‹ Le roman de deux jeunes femmesChapitre 7 sur 7 · LE K OMAN · texte numérisé non relu

LE K OMAN

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que moyen de nous débarrasser de lui sans qu’ou ait rien à nous reprocher.

Le comte baissa les yeux devant le regard de Richard.

— Qu’avez-vous donc aujourd'hui, mon père ?

demanda ce dernier que la lecture de la lettre relative à la comtesse avait mis en bonne humeur, vous êtes triste et sombre comme un plaideur qui a perdu sa cause.

— Je ne sais ce que j’ai, répondit le comte, j’éprouve une sorte de malaise... Crois-tu aux pressentiments, toi?

— Peuh ! fit Richard avec une expression de physionomie qui révélait fort clairement qu’il ne croyait à l ien.

Le comte secoua la tète.

Tout en admirant le sang-froid de son fils, il en était quelquefois effrayé pour Richard luimême et se demandait tout bas où ce dernier s’arrêterait dans la périlleuse carrière dont l’exemple paternel lui avait montré le chemin.

Un domestique vint leur annoncer quelques visites et ils se séparèrent, Richard pour aller recevoir ses visiteurs, le comte pour errer tout

soucieux dans les plus sombres allées du jardin.

A peine le soleil élait-il levé que Richard et ses hommes entourèrent le couvent des Ursulines qui était, comme on le sait, à deux pas de l’hôtel de Malleroy.

Dès qu’il eut vu ouvrir la porte extérieure du couvent, ainsi qu on le faisait chaque matin, Richard se présenta au parloir.

Une religieuse se montra au guichet. 11 demanda à parler à l’abbesse. Elle arriva aussitôt. 11 lui remit l’acte judiciaire ordonnant à la comtesse de Malleroy de réintégrer immédiatement le domicile conjugal.

— La comtesse votre mère est maintenant dans un endroit où la justice dès hommes ne peut rien sur elle, répondit l’abbesse.

— Que voulez-vous dire, madame?

— Elle est morte cette nuit.

— C’est impossible ! s’écria-t-il. Morte !... si subitement, et juste à l’instant où... Il y a là quelque ruse que je déjouerai. Je veux voir la comtesse.

— Soit... Veuillez entrer dans l'église, vous

l’y verrez étendue dans son cercueil. Que Dien soit avec vous, mon fds.

Elle referma le guichet.

Comme dans plusieurs couvents, l’église des Crsulines était divisée en deux parties : l’une ouverte au public, qui pouvait assister aux offices; l’autre attenant au chœur et fermée par une grille très-épaisse, qui était réservée aux religieuses.

Richard sortit du parloir, gagna la rue et entra dans l’église.

A deux pas de la grille qui servait de séparation entre les religieuses et le public, et en dedans de cette grille, se trouvait un cercueil ouvert.

Dans ce cercueil reposait une forme humaine; sa figure était "découverte. Richard reconnut sa mère.

C’était bien elle : il n’y avait pas à s’y tromper.

En dépit de son endurcissement et de son impiété, Richard tressaillit. Ce visage pâle, immobile et glacé, l’impressionnait singulièrement.

Il lui semblait qu’à travers ses paupières fêr-

niées, le regard de la morte lisait dans son cœur. Il baissa involontairement les yeux, comme pour échapper à cet examen imaginaire.

L’aspect sombre et solennel de l’église, le silence lugubre qui régnait autour de lui et la solitude absolue dans laquelle il se trouvait, lui inspiraient une sorte de terreur vague qui lui donnait froid jusque dans la moelle des os et mouillait son front d’une sueur froide.

Il voulait ne plus regarder le corps de sa mère, mais ses yeux se reportaient, malgré lui sur le cercueil que d’ailleurs il voyait encore de quelque côté qu’il regardât.

Tout .à coup un chant funèbre retentit sous les voûtes sonores de l’église. Cachées derrière le rideau qui protégeait la partie réservée contre les regards du public, les religieuses psalmodiaient les prières des morts.

Surpris à l’improviste par la façon inattendue dont ces chants lugubres et solennels avaient troublé le profond silence de l’église, Richard recula de quelques pas.

Ce mouvement de frayeur, dortt il rougit aussitôt, le rappela à lui-même. Il se passa la main

sur le front, se mordit les lèvres et fit quelques pas dans l’église.

— Voyons, voyons, murmura-t-il , ne nous • laissons pas impressionner. Allons retrouver mon père et cherchons avec lui ce que nous devons faire devant cet événement si imprévu.

Chemin faisant pour retourner à son hôtel , il songea que la mort subite de madame de Malleroy était arrivée singulièrement à propos pour contre-carrer les desseins du comte.

— Ces maudites nonnes sont capables de tout, murmura-t-il. Je ferai surveiller l’église. Il faudra que mon père réclame le corps sous prétexte de l’enterrer à Ronceval, près de mon grandpère. Nous allons causer de tout cela.

Tandis qu’il montait l’escalier de son hôtel pour se rendre à la chambre du comte, il ne put s’empêcher de laisser son imagination se retracer encore le pâle et calme visage de la pauvre morte.

Il songea que cette femme était sa mère, qu’elle l’avait porté dans son sein, nourri, élevé ; qu’elle avait veillé sur son enfance, et l’avait comblé de soins et de caresses.

Au milieu de ces réflexions, il arriva devant la porte du comte, et frappa; la valet de chambre vint lui ouvrir.

— M. le comte doit être dans l’appartement de M. le baron de Canisy, répondit le domestique aux questions de Richard. Ce matin, M. le baron s’est mis en fureur parce que madame la baronne n'était point là. Comme il faisait tapage et criait à tue-tête, M. le comte est allé pour le calmer et le faire taire.

— Où donc est madame de Canisy ?

— Je ne sais pas, monsieur. On l’a cherchée partout sans la trouver. J’ai voulu accompagner M. le comte, car M. de Canisy était tout à fait en fureur, mais M. le comte m’a défendu d’entrer meme dans le corridor et de laisser personne y pénétrer ; mais je sais bien que la défense né concerne pas monsieur le vicomte.

— Ma sœur sera probablement au couvent, près de la comtesse, pensa Richard en se dirigeant vers l’appartement de Canisy qui était situé dans une partie isolée de l’hôtel et à l’extrémité d’un long corridor.

Il n’était plus qu’à quelques pas de la cham-

lire du baron, lorsqu’il entendit ce dernier qui chantait avec les saccades et les intonations bizarres d’un fou, et changeait continuellement d’air etjde ton. On eût dit qu’il soutenait en chantant une conversation fort animée dont luimême faisait les demandes et les réponses.

Dans la prévision de quelque accès de folie furieuse, on avait divisé la chambre du baron en deux parties; une sorte de claire-voie en fer, très-solide, séparait ces deux parties. Une porte placée au milieu de la claire-voie pouvait au besoin se fermer de manière à ce qu’il ne fût possible de l’ouvrir que du dehors, c’est-à-dire du côté attenant à la porte qui donnait sur le corridor.

Le lit et les autres objets indispensables à M. de Canisy se trouvaient placés de son côté qui était matelassé du haut en bas. On pouvait donc à la moindre alerte enfermer le baron, sans pourtant le perdre de vue.

Connaissant cette disposition des lieux, Richard entra dans la chambre.

Un spectacle affreux vint alors' frapper ses yeux.

Affublé d'oripeaux incroyables, formés sans doute avec les débris de ses vêtements, les cheveux en désordre et les yeux hagards, M. de Canisy tenait une longue corde terminée par un nœud coulant qui était passé au cou du comte de Malleroy.

Ce dernier avait les mains liées derrière le dos; une corde nouée autour des chevilles ne lui permettait de marcher qu'en sautillant et le faisait tomber sur le nez dès qu’il voulait aller plus vite.

11 était nu jusqu’à la ceinture, sauf un lambeau d'étoffe mis en sautoir comme une écharpe. Le sang ruisselait sur les épaules et sur la poitrine du malheureux : il devait être blessé dangereusement, car il ne restait debout qu’en se cramponnant aux barreaux de la claire-voie.

D’une main, Canisy tenait la corde passée au cou de M. de Malleroy, de l’autre il agitait l’épée du comte avec la pointe de laquelle il déchirait continuellement la poitrine de M. de Malleroy. Je dis déchirer et non piquer, à cause de la manière dont le baron se servait de celte orme, que, dans sa folie du moment, il se figurait être

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un pinceau et qu’il maniait en conséquence.

Dé temps en temps, lorsque M. de Malleroy cherchait à lui échapper, il tirait sur la corde avec violence, et la figure du comte, à demi étranglé, devenait rouge-noire.

Enfin Richard comprit pourquoi la voix du comte était si sourde qu’elle avait l’air d’un grognement inarticulé.

Le malheureux avait dans la bouche un bâillon qui n’était pas assez bien attaché pour l’em- , pécher tout à fait de parler, mais qui ne lui permettait pas de le faire d’une manière distincte.

Impressionné comme il l’était déjà par la scène de l’église, Richard sentit ses cheveux se dresser sur sa tète. Son premier mouvement fut de fuir pour échapper aux menaces et aux imprécations de M. de Canisy, dont la fureur avait redoublé à la vue de son beau-frère et qui cherchait à tordre les barreaux de la claire-voie pour s’élancer sur Richard.

— À moi ! Richard, à moi ! murmura le comte.

A cet appel désespéré, Richard fit un pas vers la porte qui le séparait de son père et de Canisy. Ce dernier accourut aussitôt se placer devant la

porle x tout prêt à percer Richard de son épée aussitôt qu’il entrerait.

Comme nous l’avons dit plus haut, cette porte ne pouvait s’ouvrir que du côté où était Richard.

Ce dernier hésita.

Il était lâche, on le sait, et la fureur de Canisy était vraiment effrayante.

— Sauve-moi! Richard... murmura encore M. de Malleroy. Oh! serais-tu donc un lâche, comme ils disent tous?... ajouta le malheureux gentilhomme en voyant l’hésitation de son fils.

A cet appel désespéré, Richard mit la main sur la clef. Profitant de l'occasion, Canisy passa la pointe de son épée à travers les barreaux et atteignit légèrement M. de Malleroy à l’épaule. Celui-ci se rejeta précipitamment en arrière.

— Je vais vous chercher du secours, mon père, s’écria-t-il.

Et il sortit en courant.

— Maudit soit le lâche qui laisse égorger son père! dit le comte écrasé par ce -dernier coup.

Cet homme, qui excusait si facilement chez son fils des crimes que lui-même avait partagés, ne pouvait lui pardonner d’ètre lâche, et, jus-

qu’alors, .il s’était roidi contre l’évidence pour ne pas s’avouer la vérité sous ce rapport.

Outré de la fuite de Richard, M. de Canisy se vengea sur le malheureux comte de Malleroy.

Quand Richard reparut avec plusieurs domestiques, on trouva le comte étendu sur le plancher et ne donnant plus signe de vie. Accroupi près de lui sur ses talons, Canisy lui parlait d’un *on monotone et traînant comme s’il lui racontait une histoire.

Tandis qu’un des domestiques parlementait avec le pauvre fou, les autres pénétrèrent dans sa retraite. Il se précipita sur eux. On lui jeta sur la tète une longue couverture en laine, dont on s’était muni dans le but de paralyser ses mouvements.

Malgré sa résistance, d’autant plus désespérée que la folie triplait ses forces, il fut bientôt terrassé et garrotté.

On le porta sur son lit et on le laissa sous la garde de deux domestiques, tandis que d’autres couraient, les uns chercher un médecin, les autres chercher la baronne de Canisy.

Le comte de Malleroy fut transporté dans sa

chambre. Il expira quelques minutes plus tard, sans, avoir prononcé d’autres paroles que les mots suivants, qu’il répéta avec des intonations qui donnèrent le frisson aux gens qui l’entouraient :

— Un lâche!... Dieu est juste! Dieu est juste! Dieu est juste!

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