‹ Le roman de deux jeunes femmesChapitre 2 sur 7 · LE ROM AK · texte numérisé non relu

LE ROM AK

ter à Ronceval afin de veiller sur madame de Malleroy pour laquelle il redoutait la colère du comte et de Richard.

Tandis qu’il écrivait, Pascal examinait avec étonnement un enfant de neuf à dix mois, que Thierry, appelait son fils, ce qui excitait vivement la curiosité du jeune serviteur de Ronceval.

Thierry qui était la générosité même, récompensa largement Pascal. Il lui remit en outre une somme de deux cents écus pour Gilbert .

— Je sais que madame la comtesse aura soin de ton père, dit-il à Pascal; mais comme il reste toujours à mon service, il est juste que je lui paye ses gages à l’avance, puisque Dieu sait si je le reverrai jamais.

Thierry dit adieu au jeune homme avec une émotion facile à concevoir. De tous les habitants de Ronceval, de toutes les personnes près de qui s’était écoulée son enfance, Pascal était probablement le dernier qu’il devait voir avant de quitter la France.

Malgré sa légèreté de caractère, Pascal éprouva une certaine émotion en se séparant

ainsi du maitre généreux à qui son père et lui devaient tout.

Malheureusement, il avait à peine fait une lieue sur la route qu’il ne songeait plus qui tous les plaisirs qu’il pourrait se procurer avec son argent.

Quoiqu’il se fut juré de revenir bien vite rassurer la comtesse de Malleroy, il ne put résister au désir d’entrer chez la jolie cabaretièrc et d’y faire parade de ses écus.

Tout fier d’avoir si bien rempli son ambasr sade, il laissa échapper quelques mots sur la confiance qu’on lui témoignait au château, etc.

Tandis qu’il bavardait ainsi tout en buvant le vin qu’il avait demandé à la cabarelière pour prouver qu’il n’était pas un pauvre diable réduit à ne boire que.du cidre, deux hommes qui avaient la mine de vrais sacripants entrèrent dans l’auberge.

Ils se montrèrent Pascal d’un coup d’œil et vinrent s’asseoir tout près de lui sur un des bancs placés devant la table.

La conversation ne tarda pas à s’engager. Les deux hommes se doutaient probablement de

quelle mission Pascal avait été chargé, car directement ou indirectement, ils cherchaient toujours à le questionner à ce sujet.

Quoiqu’il ne se doutât pas du piège qu’on lui tendait, Pascal tint bon durant quelque temps. L’amour-propre et la jalousie le perdirent. Vexé de voir un des nouveaux venus faire la cour à la eabaretière, Pascal, déjà un peu pris de vin, lui lança quelques railleries. L’autre riposta sur le même ton.

— Tais-loi donc, blanc-bec, lui dit un de ces estaüers, les femmes aiment mieux de vieux barbons prudents et discrets comme nous, que de jeunes étourdis à peine sevrés comme toi et aussi bavards que des pies.

— Tout blanc-bec que vous me trouvez, dit-il, je viens d’accomplir une mission qu’on n’aurait pas confiée à un barbon comme vous.

-A- Tu auras été chargé de porter un casaquin de drap et une paire de sabots à quelque meunière des environs, répliqua l’estafier qui se nommait Jehan Lecourtaud.

— J’ai été chargé de remettre à un jeune gentilhommedes papiers importants, riposta Pascal

Les deux estafiers échangèrent un regard. Jehan murmura quelques mots à l'oreille de son compagnon, qui sortit quelques minutes après.

Soit que son départ eut inquiété Pascal, soit qu’il eût réfléchi sur son imprudence, il se surveilla davantage. Voyant sans doute qu'il ne pourrait rien en tirer désormais, Jehan se leva, paya son éeot et quitta l’auberge.

— Est-ce que vous connaissez ces gens-là?

demanda Pascal à la cabaretière.

— Non, ce sont des étrangers.

— Quelles figures de sacripants !

— Oh! oui. Vous avez eu tort de leur montrer votre argent.

— Vous croyez, Mathurine ?

— Dame! voilà la nuit venue... il fait noir comme dans un sac... A votre place, moi, j’attendrais le jour pour partir.

C’était précisément la réflexion que Pascal se faisait in pello.

Pour ne pas avoir l’air de céder à la peur qui le talonnait, il se fit un peu prier.

Il faut dire aussi qu’il était fort animé par les fumées du cidre et du vin, et que l'idée de pas-

. ser la nuit sous le même toit que la jolie cabaretière lui souriait beaucoup plus que la perspective de galoper dans l’obscurité sur la route déserte.

le ne sais trop, enfin, quels arguments et quelles promesses Malhurine mit en œuvre poulie décider; mais, ce qu’il y a de certain, c’est que Pascal ne partit que le lendemain matin au lever du soleil.

Il avait à peine fait cinq cents pas hors du village, quand il entendit derrière lui le galop de deux chevaux. Il éperonna sa monture. Tout à coup, à un détour du chemin, il rencontra deux hommes armés qui lui barrèrent le passage. Il üt volte-face ; mais, au même instant, il aperçut les deux cavaliers qui le poursuivaient et qui n’étaient autres que Jehan Lecourtaud et son taciturne camarade.

Avant qu’il eût le temps de réfléchir, il fut entouré, saisi et jeté à bas de son cheval.

Jehan Lecourtaud avait déjà commencé à le fouiller, lorsqu’un autre individu, qui semblait le chef de la bande, s’interposa.

— Tu vas trop vite en besogne, Jehan, dit ce

dernier. Contente-toi d’attacher solidement les mains et les pieds du prisonnier et laisse-moi le fouiller.

Jehan obéit en rechignant.

Le chef, qui répondait au nom de Vincent Cournier et dont la physionomie patibulaire ne différait de celle de ses compagnons qu’en ce qu’elle avait l’air un peu plus intelligente, explora les poches de Pascal avec un calme et une rapidité d’exécution qui annonçaient une grande expérience de ce genre de travail.

Il fit un geste de satisfaction en trouvant les papiers que Thierry avait remis au jeune homme, et renferma soigneusement le paquet dans la poche de son justaucorps.

Quant à la bourse de Pascal, il la soupesa longtemps dans la main en poussant un gros soupir.

— Mon garçon, dit-il enfin à Pascal qui le regardait faire en tremblant de tous ses membres, comment as-tu une si grosse somme d’argent en ta possession?

— C’est pour mon père, monsieur.

— Ah ! et de la part de qui ?

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— Il m’est défendu de le dire.

— Très-bien. Écoute-moi et choisis entre mes deux propositions.

— J’écoute, monsieur.

*— D’un côté, je t’offre une bonne corde pour t’étrangler ou un joli coup de dague dans la poitrine...

— Ayez pitié de moi, monsieur, commença Pascal qui crut d’abord qu’il ne pouvait choisir qu’entre la corde et le poignard.

— Attends donc, poltron. De l’autre, je te rends ta bourse.

Et le digne Vincent poussa derechef un énorme soupir.

— Oui, monsieur, ôui.

— En y ajoutant vingt écus.

■*— Oui, monsieur, oui.

— Laisse-moi donc parler, animal. Tu aimes mieux la seconde proposition ?

— Oh ! oui.

— Mais il y a une condition. Tu vas nous conduire à l’endroit où tu as laissé M. Thierry de Montenay.

— Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Voyons, mon mignon, nou3 n’avons pas de temps à perdre. Où est M. de Montenay ?

Et pas de mensonge; car, aussi vrai que cette bourse obligerait fort un honnête garçon de ma connaissance, je te tue comme un chien si tu cherches à me tromper.

Pascal était poltron et il aimait l’argent. Tout en se disant à part lui, pour excuser sa trahison, que Thierry serait certainement parti, il finit par indiquer l’endroit où il avait laissé le jeune marin.

— Maintenant, dit-il, de grâce, délivrez-moi de ces maudites cordes et rendez-moi mon argent.

— Tout doux, mon fils, reprit Vincent, lu vas d'abord nous conduire à la retraite de M. de Montenay. Dès que nous aurons la preuve que tu as dit vrai, je te remettrai en liberté.

— Et vous me rendrez mon argent?

— Foi d’honnête homme !

Pascal fit Une grimace, mais il n’osa pas demander une formule de serment plus rassurante que celle-là.

Il fut délivré de ses liens et Vincent le fit

remonter à cheval. Les cavaliers le placèrent au milieu d’eux, puis toute la bande partit pour Saint-Martel.

Ils s'arrêtèrent à quelques portées de fusil de la maison que leur indiqua Pascal. Deux hommes furent envoyés en éclaireurs. Ils se glissèrent comme des serpents à travers les ajoncs, dont les piquants acérés leur firent payer cher ce voyage de découverte.

Près de trois heures s’écoulèrent sans qu’on

les vit reparaître. Cachés dans un grand champ de genêts, leurs camarades commençaient à s’inquiéter, lorsqu’ils rallièrent enfin le gros de la bande.

— Eh bien? demanda Vincent.

— Le gibier est encore là, répondit Lecourtaud.

— Vous êtes restés bien longtemps ?

— Oui, parce qu’on ne voyait personne et qu’on n’entendait aucun bruit dans la maison. Heureusement, Grimould a eu la bonne idée de contrefaire un chien qui aboie. Quelqu’un a entrouvert tout doucement une fenêtre, et nous avons aperçu la tête d’un jeune homme dont la

Digilized-

figure répondait tout à fait au signalement qu’on nous a donné.

— Maintenant, je puis m’en aller, n’est-ce pas? dit Pascal.

. — Tout à l’heure, mordieu ! s’écria Cour- . nier. C’est très-malhonnète, jeune homme, de mettre tant d’empressement à nous fausser compagnie. Tu t’ennuies donc avec nous?

— Pas précisément, monsieur; mais...

— Silence ! imbécile. Voyons, mes enfants, continua-t-il en se tournant vers ses camarades, je crois que voici le moment de gagner les cinquante pistoles qui nous restent encore à recevoir.

— En avant, corbleu ! cria Grimould; attaquons tout de suite la cahute et empochons les pistoles.

— Pourquoi fais-tu la grimace, Jehan ? demanda le chef à Lecourtaud qui secouait la tête.

— M’est avis, mon capitaine, qu’il vaudrait mieux attendre la nuit pour nous emparer de M. de Montenay. On dit qu’il est brave comme un lion.

-u. Nous sommes huit.

— D'accord. Mais il est retranché dans la maison.

— Une bicoque.

— Enfin, il nous verra venii*; il se défendra et tirera bien quelques coups de fusil ou de pis- . tolet qui ameuteront le village.

— Peuh! fit Grimauld, des paysans... j’en mangerais dix à moi tout seul.

— Oui, mon gars, mais tu ne mangerais pas dix marins. Or à Saint-Martel ce sont tous pêcheurs et matelots, c’est-à-dire des gaillards qui ne craignent pas pour leur peau et cognent dur. Si le village nous tombait sur le dos avant que l’affaire fut terminée...

— Jehan a raison, interrompit le chef ; il vaut mieux rester cachés dans les genêts jusqu’à la nuit.

— Mais, dit un des autres estafiers, si le gibier s’envole pendant ce temps-là.

— Du côté de la mer c’est une falaise à pic au pied de laquelle le flot déferle comme s’il voulait tout défoncer. Écoutez plutôt...

On entendait, en effet, le mugissement des

vagues qui se brisaient avec fureur contre les rochers de la falaise.

— Oui; mais de l’autre côté... reprit Grimould vexé de ce qu’on préférait l’avis de Jehan au sien*

— De l’autre côté, pardieu ! nous veillerons nous autres, s’écria Lecourtaud.

— D’ailleurs, reprit Cournier, je vais placer des sentinelles le plus près possible de la porte.

Deux hommes allèrent, en effet, se poster au milieu des ajoncs, l’un à droite l’autre à gauche de la cabane, de manière à ce que personne ne put sortir à leur insu.

Quant aux autres bandits, ils restèrent cachés dans les genêts.

Vers dix heures du soir, lorsque toutes les lumières du village furent éteintes, Vincent et ses hommes rejoignirent les deux sentinelles.

— Pourvu que l’oiseau ne soit pas déniché, murmura Grimould qui gardait toujours sa mauvaise humeur.

— Non, dit une des sentinelles, tout à l’heure encore nous l’avons vu ouvrir une fenêtre et se pencher au dehors comme pour écouter, puis

nous avons entendu les cris d’un enfant. Alors l'homme a refermé la fenêtre.

— Eh bien, mes amis, dit Vincent Cournier, puisque le gibier est là, sus au Monlenay , et deux pistoles de plus à* celui de vous qui portera le premier coup. En avant !

Et tous se précipitèrent à la fois sur la cabane.

Tandis que, guidés par le misérable Pascal, les bandits de Vincent Cournier se disposaient à égorger Thierry de Montenay, Gilbert Forman galopait sur la route d’Antrain à Saint-Malo.

Un peu avant d’arriver à un petit hameau situé à une lieue environ d’Antrain, il rencontra un cavalier qui venait en sens inverse.

Cet homme paraissait aussi pressé que Gilbert et ne cessait de jouer du fouet et de l’éperon pour activer la course du bidet de louage qu’il montait.

— Quelle ‘figure de bandit! pensa le vieux marin en regardant passer le cavalier, dont la mine était, en effet, des plus suspectes.

Pour ne pas éveiller l’attention en emmenant un cheval du château, Gilbert avait été obligé d’emprunter une monture à un paysan des

environs de Roneeval. C’était un gros cheval ayant du fond, mais peu de vitesse. En désespoir de cause, Gilbert le laissa dans une auberge à Dol et loua le cheval du maître de la maison.

Il pouvait être quatre heures du matin quand il partit de Dol. Une demi-heure plus tard, il entendit galoper derrière lui. Le nouveau venu devait avoir un meilleur cheval, car il gagnait rapidement sur le vieux matelot.

Les rôtîtes à cette époque étaient peu sures et d'ailleurs Gilbert craignait toujours d’être poursuivi par quelque séide du comte de Malleroy. Nous n'avons pas besoin d’ajouter que ce n’était pas pour sa peau qu’il avait peur, le digne marin, et que sa seule inquiétude était de voir compromettre le succès de sa mission.

Obéissant à une idée de prudence, et peutêtre aussi à une sorte de pressentiment, Gilbert se jeta dans le premier chemin de traverse qu’il rencontra.

Protégé par l’obscurité que rendait plus épaisse encore le feuillage de quelques arbres plantés sur le talus, le vieux marin laissa passer

le cavalier inconnu. Il faisait trop noir pour qu’il pùt distinguer ses traits ni même sa tournure. Il lui sembla pourtant que cet homme avait quelque analogie avec Richard de Malleroy.

Dès que le galop du cheval eut cessé de se faire entendre, Gilbert se remit en route.

— Si c’est M. de Malleroy, pensait Gilbert en éperonnant vigoureusement son cheval, son voyage doit certainement avoir rapport à mon pauvre commandant. Je ne serais pas étonné que ce sacripant que j’ai croisé en arrivant à Antrain, ne soit venu le prévenir de la présence de M. Thierry à Saint-Martel. Si au moins je pouvais être là pour défendre mon pauvre maître... Allons, hue donc, hue donc, vieux ponton ! continua-t-il en s’adressant au cheval, tu ne comprends donc pas que je suis pressé?

Le pauvre animal ne le comprenait que trop, grâce à l’éloquence de l’éperon et du fouet!

mais quelque convaincu qu’il fut de l’empressement de son maître, il n’était pas de force à suivre l’autre cheval.

A deux lieues environ de Saint-Martel, Gilbert

crut entendre à quelque distance devant lui le piétinement de quelques chevaux et le bruit de plusieurs voix, il s’arrêta pour écouter.

Certain de ne pas s’être trompé, il attacha son cheval à un arbre et continua son chemin à pied avec force précautions.

Bien lui en prit.

Les chevaux qu’il aperçut bientôt attachés à la porte d’une auberge ou plutôt d’un de ces bouchons, si communs en Bretagne, où l’on ne vend que du cidre et de l’eau-de-vie, étaient ceux des bandits de Vincent Cournier.

A quelques pas plus loin, Gilbert reconnut la jument alezan-brûlé de M. de Malleroy.

— Je ne m’étais pas trompé se dit le matelot, M. Richard doit être là... en conférence sans doute avec le chef de ces bandits.

N'osant entrer de peur d’être reconnu par Richard, il rôdait autour de l’auberge en cherchant quelque fenêtre, quelque ouverture qui lui permit de regarder dans l’intérieur. Tout ik coup il distingua le murmure de deux voix qui parlaient avec animation. Il se dirigea doucement de ce côté.

Cachés derrière une meule de paille, deux hommes causaient mystérieusement. L’un était Richard de Malleroy , l’autre Vincent Cournier.

Ce dernier était en train de raconter à Richard son expédition de Saint-Martel.

On comprend quel coup affreux dut éprouver le malheureux et fidèle matelot en apprenant la trahison de son fils.

Le sang bourdonnait à ses oreilles... Il se pressait la tête entre les deux mains, en se demandant si ce n’était pas un mauvais rêve qu’il faisait et s’il n’allait pas devenir fou.

— Ainsi, demanda Richard, lorsque Vincent fut arrivé au point où nous avons laissé notre récit, c’est-à-dire au moment où les bandits se ruaient sur l’asile de Thierry, ainsi vous êtes bien certain que ce Monlenay était encore dans la cabane.

— Je crois bien ! monseigneur. Jehan Lecourtaud et Jacquin Birechappe, qui sont entrés les premiers, ne le savent que trop, je vous jure ! Ce Montenay, que Dieu confonde, leur a envoyé à chacun une balle dans la poitrine. Il faut lui

rendre justice, monseigneur, ce jeune gentilhomme était un rude jouteur... Par les cornes - de Belzébuth ! il m’a donné un tel coup d’épée ' sur la tète, que si la lame n’avait tourné dans sa main, j’étais un homme mort S J’en ai vu trente-six chandelles, comme on dit.

— Faites-moi venir celui de vos hommes qui l’a tué.

— Cet homme-là, c’est moi-même, monseigneur.

— Vous? murmura Richard.

— Monseigneur me ferait-il l’injure de se méfier de moi?...

— Pardieu !

— Que monseigneur me désigne le saint qu’il lui plaira, et je suis prêt à jurer sur la tête de ce bienheureux.

— Te moques-tu de moi, drôle? Je voudrais une preuve... On n’est jamais certain de la mort des gens que lorsqu’on les a vu enterrer. Pourquoi diable aussi avoir mis le feu à la maison?

— Nous n’aurions jamais pu arriver à M. de Montenay sans cela.

— Vous étiez huit contre un homme.

— Un homme, monseigneur, c’était bien un • diable. D’ailleurs, il était retranché, lui. Pensez donc qu’il m’a tué deux hommes et blessé trois autres ; puis , nous craignions que si on tardait trop, les pécheurs ne vinssent à son aide.

— Enfin , vous êtes bien certain qu’il a péri?

— Oui, monseigneur. Quand il s’est vu sur le point de griller dans la maison, il a pris son enfant dans ses bras et il a voulu sauter par la fenêtre, Grimould, qui le guettait, lui a envoyé un coup de pistolet à trois pas de distance. Alors M. de Montenay est tombé à la renverse en tenant toujours l’enfant dans ses bras.

— Il fallait entrer et l’achever.

— U n’y avait pas moyen d’entrer, monseigneur ; la maison, qui était construite de bois et de boujillage (sorte de pisé), flambait comme un feu de joie.

Il y eut un instant de silence.

— Et Pascal Forman, demanda Richard, ce jeune homme qui vous avait conduit à la retraite

de Montenay, comment n’avez-vous pas songé que ce garçon était de trop et qu’il pouvait devenir gênant?

— Monseigneur' ne m’avait pas parlé de lui.

Richard haussa les épaules.

. — D’après ce que M. de Canisy m’avait dit de vous, je vous croyais plus intelligent, reprit-il.

— Au surplus, monseigneur, murmura Vincent humilié de cette observation, ce Pascal ne vous gênera pas longtemps, car son intention est de s’embarquer aujourd’hui ou demain et de passer à l’étranger.

— Pourquoi ?

— Il a peur de son père, je crois. Au reste, si vous voulez qu’on l’envoie rejoindre M. de Montenay...

— Où est-il ?

— A l’auberge du Bon-Malelol , chez la Mathurine, tout près d’ici.

— Ce soir, tu iras voir s’il est encore là, et alors;., tu comprends?...

— Parfaitement, monseigneur. Trouvez-vous

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que ce soit trop de dix pistoles pour ce Pascal ?

— Oui... mais n’importe, les voici, et voici en outre ce dont nous étions convenus pour M. de Montenay... Maintenant que tu es payé, tâche d'emmener tes hommes se faire pendre le plus loin possible.

— Et le plus tard possible aussi, monseigneur.

Tandis que Richard prenait ses mesures pour que la bande de Vincent Cournier quittât promptement le pays, Gilbert, le front morne et le cœur brisé, s’éloignait lentement. 11 remonta à cheval et reprit la route de Saint-Martel.

Il arriva bientôt au cabaret du Bon-Matelot.

D’un coup d’œil il parcourut l’unique pièce de l’auberge. Pascal n’était point là.

11 demanda Mathurine. On lui répondit qu’elle venait de partir pour Saint-Martel accompagnée d'un jeune homme avec qui elle allait partir pour Saint-Malo.

Gilbert se remit silencieusement en selle.

Une demi-heure plus tard, il arrivait au village.

Saint-Martel est si près, de la mer que, dans les grandes marées, le flot atteint quelquefois les maisons les plus avancées du village.

En ce moment, la mer montait.

Deux pécheurs, pieds nus, cherchaient à mettre à flot une barque échouée sur les galets, et dont les vagues commençaient à entourer la quille.

A dix pas de là, quelques pêcheurs réunis en groupe causaient avec animation, les yeux fixés sur les ruines fumantes de la hutte du Signal.

Gilbert, qui avait laissé son cheval à l’entrée du village, s’approcha du groupe des pêcheurs. Ceux-ci s’entretenaient de l’incendie de la nuit précédente. Chacun faisait ses conjectures.

Gilbert questionna l'un d’eux qui avait assisté aux derniers moments de Jehan Lecourtaud qui venait de succomber aux suites des blessures qu’il avait reçues en attaquant M. de Montenay.

Tout incomplet qu’il fût, le récit de cet homme confirma celui de Vincent Cournier.

— Ainsi, vous croyez que l’étranger a péri avec son enfant ? demanda Gilbert.

— Pardine! comment diable aurait-il pu

s’échapper, le pauvre homme ? Au reste, camarade, si vous voulez des détails, vous pouvez en demander à ce jeune homme qui passe là avec la Mathurine. C’est ce gredin-là qui a vendu le pauvre homme de la cabane.

— Comment le savez-vous?

— C’est le blessé qui l’a dit tout à l’heure en nous le montrant et qui l’a appelé Judas.

; — Merci, camarade, répondit Gilbert d’une voix si étrange que le pécheur suivit d’un œil étonné le vieillard qui se dirigeait vers Pascal.

Tout occupé des préparatifs de son départ et de sa conversation avec Mathurine, Pascal n’aperçut son père que lorsque ce dernier ne fut plus qu’à deux pas de lui.

En reconnaissant Gilbert, le misérable garçon devint pâle comme un mort et se mit à trembler.

— Mon père !... murmura-t-il.

— J’ai à te parler, viens avec moi, dit le matelot avec un calme effrayant.

Pascal aurait bien voulu s’enfuir, mais son père lui avait pris le bras et l'entraînait, sans violence cependant, vers la cabane incendiée.

— Mon père, commença le jeune homme, je suis arrivé trop lard malheureusement...

M. Thierry venait de partir... Tout à l’heure seulement j’ai su que c’était pour Saintr-Malo, et j’allais...

— Silence ! murmura le vieillard, tu me raconteras tout cela là-bas.

Et du regard il lui désignait la hutte du Signal.

Quand ils furent arrivés tous deux à quelques pas des ruines qui fumaient encore, Gilbert s’arrêta, en interrompant du geste son fils qui voulait encore prendre la parole.

— Éçoule-moi, lui dit-il d’une voix morne et sans inflexion, qui avait quelque chose de singulièrement lugubre. Pendant trente-six ans de ma vie, j’ai navigué comme un bon et honnête matelot avec feu M. le marquis de Courlans-Ronceval... que Dieu veuille avoir son âme!... Je n’ai quitté M. le marquis que par scs ordres et pour suivre M. Thierry de Monlenay qu’il aimait comme son fils. Ta mère, elle, était femme de chambre de madame la comtesse. Nous nous aimions tous deux, mais nous n’avions pas

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grand’ chose pour nous mettre en ménage, mademoiselle Bérengère (elle n’était pas encore mariée alors) devina notre embarras. Sur sa bourse de jeune tille* elle acheta tout ce qui nous était nécessaire et le donna à ma pauvre Marianne.

Le marquis, de son côté, me fit présent de cinquante pisloles et daigna signer notre contrat de mariage.

— Mon père, je sais... ■ -

— Tais-toi!... Tout le temps que ta pauvre mère a été malade... et cela a duré bien longtemps... madame la comtesse a soigné la femme du pauvre matelot, comme elle aurait soigné une sœur. Quant à M. Thierry, lu sais ce qu’il était pour moi. Brave et noble cœur, tout le monde l'aimait. Moi, c’était mon Dieu...

Il s’interrompit, un instant étouffé par son émotion. De grosses larmes coulaient lentement sur ses joues halées.

— Quand il me mettait la main sur l’épaule en me disant de sa voix si franche : « Eh bien, vieux loup, es-tu content? te faut-il quelque chose pour te mettre de bonne humeur?... »

je sentais que je lui étais dévoué comme un

chien à son maître et que je me serais fait tuer de bon cœur pour lui.

— Je vous jure, mon père, que si...

— Je t’ai dit de te taire... Combien il a été bon pour toi, tu le sais... Ce que la oomtesse a fait pour ta mère et pour toi, tu le sais aussi.

— Un jour est venu où Dieu t’a mis entre les mains un moyen de leur prouver ta reconnaissance... un jour que je regardais comme un jour de bénédiction pour toi et pour moi... Oh ! que ne suis-je mort auparavant, mon Dieu 1...

— Mon père, je vous jure que je ne suis pour rien dans le...

— - Je sais tout, misérable ! Je sais que mon fils, mon fils dont j'étais si fier... n'est qu’un lâche, un traître ! Je sais que tu as vendu ton bienfaiteur... Je sais...

— Ce n’est pas moi, mon père ; par ce qu’il y a de plus sacré...

— J’ai entendu le chef des bandits raconter ta trahison à M. Richard.

— C’est un mensonge.

— Est-ce aussi un mensonge que les dernières

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paroles de cet homme, de ce bandit expirant qui t’a crié « Judas » en te voyant passer. Pascal, j’ai répondu de la fidélité sur notre vie à tous deux. Tu as trahi les serments les plus sacrés.

A moi de tenir les miens... Fais ta prière, malheureux» Tu vas mourir !

Pascal se jeta en arrière et voulut se sauver, mais son père le tenait par le bras.

— A genoux !... et prie Dieu de te pardonner ton infamie, reprit le matelot. Quant à moi, après avoir tout appris à madame la comtesse, je ne tarderai pas à te rejoindre... A genoux, misérable !

■ — Je ne veux pas mourir! s’écria Pascal en se débattant, non !... Grâce, mon père, grâce !... On vous a trompé !... Ce n’est pas moi !... Oh ! ne me tuez pas !... Je suis si jeune, je me repentirai... Au nom de ma mère... Au nom de ma mère, ayez pitié de moi !

Voyant que le matelot faiblissait, il se traîna à ses genoux en renouvelant ses supplications.

Malheureusement pour lui, la violence de ses mouvements fit tomber sa bourse. L’or dont elle était remplie résonna sur les cailloux.

A la vue de cet or, qu’il regarda naturellement comme le prix de la trahison de son fils, la physionomie de Gilbert prit une telle expression, que Pascal se mit à crier au secours en se débattant de plus belle.

— A moi ! s’écriait-il, au secours ! A moi ! à l’assassin ! au meurtre !

Quelques pêcheurs accoururent.

Comme ils arrivaient auprès des deux hommes, un coup de pistolet retentit. Pascal étendit les bras, fit deux ou trois pas en chancelant comme un homme ivre, et tomba roide mort.

La balle lui avait traversé la cervelle.

— Ce jeune homme était mon fils, dit lentement Gilbert aux personnes qui l’entouraient... 11 a vendu son bienfaiteur et déshonoré son vieux père... Tenez, voilà encore l'argent qui paya sa trahison... J’avais répondu de sa fidélité sur notre vie à tous deux... J’ai tenu une partie de mon serment... je remplirai l'autre dès que je me serai acquitté du devoir sacré qui me reste à accomplir.

Un silence lugubre suivit ces paroles. La figure contractée de Gilbert était effrayante à

voir. Les pêcheurs se taisaient, le cœur serré, devant l’immense douleur qu’ils lisaient sur la physionomie du matelot.

— Je l’aimais bien, pourtant, murmura le pauvre vieillard qui s’était laissé tomber à genoux auprès du cadavre. C’était mon fds unique, mon orgueil, mon seul espoir ici-bas... Si chaque goutte de mon sang avait pu ajouter un jour de bonheur à sa vie!... Mon Dieu, mon Dieu!

qu’est-ce que je vous ai donc fait pour que vous empoisonniez ainsi mes derniers jours !

s’écria-t-il tout à coup, succombant enfin au désespoir qui lui déchirait le cœur... Pascal, mon pauvre Pascal, mon pauvre enfant !

Touchés de la douleur du malheureux père, les hommes qui l’entouraient essayèrent de le calmer, mais il ne les entendait pas.

Comme il paraissait désirer que le corps de Pascal reposât en terre sainte, quelques personnes voulurent l’aider à le transporter jusqu’au cimetière.

— Non, dit-il, c’est moi seul qui dois le porter.

Il prit le cadavre dans ses bras et s’achemina

ainsi vers le cimetière qui attenait à la chapelle, comme cela avait lieu partout autrefois.

Malheureusement, Saint-Martel n’était point .une paroisse, et le recteur (curé) demeurait à deux lieues de là.

Les pêcheurs coururent chercher des bêches, et eurent bientôt creusé une fosse dans. laquelle on descendit le corps du malheureux Pascal.

Son père remit tout l’argent qu’il avait dans sa poche, ainsi que celui qu’on avait trouvé sur Pascal, à un pêcheur qui se chargea de le porter au recteur, en priant ce dernier de venir bénir la fosse.

— Priez M. le recteur d’employer tout cet argent à dire des messes pour l’àme de mon pauvre fds, murmura Gilbert.

Il s'agenouilla sur la tombe de son fils et pria longtemps. Les larmes ruisselaient sur sa barbe grise. Des sanglots convulsifs agitaient tout son corps.

Agenouillés un peu en arrière de lui, les pêcheurs priaient aussi en contemplant le pauvre matelot d’un air compatissant.

Enfin, il se leva.

— Merci à vous tous qui avez eu pitié de la douleur d’un père, dit-il. Que Dieu vous récompense et vous donne des fils dignes de vous.

Il serra la main de chacun des pécheurs avec

une profonde émotion et s'éloigna rapidement.

Cinq minutes plus tard, le galop de son cheval retentissait sur fes cailloux du chemin.

Aussitôt arrivé à Ronceval, Gilbert pria la femme de chambre de la comtesse d’annoncer son retour à madame de Malleroy. Les cruelles angoisses qu’avait subies Je malheureux serviteur avaient laissé des traces si profondes sur sa figure, que la femme de chambre ne put s'empêcher de lui demander s’il était malade.

— Non, répondit-il d’un air sombre, en baissant la tète pour cacher les larmes qui venaient de remplir ses yeux.

— Je ne sais pas ce qui est arrivé à Gilbert Forman, dit cette femme en annonçant le matelot à la comtesse, mais il a vieilli de dix ans en deux jours.

— Fais-le monter bien vile, répondit madame de Malleroy avec empressement. Hàle-toi.

Gilbert entra un instant après. La comtesse congédia la femme de chambre.

— Eh bien? demanda-t-elle en joignant les mains avec anxiété. .

— Pardonnez-moi, madame, dit-il en se jetant à ses genoux.

— Mon fils?... Parle donc, tu me fais mourir.

— Hélas! madame, je n’ose...

— Ils l’ont tué !

— C’est mon fils qui l’a livré, murmura Gilbert.

Certes, le coup que venait de recevoir madame de Malleroy était bien cruel et bien affreux, mais au milieu même des frémissements de sa douleur, elle sentit qu’elle avait devant elle une douleur plus profonde encore que la sienne.

— Mon pauvre Gilbert, murmura-t-elle en tendant la main au vieux matelot qui la mouilla de larmes.

— Je l’ai tué! reprit Gilbert d’une voix sourde.

— Ton Bis, malheureux !

— J’ai tué le traître qui avait vendu son bienfaiteur... Pardonnez-moi de le pleurer, madame

la comtesse, mais je n’avais que lui, et quand je songe à sa pauvre mère,..

— Mort!... mon bon Thierry, mon fils bien aimé!... murmura la comtesse en se parlant à elle-même. Si brave... mort assassiné, lui aussi... Dieu tout-puissant, que vous ai-je fait?... Quand cesserez-vous de me frapper?... Voyons, Gilbert, qu’est-il arrivé? Parle franchement... Oh! je püis tout entendre maintenant... Va, la mesure est au comble...

Le marin lui raconta son expédition et tout ce que lui-même savait de la mort de M. de Montenay et de l’enfant.

— As-tu retrouvé leurs cadavres? demanda madame de Malleroy, se cramponnant à cette dernière espérance.

— ■ Non, madame la comtesse.

— A-t-on fait des recherches?

— Hélas non.

— Tu aurais dû y penser. Quelle que fut la violence de l’incendie, on a dû trouver dans les décombres de la maison quelque vestige, quelques...

Elle voulait dire quelques ossements , mais

elle n’eut pas la force de prononcer ce mot affreux et se cacha la figure dans ses deux mains avec un tressaillement d’horreur.

— J’aurais dû y songer, murmura Gilbert.

Oui... ne fùt-ce que pour donner la sépulture à ce qui restait de...

— Tais-toi, tais-toi... Tiens, Gilbert, c’est peut-être folie de ma part, mais je ne puis me figurer que Dieu ait permis aux flammes de dévorer ce corps si jeune et si beau... Non, c’est impossible! Si Thierry est retombé en arrière, c’est une ruse pour tromper ses ennemis. 11 se sera échappé... n’est-ce pas, Gilbert?... Ne penses-tu pas comme moi?... Tu baisses la tête, tu ne réponds pas?...

— Peut-être avez-vous raison, madame la comtesse, murmura Gilbert qui n’eut pas le courage d’enlever à la malheureuse mère un espoir que lui-même ne partageait pas.

— Mon cœur me dit que Thierry vit encore, reprit la comtesse, oui... il faut qu’il vive, vois-tu, Gilbert, car si j’étais certaine, bien certaine de sa mort... si j’avais devant les yeux son cadavre... oh! j’oublierais peut-être que

LE KOMAN

ses vrais meurtriers sont mon époux et mon fils, et je courrais les dénoncer à la justice humaine, en attendant que la justice du ciel les atteigne et les châtie.

Gilbert ne répondit pas. Ses yeux mornes et gonflés regardaient devant lui sans rien voir, comme les yeux d’une statue.

Quand il fut sur le point de se retirer, l’expression de sa physionomie était tellement effrayante que la comtesse lui saisit le bras et le retint un moment.

— Où vas-tu ? lui demanda-t-elle.

— Je ne sais pas, madame la comtesse.

— Que vas-tu faire ?

— A quoi suis-je bon désormais? murmurat-il en haussant légèrement les épaules.

— Malheureux ! tu veux te tuer !

— J’avais répondu de la fidélité de mon fils sur sa tète et sur la mienne. Il a payé sa dette... Maintenant c’est à moi de tenir mon serment.

— C’est un serment impie. Tu n’as pas le droit de disposer de la vie que Dieu t’a donnée.

— J’ai bien disposé de celle qu’il avait donnée à mon fils.

— Tu as eu tort, et tu ne feras qu’aggraver ta faute en commettant un nouveau crime.

Il secoua la tète et ne répondit rien. Oubliant sa propre douleur , la noble et courageuse femme déploya toutes les ressources de son cœur pour ranimer l’énergie du matelot et le faire renoncer à son funeste projet. Les yeux baissés, le regard morne et sombre, Gilbert ne répondait pas.

— Écoule, lui dit-elle enfin, tu crois que c’est ton aveugle confiance en ton fils qui a causé la mort de mon Thierry. Soit... Maintenant que tu sais de quels crimes sont capables le comte et son digne fils, le mien, hélas !... crois-tu que si quelques-unes de mes actions les contrariaient ou les inquiétaient, je serais en sûreté auprès d’eux? Réponds.

* — Je ne le crois pas, murmura le matelot.

— Et tu veux m’abandonner, me laisser seule, quand d’un jour à l’autre ma vie peut être menacée.

— Si j’étais certain que le pauvre Gilbert pût encore vous être utile...

— Je te le jure, Gilbert; je te le répète

encore, quelque chose me dit que Thierry n’est pas mort. Un jour nous le verrons reparaître.

Je veux vivre pour lui, pour son enfant, pour leur garder leur part d'héritage, pour que du moins, s’ils existent encore, ils n’aient pas à supporter les cruelles souffrances de la pau- . vreté. C’est un rêve peut-être, mais sans ce rêve je mourrais. Voyons, Gilbert, te sens-tu le courage de vivre, sinon pour Thierry, du moins pour sa mère?

— Oui , madame , répondit enfin le matelot dont cet appel suprême réveilla l’énergie.

— Tu me jures de ne pas attenter à tes jours.

— Je le jure, madame la comtesse.

— C’est bien. Maintenant laisse-moi , je suis brisée... Adieu, Gilbert, que Dieu te récompense !

Il s’éloigna lentement.

Dès qu’il eut refermé la porte, la comtesse se laissa tomber à genoux devant son prie-Dieu.

— Seigneur tout-puissant! murmura-t-elle en levant au ciel ses mains jointes et ses yeux baignés de larmes, pour sauver ce malheureux, j’ai fait taire jusqu'à la douleur qui déchirait

mon àme. Seigneur, mon Dieu, donnez-moi la force de vivre et ne m’enlevez pas le seul espoir qui soutienne encore ma misérable existence.

Le lendemain, on ouvrit le testament du marquis de Courlans-Ronceval. Par ce testament, qui remontait à 1718, le marquis laissait toute sa fortune à sa fille, la comtesse de Malleroy.

Richard et Camille de Malleroy, ainsi que Thierry de Montenay, avaient chacun un legs de cent vingt mille livres. Venaient ensuite divers legs moins importants à quelques vieux amis et à divers serviteurs du château.

Pas un mot pour M. de Malleroy.

Les précautions minutieuses prises par le vieux marquis pour que sa fille restât maîtresse absolue de la fortune, prouvaient d’ailleurs quelles étaient sa méfiance et son aversion à l’égard de son gendre.

Quelque humiliantes et désavantageuses que fussent pour le comte de Malleroy les dernières dispositions de son beau-père, il dut encore s’estimer heureux , au point de vue de ses enfants du moins, que le marquis n’eût pas eu le temps de terminer un autre testament dont

on trouva le projet dans ses papiers. Par cet acte, qui devait remonter à quelques jours seulement avant sa mort, le marquis laissait à Thierry de Montenay la moitié de sa fortune, ainsi que la terre et le nom de marquis de Courlans-Ronceval. L’ancien chef d’escadre avait même préparé une lettre pour le régent et trois autres épitres pour divers amis qu’il a\ ait à la cour, afin qu’on autorisât cette transmission de titre et de nom.

Lorsqu’on eut achevé la lecture des dernières dispositions du marquis de Courlans-Ronceval, M. de Malleroy et son fils se retirèrent dans leur chambre où ils eurent une longue conférence avec le baron de Canisy qui venait d’arriver quelques heures auparavant.

Le soir même, tous trois partirent pour Rennes afin de consulter des hommes de loi sur la validité du testament. On leur répondit partout , que ce testament était inattaquable.

Canisy, qui connaissait la préférence de la comtesse pour sa fille , ne se tourmenta pas beaucoup de cette réponse, mais le comte et Richard étaient furieux. En revenant le lende-

main à Ronccval, ils se querellèrent tout le long de la route avec le baron.

Les choses allèrent si loin qu’il vint un moment où le comte porta la main à son épée.

Toujours calme et railleur, Canisy ne daigna même pas se mettre en défense.

— Mon aimable et tendre beau-père, dit-il de sa voix caustique, prenez garde; quoique je ne sois point un grand personnage, je me suis permis d’écrire mes mémoires en y joignant diverses pièces à l’appui. Si je mourais, on trouverait cela, et la publication de certaines historiettes qui vous concernent, pourrait vous attirer quelques ennuis.

Richard, qui était plus maître de lui que son père, prit ce dernier à part et lui parla avec vivacité. Un éclair de joie cruelle traversa les yeux du comte qui 6e calma aussitôt.

Une réconciliation eut lieu. Il parait que Canisy n’était pas cependant fort persuadé des bonnes dispositions de ses alliés à son égard, car il déclara que son intention était de partir pour son château dès qu’il aurait dit adieu à madame de Malleroy.

En arrivant au château , les trois hommes apprirent une nouvelle inattendue qui jeta dans la consternation le comte et son fils.

Madame de Malleroy était partie dans la nuit ' en chaise de poste, et sans autre suite que sa femme de chambre et Gilbert Forman.

L’annonce de ce départ causa un nouvel accès de fureur au comte Frédéric, qui comprit que le principal motif de la fuite de Bérengère devait être le désir d’échapper à la domination de son mari.

Tous les domestiques du château furent mis sur pied pour découvrir la route qu’avait prise la comtesse.

Quelques-uns d’entre eux s’en doutaient bien, maïs ils n’avaient garde de trahir leur maîtresse.

Tandis que, las de questionner inutilement, M. de Malleroy et son liis fouillaient les moindres coins de la chambre de la comtesse et les plus petits tiroirs de ses meubles, dans l’espoir d’y trouver quelque papier oublié, quelque indice de nature à les mettre sur les traces de Bérengère, celle-ci était à Saint-Martel.

Conduite par Gilbert , elle alla visiter les

décombres de la maison du Signal. Elle questionna tous ceux des habitants du village qui pouvaienUlui donner quelques renseignements sur l’jncendie de la nuit précédente.

Malgré toutes ses questions, elle n’apprit rien de plus que ce que lui avait raconté Gilbert.

Elle (il faire des recherches sur l’emplacement de la maison du Signal, mais on avait déjà dispersé et jeté de droite et de gauche les cendres et les débris de tout genre. On assura cependant à la pauvre femme qu’on n’avait retrouvé aucun ossement.

Quoique madame de Malleroy ne proférât pas une plainte, et ne trahit que par l’expression de sa physionomie et l’anxiété de ses questions l’affection qu’elle portait aux victimes de l’incendie, on comprenait aisément qu’il y avait là une gronde et profonde douleur. Aussi, les paysannes de Saint-Martel lui témoignaient-elles un intérêt touchant qui se traduisait par des prévenances, des attentions que les femmes même les plus communes et les plus grossières trouvent dans leur cœur en pareille circonstance.

Une de ces femmes surtout, qui paraissait

fort triste elle-même, secondait de tout son pouvoir les investigations de la comtesse.

Convaincue de l’inutilité de ses recherches, madame de Malleroy se laissa tomber sur une pierre et se couvrit la figure de ses deux mains.

La femme dont nous venons de parler courut jusqu’au village et revint avec une chaise qu’elle offrit à la comtesse.

Dans la situation de Béréngère, la moindre marque de sympathie touche profondément. Elle remercia la pauvre femme avec effusion.

— Hélas! madame, dit la paysanne, je sui9 bien malheureuse aussi, moi, allez. Voilà trois jours que mon mari a disparu.

— Que faisait-il?

— Il était pêcheur, madame. Dans la journée avant la nuit où la maison du Signal a brûlé, mon mari était allé à Saint-Malo, et, ce qui m’a donné à songer depuis, c’est qu’il n’a point voulu emmener le mousse qui embarque toujours avec lui. Depuis ce jour-là, je n’ai plus entendu parler de lui.

— Vous craignez qu’il ait fait naufrage?

— Ce n’est pas un naufrage que je crains,

madame, car depuis plusieurs jours nous n’avons point eu de grain en mer, et mon homme connaît si bien la côte! Mais il doit lui être arrivé quelque accident. Et quand je pense qu’à cette heure il est peut-être noyé, mon pauvre Simon !

Et se couvrant la tète de son tablier, la paysanne se mit à sangloter.

N’eût été la circonstance que le pêcheur était parti le malin avant l’incendie et que Thierry avait été vu le soir du même jour dans la maison du Signal, la comtesse eût regardé aussitôt comme probable que cet homme avait sauvé son fils, soit en le conduisant dans quelque ville du littoral, soit en l’amenant à bord de quelque navire en partance.

Le secret que le pêcheur avait gardé vis-à-vis de sa femme relativement au motif de son voyage à Saint-Malo, contribuait beaucoup à entretenir la pauvre mère dans cet espoir.

— Peut-être Thierry l’aura-t-il envoyé à Saint-Malo pour voir s’il y avait quelque navire en partance, pensait-elle.

Restait toujours à expliquer comment Thierry

avait pu échapper la nuit suivante à l’incendie de la maison du Signal, ainsi qu’au coup de feu à la suite duquel, d’après le récit de Vincent Cournier, il était retombé dans les flammes.

Mais la comtesse avait la foi.- Elle ne voulait pas que son fils fût mort, et il lui semblait qu’en mettant en œuvre toutes les ressources de son imagination pour découvrir une explication plausible de la fuite de Thierry, elle contribuait en quelque sorte à ce que cette fuite eût réellement eu lieu.

— Je ne sais qui me dit au fond du cœur que c'est la Providence qui vous a mise sur mon chemin, et qu’il y a entre nos douleurs un lien mystérieux, dit-elle à la femme du pécheur.

PeuUêtre votre mari sera-t-il revenu secrètement chercher le gentilhomme à qui en voulaient les assassins. Si ce jeune homme et son enfant avaient péri dans les flammes et si les odieux calculs de leurs ennemis avaient réussi, oh ! ce serait à douter de la justice de Dieu... Mais non, non, ce n’est pas possible !... ils ne peuvent pas être morts ainsi... Je sens là qu’ils vivent encore... chaque battement de mon cœur me

DE DEUX JEUNES FEMMES ifll

dit que Thierry existe encore... Écoutez, repritelle en s’adressant à la femme du pêcheur, vous allez venir avec moi à Saint-Malo... Parmi tous les matelots du port, peut-être s’en trouvera-t-il quelqu’un qui aura rencontré votre mari, soit en mer, soit à terre. Êtes-vous prête à m’accompagner?

La pauvre femme ne demandait pas mieux.

Les préparatifs ne furent pas longs. Tandis que la comtesse louait une barque pour la conduire à Saint-Malo avec la femme du pêcheur, celle-ci mettait sa coiffe et son tablier du dimanche et jetait sa mante de drap sur ses épaules

Uix minutes plus tard, la grande dame et la paysanne, assises à l’arrière d’une barque, voguaient vers Saint-Malo sous la conduite de deux pêcheurs et du fidèle Gilbert.

Pendant que la comtesse questionnait les paysans de l’endroit et causait avec la femme du pêcheur, Gilbert avait fait, parmi les gens du village, une espèce d’enquête au sujet des événements de la nuit de l’incendie. Il avait consigné tout ce qu’on lui avait raconté sur une grande feuille de parchemin qu’il avait apportée

exprès. Puis chacun des paysans qui avait fourni quelque renseignement ou assisté au récit des autres, avait dû apposer au bas du parchemin son nom ou sa croix. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que ces dernières signatures étaient de beaucoup les plus nombreuses.

En montant à bord de l’embarcation, il remit ce parchemin à la comtesse qui ne cessa de le lire et de le commenter durant tout le trajet de Saint-Martel à Saint-Malo.

Quelques heures après le départ de madame de Malleroy, un homme se présenta au château de Ronceval.

D’après son costume* ce devait être un pécheur ou du moins un habitant de la côte.

Il demanda la comtesse de Malleroy. En apprenant qu’elle était absente, il parut vivement contrarié.

— Si vous avez une lettre pour madame la comtesse, laissez-la ici, on la remettra à madame, lui dit le portier.

Il parait que cela ne faisait point le compte du messager, car il déclara qu’il avait l’ordre de ne donner la lettre dont il était porteur qu’à la comtesse elle-même.

— De quelle part vient cette lettre? demanda le valet de chambre du comte qui était accouru.

11 refusa de répondre.

Flairant quelque mystère, le valet de chambre alla bien vite prévenir son maître de l’incident.

— Qu’on m’envoie cet homme, dit le comte.

Il parait qu’une entrevue avec M. de Malleroy ne souriait pas non plus beaucoup au pécheur, car, après un moment d’hésitation, il fit volteface et se sauva de toute la vitesse de ses jambes.

On fit courir après lui et il fut bientôt rattrapé.

Bon gré, mal gré, on le ramena au château :

on l’introduisit ou plutôt on le traîna dans l’appartement du comte.

Il commença par nier qu’il eût une lettre pour la comtesse.

— Fais attention à toi, lui dit le comte avec dureté: tes mensonges te coûteront cher. Donnemoi cette lettre à l’instant, ou, par les cornes de Belzébulh, je te fais attacher et fouiller puis fustiger jusqu’à ce que tu crèves sous les coups.

A cette époque ces menaces, qui feraient rire aujourd’hui, s’exécutaient le mieux du monde. Le pauvre diable ne le savait que trop.

Il fit néanmoins bonne contenance ; il fallut que le comte appelât ses domestiques et leur ordonnât de fouiller le paysan.

Outre la lettre, on trouva sur lui deux louis d’or, somme énorme pour un homme de cette classe.

— Attachez-lui les mains et laissez-moi seul avec lui, dit le comte aux domestiques qui se retirèrent.

M. de Malleroy ouvrit la lettre avec une visible émotion.

A peine eut-il parcouru les premières lignes, qu’il poussa un cri de rage qui fit passer un frisson dans les veines du pauvre paysan.

— Que se passe-t-il donc ? demanda Hichard qui entrait.

— Qui t’a remis cette lettre, malheureux !

s’écria le comte en menaçant du poing le paysan qui reculait tout effrayé.

— Monseigneur, c’est une...

— Ne mens pas, chien, ou je te jure que tu ne sortiras pas vivant d’ici.

— C’est une femme, monseigneur, balbutia-t-il.

— Tu le jures?

— Oui, monseigneur.

— Sur ton âme et ta part de paradis.

Le pêcheur hésita.

— Tu vois bien que tu mens ! s’écria le comte en tirant son épée dont il mit la pointe sur la poitrine du pêcheur.

— Vous pouvez me tuer si vous voulez, monseigneur, murmura le Breton d’une voix sourde; mais j’ai fait serment sur le crucifix et sur les reliques de saint Yves, de ne pas révéler cé que vous me Hernandez, el, quand cela devrait me coûter la vie, je ne me parjurerai point.

— Meurs donc, chien ! hurla le comte dont la violence était terrible et qui perdait littéralement la tête dans ses accès de colère.

Il allait le percer de son épée si , par bonheur pour le pauvre diable, Richard n’avait retenu le bras de M. de Malleroy.

— Un mot, je vous prie, mon père, dit tout bas le jeune homme à l’oreille du comte, en tirant ce dernier un peu à l’écart.

M. de Malleroy le suivit à regret après avoir

repoussé Je pêcheur avec tant de force, qu’il l’envoya tomber à dix pas.

— Mon père, dit tout bas Richard, vous n’obtiendrez rien de cet homme-là par la rigueur; c’est un gars de la côte et ces animaux-là sont têtus comme des mulets, vous le savez bien.

— Je le ferai mourir sous les coups !

— Oui, mais vous ne saurez rien ; puis sa mort pourrait nous occasionner quelque affaire désagréable avec la justice.

— Peuh ! qui donc s’inquiète de la vie ou de la mort de pareils drôles?

-- N’importe, mon père; vous devez comprendre qu’en ce moment, après la mort de l’Américain et celle de Thierry, il ne serait pas prudent d’attirer l’attention sur Roneeval.

— Tu as peut-être raison, murmura le comte dont la nature sauvage finissait presque toujours par céder devant la ruse et le sang-froid de Richard. Il faut qu’il parle, cependant,

— Je m’en charge, répondit Richard; mais laissez-moi faire.

Comprenant que son fils avait raison, mais sentant d’une autre côté que lui-même était inea-

pablè de se contenir désormais et de parler avec calme au pécheur, M. de Malleroy échangea rapidement quelques mots- avec Richard; puis il quitta l’appartement en disant au pécheur d’une voix menaçante :

— Je te donne un quart d’heure pour réflé-

chir, drôle. Si à mon retour lu ne m'avoues pas la vérité, tu peux compter que tu ne verras pas lever le soleil de demain.

Dès que le comte fut sorti, Richard s’approcha du Breton dont les traits contractés et les sourcils froncés révélaien à la fois et la peur et la ferme résolution de ne point trahir son serment.

— Mon pauvre garçon, lui dit Richard, tu as eu tort de mécontenter mon père. Il n’aime pas qu’on lui. résiste. Tu n’as donc ni femme, ni enfants, que tu t’exposes ainsi à la mort de gaieté de cœur?

— Hélas! si, monseigneur; j’ai une femme et deux pauvres petits enfants dont je suis le seul soutien, répondit le pêcheur dont la rude physionomie se détendit tout à coup, mais...

— Que deviendront-ils si tu es pendu ou jeté dans quelque cul-de-basse-fosse?

— C’est bien là ce qui me crève le cœur, allez. Sans cela !... mais un serment est un serment, voyez-vous... et m’est avis que mon parjure retomberait un jour ou l’autre sur la tète de mes pauvres petits.

Richard examina un instant la figure du pécheur, puis il reprit d’un plus ton doux :

— Allons, je vois que tu es un homme de cœur et je ne veux pas que tu sois la victime de la loyauté. Viens avec moi ; je vais te faire évader afin que tu n’aies pas à supporter le premier mouvement de colère de 31. le comte.

— Que le bon Dieu vous récompense de votre générosité, monseigneur! murmura le paysan avec émotion. Tous les jours ma femme avec mes pauvres petits nous le prierons pour vous.

— Chut!... Ferme doucement la porte.

Conduit par Richard, le paysan traversa un dédale de corridors et descendit une série des petits escaliers qui aboutirent enfin à une des poternes du château.

Là, Richard rencontra un domestique auquel il donna quelques instructions à voix basse et à qui il confia le pêcheur en disant très-haut :

— Conduisez cet homme à quelque distance et veillez à ce qu’il ne lui arrive aucun mal, puis vous le laisserez aller où il voudra.

Il glissa un écu dans la main du marin, qui appelait toutes les bénédictions du ciel sur la tête de son bienfaiteur, et rentra au château.

Arrivé à une lieue environ de Ronceval, le domestique prit congé du pécheur. Ce dernier, qui craignait toujours de retomber au pouvoir du terrible comte de Malleroy, arpentait la route de toute la vitesse de ses jambes. A chaque instant il se retournait pour voir s’il n’était pas poursuivi.

Quand il entendait le galop d’un cheval, il se hâtait de se cacher derrière quelque fossé, c’està-dire de ces talus très-élevés et surmontés d’ajoncs épineux qui portent en Bretagne le nom de fossés.

Un peu avant d’arriver à Dole, il s’arrêta dans un petit cabaret pour manger un morceau et se reposer un instant. Tandis qu’il dévorait le pain et le lard qu’on lui avait servis, en compagnie d’un pot de cidre, un individu attablé prés de là engagea la conversation avec lui. Généreux

comme tous les matin?, qui se passeraient plutôt de boire que de ne pas trinquer avec un ami, Simon offrit quelques verres de cidre à son voisin. L’autre accepta et riposta par une tournée d’eau-de-vie.

Soit que le pêcheur ne fût pas habitué à la boisson, soit qu’on eût mélangé quelque drogue à l’eau-de-vie, toujours est-il que le pauvre diable ne tarda pas à être complètement ivre.

Son voisin de table, qui n’était autre qu'un domestique de Richard déguisé en paysan, essaya de profiter de l’étal du pêcheur pour le questionner au sujet de la personne qui lui avait remis la lettre adressée à madame de Malleroy : mais il perdit son temps. Bien que déraisonnant à tire-larigot, le paysan se cramponnait à son secret.

Il parait que Richard attachait un grand prix à la découverte de ce secret, car il arriva luimême quelques heures plus tard.

Son émissaire lui raconta d’un air confus l’inutilité de ses démarches et lui montra le pêcheur qui dormait, la tète appuyée sur la table.

• ira

LE KÜMAIV

— Tout ce que j’ai pu apprendre, dit-il, c’est qu’il allait à Saint-Malo reprendre son embarcation qu’il y avait laissée.

— Il faudra continuer à le suivre, dit Richard. En supposant qu’il n’aille retrouver personne, ce que je commence à croire, on verra toujours où il demeure. Un jour ou l’autre nous le retrouverons.

Dès que Simon fut réveillé, il se remit en roule. Il gagna Saint-Malo et alla chercher son embarcation.

Tandis qu’il larguait son amarre, le matelot d’un petit chasse-marée mouillé tout près de sa barque le héla vigoureusement et lui demanda son nom. Sur sa réponse, le matelot lui annonça que sa femme était venue le chercher à Saint- Malo et qu’elle avait passé plusieurs heures à rôder autour de sa barque.

— Votre femme vous croyait noyé, ajouta cet homme, et elle pleurait toutes les larmes de ses yeux. Il y avait avec elle une grande dame qui avait l’air bien triste aussi et qui faisait tout ce qu’elle pouvait pour la consoler. Avant de partir elle a donné de l’argent à votre femme.

— Oui est partie Y

— La dame. Elle a pris passage avec sa femme de chambre et son domestique sur un caboteur qui allait au Havre. Il n’y a pas plus de trois ou quatre heures qu’ils ont mis à la voile. C’est une goëlette de rien du tout, mais qui marche bien.

Tout en remerciant le matelot de ses renseignements, Simon fit un geste de contrariété.

— Je suis sûr que cette dame est la personne pour qui était la lettre, murmura-t-il. Enfin, ma femme me dira cela.

Et, appuyant sa gaffe contre les flancs du chasse-marée, il éloigna son embarcation du rivage. Il donna quelques coups d’aviron pour sortir du milieu des autres bateaux, puis, hissant les deux voiles de sa barque, il mit le cap sur Saint-Martel.

Ce départ ne faisait point le compte du domestique de M. de Malleroy qui voyait ainsi s’évanouir tout espoir de suivre le pêcheur jusqu’à son domicile.

U essaya de questionner le matelot du chassemarée ; mais ce dernier, qui avait observé son

manège et l’avait vu se cacher pour surveiller le pêcheur, accueillit fort mal les interrogations détournées de Justin.

Le domestique revint à la charge et jugeant les autres d'après lui-même,' il offrit un écu au matelot pour lui délier la langue.

Mal en prit au pauvre valet de cette proposition, car, au lieu de prendre l’écu qu’on lui tendait, le marin saisitd’une main le bras de Justin, et de l’autre il lui passa deux ou trois fois sur la figure le large pinceau dont il se servait alors pour noircir de brai ou de goudron liquide et chaud diverses parties de son navire.

— Failli chien que tu es, lui cria en même temps le marin, ça t’apprendra à insulter un honnête matelot en le prenant pour une mouche. Allons, vilain sabot, file ton nœud et ne viens plus louvoyer par mon travers, ou je te fourre la tête la première dans ma chaudière à brai.

Barbouillé, échaudé et noirci, le domestique se sauva sans demander son reste, pouruivi par les éclats de rire de quelques marins qui avaient assisté de loin à cette petite scène.

Il rentra en \iile, loua un cheval aux environs et repartit pour Ronceval.

— Maladroit ! lui dit Richard lorsqu’il cul terminé le récit de son expédition.

— Butor, triple brute ! s’écria le comte , va-t’en ou je t’assomme !

Le domestique se retira tout confus.

Après un assez long entretien, M. de Malleroy et son fils partirent, le premier, pour le Havre, et le second pour Saint-Malo.

A force de recherches et de questions, Richard finit par découvrir où demeurait Simon Lorenné. Il se rendit aussitôt à Saint-Martel, mais il arriva trop tard. Le pécheur était parti avec sa femme et ses deux enfants.

Voulant rester fidèle à son serment et redoutant pour sa famille et pour lui-même la colère des puissants seigneurs de Malleroy, Simon avait sagement pris le parti de profiter de l’argent que la comtesse avait donné à sa femme pour passer à l’étranger.

Loin de contrarier Richard, ce départ sembla lui faire plaisir.

— Nous voilà débarrassés de cet homme,

murmura-t-il, c’est le principal. La peur l'empêchera de revenir de longtemps au pays ; et si jamais il y réparait il ne retournera plus à Ron- 'ceval. D’ailleurs il y aura toujours moyen d’une façon ou d’une autre de le faire se taire et déguerpir.

Quelques jours plus tard, Richard reçut une longue lettre de sbn père. Ce dernier était arrivé trop tard au Havre pour rejoindre madame de Malleroy, qui, à peine débarquée, était partie pour Paris. Le comte avait pris immédiatement la même direction, mais lorsqu’il était parvenu à retrouver les traces de la comtesse, celle-ci s’était réfugiée dans un couvent d’Ursulines, situé à celte époque rue Saint-Louis.

A la suite de quelques démarches faites par lui pour obliger madame de Malleroy à sortir du couvent, la comtesse avait eu avec son mari un entretien aussi long qu'oregeux.

Comme il la menaçait d’user, pour l’arracher du couvent, des droits que la loi donne à l’époux sur son épouse, elle lui répondit avec une fermeté qui annonçait une résolution inébranlable :

— Monsieur le comte, je ne veux ni ne puis discuter les droits que la loi vous accorde. Seulement, si vous réclamez l'appui des magistrats pour me forcer à revenir près de vous, je vous jure que je déclarerai aux mêmes magistrats que si je refuse de vous suivre, c’est parce que je ne peux pas vivre près d’un meurtrier qui, un jour ou l’autre, m’assassinerait comme il a assassiné Louis de Carville et son fils, et d’autres encore.

— Vous mentez, madame !

— Je méprise vos injures, monsieur, comme je vous méprise vous-même Quant au meurtre dont je vous accuse, j’en ai la preuve maintenant. Le jour où, de quelque façon que ce soit, vous chercherez à violenter ma volonté, je vous jure que nulle considération au monde ne m'empêchera de vous perdre. Adieu, monsieur.

Elle referma la grille du parloir et se relira sans écouter la réponse de son mari.

Furieux contre la comtesse, mais comprenant en même temps qu’il serait dangereux de la pousser à bout, M. de Malleroy se hâta d’écrire à Richard. Malgré la jeunesse de son fils, le

comte connaissait la supériorité de son intelligence et se laissait de plus en plus dominer par cette nature plus froide, plus astucieuse et plus perverse.

Richard lui répondit aussitôt pour l’engager à revenir au plus vite à Ronceval.

Un mois à peine s’était écoulé depuis le retour deM. de Malleroy à son château, qu’on annonça le mariage de Suzanne et de Richard.

Persuadée que Thierry avait péri avec son enfant dans l’incendie de la maison du Signal (incendie dont Richard n’eut garde de lui expliquer la cause), Suzanne n’avait pas'tardé à céder aux séductions de M. de Malleroy et surtout à ses propres idées d’ambition et de vanité.

Peu de temps après leur mariage, les deux époux partirent pour Paris, en compagnie de Frédéric.

Ce dernier acheta un magnifique hôtel dans la rue Saint-Louis, hôtel contigu au couvent où demeurait madame de Malleroy.

Il est probable que cette dernière circonstance avait été le principal motif qui avait poussé M. de Malleroy à l’acquisition de cet hôtel, fort beau encore quoique très-ancien, et suivi d’un immense jardin qu’on aurait presque pu appeler un parc à cause de ses dimensions.

Bien que la comtesse abandonnât à son mari et à son fils les deux tiers environ du revenu des propriétés qu’elle tenait du marquis de Courions, elle avait, par l’entremise d’un des premiers notaires de Paris, si bien réglé toutes ses

affaires, que M. de Malleroy ne pouvait ni vendre ni hypothéquer aucune des propriétés de sa femme. Quoi qu’il fit pour la forcer de revenir sur celte détermination, il ne put jamais rien obtenir de plus que la rente que lui servait régulièrement le notaire de la comtesse.

Aussi, aurait-il été difficile de s’expliquer la coûteuse acquisition du magnifique hôtel que venaient d’acheter les Malleroy, sans une nouvelle qui se répandit tout à coup.. . Suzanne Thorneux • héritait de plusieurs millions.

Le fait était exact.

M. Thorneux, le père de Suzanne, s’était, on s’en souvient peut-être, sauvé à l’étranger pour échapper à la vengeance du marquis de Courlans-Ronceval.

Fort intelligent en affaires, et n’ayant pas beaucoup plus de scrupules que la plupart des négociants américains avec-lesquels il avait à lutter, il avait fini par faire une grande fortune.

Son rêve était de devenir immensément riche, pour retourner en France acheter un titre de noblesse et un château situé le plus près possible de Ronceval, pour écraser de son luxe et de

sa fortune les vaniteux seigneurs de Courions et de Malleroy.

La mort était venue l’arrêter au moment où il touchait ci la réalisation de ses projets.

Par son testament fait à Philadelphie, M. Thorneux laissait à sa fille Suzanne environ quatre millions qui en représentaient presque le double de maintenant. A la fin du testament, on trouvait la clause suivante :

« Avec la fortune que je laisse à ma fille et les hautes relations de sa famille maternelle, il est probable que Suzanne épousera quelque gentilhomme. Nul ne sait ce que réserve l’avenir «à un jeune ménage ! quoi qu’il arrive, je ne veux pas que ma fille ait jamais à souffrir de la misère, ni quelle se trouve dans la dépendance absolue de son mari. En conséquence, j’ai confié une certaine somme à un ami dont le dévouement et la probité me sont connus. Dans cinq ans, jour pour jour après ma mort , mademoiselle Suzanne trouvera à l’ambassade d’Angleterre un pli cacheté contenant les indications nécessaires pour qu'elle puisse entrer en possession de cet argent quelle seule aura le droit de toucher et

d'employer à sa guise. Le pli en question ne pourra non plus être remis qu’à Suzanne ellemême. En cas de mort de ma fille, on déchirerait la première enveloppe et l’on trouverait une seconde enveloppe avec l’adresse de la personne à qui la lettre serait alors destinée. »

On aurait dit vraiment, en lisant ce codicile, que M. Thorneux avait prévu l’avenir qui attendait sa fille.

Quelque hypocrite et quelque rusé que fût Richard, il n’avait pas tardé, en effet, à lâcher la bride à ses passions. En compagnie tantôt de son père, tantôt de son digne beau-frère, M. de Canisv, il passait sa vie dans les tripots et les mauvais lieux.

D’autant moins disposée à excuser son mari qu’au fond du cœur elle ne l'avait jamais aimé, et n’avait obéi en l’épousant qu’aux entraînements de l’ambition et de la vanité, Suzanne commençait à se repentir amèrement de son aveugle folie.

En dépit des affirmations du comte et de Richard, elle n’avait pas eu de peine à deviner que tous deux avaient depuis longtemps le

secret de l’héritage de M. Thorneux, et que telle avait été l’unique cause de leur brusque revirement à son égard et de la subite passion de Richard.

Les désordres de Richard et le peu de cas qu’il semblait faire de sa femme, froissaient non le cœur de Suzanne, mais son orgueil, ce qui chez elle était bien pis.

Aussi, au bout de quelques années, les deux époux étaient-ils à couteaux tirés.

Quelque temps avant le jour^fixé pour la remise à Suzanne du pli mystérieux qui devait lui être délivré à l’ambassade anglaise (l’Amérique appartenant alors à l'Angleterre), Richard essaya de se réconcilier avec sa femme. Rusé, patient et sans vergogne, il n’épargna rien pour y parvenir, mais Suzanne était sur ses gardes. Craignant néanmoins que Richard ne lui tendit quelque piège, s’il se doutait de sa résolution formelle de ne point lui communiquer les papiers laissés par M. Thorneux, elle lutta de finesses avec son mari.

Elle feignit d’être dupe de ses protestations hypocrites et de se reconcilier complètement

avec lui. Quand arriva le jour fixé pour la remise du pli de M. Thorneux, il fut convenu que Richard et elle se rendraient ensemble à l’ambassade.

Tandis que M. de Malleroy faisait ses préparatifs, Suzanne sortit furtivement de l’hôtel, se fit conduire à l’ambassade et reçut le précieux dépôt. Un quart d’heure plus tard, elle entrait chez un notaire, avec qui elle eut un long entretien, et chez qui elle déposa la lettre de son père, ainsi qi^un acte que le notaire rédigea et lui fit signer séance tenante.

Cela fait, elle remonta dans le carrosse de louage qui l’avait amenée et qu'elle congédia dix minutes avant d’arriver à son hôtel.

Madame de Malleroy s’attendait à se voir accueillie par une explosion de fureur de la part de son mari, mais il n’en fut rien. Richard était trop fin et trop maître de lui pour cela.

Il se contenta de reprocher doucement à sa femme son manque de confiance et sa petite trahison. Il affecta même de ne pas parler de la lettre de son beau-père.

Malheureusement pour lui, sa femme le con-

DE DEUX JEUNES FEMMES ' tir.

naissait trop désormais pour être dupe de cette apparente indifférence.

A partir de ce jour, en effet, elle fut soumise à une inquisition patiente et' sournoise qui se tenait prête à profiler du moindre oubli, de la moindre indiscrétion et surtout du moindre moment d’expansion.

Si elle avait encore conservé quelque peu d’affection pour son mari, elle eût succombé un jour ou l’autre et trahi le secret qu’elle s’était juré de garder; mais depuis qu’elle connaissait Richard, il lui était devenu tellement odieux, qu’une sorte d’instinct l’avertissait de chacun des pièges de M. de Malleroy.

Pendant quelques années, Richard, absorbé par ses plaisirs et par ses intrigues de tout genre, se contenta de cette inquisition muette et ne chercha point à arracher à Suzanne ce qu’elle voulait cacher.

Les deux époux, d’ailleurs, se voyaient fort rarement. Tandis que Richard se divertissait en assez mauvais lieux, madame de Malleroy s’était lancée dans le tourbillon des fêtes et des plaisirs de Paris. Bientôt, pourtant, elle se fatigua de

cette vie, et le sentiment maternel, obscurci pendant quelque temps par la brillante lumière de la coquetterie et de la vanité, finit par prendre le dessus. A mesure que se développait l’affection de Suzanne pour Albert et Anne, ses deux enfants, elle se prenait à songer plus souvent au pauvre petit être qui avait sans doute péri avec Thierry de Montenay lors de l’incendie de la maison du Signal. Elle éprouvait pour cet enfant et pour Thierry lui-même une tendresse posthume qui faisait naitre dans son cœur des souvenirs tantôt doux, tantôt cruels.

A mesure que se développait son affection maternelle, madame de Malleroy commençait à se préoccuper de l'avenir de ses enfants.

Longtemps prodigue et sans ordre comme son mari, elle avait dépensé à tort et à travers avec la plus folle insouciance.

Maintenant elle se disait qu’au train dont allait Richard, sa fortune, quelque considérable quelle fût, serait bientôt dissipée.

En cela, elle n’avait que trop raison, quoique pourtant elle ne se doutât que d’une partie des dépenses. Elle ignorait en effet que cette fortune

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défrayait non-seulement les plaisirs de son mari, mais encore ceux du comte de Malleroy et même du baron de Canisv. Tous deux connaissaient trop les secrets de Richard pour qu’il osât leur refuser l’argent qu’ils réclamaient, l’un, M. de Canisy, de temps en temps, l’autre, le comte de Mallcroy, chaque fois que le jeu le traitait mal, c’est-à-dire fort souvent.

Au bout de quelques années, la fortune de Suzanne se trouva fort entamée. Il vint un jour où par des circonstances qu’il serait trop long de raconter ici, Suzanne apprit la vérité. Elle essaya de sauver ce qui restait et d’empêcher Richard de ruiner ses enfants.

Elle ne put forcer ce dernier de changer ses habitudes ; mais elle Gt si bien que lui-même fut obligé de se rendre compte de sa situation, et trouva d’ailleurs beaucoup plus de difficultés que par le passé à se procurer de l’argent.

Du moment où il entrevit la possibilité, lointaine encore cependant, de manquer de cet aliment de son luxe et de ses plaisirs, Richard se préoccupa davantage de la réserve laissée à Suzanne par M. Thorneux.

Divers renseignements qu’il avait fait prendre en Amérique lui donnaient d’ailleurs à supposer que cette réserve était considérable et se comptait par centaines de millions, car il savait maintenant, de source certaine, que M. Thorneux possédait, au moment de sa mort , un ou deux millions de plus que les quatre dont Suzanne avait hérité officiellement.

L’inquisition dont nous avons parlé plus haut, devint plus pressante et prit bientôt le caractère d’une véritable persécution.

Richard tenait de la race féline. Une fois que ses mauvais instincts étaient en jeu, il y apportait d’incroyables raffinements de ruse et de cruauté.

Bientôt, Suzanne devint presque prisonnière dans son hôtel. Depuis que madame de Malleroy était malheureuse, elle voyait assez souvent sa belle-sœur, la baronne de Canisy, qui, pendant les premiers temps du mariage de Suzanne, ne lui faisait que de rares visites.

Craignant sans doute pour sa femme les conseils et l’appui de Camille, dont il connaissait

l’énergie, Richard empêcha les deux belles-sœurs de se voir.

La vie de Suzanne devint bientôt un tel enfer, que, sans ses deux enfants, elle n’aurait eu d’autre pensée que de s’enfuir bien loin et pour toujours.

Elle tenait bon, néanmoins;. et ni les ruses, ni les mauvais traitements de son mari, ne pouvaient arracher à la pauvre femme le secret que voulait connaître Richard.

Enfin, ce dernier résolut de prendre Suzanne par le sentiment maternel, qui, depuis quelque temps, avait envahi tout le cœur de la pauvre femme. Il lui enleva ses enfants.

Sentant sa vie désormais perdue et n’osant reporter ses regards sur le passé qui ne lui apportait que des regrets et des remords, Suzanne ne vivait plus que par l’avenir, c’est-à-dire par ses enfants. Il semblait à la pauvre femme qu’en leur consacrant ses jours et ses nuits et jusqu’à ses moindres pensées, elle paraîtrait moins coupable aux yeux de Dieu et que les prières de ces petits anges fléchiraient la justice céleste.

En se voyant séparée d’eux, Suzanne se sentit comme un corps sans âme.

Du matin au soir elle n’eut qu’un cri :

— Mes enfants, rendez-moi mes enfants! s’écriait-elle chaque fois que Richard entrait dans sa chambre.

Ce dernier s’approchait lentement du lit que ne quittait presque plus la pauvre femme. Il examinait quelque temps Suzanne pour se rendre compte de l’état dans lequel elle se trouvait.

— Richard, reprenait madame de Montenay, ayez pitié de moi; je sens que je m’éteins chaque jour. J’ai si peu de temps à voir mes pauvres enfants désormais... Laissez-moi les embrasser, je vous en conjure, et je vous pardonnerai tout le mal que vous m'avez fait .

— Voulez-vous me donner les papiers qu’on vous a remis à l’ambassade?

— Je ne puis, Richard, j’ai un devoir sacré à remplir.

— Lequel?

— Au moment de paraître devant Dieu, je dois réparer mes torts...

— Envers qui?

— Hélas! vous le savez.

— Envers qui?

• — Envers M. de Montcnay, envers mon fils, murmura la pauvre femme en baissant la tète.

— Montcnay et son fils sont morts, vous le savez aussi bien que moi...

— Il n’y a pas de certitude absolue, et je dois...

— Vous devez obéir à votre mari. Ces papiers, vous dis-je !

— Je ne veux pas vous faire de reproche, Richard, mais vous avez dissipé presque toute ma fortune... Je dois penser à l’avenir d’Albert et d’Anna.

— C’est à moi d’y songer. Qui vous dit, d’ailleurs, que ces pauvres enfants pourront profiter de votre fortune?

— Que voulez-vous dire?

— Albert a la fièvre scarlatine.

— Oh ! mon Dieu !

— Et l’on craint que sa sœur ne l’ait aussi.

— Dieu de miséricorde, ayez pitié de moi !

murmura ? /.anne en joignant les mains. Je suis bien coupable, mais j’ai tant souffert... Richard,

au nom du ciel ! mon pauvre petit Albert si doux, si aimant, où est-il?

— A deux pas... dans la chambre qui donne sur le jardin.

— Laissez-moi le voir. Je sens que j’aurai encore la force de me traîner jusqu’à lui.

— Soit, mais donnez-moi la lettre de votre père.

— J’ai juré sur mon salut...

— Il y a moyen de tourner la difficulté...

Avez-vous fait un testament?... Vous ne répondez pas... Il faut que vous en fassiez un...

Vous m’entendez... Je vous le dicterai. J

Il apporta sur le lit de Suzanne du papier, une écritoire et des plumes.

— Écrivez, lui dit-il.

Affaiblie comme elle l’était par la maladie et les chagrins, et surtout obéissant au désir de revoir ses enfants, la malheureuse femme n’avail plus le courage de lutter. Èlle prit la plume en sanglotant et commença à écrire sous la dictée de son mari.

De temps en temps elle s’arrêtait et passait la main sur son front baigné d’une sueur froide;

elle hésitait à écrire cet acte qui dépouillait ses enfants au profit de son mari.

— Tant que vous n’aurez pas fini vous ne les verrez pas, disait tranquillement Richard.

Et la pauvre femme reprenait la plume.

Elle avait presque achevé sa tâche lorsqu’on frappa à la porte.

— Qui est là? demanda Richard avec impatience.

— M. le comte demande monsieur en toute hâte, répondit une voix que Richard reconnut pour celle du valet de chambre de son père.

— Tout à l’heure.

— Il y a urgence, monseigneur. M. le baron de Ganisy se querelle avec M. le comte.

Blasphémant tous les saints du paradis , Richard se décida enfin à quitter la chambre de sa femme. En sortant, il ferma violemment la porte dont il emporta la clef.

Les complices sont le ver rongeur, la plaie des criminels qui ont réussi dans leurs ténébreuses machinations. Aussi Ganisy était-il devenu le mauvais génie des Malleroy.

Moins joueur peut-être que le comte et que

Richard, mais pins sybarile et plus débauché, il avait complètement dissipé en orgies de tout genre la fortune que sa femme lui avait apportée.

Plus lard, Richard, qu’il tenait par les liens de quelque mystérieuse complicité , l’avait maintes fois soutenu de sa bourse. Seulement, avec sa prudence habituelle, Richard tenait à ce que Canisy n’eût jamais affaire avec lui directement et reçût l’argent comme un don personnel du comte de Malleroy.

Il avait si bien arrangé les choses, qu’en supposant une indiscrétion de la part de Canisy, lui, Richard, se trouvait à l’abri de toute preuve basée sur les dons qu’il aurait faits pour acheter le silence d’un complice.

Depuis quelque temps, en effet, Canisy lui donnait do vives inquiétudes sous ce rapport.

Épuisé par les excès de tout genre auxquels il se livrait, le mari de Camille avait naturellement recours aux excitants pour ranimer ses forces affaiblies. Ainsi qu’il arrive souvent en pareille circonstance, tous ces excitants avaient fini par exercer une funeste influence sur le cerveau du baron. Sans être fou, il avait des mo-

ments de surexcitation fiévreuse qui lui enlevaient sa raison et le faisaient agir et parler comme une personne en délire.

Dans ces moments-là il était comme la plupart des fous, il poursuivait u : ie idée fixe, celle de se venger des Malleroy, qu’il accusait alors do ne pas lui donner l’argent qu’ils lui avaient promis pour sa complicité dans un crime mystérieux dont il ne parlait que d’une manière vague.

Redoutant toujours quelque coup de tète de son beau-frère, Richard avait songé plus d’une fois à se débarrasser de lui, mais le baron était sur ses gardes.

Richard et lui étaient comme deux spadassins qui, connaissant leurs forces respectives, n’ont garde de s’attaquer franchement. Voyant que les facultés du baron s’affaiblissaient chaque jour, Richard espérait, d’ailleurs, que la mort ou la folie le débarrasserait de ce complice si coûteux et si inquiétant.

Quand Richard entra dans le salon où se tenaient M. de Malleroy et le baron de Canisy, il trouva les deux gentilshommes dans un état d’exaspération incroyable.

Le comte écumait de colère. Quant au baron, sa physionomie avait quelque chose de si égaré que Richard se demanda si ce n’était pas un accès de folie qui commençait.

— Sais-tu ce qu’a fait ce misérable insensé, s’écria M. de Malleroy en courant à son Gis ; ce matin il est encore venu me demander de l’argent. N’en ayant pas poür moi-même, je l’ai naturellement refusé. Il est parti furieux en jurant de se venger de ce qu’il appelle notre avarice. Tout à l’heure il a reparu. Il m’a déclaré qu’il venait d’écrire à ta mère Une longue lettre dans laquelle il lui racontait tous;.. nos... nos...

— Tous vos crimes , allons donc ! acheva Canisy qui depuis l’arrivée de Richard faisait un effort incroyable pour reprendre son sangfroid, et qui se passait à chaque instant la main sur le front comme poUr rassembler ses idées, dont son regard trahissait la diffusion.

— Et les tiens, fou que tu es! reprit le comte;

— Permettez, cher beau-père, les miens ne sont que des peccadilles à côté des vôtres et de

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ceux de votre fils, de ce bon Richard qui me regarde' en ce moment comme un chat qui guette une souris et se demande comment il la prendra.

— Voyons, dit Richard dissimulant sa colère et son inquiétude, et faisant signe à son père de se modérer aussi, dans quel but Canisy a-t-il écrit cette lettre?

— Le but, le voici. IVabord vous punir de votre mauvaise foi envers moi.

— Canisy ! s’écria le comte.

— Silence, de grâce ! murmura Richard. Ne l’interrompez pas et laissez-moi faire.

— N’avait-il pas été convenu que si Richard s’emparait de l’énorme fortune de Suzanne en épousant sa cousine, vous ajouteriez à la dot de Camille une rente de dix mille écus, et que de votre côté vous. . .

— Mais, triple fou! interrompit le comte incapable de se contenir, puisque Richard ne jouit que d’une partie de cette fortune, grâce à l’entétement de sa femme, et puisque moi aussi je suis victime de l’obstination de la comtesse qui ne me laisse toucher qu’une faible partie de la

fortune dont je devais être le maître absolu.

— Je n’entre pas dans tout cela, reprit le baron. Puis-je me fier à vous, d’ailleurs ? Là, franchement... Oh! ne vous fâchez pas... Nous sommes à doux de jeu, et je n’ai garde de vous demander plus de confiance en moi-même que je n’en ai envers vous... Mois, voyons, où en ctais-je donc?... Vous m’interrompez... je ne sais plus... Que vous disais-je donc?...

Le comte et son fils échangèrent un rapide regard.

— Donc , j'étais hier à la comédie , reprit le baron. Oh! mon cher Richard, la belle créature que cette Olympia! Il faut absolument... Oh ! voici... attendez... je vous disais donc qu’il me faut absolument dix mille écus... Mon excellent beau-père m’ayant refusé ce matin ce faible à-compte sur ce qu’il m’avait promis, j’ai écrit ^ à madame la comtesse de Malleroy que j’avais à lui faire des révélations qui l’intéressaient fort el*qui, pour elle, valaient bien plus que les dix mille écus que je lui demandais en échange... J’ajoutais que je joignais à ma lettre un autre pli contenant les susdites révélations, pli que

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mon messager délivrerait en échange des dix mille écus.

— Tu l’entends ! s’écria le comte avec fureur.

Richard lui posa la main sur l'épaule en lui faisant, de nouveau, signe de se contenir.

— Et quelles étaient ces révélations? dit Richard.

— Oh ! mon Dieu, un petit récit des faits et gestes de M. le comte Frédéric de Malleroy et de son augusle fils. Je racontais d’abord que Louis de Cardille, l’aide de camp de M. le marquis de Courlans, avait été tué par le comte de. Malleroy un soir qu’il 'descendait d’une fenêtre du château.

— Tu mens ! s’écria le comte.

— Puis, j’expliquais comment certain lawyer américain, nommé .Roger Slickand, avait eu la • malencontreuse idée de venir annoncer, avant tout le monde, à mademoiselle Suzanne Thorneux, qu’elle héritait de quelques millions. Le plan de ce pauvre garçon était, parait-il, de trouver mademoiselle Thorneux seule et de lui dire : « Je sais que vous avez droit à un héri—

tage de trois ou quatre millions. Donnez-moi, par acte bien en règle, cent mille francs sur cet héritage, et je vous mets à même de le recueillir. Le cdicul n’était pas mauvais, et je l’avais fait tout comme lui. Malheureusement pour le pauvre diable, ses allures avaient éveillé les soupçons de M. le comte de Malleroy et de son fds ; les deux gentilshommes se sont emparés du faux colporteur, l’ont fouillé et ont trouvé sur lui un double du testament de M. Thorneux. Tous deux ont entrevu immédiatement une petite spéculation à faire, celle de marier Richard à sa cousine : mais l’Américain gênait; quelques bons coups de poignard et un plongeon dans la rivière avec une pierre au cou, les ont débarrassés du fâcheux... Plus tard a surgi un autre obstacle en la personne d'un certain baron de Canisy qui en savait beaucoup plus long que ne l’aurait désiré M. de Malleroy; On aurait bien aimé l’envoyer rejoindre l’Américain j mais il avait pris ses petites précautions. Il a fallu transiger avec lui et s’en faire un allié... Restait un troisième obstacle : M. Thierry de Montcnay, un jeune étourneau qui avait épousé secrètement

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Suzanne Thorneux . On s’est mis en mesure de faire disparaître de ce monde le maladroit qui gênait les projets de mariage de ce tendre Richard... Une première fois, Thierry est parvenu à échapper aux meurtriers, en se jetant du haut

de la falaise dans la mer, où il a été recueilli avec

son {ils par un coquin de pécheur qui l’a conduit à bord d’un navire en partance pour le Bengale... J’aurais bien pu lui raconter le reste, mais je m’en suis bien gardé.

— Je comprends pourquoi , murmura le comte,

— Vous ne comprenez rien du tout, reprit Canisy, car je n’étais nullement forcé de procurer les gens qui s’étaient chargés d’accomplir au Bengale l’affaire qui avait échoué à Saint-Martel. J’ai pensé tout bonnement que Ja joie d’apprendre l’existence du fils et du petit-fils qu’elle croyait morts attendrirait l’àme de la comtesse en faveur d’un certain baron de Canisy de mes amis que son beau-père et son beau-frère traitent fort peu généreusement... Que dites-vous de cette petite histoire, mcsseigneurs ? Ne trouvezvous pas que je cause assez agréablement?

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