‹ Le roman de deux jeunes femmesChapitre 6 sur 7 · LE ROM À N · texte numérisé non relu

LE ROM À N

Au fotld du cœur, il craignait què Camille ne voulût emmener son mari. Il redoutait, non sans raison, que les divagations du pauvre insensé ne vinssent à rouler sur des sujets dangereux, et qu’il ne divulguât devant des étrangers les terribles secrets de son beau-père et de son beaufrère.

Camille devina sa pensée.

— Ne craignez rien, mon père, dit-elle. Quoique nous ne l’entendions pas de la même façon, l'honneur de la famille m’est aussi chèr qu’à vous et je ferai en sorte d’y veiller.

— Que comptes-tu faire de Cahisy, enfin ?

— L'emmener chez moi... chez lui, et faire tout au monde pour adoucir sa position, et le guérir s’il eêt posssible.

Le docteur hocha la tète d’un air qui laissait peu d'espérance.

— Passe encore si tu avais un hôtel, une maison, reprit le comte ; mais, gr.àce à ce fou, tu n’as qu’un misérable appartement indigne d’une femme de ton rang; et les voisins...

— Jè louerai une maison.

— Et avec quoi? Sais-lil que Canisy a mangé

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depuis longtemps toute sa fortune* et 'qu’il ne vivait que de ce qu’il recevait de la générosité de Richard.

— Vous appelez cela de la générosité, répondit-elle en regardant lixement le comte.

— Appelle-le comme tu voudras, fit le comte avec impatience. Toujours est-il que Canisy n’avait plus d’autres ressources que la libéralité de son beau-frère.

— Qui cessera naturellement maintenant que le beau-frère n’a plus à redouter ses indiscrétiobs, n’est-ce pas? riposta Camille' avec une amère ironie.

— Assez, madame! interrompit M. de Malleroy avec colère... Voyons, reprit-il en faisant un effort pour se contenir, écoute ce que j’ai à te proposer. Le docteur vient dé me raconter que tu avais juré à celte pauvre Suzanne de servir de mère à ses enfants.

— En effet.

— Et ce serment sacré lit as certainement l’intention de le tenir?

— Certes oui.

— Eh bleri, il faiiürli pouf mêla que tlt de->

meures ici, reprit le comte qui, malgré ses vices et ses crimes, adorait Albert et Anna, et même la petite Marie de Canisy, bien que celle-ci fût placée dans son affection bien au-dessous des deux autres enfants et surtout d’Albert qu’il idolâtrait.

Camille ne répondit pas. Elle craignait un piège et réfléchissait.

— L’hôtel est grand, reprit M. de Malleroy.

Nous te laisserons une aile pour ton mari et pour toi. Il sera là, tranquille, à l’abri des curieux, et aura le jardin pour se promener si le docteur lui permet de sortir. Que dis-tu de mon projet?

— Je réfléchirai, murmura-t-elle, il faut avant tout que j’aie une explication avec Richard et avec vous... Si vous y consentez, ajouta-t-elle d’un ton respectueux comme pour pallier ce qu’il y avait de ferme et d’impérieux dans sa demande.

— / Soit, répondit M. de Malleroy en contenant un mouvement de colère, car il tenait avant tout à ne point laisser partir M. de Canisy.

— Voulez-vous que nous allions retrouver ma mère et mon frère? demanda la jeune femme

qui connaissait la faiblesse de sa mère el craignait qu’en restant plus longtemps seule avec Richard elle ne se laissât tromper par les astucieuses paroles de l’hypocrite personnage.

— Volontiers, répondit le comte qui en était insensiblement arrivé à ne plus oser prendre une décision sans consulter son fils.

Laissant M. de Canisy avec le docteur, qui avait témoigné le désir de rester seul avec lui durant quelques instants afin de l’étudier tranquillement, Camille et M. de Mallerov montèrent à la chambre où la pauvre Suzanne dormait du sommeil éternel.

C’était sans doute le bon ange de la comtesse qui avait inspiré à madame de Canisy la pensée devenir au secours de sa mère. Elle arriva juste au moment où madame de Malleroy , vaincue par les instances et les protestations de Richard, allait lui promettre de ne plus retourner au couvent des Ursulines.

La vue de la jeune femme et le regard éloquent que Camille jeta sur sa mère, rappelèrent à madame de Malleroy le serment qu’elle avait

fait de ne pas se mettre à la merci du comte et de Richard.

— Il est temps que je me retire, dit-elle.

— Quoi, ma mère, vous partez? s’écria Richard. Moi qui espérais que vous alliez rester avec nous et laisser sc renouer autour de vous les liens de famille, si malheureusement rompus par la mort de ma pauvre femme.

Un éclair d’indignation traversa les yeux de Camille qui lisait trop clairement dans le cœur de son frère pour être dupe de son hypocrisie.

— C’est précisément pour échapper à ces liens que ma mère désire retourner au couvent des Ursulines, dit madame de Canisy en regardant Richard qui baissa les yeux devant le regard ferme et perçant de la jeune femme. Mieux vaut le9 dénouer ainsi sans bruit et sans secousse, que d’étre obligé de les rompre plus lard par quelque secousse violente.

— Qu’oses-tu dire ! s’écria le comte en faisant un pas vers sa fille.

— Elle a raison, répondit madame de Malleroy qui se jeta entre Camille et le comte tandis que Richard retenait ce dernier.

— Pas de violence, mon père, murmura Richard.

— Je ne me laisserai pas insulter et braver par ma propre fille.

— Un peu de patience, reprit le jeune homme tandis que Camille et sa mère échangeaient rapidement quelques mots. Vous devriez connaître le caractère de ma sœur. Avec son air doux et calme elle a une énergie de fer, et la crainte ne peut rien sur elle.

— Quand je devrais la châtier comme...

— Chut!... plus tard... M. Tournière et le docteur Miriaud sortent d’ici, et j’ai lieu de croire qu’ils connaissent une partie de nos secrets. Ce sont de fins matois. S’il arrivait maintenant quelque accident dans notre hôtel, ils ne seraient pas longtemps à nous susciter maints ennuis.

— Quelques coups de bâton les feraient taire.

* — Ce serait bien pis.*. En ce moment tous ces coquins de bourgeois sont une puissance, grâce à la manie de popularité qui a pris le Régent. Puis Tournière est le notaire du duc de Bourbon, et Miriaud le médecin de madame de

Phalaris. Crovez-moi, mon père, ne nous attaquons pas à ces gens-là.

— Tu as peut-être raison. Je ne puis cependant pas me résigner à laisser ainsi repartir la comtesse quand je la tiens là sous la main.

— Toute violence de notre part n’aboutirait ,en ce moment qu’à rendre plus difficile la tâche de votre ami le président et l’empêcherait peutêtre tout à fait d'obtenir l’ordre qu’il vous a promis pour forcer la comtesse à revenir habiter près de vous.

— C’est vrai, grommela M. de Malleroy.

Malgré sa résolution de se conformer aux sages avis de son fils, le comte ne put maîtriser son emportement lorsque madame de Malleroy prit congé de lui et de Richard.

Soutc:To !!’.:• la présence de Camille, la comtesse lui répondit avec une fermeté qui exaspéra l’irascible personnage.

Emporté par sa colère et son orgueil, il menaça la comtesse de se venger de ce qu’il appelait son audace, dès qu’il aurait obtenu des magistrats l’autorisation de l’arracher du couvent.

Quelque effrayée qu’elle fût de cette menace, la comtesse fil bonne contenance et sortit avec sa fille qui l’accompagna jusqu’à la porte extérieure.

Pendant ce temps, Richard calmait son père.

Ce dernier lui raconta la folie de Canisy, la proposition faite à Camille d’habiter une aile de l’hôtel de Mallerov et l’acceptation conditionnelle de la jeune femme.

— Vous avez très-bien fait, mon père, dit Richard. Maintenant que Suzanne est morte, nos secrets ne sont connus que de trois personnes : ma mère, Camille et Canisy. 11 faut à tout prix que nous ayons ces trois personnes près de nous afin de les surveiller sans cesse et de les empêcher de tomber entre des mains ennemies. Promettons à ma sœur tout ce quelle voudra, puis attendons : croyez-moi, mon père, il est bien vrai le proverbe qui dit : « Tout vient à point à qui sait attendre. »

Il s’interrompit en voyant rentrer sa sœur.

Camille s’approcha lentement des deux hommes. A l’expression calme et résolue de sa physionomie, il était aisé de voir que la jeune

femme s’était tracé une ligne de conduite et qu’elle la suivrait énergiquement.

Tout en conservaht dans la forme le respect qu’elle devait à son père, elle exprima fort nettement et fort clairement les conditions auxquelles elle consentirait à venir habiter l’hôtel de Malleroy.

Le comte, qui s'était juré de ne rien dire, l’écoutait en se rongeant les ongles de colère. Quant à Richard, il avait pris son sourire le plus aimable et le plus insinuant.

— En vérité, Camille, dit-il, lu prends là des précautions singulières envers ton père et ton frère. Tu serais au milieu d’une bande de brigands que tu n’agirais pas autrement.

— Monsieur le comte, reprit Camille en s’inclinant devant son père, j’ai fait tout mon pos-^ sible pour éviter une parole qui s’écartât du respect que je vous dois et qui fût de nature à vous blesser. S’il ne se fût agi que de ma propre vie, croyez bien que j’eusse mieux aimé la risquer que d’aborder la pénible explication que j’ai Réclamée de vous. Mais Dieu a mis sur ma tète une grave responsabilité et je dois avant

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(oui m'acquitter des devoirs qu’elle m’impose. Agissez loyalement envers moi et envers ceux que des devoirs sacrés me font une loi de protéger, et je \ous jure que vous n’entendrez plus sortir de mes lèvres ni une plainte ni un reproche sur le passé, et que les enfants de Richard trouveront en moi la tendresse et les soins d’une mère dévouée. Mais si, par la faute de l’un de vous, il arrivait malheur soit à ma mère, soit à ma iille, soit à mon mari... alors je vous jure que votre vie en répondrait.

— Malheureuse! s'écria le comte furieux, oses-tu bien...

— Contenez- vous, de grâce, murmura Richard en serrant le bras de son père. Vous allez tout gâter... Que signifie cette menace, Camille?

ajouta-t-il d’une voix doucereuse.

— Cela signifie, reprit madame de Canisy en faisant un effort sur elle-même que, comme l’avait fait autrefois mon mari, j’ai déposé en lieu sur le récit, avec preuves à l’appui, de certains événements survenus au château de Ronceval. S’il arrivait quelque accident... comprenez-vous bien... à ma mère, à mon maii ou

à mu lille, un inul de ma pari subirait pour que ma lettre fût remise aux magistrats. Si je mouraisde mort subite... car il faut tout prévoir, ajouta-t-elle en fixant sur Richard un regard dans lequel il était aisé de lire la pensée qu’elle n’osait formuler plus nettement... les" dépositaires de ma lettre en feraient eux-méines la remise à la justice.

Cette menace provoqua une nom elle explosion de colère de la part du comte Frédéric, qui s’élança vers sa lille qu’il aurait frappée, tuée peut-être, si Richard n’avait saisi son pcre à bras le corps et ne fax ait contenu.

Quant à Camille, ferme et résolue, elle avait baissé la tète, mais sans reculer d’un pas.

Cràce à l'empire extraordinaire que Richard possédait sur M. de Malleroy, il parvint à calmer ce dernier, dont la colère, comme celle des enfants, éclatait pour un rien et s’apaisait a\ec la même rapidité.

Richard lui rappela de nom eau l’importance de conserver auprès d’eux Camille et son mari, non-seulement pour s’assurer de leur discrétion, maisencotc pour ramener la comtesse et parvenir

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un jour ou l’autre à découvrir le placement des millions qu’on supposait avoir été déposés par Suzanne entre les mains de quelque notaire ou de quelque gros négociant de Paris ou de Saint- Malo. (Parmi ces derniers, en effet, il y avait à cette époque de véritables puissances financières.)

Une fois le comte de Malleroy calmé, et le père et le fils bien d’accord sur ce qu’ils avaient à faire, ils s’approchèrent de Camille et le traité fut conclu. Je dis traité, car bien que les conditions n’en fussent pas écrites, c’était un véritable traité.

Après avoir passé quelques minutes au pied du lit de Suzanne, madame de Canisy retourna près de son mari. Le docteur Miriaud lui indiqua les soins à donner au pauvre insensé et la manière de disposer sa chambre.

Le soir même elle fit venir sa fille.

Le comte et Richard n’ayant aucun intérêt à nuire à cet enfant, Camille ne craignait lien pour la petite qui avait alors quatre ou cinq ans.

Suzanne fut enterrée le surlendemain. Son • testament, dont le comte et Richard attendaient

la lecture avec, une impatience facile à concevoir, avait été évidemment écrit sou9 l’inspiration d’un homme de loi, car sa clarté et sa régularité ne laissaient aucune prise pour l’attaquer.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, la fortune de Suzanne montait primitivement à près de cinq millions, sans compter la réserve inconnue laissée par M. Thorneux à la disposition de sa fille.

Durant les neuf années qui venaient de s’écouler, Richard avait mangé d’abord son propre héritage à lui, puis environ deux millions de la fortune de sa femme.

Par suite de circonstances qu’il serait trop ’ long de raconter ici, et qui tenaient à l’augmentation de la valeur des terres que M. Thorneux avait en Amérique auprès d’un port de mer dont le commerce s’était considérablement déve* loppé, madame de Malleroy avait touché un joui' une somme d’environ huit cent mille francs* qui avaient diminué d’autant la brèche faite par Richard.

Au moment dosa mort, Suzanne laissait à peu près trois millions six cent mille francs.

Elle avait fait vingt paris de cette fortune.

En sa qualité de fils aîné, Albert recevait dix de ces parts, soit environ un million trois cent mille francs, Deux parts, ou deux cent soixante mille francs, revenaient à sa sœur Anna; deux autres parts au comte de Malleroy, mais il n’en avait que l'usufruit, et, à sa mort, Albert et Anna devaient se partager celle somme. En revanche , jusqu’à la majorité de ses enfants, M. de Malleroy devait jouir des revenus de leurs biens, mais sans prévoir ni aliéner ces biens ni emprunter sur leur hypothèque. A partir de sa majorité, Albert était tenu de faire huit mille livres de pension à son père et Anna deux mille.

Une autre part, soit cent trente mille livres, était léguée par Suzanne à Marie de Canisy.

Camille en avait la jouissance sa vie durant.

Enfin, Suzanne donnait à sa mère, la comtesse Bérengère de Malleroy, les cinq parts qui restaient, soit six cent cinquante mille livres.

Du moment où Suzanne avait déchiré le testament qu’il lui avait dicté, et qu’elle en avait fait un nouveau sous l’influence de la comtesse

et peut-être (le Camille, il était évident pour Richard que ce testament ne pouvait lui être favorable. Il ne s’attendait pas cependant à des mesures aussi énergiques et aussi formelles pour l’empêcher de dissiper la fortune de ses enfants.

Cette fois encore, de même que pour le testament du marquis de Courlans, il n’y avait pas «à lutter contre la volonté du testateur, et l’acte était évidemment fort en règle. La main expérimentée de maître Miriaud avait dû passer par là.

Au lieu de s’emporter comme le fit le comte de Malleroy, Richard accepta ce qu’il ne pouvait empêcher et se mit aussitôt à chercher par quel moyen détourné il pourrait rentrer en possession d’une partie de l’héritage qu’on lui enlevait.

Du premier coup d’œil, il comprit que toute son attention devait se porter sur les six cent cinquante mille livres laissées à la comtesse de Malleroy. Déjà riche par elle-même et vivant dans la retraite , la comtesse n’avait nul besoin de celte sQmme, Suzanne le savait bien. Évidem-

ment , ces six cent cinquante mille francs étaient destinés à Thierry de Montenay et à son fils, et confiés dans ce but à madame de Malleroy.

Comme celle-ci avait déjà dû faire sur son propre bien une réserve destinée au même Thierry, la part de ce dernier était fort belle et valait la peine d’être conquise.

Tout dépendait de la comtesse désormais.

C'était près d’elle seule qu’il fallait agir.

Avant tout, il fallait l’avoir sous la main.

En conséquence, Richard se mif à l’oeuvre dès les premiers jours qui suivirent la mort de Suzanne. Madame de Malleroy était sans doule sur ses gardes, car elle refusa même de recevoir son fils. Il fallut chercher un autre moyen. Le comte de Malleroy et Richard retournèrent chez le président de Blancmesnil. Ce dernier n’accé dant pas complètement à leurs désirs, ils s’abouchèrent avec un autre président qui était fort des amis du comte.

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Au bout d’un mois environ, la comtesse de Malleroy reçut une lettre qui la mandait chez le président.

Quelle que fût la courtoisie de la lettre, l’ordre qu’elle contenait n'en était pas moins formel, et madame de Malleroy dut obéir.

Après avoir causé durant quelques minutes avec la comtesse, probablement pour étudier un peu son caractère et lui inspirer de la confiance, le président aborda graduellement la question importante. Malgré toutes ses précautions oratoires, le but et la conclusion de son discours étaient d’obliger madame de Malleroy à retourner habiter près de son mari.

La pauvre femme résista de son mieux, mais la loi était formelle. Poussée à bout par la logique respectueuse mais impitoyable du magistrat, elle chercha à lui faire comprendre que

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de graves motifs,* des appréhensions trop justiliées malheureusement par le passé, ne lui permettaient pas de se mettre à la merci de son époux et de son fils.

— Ce que vous dites là est fort grave, madame la comtesse, reprit le magistral en prenant un air solennel et sévère. Si vous avez réellement des raisons de craindre pour votre vie..,

— Eh bien, oui, monsieur le président.

— Seulement, madame la comtesse, vous comprenez qu’en présence des termes précis de la loi qui vous obligent à réintégrer le domicile conjugal, il vous faut, pour combattre ces obligations, plus que des allégations, mais des faits constatés.

— Hélas! monsieur le président, comment voulez-vous qu’une femme, une mère, ait le courage d’accuser son mari, son fils.

— Il le faut cependant.

— Si du moins j’étais certaine que l’effet de ma plainte se bornerait à la question dont il s’agit en ce moment entre nous, si j’osais espérer qu’en sortant de cet appartement, après m’avoir entendue, le magistrat oubliât mes pa-

rôles et ne cherchât point à s’en servir contre M. de Malleroy et Richard...

— Je ne puis vous promettre cela, madame la comtesse, interrompit le président. Nos fonctions nous imposent de tristes devoirs et nous sommes obligés de les remplir jusqu’au bout. Si votre mari et votre fils ont commis quelque crime que vous puissiez prouver et qui soit de nature à vous alarmer pour votre séjour auprès d’eux, faites-les connaître. La justice poursuivra les coupables, et votre liberté...

— Mais je ne veux pas qu’ils soient poursuivis, monsieur le président...

— Ils sont coupables ou ils ne le sont pas.

S’ils le sont, votre devoir est de les signaler à la justice, dont le devoir, à son tour, sera de les poursuivre, de les condamner et même de faire tomber leurs tètes s’ils l’ont mérité.

— Oh! non, monsieur le président, non, je ne veux pas cela.

— Alors, madame la comtesse, vous devez obéir à la loi et retourner auprès de votre époux.

— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura la pauvre

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femme, écrasée par cet effroyable dilemme.

— Je suis prêt à recevoir votre dénonciation, madame la comtesse, reprit le magistrat qui, averti par M. de Malleroy, prévoyait fort bien que la comtesse n’aurait jamais le courage de perdre son fds et son mari.

Madame de Mallerov comprit sans doute à quelle influence cachée obéissait le président de Contalde, car elle n’essaya pas de lutter.

— Je n’ai rien à dénoncer, monsieur le président, dit-elle en se levant avec fierté.

— Alors vous consentez à réintégrer le domicile conjugal ?

Elle fixa sur le magistrat ses grands yeux doux et tristes dans lesquels ne brillaient ni colère ni ressentiment.

< — Que Dieu vous pardonne , monsieur le président , murmura-t-elle avec une sorte de compassion méprisante qui humilia plus pro-' fondement le magistrat que n'importe quel reproche.

Elle salua et sortit sans rien ajouter.

Le surlendemain, le comte de Malleroy reçut l’autorisalion officielle de réclamer sa femme

au couvent des Ursulines et de remmener de force ou de gré.

— Enfin! s’écria le 'comte en montrant cette lettre à Richard, je veux dès ce soir...

— 11 est trop tard pour aujourd’hui, mon père, lit remarquer Richard ; six heures viennent de sonner et les Ursulines n’auraient que trop de prétextes pour nous renvoyer à.un autre jour et profiter peut-être de la nuit pour faire évader la comtesse.

— Mort de ma vie ! si on se permettait...

— Voici mon avis. Dès ce soir, nous allons placer des sentinelles autour du couvent afin d’empêcher qu’on en sorte à notre insu.

— Très-bien.

— Demain, au lever du soleil, nous enverrons quérir un exempt et quelques soldats du guet que nous laisserons à la porte du couvent, • mais dont la vue fera réfléchir les nonnes et les empêchera de nous résister.

— Nous résister, morbleu!... Si ces béguines-là s’en avisaient, je mettrais plutôt le feu au couvent.

— Ici plus que jamais gardez-vous de toute

violence... Qu’il ne sc fasse aucun bruit autour de notre nom ou tout serait perdu. Si vous m’en croyez, j’irai seul, car je crains que vous ne vous livriez à quelque emportement...

— Cela vaut mieux, en effet. Je sens qu’à la première preuve de mauvaise volonté de ces maudites nonnes...

— Alors, c’est entendu, j’irai seul. Où est ma sœur?

— Avec son mari.

— Il faudra veiller sur elle d’ici à demain.

— Pourquoi?

— Avec son air doux et calme, Camille est la plus fine et la plus énergique de nous, mon père.

• — Klle ne peut connaître encore l’ordre que

je viens de recevoir.

— Qui sait? Elle a des intelligences partout.

— J'y veillerai. En tout cas, elle ne peut presque plus quitter son mari depuis quelques jours. Dès qu’elle s’éloigne une minute, il entre dans des accès de fureur épouvan tables »

— Avant quinze jours il sera devenu fou .furieux, et alors nous trouverons bien... quel-

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