’amitié que lui témoignait Richard.

Ce dernier éprouvait contre M; dë Motitëhây une aversion plus vive encore que celle dti comte ; mais plus habile et plus maître de lui que M. de Malleroy, il dissimulait sa haine et traitait le protégé de son grand’ père avec une affectueuse bienveillance , dont le pauvre Thierry était vivement reconnaissant.

— On te cherche de tous côtés, mon cher Thierry, dit Richard au jeune marin. Je me sUië douté que tu étais au jardin et j’ai pensé que, dans ton intérêt comme dans celui d’une autre personne, je ferais bien de te prévenir.

— De quelle autre personne veux-tu parler ?

fit Thierry en feignant de ne pas comprendre.

— C’est bon, sournois, je ne te demande pas

ton secret.

— Je n’en ai pas.

— Très-bien ! n’en parlons plus. Mais si, par hasard, durant cette expédition où tü vas exposer ta vie, tu avais besoin d’un confident, d’un simple commissionnaire, si tu ne méjugés pas indigne de ta confiance... songe que je suis à ta disposition et que tu peux compter sur mon zèle comme sur ma âiScrélioft.

— Merci, Richard ; merci de tout cœur, répondit Thierry touché de cette profession de foi prononcée, du reste, avec Une émotion parfaitement jouée. Bien des fois déjà j’ai été sur le point de te confier un secret...

— Tu vois bien que tu en as un.

— Oui; mais ce n'est pas à moi seul qu’il appartient.

— Crois-tü donc que je ne l’aie pas deviné, ton secret... du moins en partie... C’est pour cela que je te parle si franchement aujourd’hui. J’espère bien que tu nous reviendras prochainement avec un nouveau grade et quelque gloire de pluS; mais enfin, il faut tout prévoir. Si... ce qu’à Difeu ne plaise, cher ami... il t’arrivait malheur... n’as-tu aucune recommandation à me faire, aucune mission et aucun papier à me confier?

— Tu as raison, Richard. Si je succombais, il me serait trop pénible de penser que je laisse ma pauvre Suzanne sans un ami pour la protéger. Je te prie seulement de ne pas lui dire que je t’ai révélé notre mariage. La pauvre enfant serait trop embarrassée vis-à-vis de toi. Écoute-

moi donc Richard, et songe que c’est à ton amitié, à ton honneur que je me confie.

— Je te jure que ton secret me sera sacré, répondit M. de Malleroy qui, malgré tout son empire sur lui-même, n’avait pu maîtriser un mouvement de surprise et de colère au mot de mariage.

Chemin faisant, pour se rendre à l’appartement où Richard avait laissé le comte et M. de Canisy , Montenay raconta au jeune Malleroy, la naïve et touchante histoire de ses amours avec Suzanne et leur union secrète devant un vieux prêtre des environs.

Seulement un sentiment indéfinissable, un avis du ciel peut-être, l’empêcha de parler de leur enfant.

Richard écouta tous ces détails avec une grande attention et avec une sollicitude qui se trahissait à chaque instant [par les exclamations les plus affectueuses.

— Tu es bien sûr au moins que votre mariage est valable? demanda-t-il comme si cette question lui eût été suggérée par l’intérêt qu’il portait à Suzanne.

— Certainement.

— As-tu des témoins, des papiers, qui puissent le constater, et... en cas de malheur...

— Le recteur de Saint-Brice est mort l’année dernière malheureusement, ainsi qu’un des témoins ; mais le second témoin, le sacristain de Saint-Brice est encore vivant.

— Mais le contrat?

— Il est en ma possession.

— Et tu vas l’emporter?

— Sans doute.

— Si tu étais noyé... tué... ou seulement fait prisonnier et dépouillé de tout?

— J’y ai bien songé... J’avais même pensé un instant à te le confier.

— Mais tu t’es défié de moi...

— Certes non, Dieu m’en est témoin. Seulement j’ai eu peur que ton père ne mît la main dessus.

— Ne crains rien. D’abord, mon père ne se permettrait pas de fouiller dans mes papiers... Puis, pour plus de sûreté, j’ai pratiqué dans le mur de ma chambre une certaine cachette que le diable ne dénicherait pas.

— Eh bien, dit Thierry, tout à l’heure je te donnerai ce contrat. Jure-moi sur ton honneur de gentilhomme que tu ne le laisseras voir à personne et que tu ne le remettras qu’à Suzanne ou à moi.

— Sur mon honneur de gentilhomme, je le jure!... Peut-être ferais-tu mieux, ajouta-t-il après un instant de silence, de me le donner tout de suite pendant que nous sommes seuls. »

Thierry hésita.

— Si tu te défies de moi, pourtant?... ajouta de nouveau Richard qui lisait à livre ouvert sur la physionomie si franche et si ouverte du marin.

— Voici ma réponse, répliqua Montenay en remettant à M. de Malleroy un pli cacheté.

Aies-en bien soin, mon ami, je t’en conjure.

— Sois tranquille... excepté Suzanne et toi, personne...

— Silence... voici la comtesse et ta sœur.

— Et le marquis aussi, murmura Richard.

Dieu me pardonne ! il faut que mon grand’ père ait une bien grande affection pour toi, car je crois que mon père ou moi nous pourrions par-

tir pour la Chine ou les Grandes-Indes sans qu’il daignât sortir de sa chambre pour nous souhaiter bon voyage.

Sauf le comte de Malleroy qui tepait toujours compagnie à 31. de Canisy, toute la famille se trouva bientôt réunie autour de M. de Mon-' tenay.

Un peu plus loin se tenaient quelques-uns des vieux domestiques du château qui, eux aussi, avaient voulu dire adieu à Thierry, que tout le monde adorait à Ronceval.

Vivement ému de tous ces témoignages d’affection, le jeune officier de marine sentait de grosses larmes rouler dans ses yeux quand il monta dans la chaise de poste derrière laquelle se plaça le vieux Gilbert, le fidèle compagnon de tous ses voyages.

— Allons, en route et bon voyage ! cria le marquis.

Les postillons firent claquer leurs fouets et les quatre chevaux entraînèrent Ja massive voiture.

Dès qu’elle eut disparu au premier tournant du chemin, Richard remonta dans sa chambre.

Tandis qu’il examinait attentivement l’acte constatant le mariage de Suzanne et de Thierry, le valet de chambre du comte vint le prévenir que M. de Malleroy le demandait. Richard se" hâta de serrer ce parchemin dans une petite cassette de fer qu’il renferma ensuite dans une armoire.

Puis, le front soucieux et l’air préoccupé, il alla rejoindre M. de Malleroy qu’il trouva , comme nous l’avons dit plus haut, en .train de causer fort amicalement avec M. de Canisy.

Dès le soir même, le baron de Canisy fut présenté à la comtesse Bérengère de Malleroy et aux deux jeunes filles, comme un ami et un parent éloigné du comte Frédéric. Il ne tarda pas à faire une cour fort assidue à mademoiselle de Malleroy. Celle-ci pourtant lui témoignait une froideur, pour ne pas dire une aversion, qui aurait découragé tout autre que M. de Canisy.

Pendant ce temps, Richard se montrait fort assidu auprès de sa cousine Suzanne.

Sauf Camille, que cette inclination soudaine de son frère semblait contrarier, tout le monde paraissait favoriser les amours des deux cousins.

Suzanne aimait-elle Richard, je ne le crois pas; mais, coquette et vaniteuse à l’excès, elle se laissait courtiser avec un plaisir évident.

Comme nous l’avons dit plus haut en parlant du marquis, M. de Courlans-Ronceval était un brave et loyal officier, estimé de- tout le monde et même assez aimé par ses matelots malgré sa brusquerie et sa sévérité.

Dans sa famille, en revanche, il se montrait un vrai despote. Ce n’était pas qu'il fût méchant; loin de là, mais habitué à la rude discipline des marins, il agissait chez lui comme à bord de son navire, sans comprendre la différence qu’il y avait entre les membres de sa famille et les matelots de son navire.

Un des plus grands chagrins de sa vie était de n’avoir eu que des filles. Quoiqu’il les aimât beaucoup, il les traita fort durement. Il avait décidé à part lui qu’elles se marieraient à dixhuit ou vingt ans, et il avait à l’avance choisi un époux pour chacune d’elles, sans consulter le moins du monde les sentiments ou même les goûts des deux jeunes filles; celles-ci, du reste, vivaient dans la retraite la plus absolue.

Soit par soumission à la volonté d’un père, soit parce que son prétendu ne lui déplaisait pas trop, Bérengère avait épousé le comte Frédéric de Malleroy, fils d’un ami du marquis. Quant à sa sœur Félicie, à qui l’on destinait un vieuxcapitaine de vaisseau laid et manchot, elle s’était laissée enlever par le fils d’un petit armateur

de Saint-Malo, qui venait de temps en temps à Ronceval pour rendre compte au marquis des fonds que ce dernier lui avait confiés.

On juge de la fureur de M. de Courlans. Rien ne put le fléchir. Non-seulement il refusa de voir madame Thorneux et son' mari, mais il persécuta tellement ce dernier qu’il le ruina complètement. La pauvre Félicie ne tarda pas à succomber au chagrin et mourut en suppliant Bérengère de veiller sur la petite Suzanne.

Quant à M. Thorneux, il fut obligé de s’expatrier pour échapper aux persécutions du marquis; on ne savait ce qu’il était devenu.

Madame Bérengère eut mille peines à obtenir de son père qu’il laissât la petite Suzanne entrei au château. M. de Malleroy aussi faisait opposition, mais rien ne put détourner la comtesse de

l’accomplissement d’un devoir quelle regardait comme sacré. A force de patience et d'énergie, elle obtint l’admission de sa petite nièce qui fut dès lors élevée comme ses propres enfants.

Malgré l’affection de sa tante et de sa cousine Camille, Suzanne eut à supporter bien des petits chagrins, et surtout beaucoup de ces petites humiliations auxquelles les enfants sont plus sensibles qu’on ne le croit généralement.

Le marquis, que ce nom de Thorpeux suffisait pour mettre en fureur, fut longtemps avant de caresser la pauvre petite comme il caressait les autres enfants. M. de Malleroy, qui voyait en elle une future prétendante à la succession de son beau-père, la traitait avec une sorte d’aversion méprisante. Enfin Richard lui-même, dom la nature lâche et sournoise se montrait toujours disposée à opprimer la faiblesse, Richard la battait volontiers et ne manquait jamais une occasion de dénoncer à son père chaque faute de la pauvre orpheline.

11 avait essayé le même jeu auprès de sa mère et de son grand-père; mais ces petites délations avaient été si mal reçues par madame de Malle-

. roy et récompensées par de si rudes corrections de la part du marquis, que le petit drôle n’avait eu garde de recommencer.

Soit que mademoiselle Thorneux eût naturellement de mauvaises dispositions, soit qu’elle se ressentît des humiliations quelle avait eu à supporter dans son enfance, elle était devenue coquette, rusée, vaniteuse et surtout ambitieuse.

Ne voyant d’autres jeunes gens que Richard et Thierry, elle avait fini par se rendre à l’amour si tendre et si dévoué de ce dernier. Peut-être aussi avait-ellg calculé (elle calculait tout) que Thierry était le favori du marquis, et que l’avei> sion que ce dernier manifestait pour la fille de M. Thorneux disparaîtrait devant son affection pour M. deMontenay.

Lorsque Suzanne s’aperçut que son cousin Richard lui faisait sérieusement la cour, elle éprouva d’abord un sentiment d’amour-propre, puis une satisfaction orgueilleuse de voir ainsi à ses pieds son ancien ennemi, le futur comte de Malleroy, et peut-être marquis de Courlans, l’un des plus brillants partis de la province

Comme Richard n’éprouvait pour elle que le

désir qu’une jolie femme inspire toujours à un jeune homme, il n’était point aveuglé par lés illusions de l’amour et lisait assez clairement dans le cœur de la jeune tille. Aussi l’attaquait-il par ses côtés faibles, c’est-à-dire par la vanité , par l’ambition.

Bien que de son côté elle ne sentit jamais s’éveiller en faveur de Richard le sentiment d’amour que lui avait jadis inspiré M. de Montenay, Suzanne en arriva bientôt à regretter le mariage imprudent qui l’obligeait à renoncer au séduisant espoir de devenir un jour la noble et riche comtesse de Malleroy, à la barbe du comte Frédéric et de bien des gens qui l’avaient humiliée et quelle aurait pu humilier à son tour.

Il faut avouer du reste que tout se réunissait pour favoriser les projets de Richard. Rendu de plus en plus morose par les infirmités et la vieillesse, le marquis ne sortait presque point de sa chambre. La comtesse, souvent malade et ne pouvant marcher longtemps, ne descendait presque jamais au jardin. Par suite des ordres sévères donnés par le comte, aucun étranger ne franchissait le pont-levis du château, à l’excep-

tion toutefois du baron de Canisy. Il est vrai que ce dernier ne pouvait être considéré comme un étranger, car bien qu’il eût loué une maison à Saint-Aubin, il passait tout son temps à Ronceval.

Dès qu’on descendait au jardin ou qu’on faisait une petite promenade aux environs, les quatre jeunes gens se trouvaient seuls et Richard devenait l’unique chaperon de Camille et de Suzanne.

Le baron s’emparait aussitôt de Camille en dépit des efforts de celle-ci pour se rapprocher de Richard, qui, loin de la seconder, s’éloignait d’elle le plus possible, aûn de causer librement avec sa cousine.

Quand le comte de Malleroy examinait ainsi les deux couples cheminant à quelque distance l’un de l’autre, il souriait d'un air aimable et indulgent.

Il traitait d’ailleurs fort amicalement M. de Canisy avec lequel Richard et lui avaient fréquemment de longues conférences dans l’appartement du baron.

Spirituel et insinuant, Canisy était parvenu à

se faire assez bien venir de la comtesse. Dire qu’elle l’avait pris en affe<*ion serait trop, mais il lui plaisait comme un homme aimable et de bonne compagnie.

En revanche, il avait échoué auprès de M. de Courions.

— Ce beau parleur-là me déplaît, dit un jour le marquis à son gendre, montrant du regard le baron de Canisy. On dirait qu’il a jeté l’ancre à îlonceval. Par la mordieu ! si je savais qu’il s’avisât de louvoyer autour de mes femelles ( c’était l’expression de M. de Courions quand il était de mauvaise humeur), je lui appuierais une chasse...

M. de Malloroy essaya de défendre son protégé ; mais le marquis, dont l’état maladif augmentait encore la violence naturelle, entra dans une telle fureur que Frédéric n’osa insister. Comme il allait sortir, un domestique arriva apportant une lettre datée de Saint-Malo qu’il remit à M. de Courlans.

Tout en faisant signe à son gendre qu'il avait éncore à lui parler, le marquis ouvrit la lettre.

— Vive le roi ! s’écria-t-il joyeusement au bout de quelques minutes. Cette lettre est de mon vieil ami , le commandant Journot. Il a vu avant-hier le capitaine du brick de commerce qui a rencontré la Proserpine , la frégate de Montenay. Elle traînait à la remorque un corsaire qu’elle venait de capturer. Et, savez-vous, comte, savez-vous qui venait d’être choisi pour monter à bord de la prise et la conduire à Brest ?

— Montenay.

— Juste !... Oui, Montenay, Montenay, qu’on va nommer lieutenant de vaisseau en récompense de sa bravoure. Comme il faisait calme plat, la frégate ne pouvait atteindre ce corsaire. Avec vingt-quatre hommes seulement et la chaloupe, Thierry est allé jusqu’à lui à force d’avi-

rons. Il a enlevé le corsaire à l’abordage, après avoir tué le capitaine de ses mains. Vive Dieli ! Malleroy, je donnerais ma main ^droite pour avoir un fils comme ce digne garçon.

Le comte eut un sinistre froncement de sourcils qui révélait qu'il sympathisait peu avec la joie de son beau-père.

D’après ce que le capitaine marchand a dit à Journot, la prise de la Proserpine devait faire route dès qu’on aurait réparé ses principales avaries. Ainsi, nous allons bientôt revoir ce cher Thierry. Je lui ménage une réception digne de lui et une surprise... une surprise au sujet de - laquelle nous aurons à causer tous deux, Mallerov.

— Je suis à vos ordres, monsieur le marquis, répondit Frédéric qui, grâce à quelques demi-mots de son beau-père, se doutait déjà du mariage que projetait ce dernier entre Camille et Thierry, et qui tenait à ne pas aborder ce sujet avant que M. de Canisy eût fait sa demande officielle. Mais, pour le moment, je vous demanderai la permission de me retirer, car j’ai des personnes qui m’attendent.

11 salua le vieux marin qui relisait encore la lettre du capitaine Journot, et le laissa savourer tranquillement la joie que lui inspiraient les succès et le prochain retour de son favori.

Rentré chez lui, le comte se mit à se promener de lqng en large dans sa chambre, .comme il le. faisait quand il roulait quelque projet dans son cerveau.

Après avoir longtemps arpenté son appartement, il alla retrouver Canisy qui habitait toujours la chambre verte, et avec lequel il eut un entretien fort animé. Richard, qu’on avait envoyé chercher, y prit aussi une part fort active.

Il fut décidé entre eux que le baron devait solliciter immédiatement la main de Camille,

' afin de ne pas laisser le marquis la demander auparavant pour Thierry. Puis on chercha les moyens d’empêcher le retour de ce dernier, dont la présence semblait avoir, sous plusieurs rapports, de grands inconvénients pour le comte et pour Richard.

Comme si chacun des trois conjurés se fut défié des deux autres, ce dernier sujet ne fut traité qu’à mots couverts. Il n’en fut pas moins

résolu qu’aussitôt après avoir fait sa demande, Canisy partirait pour Brest et que là, moyennant quelques sacs d’écus, il embaucherait une demi-douzaine de ces sacripants comme on en trouvait facilement à cette époque, qui se chargeraient d’interrompre le voyage de Thierry de Brest à Bonceval, et de faire en sorte que le jeune marin allât pour jamais naviguer dans l’autre monde.

Dès le lendemain, on mit à exécution la première partie de ce plan.

Canisy profita d’un moment de bonne humeur du marquis pour lui exposer sa demande. Une justice à rendre à M. de Courlans, c’est qu’il ne faisait pas languir son monde. Il refusa catégoriquement.

En désespoir de cause, M. de Malleroy voulut intervenir et faire valoir les droits de sa paternité. Cette opposition aux vœux les plus chers du marquis mit le feu aux poudres. Le vieux marin devint si rouge que son gendre espéra un moment qu’il allait avoir enfin l’attaque d’apoplexie dont on le menaçait depuis longtemps.

— Je suis le maître et le seul maître à Ronceval !. s’écria M. de Courlans. Si la loi vous donne des droits sur Camille, moi' aussi j’ai sur vous des droits que dans votre intérêt, je crois inutile de vous rappeler plus clairement devant M. deCanisy... J’ai de plus le droit de vous déshériter vous et vos enfants, et je jure de le faire si on me désobéit. Quant à Camille, comment pourrait-elle hésiter entre un brave marin comme Thierry et M. de Canisv que d’ailleurs elle connaît à peine? Au surplus, si, comme vous le prétendez, elle a quelque penchant pour M. le baron, c’est une raison de plus pour que ce dernier quitte immédiatement le château. Je suis désolé, monsieur, de me montrer aussi peu courtois, mais c’est votre faute. Quand on veut jouir des bénéfices de l’hospitalité, il faut n’en pas abuser et ne point faire la cour aux jeunes filles sans avoir auparavant consulté leurs parents. Qu’on prépare les bagages de M. le baron et qu’on fasse atteler une chaise pour le conduire où il lui plaira d’aller, ajouta-t-il en s’adressant à.M. de Malleroy.

Malgré son empire sur lui-même et sa ferme

résolution de ne pas se brouiller complètement avec l’irascible vieillard, le baron sentit le sang lui montrer à la figure et failfit se fâcher.

M. de Malleroy lui serra vivement la main, comme pour lui conseiller la patience et la modération.

Ils sortirent ensemble et s'enfermèrent dans la chambre de Canisy où Richard vint les rejoindre. Deux heures plus lard, le baron quittait le château.

Le lendemain du départ de M. de Canisy, le marquis envoya son domestique prier la comtesse Bérengère de venir lui parler. Le cœur serré par un pressentiment indéfinissable, madame de Malleroy obéit à celte invitation.

— Bérengère, dit le vieux marin, le comte vous a sans doute appris pourquoi j’avais exigé que M. de Canisy quittât immédiatement Ronceval. J’aurais bien quelques reproches à vous faire à cet égard, car vous n’auriez point dû l olérer la présence continuelle de ce jeune homme au château ; mais, de mon côté, j’aurais mieux fait de vous prévenir plus tôt de mes

projets relativement à Camille. Mon intention est qu’elle épouse Thierry de Montenay.

— Ah ! voilà ce* que je craignais, murmura la comtesse en portant les deux mains à son front par un geste de désespoir qu’elle ne put contenir.

— Et pourquoi le craindre? demanda le marquis avec une surprise impatiente. Cette exclamation Venant de vous m’étonne d’autant plus que je vous croyais mieux disposée que personne èn faveur de Thierry.

— Dieu m’est témoin, mon père, que j’aime ce jeune homme autant que vous l’aimez vousmême !

— Qui vous empêche alors de lui accorder la main de Camille ?

— M. de Malleroy a, je crois, d’autres vues...

— Ne nous occupons pas de M. de Mallerov.

Quoique je ne Vous en aie jamais parlé, Bérengère, j’ai Fait et je fais encore assez de sacrifices pour mon cher gendre, pour qu’à son tour il m’en fasse quelques-uns. Il ne s’agit ici que de Camille et de vous. Est-ce le mystère de sa naissance que vous reprochez à Thierry ?

— Oh ! non, mon père, non; je vous jure!

— J’aurais compris ce motif et j’ai tout préparé pour y remédier. Thierry m’ayant sauvé la vie à Saint-Sébastien, et Camille me témoignant en toute circonstance les égards et l’affection d’une fille dévouée, je compte leur transmettre mon titre et le nom de Courlans-Ronceval, et leur léguer la plus grande partie de ma fortune.

— Mais Richard, l’ainé de la famille?

— Richard aura le nom et la fortune de son père, répondit le marquis.

— Hélas ! murmura Bérengère.

— Oui, je sais que la fortune du comte est bien entamée si jamais felie a existé, ajouta-t-il avec amertume. Par égard pour vous je laisserai à Richard de quoi soutenir son rang mais rien de plus. Je ne veux pas vous affliger en vous détaillant les défauts de votre fils, mais il en a deux que je ne saurais pardonner à un gentilhomme, à un Breton. Il est' menteur et manque de courage.

— Vous vous trompez, mon père, Richard est timide, et....

— Timide ! lui !... Mais, je vous le répète, ne parlons pas de Richard, car mon sang bouillonne quand je songe à ce que m’ont raconté de vieux amis qui l’ont vu à Rennes mentir comme un laquais et reculer devant une provocation. Jour de Dieu ! plutôt laisser s’éteindre mon nom que de le confier à un homme qui ne saurait pas le porter noblement!... Oh ! tenez, revenons bien vite à Camille et à Thierry. Je vous charge de préparer Camille à ce mariage que je vais annoncer dès aujourd’hui.

La comtesse leva les yeux au ciel avec une expression d’angoisse impossible à décrire et se tordit les mains.

— Que signifient toutes ces simagrées? s’écria enfin le marquis avec impatience; pourquoi cette désolation? Quelle objection avez-vous contre ce mariage qui devrait vous combler de joie?

Voyons, répondez donc !

— Dans vos projets, mon père, vous avez oublié de consulter le cœur de Camille.

— Hé ! qu’importe !

— Oh ! mon père !

— D’ailleurs, il est libre.

- Hélas ! non. u

— Harnibieu !... si je savais que comme sa tante elle eût jeté les yeux sur quelque manant....

— Non, mon père, non, je vous jure.

— Qui peut-elle aimer alors? Elle n’est jamais sortie de Ronceval, elle, et aucun gentilhomme n’a séjourné ici, excepté ce Canisy.... Seraitce lui ?

La comtesse baissa la tête.

— Répondez donc! s’écria-t-il.

— Je le crois, murmura Bérengère en se cou-' vrant la Ggure de ses deux mains.

— Nous allons le savoir, reprit-il. Justin !

Justin !

Le vieux domestique accourut.

— Priez mademoiselle de Malleroy de venir immédiatement.... et M. le comte de Mallerov aussi. Allez vite.

Le domestique sortit en courant aussi rapidement que lui permettaient ses vieilles jambes.

— Mon père ! s’écria la comtesse effrayée de la tournure que prenaient les choses, permeltez-moi d’aller moi-méme prévenir Camille.

Lli ROMAN

— Restez, je upus prie, répondit durement le marquis. Il y a dans tout ceci un mystère que je veux éclaircir.

Il y eut un moment de silence. Le marquis fronçait d’un air farouche ses épais sourcils blancs. Madame de Malleroy semblait en proie à une lutte intérieure dont les angoisses ne se lisaient que trop sur sa physionomie contractée.

— Mon père ! s’écria-t-elle enfin en se laissant tomber aux genoux du vieillard, il n’est pas juste qu’une autre soit victime...

Au même instant la porte s’ouvrit et livra passage au comte de Malleroy que Justin avait probablement rencontré rôdant aux environs de l’appartement du marquis. Madame de Malleroy se releva précipitamment. Camille arriva un instant après.

Sa mère voulut courir à elle. Le marquis l’arrêta par un geste impérieux.

— Camille, dit-il à la jeune fille qui étudiait avec une tendresse inquiète la physionomie décomposée de sa mère, je vous annonce que.

dans un mois, à partir de ce jour, vous épouserez Thierry de Montenaÿ.

Attachant sur Camille ses yeux suppliants et mouillés de larmes, la comtesse fit un signe négatif, comme pour la prier de refuser. Le comte, immobile et silencieux, promenait son regard dur et perçant d’une personne à l’autre.

— Monsieur le marquis, répondit Camille de sa voix la plus douce et la plus caressante, je suis heureuse près de vous et ne désire point me marier.

Le marquis haussa les épaules.

— » Point de phrases, dit-il.

Il détailla ensuite les avantages qu’il comptait faire au jeune couple.

— Eh bien, vous ne répondez pas? dit-il avec impatience.

— Alors ce mariage a l’assentiment de mon père et de ma mère? demanda timidement la pauvre Camille, qui espérait sans doute que par affection pour Richard, M. de Malleroy ferait quelque opposition.

A l’insu du marquis, Bérengère fit précipitamment à sa fille un signe négatif et joignit en même temps les mains par une muette supplication.

Un étrange sourire se dessina sur les lèvres du comte qui avait surpris le mouvement de sa femme. Son air indécis disparut et il s’inclina en signe d’assentiment à la volonté de son beaupère.

— Par les reliques de sainte Anne d’Auray !

s’écria le vieux chef d’escadre qui était resté un moment comme stupéfait de la question de sa petite-fille, vous oubliez, petite pécore, que je suis le chef de la famille, et que pour ordonner je n’ai besoin de l'assentiment de personne.

Vous épouserez Thierry ou vous direz pourquoi.

— Pardonnez-moi de vous désobéir, monsieur, répondit Camille avec des larmes dans la voix, mais je ne veux pas me marier.

— Pas de mensonge! s’écria le marquis d’une voix rude. Ayez au moins, comme votre mère, le courage de me dire la vérité et d’avouer que vous aimez quelqu’un.

Elle jeta un rapide regard sur la comtesse.

— Oui, murmura-t-elle avec effort.

— Et ce quelqu’un est-ce le baron de Canisy, ainsi que me l’a dit la comtesse?

Camille eut un moment d’hésitation. Un nouveau regard jeté sur sa mère la décida.

— C’est vrai, dit-elle en se laissant tomber

aux genoux de son grand-père.

Le marquis la repoussa violemment et se leva de son fauteuil en frappant de son poing fermé sur une table qui se trouvait près de lui.

Il y eut un instant de silence vraiment effrayant.

Fort emporté de sa nature et rendu plus violent encore par le genre de maladie qui le minait, le marquis semblait sur le point d’étouffer de colère.

Ses yeux avaient pris une telle expression de fureur, -que Camille éperdue se jeta de nouveau à ses pieds en s’écriant d’une voix suppliante :

— Punissez-moi, monsieur le marquis, mais épargnez ina pauvre mère. Elle a déjà tant souffert !

Il y a dans le cœur humain, et surtout dans le cœur des gens du caractère de M. de Courions, des retours, des virement s (le bord , comme dirait un marin, aussi inattendus qu’inexpliquables.

Quoique le marquis n’eût jamais voulu en

convenir, même avec lui-même, il avait souvent regretté d’avoir contraint sa fille Bérengère à épouser le comte de Malleroy.

Bien que pour sauver l’honneur de la famille et peut-être aussi pour ne pas se donner un démenti à lui-même, il eût payé plusieurs fois les dettes du comte et caché à tous les yeux et les désordres de Frédéric et la triste existence de la pauvre Bérengère, M. de Courlans éprouvait parfois un remords douloureux lorsqu'il regardait la figure prématurément flétrie et creusée de sa fille.

En ce moment décisif, peut-être fut-il frappé de la ressemblance qui existait entre la mère et h fille, et se dit-il qu’en contraignant le cœur de Camille, il l’exposait aux souffrances qu’avait éprouvées Bérengère. Peut-être jugeat-il indigne de Thierry la femme qui avait pu un seul instant préférer au vaillant marin un muguet comme le baron. Peut-être enfin fut-il touché du désespoir des deux femmes qu’au fond du cœur il aimait certainement beaucoup plus qu’on ne l’aurait supposé d’après ses paroles et sa manière d’agir.

Quelles que fussent les pensées auxquelles obéit M. de Courlans, toujours est-il qu’au lieu d’éclater; sa colère s’éteignit tout à coup et fit place à une sorte de tristesse et d’abattement.

— Retirez-vous dans votre appartement, dit-il aux deux femmes, qui, la tête baissée comme des coupables, attendaient leur arrêt. Demain je vous ferai connaître mes volontés. Vous, monsieur le comte, demeurez.

La comtesse et sa fille se retirèrent.

— Monsieur le comte, dit le vieux marin d'une voix presque calme, où est en ce moment M. de Canisy.

— A Rennes, monsieur le marquis.

— Vous savez son adresse?

— Oui, monsieur.

— Ecrivez-lui qu’il vienne immédiatement.

Envoyez un courrier. Préparez tout pour que le mariage ait lieu demain. Les deux époux devront partir aussitôt après leur union. Je me charge de la dot. Allez et pas un mot de ceci à la comtesse ni à Camille.

Aussi joyeux que stupéfait de ce dénoûment inattendu, le comte de Malleroy se hâta d’obéir.

Canisy arriva dans la nuit et fut reçu par le comte et par Richard qui le mirent au courant de tout ce qui s’était passé.

A dix heures du matin, tous les domestiques de Ronceval se trouvaient réunis dans. la grande salle du château par les ordres du marquis. Ce dernier fit bientôt son entrée appuyé sur le bras de son fidèle Justin et suivi du comte, de Richard et de M. de Canisy. Sans prévenir la corn, tesse ni Camille du motif de la réunion, ils les avaient fait prier de descendre, ainsi que Suzanne. Bérengère, gravement indisposée, ne put quitter son lit. Les deux jeunes filles vinrent seules avec Richard qu’on avait envoyé les chercher.

En entrant dans la salle, Camille aperçut du même coup d’œil M. de Canisy et le notaire du canton.

Elle devina tout, pâlit, chancela et tomba sans connaissance dans les bras de Suzanne.

Le marquis interpréta naturellement son évanouissement comme la preuve de la joie qu’elle éprouvait en revoyant l’homme qu’elle aimait et qu’elle croyait à jamais perdu pour elle.

Dès que Camille eut repris ses sens, il lui annonça qu'il consentait à son mariage et qu’il lui donnait une dot de vingt mille écus.

Le contrat était tout dressé i M. de Malleroy prit la plume et la présenta à sa fille.

La pauvre Camille hésita. Elle fut sur le point de se jeter aux genoux de son grand-père, mais elle se sentit glacée par l’expression de la physionomie du vieillard, ainsi que par le regard dur et perçant de M. de Malleroy.

— Allons! lui dirent-ils tous deux avec impatience.

Elle leva les yeux au ciel et signa.

Un quart d’heure plus tard, elle était dans la chapelle de Ronceval, agenouillée à côté du baron de Canisy, et tous deux recevaient la bénédiction nuptiale.

Aussitôt la cérémonie terminée, les nouveaux époux vinrent retrouver M. de Courlans qui était resté dans la grande salle.

Le marquis embrassa la mariée avec un mélange de tendresse et de sévérité, puis il eut un entretien assez animé avec M. de Canisy.

Le surlendemain, le baron et la nouvelle ba-

ronne quittèrent Ronceval et partirent pour un »

petit caste! situé dans l’Anjou et appartenant à M. de Courlans qui leur en laissait la jouissance.

La nouvelle de ce mariage si brusquement ' conclu frappa la comtesse de Malleroy comme un coup de foudre. Elle voulut retenir sa fille ; mais l’ordre du marquis était formel. Les deux époux durent partir en dépit des supplications de madame de Malleroy.

Leur chaise de poste se croisa avec un courrier qui apportait une lettre de Thierry.

Lejeune lieutenant de vaisseau écrivait pour annoncer sa nomination, son débarquement à Brest et son prochain retour à Ronceval où il comptait arriver le surlendemain. Cette lettre fut remise à M. de Courlans à qui elle était adressée.

Il s'empressa défaire connaître cette bonne nouvelle à toute sa famille.

— Eh bien, demanda Richard à son père en sortant de la chambre du marquis, vous avez entendu ?

— Oui. Quel dommage que Canisy soit parti juste au moment où l’on avait besoin de lui !

— Bah ! dit Richard, on s’en passera. Il nous a laissé ses hommes et c’est le principal.

Un nuage passa sur le front du comte, presque effrayé d’un tel sang-froid chez un si jeune homme.

— Aimez-vous mieux que Thierry hérite delà fortune et du titre de mon grand-père? demanda Richard qui semblait lire sur la physionomie de M. de Malleroy.

— Non, répondit ce dernier avec un geste de colère. Tant pis pour ce bâtard maudit s’il se met en travers de notre chemin. Où sont les hommes de Canisy.

: — Dans une auberge sur la route de Combourg.

— Viens avec moi ; nous allons les prévenir et leur indiquer ce qu’ils auront à faire.

La veille du jour que Thierry avait fixé pour son arrivée, deux cavaliers montés sur des bidets de poste, suivaient au galop la roule de Saint-Aubin d’Aubigné à Ronceval. Us devaient avoir grand’hàte d’arriver au but de leur voyage, car ils stimulaient continuellement à coups de fouet et d’éperon leurs chevaux déjà couverts d’écume et de sueur.

L’un de ces cavaliers était Thierry de Montenay; l’autre son domestique Gilbert Forman.

— Allons, mon vieux Gilbert, toutes voiles dehors! s’écria joyeusement Thierry en piquant des deux. Vas-tu mettre en panne au moment cù nous ne sommes plus qu’à une demi-heure de Ronceval ?

— C’est ce failli chien de cheval qui ne veut pas marcher. Il souffle comme un cachalot, et

ne répond plus à l’aviron... Galoperas-tu, carcan maudit !

Plus sensible aux coups d’éperon qui accompagnèrent cette apostrophe qu’aux invectives du matelot, le pauvre cheval se remit au galop.

En arrivant au sommet d’une côte, les deux cavaliers aperçurent dans le lointain les tourelles de Ronceval.

— Gilbert, demanda M. de Montenay, est-ce que cela ne le fait pas quelque chose de revoir ce vieux château où tu as été élevé comme moi ?

— Oh ! si, monsieur. Quoique j’aie fait bien des voyages avec M. le marquis, je sens toujours battre mon cœur plus vite quand j’approche de Ronceval. Autrefois surtout, quand ma pauVre Toinctte vivait encore...

— Maintenant, tu as un fils.

— Oui, monsieur, et je vous avoue que je suis bien vheureux de le revoir, ce vaurien-là. Quand il est près de moi, il me fait damner avec sa paresse et ses dépenses, mais quand je reste quinze jours sans le voir j’ai le cœur tout serré. Ah! -les enfants, monsieur Thierry!... Vous ne savez pas encore ce que c’est, vou9...

110 LE KOMAN

A votre âge, on a tant de choses dans la tète, tant de rêves pour son compte... Mais quand on devient vieux, adieu tout cela. Il faut se contenter du présent ou reporter ses espérances sur quelque navire plus neuf et plus solide. Aussi, voyez-vous, malgré les défauts de Pascal, j’aimerais mieux recevoir vingt balles dans le ventre que de voir arriver le plus petit accident à ce gamin-là.

. En parlant ainsi, l’honnête et rude figure du vieux matelot exprimait une tendresse profonde.

11 faut avoir vécu avec les marins pour savoir tout ce qu’il existe de tendresse et de nobles sentiments sous la rude écorce de ces braves gens qui passent la majeure partie de leur existence entre le ciel et l’eau, loin de leurs parents et de leurs amis, et sans cesse exposés au danger.

— Sois tranquille, mon vieux Gilbert, répondit gaiement Thierry, je me charge de l’avenir de ton fils. Tiens, j’ai le cœur si joyeux en ce moment, que je voudrais être millionnaire pour rendre tout le monde heureux autour de moi.

— C’est M. le marquis et madame la com-

DE DEUX JEUNES FEMMES Ili

tesse qui vont être contents ! reprit Gilbert; car ils ne .vous attendaient que demain.

— Je me fais une fête de leur surprise, s’écria Thierry... et de celle de Suzanne surtout, ajoutà-t-il à part... Tu ne sais pas ce que nous allons faire, Gilbert? reprit-il tout haut.

— Ma foi, non, monsieur...

— Tu vas rester dans le petit bois avec les deux chevaux; moi je passerai le Couësnon audessous du jardin, j’escaladerai la palissade comme je l’ai fait plus d’une fois dans mon enfance, je grimperai jusqu’à la charmille et... enfin, j’ai' mon projet.

' Le véritable projet de Montenay était de surprendre Suzanne, qu’il avait un vague espoir de trouvera cette heure-là dans le jardin, au lieu habituel de leur rendez-vous.

A la place de la jeune femme, lui sèmblait-il, il fût venu chaque jour à cet endroit comme pour se rapprocher davantage, ne fùl-ce qu’en rêve, de l’objet de son amour. Sous l’iqjïuence de sa constante préoccupation et de ses tendres illusions, il se figurait presque qu’une sorte de pressentiment devait prévenir Suzanne de l’ar-*

rivée de son époux et l'amener dans le jardin de façon à ce qu’elle fût la première à le voir.

En arrivant au petit bois dont il avait parlé à Gilbert et qui n’était qu’à deux ou trois portées de fusil de Ronceval, il laissa son domestique et les deux chevaux cachés dans une petite éclaircie au milieu du fourré, et s’éloigna en courant;

Ainsi que M. de Montenay l’avait espéré, Suzanne se trouvait en ce moment au jardin.

Malheureusement pour le pauvre Thierry, elle n’v était pas seule.

Assis à côté de la jeune femme, Richard tenait les deux mains de Suzanne entre les siennes, et les portait souvent à ses lèvres sans qu’elle fit un effort bien sérieux pour les dégager.

— le vous en conjure , Suzanne , disait Richard, ne me faites pas languir plus longtemps. Si vous saviez combien je vous aime !

— Je sais que vous le dites, murmura-t-elle avec une de ces inflexions de voix mêlées de tendresse et de douce raillerie, dont les coquettes ont le secret.

— Comment pouvez-vous douter de mon amour ? Que faut-il faire pour vous le prouver ?

Je vous en supplie, dites-moi que vous consentez à devenir ma femme.

Elle secoua la tète en signe de refus.

— Mais pourquoi?

— Une pauvre orpheline, sans fortune et sans nom, épouser l’héritier des comtes de Malleroy et des marquis de Courlans-Roneeval, murmura-t-elle; c’est impossible !

— N’ètes-vous pas ma cousine? Ma mère ne vous traite-t-elle pas déjà comme sa fille ?

— Le marquis et votre père doivent avoir en vue quelque brillant parti pour vous.

— Mon grand-père s'occupe fort peu de moi.

Quant à mon père, je vous réponds de son consentement.

— Lui, qui me détestait tant autrefois ?

— Il a fini, comme les autres, par céder aux charmes de votre beauté, de votre esprit, de toutes ces brillantes qualités qui vous rendent la plus séduisante des femmes... Il nous donnerait un château' qu’il a aux environs de Nantes. Pour laisser passer le premier mouvement d’humeur de mon grand-père, nous irions passer à Paris le premier mois de notre union.

tu

A ce mot de Paris, les yeux de la jeune femme étincelèrent.

— Quelle douce existence nous mènerions tous deux dans la grande ville 1 reprit Richard qui sentit son avantage; que de plaisirs, que d'hommages, que de triomphes pour ma belle amie!

— Taisez-vous ! taisez-vous ! murmura-t-elle en fermant les paupières, comme pour ne plus voir le séduisant tableau que son cousin faisait miroiter devant ses yeux.

— Combien de fois, reprit-il, ne vous ai-je

pas entendue vous 'plaindre avec raison des airs dédaigneux de quelques hobereaux, qui regardaient d’un air hautain l’orpheline dont la mère n’avait eu d’autre tort que d’écouter la Voix de son cœur en choisissant un époux? Avec quelle joie nous verrions s'incliner, rouges de dépit et d’envie, devant la belle comtesse de Malleroy, toutes ces femmes si fières des quartiers de noblesse et des petits castels de leurs époux !

Elle se couvrit la figure de ses deux mains.

Oh ! comme elle maudissait en ce moment et Thierry et sa propre faiblesse.

— Suzanne, demanda le rusé tentateur, vou-

DE DEUX JEUNES FEMMES il5

lez-vous accepter, avec mon amour, le titre de comtesse de Mallerov que vous porteriez si fièrement?

— Je nc.puis, dit-elle à voix basse.

— Vous me détestez donc bien ?

— Oh! non, Richard, non... et, si j’étais libre...

— Vous m’aimez!... Oh! Suzanne, merci...

— Je n’ai pas dit cela... je ne puis le dire... Un obstacle insurmontable nous sépare.

— Quel qu’il soit, je le briserai.

Elle secoua tristement la tète.

— Vous doutez de moi, reprit-il. Supposons un instant que l’homme que le sort a placé entre vous et moi, au lieu de revenir ici comme il le croyait, soit obligé départir immédiatement pour une nouvelle croisière qui durera plusieurs années, et dont il ne reviendra peutêtre jamais...

— Quoi ! vous savez...

— Je sais tout. Mais, de grâce, répondezmoi. Si Thierry devait ne jamais revenir...

— Il reviendra.

— Non,... Qu’importe, après tout?

— Ma destinée est liée à la sienne.

— Si pourtant je brisais la chaîne, l’unique chaîne qui vous attache à lui.... reprit-il en tirant un papier de sa poche.

— Que voulez-vous dire, Richard?

— Le recteur de Saint-Brice est mort ainsi qu’un des témoins; grâce à l’argent dont je l’ai comblé, l’autre est parti pour de lointains pays et ne reparaîtra jamais eh France. De tous les anneaux de cette chaîne, il ne reste plus que celui-ci, continua-t-il en dépliant le papier que Suzanne reconnut pour son acte de mariage.

— Richard ! murmura-t-elle haletante, éperdue.

. — Si ce dernier anneau je le brisais aussi, ma Suzanne bien-aimée, ma belle comtesse, accepteriez-vous mon amour et mon nom ?

— Oui, dit-elle tout bas;, si bas, que Richard devina sa réponse plutôt qu’il ne l’entendit.

— Qu’il soit donc anéanti ! s’écria-t-il en faisant un mouvement pour déchirer le précieux papier.

Avant qu’il eût accompli son dessein , un homme, sortant de derrière la charmille, s’élança

sur lui, le saisit à la gorge d’une main, et, de l’autre, lui arracha l’acte de mariage.

— Thierry! s’écria Suzanne qui s’enfuit éperdue.

— Misérable lâche! dit d’une voix sourde Thierry dont la colère troublait les forces, et qui serrait tellement Richard que ce dernier pouvait à peine respirer. Si le souvenir des bontés de ta famille ne retenait ma main....

Les regards étincelants de Montenay exprimaient une telle fureur, que Richard épouvanté se mit à crier.

— Tais-toi ! lâche; tais-toi, ou je t’étrangle ! lui dit Thierry dont la reconnaissance et le juste ressentiment se livraient une lutte terrible.

— Thierry, Richard, au nom du ciel ! s’écria tout à coup la voix haletante de la comtesse de Malleroy, qui accourait vers les deux jeunes gens aussi vite que le permettait sa faiblesse, que se passe-t-il donc?.... quelle est cette fureur?...

A là vue de sa bienfaitrice, Thierry, confus et troublé, lâcha M. de Malleroy qui faillit tomber, et chancela un instant comme un homme ivre.

— Pardonnez-moi, madame la comtesse, murmura le jeune marin tremblant de colère encore et d’émotion; mais si vous saviez....

Il s’interrompit en poussant une exclamation de douleur et de rage. Richard venait de lui enfoncer traîtreusement un poignard dans l'épaule. Sans le mouvement involontaire qu’avait fait le jeune commandant, l’acier lui eût traversé le cœur.

— Lâche ! s’écria Thierry qui tira son épée et s’élança sur Richard avec tant d’impétuosité, que Malleroy tomba sous le choc. Tiens, lâche et couard que tu es ! s’écria Thierry qui saisit de sa main gauche le bras droit de son adversaire et leva son épée.

— Ne le tue pas, c'est ton frère !... s’écria la comtesse éperdue.

— Mon frère... murmura Thierry, qui laissa tomber son arme et lâcha Malleroy.

Ce dernier se releva lestement. Il repoussa sa mère qui le suppliait de l’écoulcr et se cramponnait inutilement à lui, puis il s’éloigna en jetant à Thierry le regard d’un tigre blessé.

— Lui , mon frère... répéta encore le jeune

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marin, les yeux fixés sur madame de Malleroy avec une anxieuse curiosité. Mais alors... vous, madame, vous...

— Enfant, je suis ta mère! s’écria la comtesse incapable de se contenir davantage. Comment ton cœur ne te l’avait-il pas dit depuis longtemps? Comment ne le devinais-tu pas à mes regards, à ma tendresse, quand mon âme tout entière s’envolait vers loi? Oui, tues mon fils, Thierry... mon fils bien-aimé; oh ! qu’il m’est doux de t’appeler ainsi ! Quand tu étais petit, au

moins, je pouvais te serrer sur mon cœur, couvrir de baiser tes joues roses et murmurer :

« Mon fils ! mon fils ! » sur les boucles de tes blonds cheveux. Mais, plus tard, je n’osais plus. Quand tu arrivais de quelque expédition, quand j’entendais mon père vanter ton intelligence, ta bravoure, ton dévouement, mon âme bondissait dans ma poitrine. Oh! que n’aurais-je pas donné pour t’embrasser comme autrefois, pour dire à tout le monde : « Ce beau jeune homme si courageux , si estimé, c'est mon fils , c’est mon Thierry! » Oh ! mon enfant, mon pauvre enfant !

Elle appuya sa tête sur l’épaule du jeune marin. Étourdi par cette joie fiévreuse et par sa propre émotion, Thierry baisait les mains de la comtesse en répétant : « Ma mère ! ma mère ! » presque machinalement, mais d'une voix si tendre, que chaque intonation résonnait délicieusement dans le cœur de madame de Malleroy.

— Et mon père? dit-il enfin.

— Hélas ! mon pauvre enfant, ton père est mort. Il s’appelait Louis de Carville; il était brave et aimant comme toi ; il servait comme page chez mon père. Nous nous aimions et nous espérions que mon père consentirait à notre union. M. de Courlans se prit d’affection pour M. de Malleroy. Au moment de s’embarquer pour un long voyage, mon père me déclara que je devais considérer M. de Malleroy comme mon fiancé. Je priai, je pleurai; tout fut inutile. Tu vis le jour pendant le voyage du marquis.

Une nuit, peu de temps après le retour du marquis et du comte, Louis était venu s’entendre avec moi pour préparer notre fuite. Un peu avant le lever du soleil, il voulut redescendre dans le jardin par l’échelle de soie qui lui avait

servi à monter. Je l'écoutais descendre. Mais tout à coup j’entendis comme un choc, puis un cri étouffé, puis un bruit sourd pareil à celui que produit la chute d’un corps pesant. Je saisis l’échelle, je la soulevai.... elle vint à moi. Je la retirai et la cachai bien vite, puis je retournai écouter à la fenêtre; je n’entendis plus rien.... rien. Le lendemain, on trouva le corps de Louis au bas du jardin, à deux pas de la rivière.

On supposa qu’il avait voulu sortir du château dont les portes étaient, comme à présent, soigneusement fermées pendant la nuit.

— Qui l’avait tué? demanda Thierry d’une voix sourde.

— Dans sa précipitation, peut-être avait-il manqué un échelon; peut-être....

— Un assassin ?

— Oh ! ne prononce pas ce mot, Thierry,

tais-toi en ce moment surtout où toi-même....

Il faut fuir, mon enfant, fuir au plus vite.... Si Richard m’a entendue t’appeler son frère, il est capable.... Mais à quel propos est venue votre querelle?

— Hélas ! madame.. ..j’avais confié à Richard

un secret d’où dépendait mon bonheur, ma vie....

— Quel secret?... Oh ! tu peux tout dire à ta mère, va !

Il lui raconta en quelques mots son. mariage avec Suzanne, la naissance de leur enfant qui était en nourrice chez une paysanne d’un hameau voisin, la trahison de Richard et l’entretien dont il venait d’être témoin.

— Le malheureux ! s'écria la comtesse en se couvrant lafigure de ses deux mains. Depuis quelque temps je m’apercevais bien que son père et lui avaient complètement changé à l’égard de Suzanne qu’ils détestaient autrefois, mais j’ignorais... Il y a là-dessous quelque affreux mystère d’infamie... et... Dieu me pardonne de parler ainsi de mon époux et de mon fils... si tu les gènes, ils sont capables...

— De m’assassiner, n’est-ce pas ?

— Eh bien l.oui, dit-elle d’une voix basse et tremblante, oui...

— Qu’ils viennent donc ! s’écria-t-il fièrement en ramassant son épée qu’il remit au fourreau.

— Deux frères s’égorger ! et devant leur mère ! dit-elle avec douleur. Oh ! Thierry, épargne-moi cet affreux spectacle, il me tuerait!... Écoute, il faut partir... Voyons... oh! ma pauvre tête... au bord de la mer, à deux lieues de Saint-Malo, il y a un petit village de pêcheurs... tu sais, nous y sommes allés ensemble un jour.

— Le village de Saint-Martel?

— Oui, oui... Cours chercher ton enfant, emporte-le avec toi... sauve-le... cache-toi dans ce village, chez Antoine, mon ancien domestique; il habite une maison située sur la falaise.... Je t’enverrai de l’argent... tout ce qu’il te faudra enfin. Là tu prendras une barque, tu te feras conduire à Saint-Malo... puis tu t’embarqueras sur quelque navire en partance pour un pays bien éloigné.

• — Fuir devant eux!

— Devant ton frère, devant mon mari.

— Vous quitter?

— On te tuerait sous mes yeux, et je ne pourrais que mourir avec toi.

— Fuir sans punir ce traître et cet infâme !

— Laisse ce soin au Dieu de justice. Thierry, au nom de ta mère, au nom de ton enfant, pars!

— Ma mère !

— Sauve-toi, sauve ton enfant; je te jure qu’ils le tueraient... Pars!... Ciel!... les voici... Fuis par là... Non, non... Reste près de moi, mon fils... ils ne te tueront qu’en passant sur mon corps.

Elle se jeta devant lui, en effet, mais M. de Malleroy la prit par le bras et l’éloigna de Thierry.

— Voulez -vous donc l’assassiner? dit -elle d’une voix frémissante.

— Fi donc ! madame, pour qui nous prenezvous, répondit ironiquement Malleroy dont les yeux brillaient de haine. Seulement, ce jeune homme vient d’insulter mon fils , et Richard ne peut faire autrement que de lui en demander raison.

— C’est impossible...

— El pourquoi ? Ne m’avez-vous pas dit un jour que vous rougissiez de la poltronnerie de Richard?

— Monsieur le comte?

— Eh bien ! vous devez être ravie de voir votre fils montrer du cœur.

— Richard, au nom du ciel ! s’écria la mal heureuse femme.

— Allons, en garde! cria Richard dont la voix tremblait un peu.

— Oh ! de grand cœur ! s’écria Thierry, et si Dieu est juste...

Ils se mirent en garde; mais la comtesse se jeta entre les deux adversaires et se cramponna au bras de Thierry.

— Pour l’amour de moi, Thierrv!... murmura-t-elie, veux-tu ma mort ?

Il abaissa la pointe de son épée.

— Le lâche !... lui crièrent en même temps le comte et Richard. Il a peur !

— Frappe-le donc ! cria le comte à son fils ; peut-être alors trouvera-t-il le courage de se défendre.

— Au secours ! cria la comtesse éperdue, en se débattant contre M. de Malleroy qui cherchait à la détacher de Thierry auquel elle faisait un rempart de son corps. Au secours ! au meurtre ! A moi, mon père, à moi !

Elle venait d’apercevoir le marquis de Courlans qui accourait, soutenu par son domestique. Sur l’ordre du marquis, le serviteur s'éloigna.

— Que se passe-t-il donc ? demanda M. de Courlans. Pourquoi ces cris, ce désespoir?... Bérengère, qu'y a-t-il ?

— Us veulent le tuer !... dit-elle en montrant Thierry.

— Tuer Montenay!... s’écria le marquis d’une voix de tonnerre. Malleroy !

— C’est son amant ! dit le comte en montrant Thierry.

— C’est mon fils ! s’écria la comtesse affolée, à qui cette odieuse accusation fit perdre la tête.

— Son fils !... répéta le marquis stupéfait, son fils !...

— Oui, murmura le comte, son fils et celui de Louis de Carville, sans doute.

Le marquis voulut parler, mais ses lèvres ne purent articuler que des mots confus. Tous ses traits se gonflèrent; on eût dit que le sang allait lui sortir par les yeux et par la bouche. Il porta

la main à son cou, pour desserrer sa cravate sans doute. Tout à coup il s’affaissa comme une masse. Par un mouvement convulsif, il se retint encore à l’habit de M. de Malleroy que serrait sa main crispée.

Tandis que le comte ^cherchait à se dégager, Bérengère dit précipitamment à Thierry :

— Fuis ! Thierry, fuis ! ou je te jure que je me tue devant toi !

Il voyait qu’elle le ferait. Peut-être aussi pensa-t-il à son enfant.

Il s’élança sur Richard qui lui barrait le passage, et le jeta de côté sans riposter à un coup d’épée qui, par bonheur, n’avait atteint que son bras. En deux bonds il gagna l’extrémité du jardin, se laissa glisser le long de la colline, traversa la rivière à la nage et disparut bientôt sur la route.

Le chemin que Thierry avait pris pour se sauver était trop périlleux pour que personne osât se lancer sur ses traces. Tout le monde, d’ailleurs, l’aimait au château, et les domestiques n’avaient nulle envie de le rejoindre.

Tandis que M. de Malleroy et son fils, suivis de quelques serviteurs, faisaient le grand tour et sortaient par le pont-levis, pour essayer de rattraper leur ennemi, Bérengère, Camille et deux ou trois domestiques s’empressaient autour de M. de Courlans qui n’avait pas encore repris connaissance.

On envoya un courrier à Rennes avec mission de ramener un médecin, mais il n’était que trop évident que ce secours arriverait trop tard.

Foudroyé par une attaque d’apoplexie, ainsi qu’on l’avait toujours redouté pour lui, le vieillard ne devait jamais reprendre ses sens.

La comtesse et Camille s'installèrent à son chevet. Quant à Suzanne, elle s'était enfermée dans sa chambre.

Acharnés à la poursuite de Thierry, dont ils avaient inutilement cherché les traces de tous côtés, le comte et Richard ne rentrèrent que fort avant dans la nuit. Us vinrent jeter un coup d’œil sur le lit où reposait le marquis et se retirèrent sans avoir adressé la parole à madame de Malleroy.

Dès que Bérengèrè supposa qu'ils étaient couchés et qu’elle n’avait plus à redouter leur surveillance, elle laissa le marquis sous la garde de Camille et rentra chez elle.

Tandis qu’elle préparait divers papiers concernant la naissance de Thierry et quelle lui écrivait une longue lettre, une de ses femmes allait chercher Gilbert Forman, le fidèle serviteur de M. de Montenay. Malheureusement, le vieux matelot n’était pas à Ronceval.

En arrivant au château, il avait profité de la liberté que lui avait accordée Thierry pour courir embrasser son fils.

Pascal étant allé ce jour-là à Fougères pour

les affaires du marquis et ne devant revenir que le soir, Gilbert était parti aussitôt dans l’espoir de le rencontrer en route et d'embrasser quelques heures plus tôt ce fils qu’il chérissait tendrement, malgré les nombreux' défauts du jeune homme.

Tandis qu’ils revenaient tous deux à Ronceval et que Gilbert, tout à la joie, oubliait de soutenir sa monture dans les mauvais chemins, le cheval s’abattit en descendant une côte.

Le matelot, qui n’avait plus l’agilité de la jeunesse, eut la cuisse prise sous le cheval et fut assez grièvement blessé. Malgré son courage et son mépris de la douleur, il fut obligé de s’arrêter quelques heures dans le village pour laisser panser sa blessure. *

Lorsqu’il arriva au château, vers dix heures du matin, on lui dit que la comtesse l’avait fait demander. Les autres domestiques lui racontèrent aussi tout ce qu’ils savaient eux-mèmes des incidents de la journée précédente.

Tout écloppé qu’il était, il se traîna en boitant chez la comtesse.

Comme il traversait le corridor, il lui sembla

que quelqu’un le suivait furtivement. Il se retourna brusquement et crut reconnaître le valet de chambre de M, de Malleroy, sans en avoir toutefois la certitude.

— Ah ! mon Dieu, mon pauvre Gilbert, s’écria la comtesse en voyant le vieux matelot qui pouvait à peine marcher, que vous est-il donc arrivé ?

— Je suis tombé de cheval, madame la comtesse... Au nom du ciel, madame, ajouta-t-il en joignant les mains, où est mon jeune maître, où est M. Thierry?

— A Saint-Martel, répondit-elle, près de Saint-Malo... je l'espère, du moins... car on m’a dit quils n’avaient pu le rejoindre.

— Dieu soit loué ! murmura le fidèle serviteur en joignant les mains.

— Tu l’aimes bien , n’est-ce pas ? lu lui es dévoué?

— Oh ! madame la comtesse, je me ferais hacher pour M. Thierry et pour vous !

— Je le sais, mon bon Gilbert, reprit-elle en essuyant ses larmes. O.ui, il m’a souvent parlé de ton dévouement... Eh bien, plus que jamais ce

dévouement va lui être nécessaire... Voici de l’argent et des papiers importants qu’il s’agit de lui faire parvenir au plus vite, car il doit les attendre pour s’embarquer et fuir au plus vite ce pays où ses jours sont menacés... Hélas!

murmura-t-elle en s’interrompant tout à coup pour regarder le matelot, j’oubliais que tu es blessé.

— Qu’importe, madame la comtesse.

— Peux-tu tenir à cheval, malgré ta blessure ?

Il baissa la tète en faisant un geste de désespoir.

— J’essayerai, murmura-t-il.

— Non, dit la comtesse, tes forces trahiraient ton courage, mon brave Gilbert... Le comte et Richard finiront par retrouver les traces de • Thierry... Il faut que mon message arrive auprès de lui avant eux et puisse galoper, sans une minute de repos, d’ici à Saint-Martel. Puis, x maintenant que j’y songe, comme on connaît ton attachement pour Thierry, on doit te faire surveiller.

— En effet, madame... tout à l’heure, dans

le corridor, je crois bien que c’était le valet de chambre de M. le comte qui marchait sournoisement sur mes talons.

— Oui, cela doit être... Que faire, mon Dieu, que faire? A qui me conlier?

— A moi, madame la comtesse, reprit le vieux marin. Donnez-moi ces papiers, je me charge de les faire parvenir à M. de Montenav.

— Par qui ?

— Par mon fils, madame.

— Il est bien jeune pour une telle mission, répondit la comtesse après un moment de silence, puis on le dit un peu étourdi.

— C’est vrai, madame la comtesse; Pascal est un peu fou, un peu dépensier peut-être, mais il a du coeur... et il est dévoué à votre maison, à M. Thierry surtout.. .

— Tu crois ?

— Oh ! oui, madame la comtesse... c’est dans le sang, voyez-vous, ne craignez rien de Pascal, je réponds de lui sur ma tète et sur la sienne.

— Eh bien, fais— le venir... ou plutôt non, on te suivrait encore... Reste ici... Brigitte ira chercher Pascal.

Le jeune homme arriva un instant après.

C’était un garçon de vingt ans, ni bien ni mal tourné, mais dont la ligure, un peu efféminée, n’avait rien de cette expression de brusque franchise et de détermination qui caractérisait la physionomie de son père.

Fils d’une ancienne femme de chambre de la comtesse, il avait été fort gâté durant son enfance. . .

Il avait reçu une .demi-éducation dont sa paresse l’avait empêché de profiter, mais qui le mettait un peu au-dessus des gens de sa classe. Il était mieux mis aussi et s’exprimait avec une certaine facilité qui faisait l’admiration de son pauvre père. On l’accusait d’ètre étourdi, dépensier, coureur et de montrer plus de hardiesse auprès des fdlettes du voisinage qu’avec les jeunes gens du pays qui lui reprochaient souvent d’avoir trop peur pour la peau du fils de sa mère.

Heureusement pour maître Pascal que Gilbert ignorait ce dernier défaut, car, malgré son aveugle indulgence pour son fils, il ne lui eut jamais pardonné de manquer de courage.

. — Pascal, dit la comtesse en examinant le jeune homme, à la sollicitation de votre père, de notre brave Gilbert, je vais vous confier une mission importante. Vous êtes bien jeune pour une telle tâche, mais votre père m'a répondu de votre discrétion et de votre fidélité... Gilbert m'a dit que vous étiez sincèrement dévoué à mon... à M. Thierry de Montenay.

— Oh ! oui, madame la comtesse, répondit le jeune homme avec une vivacité qui produisit le meilleur effet sur madame de Malleroy.

— Eh bien, il s’agit de lui. Thierry doit être en ce moment à Saint-Martel. Vous le trouverez probablement caché dans une petite maison isolée, située sur la falaise à quelques toises de la mer et appartenant à un ancien domestique de Ronceval nommé Antoine. Vous remettrez à M. de Montenay ces papiers et cette bourse.

Ayez bien soin de ces papiers surtout. Qu’ils ne sortent de vos mains que pour passer dans celles de M. de Montenay.

— Je vais les coudre entre la doublure et le drap de ta veste, dit Gilbert qui savait manier l’aiguille comme tous les matelots.

Après avoir bien expliqué à Pascal ce qu’il avait à faire, la comtesse lui remit de l’argent pour les dépenses de son voyage, lui recommandant de ne rien négliger pour arriver jusqu'à Thierry et pour éviter d’être suivi par les ennemis de ce dernier.

Pour ne pas éveiller les soupçons et ne pas mettre sur les traces de Pascal, il fut convenu que le jeune homme partirait à pied du château et gagnerait ainsi le bourg d’Antrain. Là, il achèterait un cheval chez quelque fermier, car en prenant un bidet de poste, il eût été obligé, par les règlements, de se laisser accompagner par un postillon.

— Dieu te conduise, mon enfant, dit la comtesse dès qu’elle eut terminé ses instructions. Sois discret et ûdèlç, et je te jure que tu n’auras pas à te repentir d’avoir justifié ma confiance et celle de ton père.

— Ne craignez rien, madame la comtesse, dit Gilbert avec émotion. Il est de bonne race, mon Pascal. Ma pauvre Marianne aurait donné sa vie pour épargner un chagrin à madame la comtesse, et moi j’en ferais autant pour M. Thierry.

DE DEUX JEUNES FEMMES t37

Comment notre fils à tous deux ne serait-il pas fidèle et dévoué? Pars, mon enfant, et remercie Dieu de pouvoir, malgré ta jeunesse, faire quelque chose qui prouve ta reconnaissance envers les bienfaiteurs de ta famille.

Le vieux matelot embrassa Pascal qui sortit aussitôt.

Restée seule avec Gilbert et craignant peutêtre de devenir la victime de M. de Malleroy, Bérengère confia au fidèle serviteur le triste secret de la naissance de Thierry, ainsi que le mariage de ce dernier avec Suzanne et l’existence de leur enfant. ’

Tous deux se séparèrent ensuite; Gilbert pour aller, clopin-clopant , jeter un coup d’œil à droite et à gauche et lâcher de savoir ce que tramaient le comte et Richard ; madame de Malleroy pour retourner au chevet de son père.

Deux jours s’écoulèrent sans amener de changement dans l’état du marquis. Dès le premier moment, du reste, le médecin avait fait pressentir qu’il n’y avait aucun espoir de le sauver. Le vieux marin succomba dans la nuit

du second jour sans avoir un seul instant repris connaissance.

Pendant tout ce temps, madame de Malleroy était constamment auprès du lit du moribond.

Soit qu’il respectât sa douleur, soit plutôt qu’il obéit à quelque calcul intéressé, le comte ne recherchait nullement une explication avec sa femme.

Il craignait probablement et avec raison, ainsi qu’on l’apprit plus lard, qu’en laissant sa fortune à Bérengère, le marquis n’eût pris ses arrangements pour que la comtesse en restât mai- ' tresse absolue.

Lorsqu’on eut enseveli dans le caveau de la chapelle de Ronceval la dépouille mortelle du dernjer baron de Courlans, madame de Malleroy, écrasée de douleur et de remords, se retira dans sa chambre.

Gilbert, dont la blessure commençait à se guérir, vint quelques heures plus tard gratter à la porte de la comtesse.

Agenouillée devant son prie-Dieu, Bérengère fut quelque temps sans entendre l’appel du Gdèle matelot. A la fin, elle reconnut sans doute sa

manière de frapper, car elle se leva précipitamment et courut lui ouvrir.

— Eh bien ! lui demanda-t-elle, as-tu quelque nouvelle?

— Aucune, madame la comtesse.

— Ton fils n’est pas encore de retour?

— Hélas ! non, madame....

— Mon Dieu ! mon Dieu ! voilà trois jours qu’il est parti !...

— Il faut qu’il lui soit arrivé malheur, répondit Gilbert d’un ton sombre.

— Pauvre Gilbert !

— Si madame la comtesse le permet, je vais partir cette nuit pour Saint-Martel.

— Mais, ta blessure...

— Ce n’est rien désormais. Puis, l’inquiétude me fait souffrir bien davantage. Quand je pense que M. Thierry et mon pauvre fils... Oh ! tenez, madame, laissez-moi partir !

— Pars donc, puisque tu le veux, » dit enfin la conftesse qui aurait elle-même demandé et pressé le départ du digne marin si elle n’avait eu compassion de son état de souffrance.

Dans l’espoir que la comtesse lui accorderait

uo

sa demande, Gilbert avait fait à l’avance tous ses préparatifs, lîn cheval, tout sellé et bridé, l’attendait dans une ferme voisine.

Aussitôt après avoir reçu les instructions do madame de Malleroy, le vieux matelot s’esquiva du château par la poterne.

Une heure plus tard, il galopait ventre à terr sur Ja route d’Antrain.

Tout fier de la confianee qu’on lui avait témoignée et de l’importante mission dont il était chargé, Pascal Formait avait accompli le trajet de Ronceval à Antrain de toute la vitesse de ses jambes.

Il acheta, pour soixante écus, un cheval qu’il se promit bien de portèr à quatre-vingts sur la liste de ses frais. Puis, résistant héroïquement à l'envie de faire une halte à Antrain, il se lança au galop sur le chemin de Saint-Malo.

Tant que le cheval galopa franchement, tout alla bien, mais dès que l’animal fatigué eut besoin des encouragements du fouet et de l’éperon, la mollesse habituelle de Pascal reparut. Comme il fallait bien s’arrêter de temps en temps pour donner un peu d’avoine à sa monture, le jeune homme profita de ces haltes for-

cées pour laver la poussière qui lui desséchait la gorge.

A force de répéter ce lavage, tantôt avec du cidre, tantôt avec de l'eau-de-vie, maître Pascal se trouva bientôt dans un joli état , non d’ivresse, mais de gaieté.

En arrivant à quelques lieues du hameau de Saint-Martel, il mit pied à terre dans une auberge qui était tenue par une jeune fille, d’ Antrain, qui avait été obligée de quitter le pays à la suite de quelque aventure galante.

Pascal perdit là deux bonnes heures. Enfin, il se mit en route, et cette fois il gagna Saint- Martel tout d’une traite.

Grâce aux indications minutieuses de la comtesse, il parvint à trouver la maison où Thierry se tenait caché.

j Cette chaumière, connue dans les environs sous le nom de la /lutte du signal, était située à l’extrémité. de la falaise et sur une pente avancée, de sorte qu’on n’y pouvait arriver que par une langue de terre fort étroite.

Un petit champ ou plutôt une lande, hérissée de grands ajoncs épineux, allait de la maison à

l’extrémité de la falaise, élevée de douze ou quinze pieds au-dessus des flots écumeux.

Tandis que Pascal s’avançait avec circonspection en se disant qu’il s’exposait à recevoir quelque coup de fusil si M. de Montenav le prenait de loin pour un ennemi, le jeune lieutenant l’aperçut. Il reconnut aussitôt le fils de son brave Gilbert et courut lui ouvrir la porte.

Rassuré désormais, Pascal remit au jeune homme les papiers dont il était porteur, et lui raconta tout ce qui s’était passé à Ronceval.

— Tu arrives à propos, mon brave garçon, lui dit Thierry. L’homme à qui appartient cette cabane est allé hier à Saint-Malo. On lui a dit que le trois-mats l’Alcide devait faire voile demain pour les Indes-Orientales. Je craignais de manquer celle occasion, mais maintenant que j’ai reçu des nouvelles de la comtesse, je vais me munir d’une barque et gagner Saint-Malo cette nuit même.

11 se hâta d’écrire trois longues lettres : l’une à la comtesse, l’autre à Suzanne et la troisième à Gilbert. Prévoyant que le fidèle matelot \oudrait à tout prix le rejoindre, il le priai de res*

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