AYDE
Plus de doute 1 Consalve a un rival. Pour tromper son chagrin il veut sortir d'Espagne, s'enrôler dans les armées de l'empereur. Il arrive & Tortose. L&y comme il se promène au pied d'une terrasse, . il entend au-dessus de lui des voix et croit recon* naître celle de Zayde. Le lendemain il l'aperçoit en effet sur une barque fort ornée qui descend le cours de l'Èbre. Au moment où il x^ la rejoindre et se montrer à sa xue^ des ca\'aliers l'entourent et l'entraînent. Ce sont des soldats du roi de X.éon. A la cour de Léon, de grands événements se. sont passés depuis qu'en est parti Consalve. Sa sœur a épousé dom Garcie, qui vient de monter sur le ti*ône et qui le fait chercher partout.
A peine rentre au pays de Léon, Consalve s'y voit comblé de faveurs. Il est nommé général en chef et marche à la rencontre des Sarrasins. Il les met en fuite à Talavera, fait prisonnier le prince Zuléma qui les commandait, et s'empare d'un château fort où sont réfugiées beaucoup de « dames arabes ». bonheur! Zayde est au milieu d'elles. Il apprend qu'elle est la fille de Zuléma, et qu'elle est aimée d'Alamir, prince de Tarse. Il se bat contre Alamir, qu'il blesse dangereusement. Mais si Alamir aime Zayde, Zayde ne l'aime point; c'est Félime qui s'est éprise de lui et qui meurt de sa mort. Peu à peu l'imbroglio se dénoue; Consalve reconnaît que le rival tant bal n*a jamais été redoutable que dans son imagination. Zayde aime
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Consalve depuis longtemps. Le seul obstacle qui les séparait, qui les sépare encore^ est un mystérieux portrait que des soldats ont vendu jadis à Zuléma. Le grand astrologue, Albumazar, a prédit à Zayde qu'elle en épouserait l'original; elle l'attend; elle le cherche; elle croit le reconnaître en Consalve, et pourtant n'ose croire que ce portrait soit le sien. Telle est la vérité qui se découvre à la fin à la grande surprise de tous les personnages, à la surprise plus grande du lecteur; et Zayde, désormais libre de suivre l'instinct de sa tendresse, épouse Consalve après avoir reçu le baptême. X .Wi^'-V^^^-
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Prise dans son ensemble, Zayde est une histoire espagnole pareille à toutes les autres. Le canevas en est pour ainsi dire connu d'avance à quiconque a un peu pratiqué la littérature romanesque du XVII* siècle, c Les règles de l'art, dit Segrais, y sont observées avec une grande exactitude. »
Entendez par là que l'intrigue se déroule à travers toutes les péripéties traditionnelles; naufrages, disparitions, rencontres imprévues, batailles, rien n'y manque. C'est vraiment prodige de voir en
quel cercle restreint tourne alors le rêve d'une école de romanciers. N'est-ce pas le triomphe du
' pédantisme d'avoir c réglé » jusqu'à la Seuitaisie, de l'avoir obligée, cette folle, à marcher dans le rang, derrière Héliodore et Cervantes? Il n'y avait pas de genre littéraire où il y eût moins de variété que dans le roman d'aventures. La destinée d'une héroïne comprenait un certain nombre d'épreuves,
\ immuables et bizarres comme celles d'une francmaçonnerie. L'originalité de l'auteur ne pouvait se -faire jour que dans le détail de la mise en œuvre. Ce monde imaginaire avait ses usages, ses lois, son étiquette, comme le monde réel. Si Zayde, naufragée sur une côte d'Espagne, pleure en regardant les flots, ni Consalve ni surtout Segrais n'admettent qu'elle puisse pleui*er la mort d'un père, d'une mère : elle pleure un amant. Si Consalve songe & poursuivi*e Zayde fugitive, Ximénès lui fait obsen'erque, à supposer qu'il la retrouve, c ce sem apparemment dans un pays où ce rival aui*ait tant d'autorité qu'il ne pourra rien entreprendre i; un amant ne saurait être moins que prince. Ce sont là des conventions dont le public ne s'éton- < nait plus, dont il ne permettait pas même aux auteurs de s'aflranchir. c J'ai vu, dit Furetière, des gens qui, pour marquer l'endroit où ils en étoient d'une histoire, disoient : « J'en suis au hui-
^ « tième enlèvement », au lieu dç dire : c J'en suis « au huitième tome. ]»
En cet enchevêtrement d'invraisemblances rou- • tinières, apparaît, ce me semble, la main de Se-
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grais; et, par % Zayde n*est ni meilleure ni pire que toute autre turquerie du même siècle. Elle est, il est vraiy beaucoup plus courte; beaucoup trop longue encore & notre gré. Si, du moins, cette Espagne était celle du Dernier Abencérage^ c'est-àdire si le décor en était magnifiquement décrit I Mais non. Les cent dernières pages sont interminables; nous y trouvons le même ennui qu'en un feuilleton de l'école de Sue et de Soulié, où les comtesses d'un prétendu faubourg Saint-Germain, les barons millionnaires, les agents de police et les traîtres ont remplacé les princesses turques, les grands seigneurs de Castille, les astrologues et les pirates, où « la croix de ma mère i joue l'office du portrait de Consalve.
A vrai dire, en insinuant que je reconnais là la collaboration de Segrais, j'exprime un vœu plutôt qu'une certitude. Mme de la Fayette nous est si chère que nous ne voudrions avoir à lui reprocher rien. Nous voudrions croire à l'existence de cet exemplaire interpaginé dont parle Segrais luimême, croire qu'elle s'est contentée d'ajouter au texte.de son ami de fines remarques, de touchants passages, certains morceaux de pénétrante analyse. Ces morceaux, ces remarques existent, en eiïet, dans Zayde, étincellent au milieu du récit. Mais est-ce bien une preuve qu'elle n'ait point rédigé tout le reste? Bien qu'elle eût déjà beaucoup vécu, beaucoup senti en 1670, elle n'avait
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point une conception personnelle de la vie; elle y vint un peu plus tard, lorsque son union avec La Rochefoucauld eut achevé de lui c donner do l'esprit i| comme elle disait, c'est-à-dire d'ouvrir son &me d une intelligence plus complète de la réalité. En 1670, son rêve suivait encore l'itinéraire un peu commun que lui avaient tracé les auteurs chers à sa jeunesse, se plaisait encore aux belles Actions conventionnelles; mais il s'y mêlait déjà, par endi*oits, des délicatesses qui font pressentir le prochain éveil de son génie.
Ainsi, outre la surcharge d'épisodes qui manquent de nouveauté, il y a dans Zayde comme dans les œuvres de d'Urfé, de Mlle de Scudéry, des dissertations et des histoires qui font hors-d'œuvre. C'est là encore un procédé bien artificiel et qu'elle emprunte à ses devanciers. Mais c'est là aussi qu'elle donne la mesure de son talent, d'un talent supérieur, fait d'obser>'ation sur elle-même.
J'y remarque, en premier lieu, le chapitre intitulé Histoire de Comalve. Consalve y conte à Ximénès les déboires qui l'ont déterminé à fuir le royaume de Léon et à se réfugier dans un désert, rfs^ 11 y a là une peinture de la vie de cour où il est
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aisé de reconnaître Versailles et ses hôtes. L'amie de la duchesse d'Orléans avait vu de prés le jeu des passions qui mènent une existence de courtisan, les brusques revirements de fortune qui tiennent à un caprice du maître, les élévations subites et les soudaines disgrâces que décide un sourire de la favorite; elle avait respiré l'atmosphère de mensonge où tant d'autres vivaient & l'aise, et en était sortie avec autant de désenchantement que son héros. Peut-être ne serait-il pas téméraire de chercher un écho de son propre cœur, des inquiétudes qu'y faisait naître sa liaison toute récente avec La Rochefoucauld, dans les pages où elle montre Consalve et dom Gai*cie discutant sur l'amour, c En amour, se demandent-ils, la beauté est-elle le principal? Est-ce aimer qu'être épris d'un beau visage? Ne faudrait-il pas encore estimer et par conséquent bien connaître ce qu'on aime?... Mais, d'autre part, peut-on devenir amoureux d'une personne avec qui on est accoutumé?. . . » Oui, c'est le cœur de Mme de la Fayette qui se confesse ici, tâchant de voir clair en lui-même, de comprendre ce qu'il éprouve, de savoir aussi quel sentiment il inspire. Elle n'avait point connu la joie de t toucher un cœur qui n'aurait jamais été tQUché i; elle avait le courage de faire la différence entre un amour jeune, ardent, et une intimité de l'Age mûr, peu à peu resserrée. De là, des notes si doucement attristées et si justes, éparses çà et
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ZAYOK.
là : a Les passions qui viennenl par le temps peuvent-elles s'appeler de véritables passions?... Il n'y a de passions que celles qui nous frappent d'abord et qui nous surprennent; les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur. Les véritables inclinations nou9 l'arrachent malgré nous, i En des mots comme celui-là Zayde annonce la Princesse de Clèves.
Mais un chapitre entier se rencontre qu'aucun critique, à ma connaissance^ n'a distingué du reste de l'ouvrage et qui cependant présente un intérêt exceptionnel. Les commentateurs de Zayde ont réservé toutes leurs admirations pour la page très charmante où les deux amants qui avaient été séparés quelques mois plus tôt sans savoir la langue l'un de l'autre, se rencontrent & l^improviste dans la citadelle de Talavera, et s'abordent en se parlant chacun dans la langue qui n'est pas la leur, mais qu'ils ont apprise durant leur sépa* ration, puis s'arrêtent tout à coup en rougissant comme d'un mutuel aveu. Un autre épisode me frappe davantage, qui contient en germe une idée plus tard reprise dans la Princesse de Clèves^ et peut-être aussi les premiers symptômes d'une maladie morale dont le xix« siècle ci*oit avoir seul souffert. Je veux parler de l'histoire d'Alphonse et de Bélasire. Ximéncs, le solitaire qui a quelque temps donné l'hospitalité à Consalve et à Zayde, y raconte sa vie. Le ton de sa confession est décent,
discret; il faut, comme en une tragédie de Racine, ou comme en Manon Lescaut^ lire entre les lignes ce que les bienséances du style classique ne permettent point au narrateur de dire en toutes Ict- . très; et voici que nous apparaît une Ame toute semblable à celle de l'Enfant du siècle.
€ Vous saurez, dit Ximénès, que j'avais éprouvé tout ce que l'infidélité et l'inconstance des femmes peuvent faire souffrir de plus douloureux; aussi . étais-je très éloigné d'en vouloir aimer aucune.... . La connaissance que j'avais des femmes m'avait fisiit prendre la résolution de n'en épouser jamais de . belle.... J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un jour mon père me dit que Bélasire, fille du comte de Guevarre, était arrivée à la cour; que c'était un parti considérable.... i Ils se rencontrent chez la * reine, et, dès la première entrevue, se sentent attirés l'un vers l'autre : Ximénès s'informe; il apprend qu'elle a jadis été aimée du comte de Lare, que celui-ci a été tué à l'armée, ou plutôt qu'il s'y est fait tuer, € après avoir perdu l'espérance de l'épouser » ; que personne n'a jamais pu lui plaire, et que l'on - n'y pense plus, parce que l'on croit impossible d'y • * réussir. La crainte qu'elle a de l'amour s'accorde bien avec le dégoût qu'en a conçu Ximénès; ils se parlent avec une pleine franchise et deviennent bi^ vite amis. Mai3 qu'une telle amitié est dange* reusel En peu de jours Ximénès s'aperçoit que son cœur, ce cœur lassé de tout, s'est repris à espérer
et à aimer; il déclare sa tendresse & Bélasire. .« Elle avait une drliance naturelle. do tous les hommes : quoiqu'elle m'esUmàt beaucoup plus , que tous ceux qu'elle avait jamais vus, et par conséquent plus que je méritais, elle n'ajoutait pas foi à mes paroles. Elle eut néanmoins un procédé avec moi tout dilTérent de celui des autres femmes, et j'y trouvai quelque chose de si noble et de si sincère, que j'en fus surpris. Elle ne demeura pas longtemps sans m'avouer l'inclination qu'elle avait pour moi; elle m'apprit ensuite le progrès que je faisais dans son cœur .; mais, comme elle ne me cachait point ce qui . m'était avantageux, elle m'apprenait aussi ce qui ne m'était '. pas favorable. Elle me dit qu'elle ne croyait pas que je l'aimasse véritablement ; et que, tant qu'elle ne serait pas mieux persuadée de mon amour, elle ne consentirait jamais ii m'épouser.... » Die y consent toutefois après bien des irrésolutions de. part et d'autre.
Mais Ximénès n'est pas heureux. Il sait que soncœur est bien malade; il craint • l'horreur • d'être, un jour jaloux d'elle; il se préoccupe, malgré lui, de savoir tout le passé de celle qu'il aime. Sans comprendre ce qu'il y a de funeste et de malsain dans sa curiosité, il la prie de lui dire tout ce ' que ses.adorateurs précédents ont fait pour elle, t Elle me nomma tous ceux qui l'avaient aimée; elle me conta tout ce qu'ils, avaient fait pour
lui plaire.... » Il remarque surtout ce qu'elle lui dit du long et inutile attachement du comte de Lare; le voili jaloux, jaloux d'un mort. Il se demande si elle n'a rien caché, si elle a bien dit tous les sentiments qu'elle a eus pour lui. t II était impossible qu'elle m'eût conté d'abord toutes les circonstances d'une passion qui avait duré plusieurs années, i En effet, elle lui donne une autre fois des détails qui ne lui étaient pas revenus le premier jour à l'esprit; il en conclut qu'elle avait eu le dessein de les lui dissimuler. Il la supplie à genoux d'être sincère, t Mais, quand ce qu'elle me répondait était comme je le pouvais désirer, je croyais qu'elle ne me parlait ainsi que pour me plaire : si elle me disait des choses un peu avantageuses pour le comte de Lare, je croyais qu'elle m'en cachait bien davantage.... Je ne lui donnais plus de repos; je ne pouvais plus lui témoigner ni passion ni tendresse; j'étais incapable de lui parler d'autre chose que du comte de Lare : j'étais pourtant au désespoir de l'en faire souvenir, et de remettre dans sa mémoire tout ce qu'il avait fait pour elle. Je résolvais de ne lui en plus parler; mais je trouvais toujours que j'avais oublié de me faire expliquer quelque circonstance; et sitôt que j'avais commencé ce discours, c'était pour moi un labyrinthe, je n'en sortais plus, et j'étais également désespéré de lui parler du comte de Lare, ou de ne lui en parler pas.... i
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Ainsi se passent les jours; tout le bonheur qu'il goûtait auprès d'elle, est désormais empoisonné. En vain, Bélasire s*arme t d'une patience et d'une douceur admirables i; elle sent que leur amour est à jamais perdu. En vain elle objecte à ce pauvre fou qui la soupçonne d'avoir aimé le comte de Lare : si je l'eusse aimé, qui m'empêchait de l'épouser? € Persuadez-le-moi donc, madame, s'écrie-t-il; ditesle-moi mille fois de suite, écrivez-le-moi; enfin, redonnez-moi le plaisir de vous aimer comme je faisais, et surtout pardonnez-moi le tourment que je vous donne. Je me fais plus de mal qu'à vous; et, si l'état où je suis pouvait se racheter, je le rachèterais par la perte de ma vie. i
Elle croit, en effet, le guérir en lui remettant une narration écrite des années de sa vie dont la vision le torture. Hélas I... c Je commençai par être en colère contre moi-même d'avoir obligé Bélasire à employer tant de temps à penser au comte de Lare. Les endroits de son récit où elle entrait dans le détail m'étaient insupportables, je trouvais qu'elle avait bien de la mémoire pour les actions d'un homme qui lui avait été indifférent.... Enfin, je fis du poison de tout. ... i Et Bélasire désespère de le sauver de lui-même.
Une &me qui a perdu la foi, ne la retrouve plus
jamais. .Comme il a soupçonné Bélasire. dans le
passé, il faut bien qu'il en arrive à la soupçonner
^ns le présent. Son ami, dom Manrique, qui vou^*
il'*
draii le voir heureux, fait de fréquentes visites à
Bélasire et cherche avec elle un remède à la folie de
; Ximénès. Celui-ci les voit parler bas ensemble, ne
• comprend pas qu'ils parlent de lui, et oublie le
comte de Lare pour n'être plus jaloux que de dom Manrique. Alors Bélasire perd courage; elle rompt ' . avec lui, renonçant à se battre contre tous les fan-
tômes qu'enfante son cerveau troublé. Il revient f ^ chaque nuit sous ses fenêtres. Il y rencontre par
] hasard, certain soir, dom Manrique ; c'en est assez
pour qu'il ne doute plus de sa trahison, l'attaque en ] furieux et le tue. Voilà l'irréparable. Bélasire entre
r dans un couvent et y ensevelit sa douleur, t Je
vous jure, a dit dom Manrique en expirant, que je n'ai jamais eu pour elle de pensée qui pût vous déplaire. — Je n'aimais que vous, a écrit Bélasire avant de prendre le voile, et je vous aime encore, i ' Et Ximénès, en la solitude où il s'en va vivre
désormais, n'emporte pas seulement le remords de sa fitute, mais le regret aussi, l'inconsolable regret du bonheur dont il s'est privé lui-même.
Il &ut lire ces quarante feuillets. Ils effacent tout le reste du volume et nous en rendent la lecture presque impossible. Ici, du moins, nous pouvons dire en toute tranquillité que Segrais n'y est pour
urt. PRINCESSE DE CLÈVES. 2D0
se revoyant prince de Marsillac, el prêtant au héros du volume cette « (leur brillante de chevalerie » dont avait rayonné sa prtjprc personne au temps de la Fronde; l'autre se revoyant à l'âge des fraîches illusions et prêtant i!i l'héroïne les faciles rougeurs, qui avaient été jadis la grâce de Mlle de la Verg"". '""■ " ~" ''ut son idéal; il y mit toute son ii entendu, comme
la confession di Hite qui avaient
aimé , qui ava: ivre prend un
étrange intéri ime de la vie
Jéelle....
■ L'action se passe à la fin du règne de Henri II, "vi-^ époque brillante, raffinée même, assez semblable N u„>~' aux premières années du règne de Louis XIV. Iji . » ) ^ vie de cour au Louvre des derniers Valois ne dif- ' -v ^^/ ferait guère de la vie de cour au ch&tcau de Ver- ' 1 "^ sailles. C'est déjà la même atmosphère d'intrigues, > ^-^ de rivalités, de jalousies, un mélange de diplo-^^ <^ mates' amoureux qui réglaient les questions d'État ' ~- .^ d'après l'état de leur cœur, et d'amoureux diploJ o^ mates qui apportaient dans leur amour toutes les ' ruses de la politique; une quintessence de la vie de salon avec sa perpétuelle comédie, sa perpétuelle grimace. En un tel milieu, les natures
des roueries d'une coquette et trouvaient tout naturel qu'elle ne prit pas plus au sérieux ses ser- . ments qu'ils ne prenaient les leurs. A dire vrai, leur légèreté nous semble autrement méprisable que les angoisses et les colères d'un Ximénès. S'il doute de la femme, du moins comme il souffre de douter d'elle! Il voudrait aimer, il voudrait croire.* L'amour n'est pas pour lui le t plaisir d'amour i que chantaient nos pères; c'est la passion qui con« . sume et dont on meurt.
L'histoire d'Alphonse et de Bélasire soulève un autre problème, un problème dont la solution semble avoir bien vivement préoccupé l'esprit de Mme de la Fayette, puisqu'elle y est revenue à trois reprises. C'est Bélasire elle-même qui livre! à Ximénès le secret de sa vie passée, et lui donne ' ainsi, en croyant se mettre à l'abri de tout soupçon, i l'occasion de la suspecter. Est-il juste et néces- \ iSaire de nous confesser de la sorte à ceux que nous aimons et qui nous aiment, ou n'est-ce pas leur faire mal inutilement? Telle est la question que Mme de la Fayette s'est posée en ses trois principaux écrits qui, par là, se tiennent et «e Complètent : dans Zayde^ où Bélasire conte à son amant d'aujourd'hui les inutiles empressements de
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' ses amants d'autrefois; dans la Princesse de dèues, jj
où une femme avoue à son mari Tamour très chaste î!
qu'elle porte à un autre que lui; dans la ConUesse de Tende^ enfin/ où une femme coupable avoue à . • ij son mari la faute commise. Il y a là une gradation ; . | .
la thèse s'enhardit et se développe d'œuvre en œuvre jusqu'à ses conséquences extrêmes.
Cette thèse, les contemporains ne l'ont remar^- !•
quée et discutée qu'après la publication de la Prin* cesse de Clèves; j'y reviendrai donc Je me borne, en attendant, à signaler l'insistance de Mme de la Fayette : il semble qu'elle plaide une cause personnelle. Et vraiment, est-ce fisiire une hypothèse hasardeuse que de voir là, en effet, une discrète
. expression de sa vie, de cette vie où nous voudrions tant pénétrer et dont le mystère, à peine soulevé, nous fait tant rêver malgré nous? N'y a-t-il rien d'elle en la très bonne, très sincère Bélasire, n'y a-t-il pas un peu de la Rochefoucauld en Ximénès?
c Je ne vous saurais exprimer la joie que je trouvais à toucher ce cœur qui n'avait jamais été . touché, et à voir l'embarras et le trouble qu'y j
apportait une passion qui y était inconnue. Quel . charme c'était pour moi, do connaître l'étonnement qu'avait Bélasire de n^étre plus maîtresse d'ellemême, et de se trouver des sentiments sur lesquels . elle n'avait point de pouvoir I Je goûtai des délices
^ dans ces commencements que je n'avais pas ima-
ri .,
Sd4 LE ROMAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
ginées; et qui n'a point senti le plaisir de donner une violente passion à une personne qui n'en a jamais eu, même de médiocre, peut dire qu'il ignore les véritables plaisirs de l'amour. Si j'eus de sensibles joies par la connaissance de l'inclination que Bélasire avait pour moi, j'eus aussi de cruels chagrins par le doute où elle était de ma passion et par l'impossibilité qui me paraissait à l'en persuader. 1
N'est-ce point La Rochefoucauld qui a dicté ces lignes aux premiers temps de sa liaison avec Mme de la Fayette, et ne faudrait-il point substituer le nom de son amie à celui de Bélasire? N'est-ce point à eux que s'applique de même la suite du récit? Ils étaient très francs l'un et l'autre : ils ont dû se montrer tout le livre de leur vie : là sans doute fut la source de l'affection, faite de réciproque estime, qui les rapprocha; là peut-être fut aussi pour elle et pour lui la source de secrètes souffrances, comparables à celles de Ximénès. II y a tant de tristesse à sentir que la vie de l'être cher ne date point de notre amour; qu'il y a dans son cœur des cicatrices à jamais douloureuses I Quoi que puisse dire le poète, le cœur lui-même a ses rides où le regard de ceux qui nous aiment lisent les luttes et les déceptions anciennes. Il y avait beaucoup de ces sillons au cœur de La Rochefoucauld; il y en avait même au cœur de Mme de la Fayette, bien qu'elle eût vécu en honnête et vail-
'^^tmmmmv
' C'est c îrd le refus de Mme de Clèves d'aller à une fête que donne le maréchal de Saint-André, et oii M. de Nemours ne doit point être. Quelqu'un a répété devant elle un propos de M. de Nemours qui l'a laissée tout inquiète : a II n'y a point, disait-il, de soufTrance pareille à celle de voir la femme qu'on aime ' ' n'est de savoir
, qu'elle y est t — Elle renonce
h. paraître au u Saint-André....
. Sa mère la met i Slle lui raconte
que M. de Nemoi lourétre encore
amoureux de la daupi ïMmedeClèvee
est si visible, qu me de Chartres
se change en uuo >;< ' malheur, elle
tombe malade, au moment ou b^ présence devenait si nécessaire à sa fille. Elle ne peut plus que lui adresser, à son lit de mort, quelques belles paroles qui l'aideront à demeurer une honnête femme. Mme de Cléves pleure et se désespère au pied du lit de sa mère morte. Mais l'amour est égoïste', l'amour rapporte tout & lui. Ce qu'elle pleure, c'est la perte de son soutien, la perte de celle dont elle avait si grand besoin pour se défendre contre son propre cœur.
Elle fuit & la campagne.... Il lui faut bien vite revenir prendre sa place à la cour, c'est-à-dire se retrouver chaque jour en foce de celui qu'elle aime et qu'elle n'a pas le droit d'aimer, qu'elle ne veut pas aimer. Il vient lui-même lui faire
—mm^ammm'
HINCESSE DE CLliVES.
toute joie est cl sormais morte pour eux. M. de Clèves lui laisse toute liberté : il sait bien que c'est lui donner des bornes plus étroites qu'il ne pourrait lui en prescrire. Et M. de Nemours n'a plus d'autre preuve de sa tendresse que sa profonde mélancolie. Un hasard lui a d'ailleurs fait entendre l'entretien .. /ec son mari.
Et s'il a la doucei"- <ii é, il a l'amëre
certitude qu'un ( vouera jamais
-vaincu devant s(
M. de Clèves est incore, lui qui
n'a point cessé de int sa femme,
de la chérir commb jour da leur .,
union, qui la sait éprise u ui. =« , et qui a surpris enfin le nom de cet autre. Sa vie n'est plus qu'une fièvre, un tourment de toutes les heures. Il l'a laissée à Coulommiers pour suivre le roi à Chambord, où se trouve aussi M. de Nemours. Il voit ce dernier partir à l'improviste ; il devine son dessein; il charge un gentilhomme de ses amis de le suivre. M. de Nemours s'en vient, en effet, à Coulommiers; il pénètre dans le parc, il arrive jusqu'à un pavillon où se tient Mme de Clèves. A travers la croisée, il la voit accoudée, toute rêveuse , devant un tableau du siège de Metz où il est représenté. Il est comme honteux de la surprendre de la sorte; il veut fuir. Elle l'entend, le reconnaît, et rejoint ses femmes. Il revient le lendemain soir : il trouve le pavillon
La Rochefoucauld et travaHler avec lui. Chacun sut bien vite que le nouvel ouvrage était sorti de ce travail en commun auquel Segrais n'avait point eu part
L*auteur de la PrinccMe de Clèvea est Mme de ,1a Fayette, mais secondée, guidée par La Roche-
foucauld. Il est curieux, touchant même, comme le remarquait Sainte-Beuve, de voir dans quelle situation particulière naquirent les personnages, les sentiments d'un tel livre. La Rochefoucauld avait soixante ans, Mme de la Fayette en avait quarante-quatre. Il y en avait treize qu'ils s'aimaient d'une aiTection infiniment profonde, infiniment pure, sur laquelle la médisance des contemporains n'a jamais trouvé à mordre. C'est cette affection si belle — toute leur vie et tout leur rêve — qu'ils tentèrent ce jour-là de revivre depuis le premier jour en la transcrivant dans la douceur du tèteà-tète. Ils voulurent traduire tout ce qu'ils avaient souffert l'un par l'autre, tout ce qu'ils se devaient aussi l'un & l'autre de joies généreuses et de délicat bonheur. Ils voulurent faire plus encore. Ils s'étaient rencontrés et aimés sur le tard : ils évoquèrent leur passé pour s'en £sdre une offrande réciproque, pour se restituer en quelque sorte les années de leur vie qu'ils n'avaient point vécues côte à côte, pour se donner au moins le souriant fantôme de leur jeunesse. Ils remontèrent le cours du temps, l'un
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se revoyant prince de Marsillac, et prêtant au héros du volume cette c fleur brillante de chevalerie > dont avait rayonné sa propre personne au temps de la Fronde; l'autre se revoyant à l'âge des fraîches illusions et prêtant à l'héroïne les faciles rougeurs, qui avaient été jadis la grâce de Mlle de la Vergne. Elle y mit tout son idéal; il y mit toute son expérience. Ainsi entendu, comme la confession de deux créatures d'élite qui avaient aimé, qui avaient souffert, le livre prend un étrangis intérêt, devient un drame de la vie jreeiie****
L'action se passe à la fln du règne de Henri II, ) X.^
époque brillante, raffinée même, assez semblable ^ aux premières années du règne de Louis XIV. La . çv ) *^ vie de cour au Louvre des derniers Valois ne dif- • ps *\ ferait guère de la vie de cour au château de Ver- ' 1 ^^ sailles. C'est déjà la même atmosphère d'intrigues, \- ^ de rivalités, de jalousies, un mélange de diplo-i^^ mates amoureux qui réglaient les questions d'État d'après l'état de leur cœur, et d'amoureux diplo-' mates qui apportaient dans leur amour toutes les ruses de la politique; une quintessence de la vie de salon avec sa perpétuelle comédie, sa perpétuelle grimace. En un tel milieu , les natures
300 U£ ROMAN AU DlX-SËt>TlÈllË SIÈCLE.
droites et Tranches ont bien de la peine à vivre. C'est dans ce milieu, pourtant, que Mme de la Fayette a fait vivre sa droite, sa Tranche princesse de Qèves — comme elle y avait elle-même vécu, — rendant ainsi plus frappante la leçon, d'héroïsme et de loyauté qu'elle nous donne.
. La princesse dé Clèves n'est encore qu'une toute jeune flile et s'appelle Mlle de Chartres, quand elle apparaît à la cour. Sa mère l'a élevée
. de façon à la prémunir un peu contre les périls qui l'attendent au pays du joli mensonge, c lui contant le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leurs infidélités, les malheurs dômes* tiques où plongent les engagements, et lui faisant voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ». De la naissance, nul n'en a plus que Mlle de Chartres, qui est une des grandes héritières de France; quant à la beauté, € la blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat qu'on n'a jamais vu qu'à elle >. Aussi ne tarde-t-elle point à faire des conquêtes. Le lendemain de son arrivée,
* elle rencontre chez un joaillier le prince de Cléves . qui € conçoit dés ce moment pour elle une passion et une estime extraordinaires ». Il a bientôt un rival en la personne du chevalier de Guise,
• . mais le cardinal de Lorraine s'oppose au mariage
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Ul PRINCESSE DE CL&VE8. * 301
do celui-ci avec Mlle de Chartres, et M. de Qëves est agréé. Ce n'est pas que Mlle de Chartres Taime autant qu'elle est aimée de lui. Elle cède aux instances de sa mère en déclarant € qu'elle épousera M. de Clèves avec moins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'a aucune inclination parti-' culière pour sa personne >. Elle parle avec la même sincérité à M. de Clèves lui-même, et celuici a la tristesse en obtenant sa main de sentir qu'il lui reste à gagner son cœur.
Il y a peu de temps qu'ils sont mariés quand le duc de Nemours revient d'un voyage à Bruxelles. . Brave, admirablement beau, élégant, spirituel^ le duc de Nemours est une manière de don Juan, auquel aucun cœur ne résiste. Il est à la veille de devenir le mari de la reine d'Angleterre qui s'est éprise de lui. II reparaît au Louvre, un soir de bal, à l'occasion des noces de Mme Claude de \ France, seconde fille du roi, avec le duc de Lorraine; et le hasard le met aussitôt en présence de Mme de Clèves, qui a souvent entendu parler de. lui chez la dauphine :
c Le bal commença; et, comme elle dansait avec M. de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à qui on faisait place. Mme de Clèves acheva de danser, et, pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Ellç^
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86 tourna et vit un homme qu'elle crut d'abord
• ne pouvoir être que M. de Nemours, qui passait
par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on
: ( dansait. Ce prince était fait d'une sorte qu'il était
difficile de n'être pas surprise de le voir, quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa personne; mais il était diCScile aussi de voir Mme de Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement. M. de Nemours Tut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges.... n » Dès cette première entrevue, M. de Nemours
ressent pour elle une inclination violente. De son cOté, Mme de Qèves est troublée. Les obligations ' de la vie de cour les ramènent sans cesse l'un ' près de l'autre, si bien que M. de Nemours rompt
i avec toutes les femmes qu'il aimait pour s'ab-
i sorber dans sa nouvelle passion. Sa vie change;
I il oublie même qu'il est attendu à Londres; et
Mme de Qèves, malgré le soin qu'il met à cacher sa tendresse, n'en peut plus douter. Pour la première fois, elle n'ose tout dire à sa mère. Mais plusieurs petits faits viennent confirmer le soupçon que Mme de Chartres a déjà conçu.
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LA PRINCESSE DE CLÈVES. Ml
de Mme de Sévigné, et dont elle s'est nourrie, dont elle s'est pénétrée, dont elle a fait passer le soufile en eile-nième. Il faut se reporter à Pauline pour trouver la sœur de la princesse de Clèvcs; h la Pauline de Polyeucte qui s'est mariée avec lui inalgi-é son cœur, malgré l'amour qu'elle portait à Sévère, et qui n'a point caché cet amour a Polyeucte, qui ne l'a point caché à Sévère luimême; à Pauline qui a cependant assez de vertu pour conserver ainsi toute l'estime, toute la respectueuse adoration de l'un comme de l'autre. — Encore une fois, une telle conception fait honneur à l'humanité, Mais, malgré tout, il faut bien avouer enfin qu'elle est et sera toujours un divin mensonge, un rêve décevant de nos imaginations et de nos cœurs.
Tous ceux qui aiment, révent ainsi de connaître les plus secrètes pensées de celle qu'ils aiment, de pénétrer au plus profond da sa vie intérieure, de lire dans le présent et dans le passé de son àme. Il leur semble que cette prise de possession leur sera douce, qu'elle leur fera chérir davantage la femme assez sincère pour leur montrer môme la place que d'autres tiennent ou ont tenue dans la vie de son cœur. Ils vont au-de^■ant
304 LE romaK au dix-septième siècle.
visite, et sans oser un aveu, il ne lui dit pas un
mot qui ne^soit un hommage trop clair de son
amour. Et leur passion grandit en silence, en
uf dépit de l'eiTort qu'ils font pour la vaincre. Lors-
. .qu'ils essayent de s'éviter, des propos rapportés,
. .mille indices leur prouvent qu'ils s'aiment. En
.vain, elle quitte de nouveau Paris; en vain, elle
. se retire dé la chambre de M. de Cléves, quand
M. de Nemours y vient. Elle voit celui-ci dérober
un portrait d'elle, et n'a pas le courage de le
réclamer; elle est sans appui, sans force, et pour
la première fois elle songe à demander conseil &
son mari.
Une circonstance fortuite l'y déterminé. Une lettre d'amour est tombée, au Jeu de Paume, de la poche du vidame de Chartres. Quelqu'un l'a ramassée, qui la croit tombée de la poche de M. de Nemours, et la remet à la dauphine.
Mme de Cléves lit cette lettre, et passe une nuit affolée en proie à toutes les angoisses de la jalousie. La joie qu'elle éprouve ensuite, en apprenant l'innocence de M. de Nemours, lui montre combien' sa passion est profonde. Elle en est eifrayée. Elle se réfugie dans ses terres, à Coulommiers, et là, épuisée, à bout de force, elle confesse sa torture .' à M. de Cléves. Elle lui dit tout, ses combats, sa lassitude, sa détresse, et, au sortir d'une telle scène, ils restent tous deux mortellement tristes, s'estimant davantage, .mais comprenant bien que
LA l'RlNCESSE DE CLÈVES. 913
do lui, il sait aussi qu'il est homme, et que c'en est fuit d'un cœur où ik)ui* la première fois lo doute a germé. 11 suit que quelque chose est mort qui ne saurait plus renaître pour lui : la douceur des afîections sûres d'ûllcs-inèmcâ ; qu'il ne pourra pas empêcher son cœur de se soulever et de battre, qu'il ne pourra plus échapper au umrtyre de la jalousie, et vaincre cette curiosité fiévreuse qui le force b. sonder sou mal.
Ainsi, le défaut ilo la conception do Mme de j la Fayette est d'être trop haute, trop holle, trop f au-dessus de nos forces, ù la façon dos connop* tions de Corneille qui ne croit pas & rirrèmédiablc 1 bassesse humaine. A croire l'aveu que fait Mme de Clèves, possible — et il l'est en effet, et Mme do Cléves existe dans la réalité, — son aveu est uno cruauté inutile. Puisqu'elle veut rester une honnête femme, elle n'a que faire d'un conseiller. A quoi bon gdter ù. tout jamais la vie de celui qu'elle va prendre pour confesseur? Il l'aimera, il l'estimera, certes, plus encore qu'il no faisait, en raison même de l'eftort fait sur elle-même, do l'immense sacrifice qu'elle a accompli. Mais comme il va souffrir!... Voici que l'angoisse qu'il avait de n'être pas aimé ou de n'avoir pas été seul aimé d'elle, devient une certitude; voici qu'une figure se précise, lui apparaît, la figure de l'autre. Au , ' lieu des vagues malaises sans consistance, sans durée, qui traversent toujours un cœur aimant.
désert, et n'a d'autre joie que d'errer longtemps par ces allées où elle promène chaque jour sa rêverie. Et il s'en revient à la cour, sans avoir pu obtenir d'elle un accueil moins froid, moins digne....
Mais le gentilhomme que M. de Clèves avait chargé d'observer sa conduite, rapporte au prince ce qu'il a vu : les deux visites que M. de Nemours a faites en pleine nuit dans le parc de Coulommiers. M. de Clèves est frappé au cœur; une fièvre mortelle s'empare de lui; il expire, après avoir entendu sa femme qui adoucit son agonie en lui révélant la vérité et en dissipant, mais trop tard, la méprise dont il meurt.
Rien ne saurait peindre le désespoir de Mme de Clèves qui s*accuse d'avoir tué son mari. Après plusieurs mois d'une violente affliction, elle tombe en . un état de langueur. Pourtant son amour demeure plus fort que ses remords et que sa volonté. Elle se cache au fond d'un couvent : elle aperçoit M. de Nemours à la. fenêtre d'une maison voisine où il vient rêver et pleurer. Elle sort de Paris; elle va errer à travers les bois de la banlieue : c'est encore M. de Nemours qu'elle aperçoit^ si accablé, si enfoncé dans sa songerie qu'il ne la voit point. Malgré elle, une faiblesse lui vient. Elle songe .que tous les obstacles sont levés entre eux, que son amour a cessé d'être criminel, depuis qu'elle est veuve.... Hélas I l'obstacle, le
seul obstacle qui subsiste, c'est oe veuvage lui- ' môme. Son amour reste critainel, puisqu'il a tué M. de Clëves.
c Quand elle se souvint que ce même homme qu'elle regardait comme pouvant l'épouseri était celui qu'elle avait aimé du vivant de son mari, et qui était la cause de sa mort; que même en mourant il lui avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épous&t, son austère vertu était si blessée de cette imagination qu'elle ne trouvait guère moins de crime & épouser M. de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer pendant la vie de son ' mari. >
Aussi, le jour où elle consent à recevoir enfin . M. de Nemours,. c'est avec la sérénité que donne une immuable résolution. Elle est sûre d'elle-
même ; elle sait qu'elle ne cédera point aux prières. Pour la première fois, elle ne craint pas de le regarder doucement, tendrement, avec des yeux qui disent sa longue souffrance, qui disent aussi le sacrifice consommé. Pour la première fois, elle • lui avoue son amour. Elle parle d'une voix. grave,un peu lassée, une voix qui semble venir de par * delà la tombé :
c Ne vous excusez point, reprit-elle, il y â' longtemps que je vous ai pardonné.... Je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments ' qui m'étaient inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais même si peu d'idée, qu'ils me
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donnèrent d*abord une surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes sentiments. » ^
Et de la même voix qu'elle vient de lui dire : je vous aime, — elle lui dit pourquoi elle ne sera jamais sa femme. Son devoir n'est pas fini à l'égard de M. de Clèves. Il la sépare encore de celui qu'elle aime, puisqu'il est mort de leur amour; il les sépare autant que s'il était mort en duel de la main de M. de Nemours. Et puis, ajoute-t-elle, vous cesseriez de m'aimer le jour où je vous appartiendrais. Les obstacles ont fait votre constance. Un bonheur calme vous lasserait vite. Il me faudrait soulTrir encore, et je ne m'en sens plus la force. Des amours comme les nôtres usent le cœur. Je ne puis plus;.., laissez-moi chercher le repos.
Le repos I Elle ne doit le trouver que dans la tombe. Elle s'en va aux Pyrénées. Sa santé s'af- (aiblit chaque jour. Elle demeure languissante, retirée en une maison religieuse l'hiver, dans ses terres l'été, se détachant de plus en plus du monde, essayant de voir la vie d'un autre œil qu'elle n'avait fait jusqu'alors. Avec les années^ la passion de M. de Nemours s'éteignit. Mme de Clèves avait eu raison - de douter du cœur de
tQurs, c'est-à-dire de Mme de la Fayette et de La Rochefoucauld. IL semble qu'à suivre le double courant que nous y reconnaissons, il ne serait pas si malaisé de déterminer ce qui revient & chacun d'eux. C'est à Mme de la Fayette que revient l'honneur d'avoir si généreusement cru à notre force et si fièrement prêché la religion du devoir. Élevée au temps où paraissaient le Cid, Horace, Polyeude, n'avait-elle pas été toute sa vie une héroïne du devoir, et son amour pour La Rochefoucauld lui-même, cet amour si pur, si droit, n'est-il pas le plus beau commentaire de son livre? C'est elle qui a rêvé et conté l'histoire de Mme de Clèves, sa vie sans tache, sa mort qui la trouve encore fidèle à son amour. M. de la Rochefoucauld, l'ironique hcros de tant d'aventures de cœur, le sceptique auteur des Maximet, a conté l'histoire du brillant duc de Nemours qui finit par oublier, l'épisode de Sancerre et de d'EstouteviUe, bien d'autres épisodes où perce comme un sourire un peu amer. Et à lire le cher volume, nous nous figurons les voir tous deux & l'œuvre, au fond de quelque élégant hdtel de la rue Saint-Thomas-du-Ixiuvre, durant cet hiver de 1677 où fut écrite- la Princc$M dé Clèoes : Mme de la Fayette, vieillie, ayant toujours ce beau regard franc et profond que nous ont conservé ses portraits, assise & sa table, la plume entre les doigts; et près d'elle La Rochefou-, cauld, plus vieux encore, goutteux, malade, cloué
impertinence qui dte bien de rautorité à sa critique. Il est sûr, toutefois, qu'aucun romancier, aucun auteur dramatique n'a osé depuis reprendre une situation si audacieuse; et c'est le poli, solennel, correct xvii* siècle qui donne ici une leçon de hardiesse à notre époque. Nos écrivains nous ont bien &it entrevoir — dans Froufrou^ dans FranciUon^ par exemple — des femmes qui se sentent près de perdre la tête et de perdra pied, et qui appellent leur mari à leur secours; mais leur appel est si vague, si confus, sent tel» lement la fièvre, que le mari hausse les épaules et leur répond : c Vous avez mal aux nerfe ; allez vous coucher, ma chère >. Nous voil& loin de la confession si complète, presque calme, au moins en apparence, que M. de Clèves reçoit de sa femme.
Personne ne songe plus aujourd'hui à traiter cette scène € d'extravagante », comme faisait Bussy, et à en méconnaître l a beauté mora le. Oui, il y a quelque chose d'héroïque, de sublime peutêtre, en cette franchise d'un cœur qui livre tout son secret. De tels récits faits la tête haute transportent nos âmes. Ce n'est point chez Racine — malgré les rapports que son talent peut avoir avec celui de Mme de la Fayette — que nous trouverions rien d'analogue. Il faut se reporter . à Comeille,àce vieux Corneille qui avait enchanté la jeunesse de Mme de la Fayette comme aussi
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l'homme, et de chercher la paix, le bonheur qui ne trompe pas, plus haut, hors de la réalité humaine, c Sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.... >
Telle est l'œuvre qu'il m'en coûte d'abréger, tant les moindres phrases y ont de prix, tant déjà tout y est simple et sobre. Il en est de la Princesse de Clèves comme de beaucoup de livres du xvif* siècle : le style, avec ses couleurs un peu passées, ses termes généraux, sa parfaite décence , nous empêche de remarquer tout ce qu'il y a de hardi dans la donnée de l'ouvrage. Cette donnée, je viens de la rappeler. Mme de la Fayette nous montre une femme — la femme de M. de Clèves, — lui avouant qu'elle aime un autre homme que lui. Ce fut, bien entendu, le point sur lequel portèrent et s'échauiTérent tout ~ d'abord les discussions du xvii* siècle. Dans le € murmure de louanges qui s'éleva » — ce sont les expressions mêmes de Mme de Sévi^né, — percèrent quelques coups de sifflet, c L'aveu de Mme de Clèves est extravagant », écrivait Bussy^
Rabutin. Il ajoutait, il est vrai : c II n'est pas admissible qu'une passion d'amour soit longtemps dans un cœur de même force que la vertu », —
queue,... il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé >. Mme de la Fayette osa s'afTranchir du préjugé de son siècle; et sans doute plus d'une lectrice, surprise, charmée, se répéta, en refermant son livre, la jolie phrase étonnée que la représentation de Polyeucte avait arrachée à Mme la Dauphine : € Voilà pourtant une très honnête femme qui n'aime pas son mari >. Une très hon- / nète femme, en effet, qui n'aime point son mari, un mari malheureux qui n'est point ridicule, tels sont les deux personnages principaux de la Prin- \ cêiêê dé Cttves; et par là encore l'œuvre a une j bien grande portée, une originalité qui en double' le prix.
Ai-je tout dit?... Qui pourrait tout dire à propos d'un li%Te où chaque phrase donne à sentir et à penser, dont l'art exquis consiste dans les nuances, où toutes les contradictions de l'amour sont si flnement notées, si finement traduites? Ce sont sans cesse de nouvelles surprises, des traits d'ob« servation qui nous frappent en plein cœur, des réflexions où chacun de nous trouve un peu de lui-même. Qui a jamais mieux exprimé l'amour, ^ avec l'embarras, le trouble, la gaucherie des pre<* / : 0^^. mières heures, avec les perpétuelles méprises qu'il
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. de Mme de Sévigné, et dont elle s'est nourrie, dont elle s'est pénétrée, dont elle a fait passer le souille en elle-même. II faut se reporter à Pauline pour trouver la sœur de la princesse de Clèves; h la Pauline de Polyeucte qui s'est mariée avec lui malgré son cœur, malgré l'amour qu'elle , portait A Sévère, et qui n'a ché cet amour
à, Polyeucte, qui ne l'a point i à Sévère lui-
même; k Pauline qui a cepei issez de vertu
pour consen'er ainsi toute , toute la res-
pectueuse adoration de l'ui de l'autre. —
Encore une fois, une te ion fait hon-
neur & rimmanité. Mais, n t, il faut bien
avouer enfin qu'elle est et sci» ours un divin ' mensonge, un rêve décevant de nos imaginations et de nos cœurs.
Tous ceux qui aiment, rêvent ainsi de connaître les plus secrètes pensées de celle qu'ils aiment, de pénétrer au plus profond de sa vie intérieure, de lire dans le pi'ésent et dans le passé de son âme. Il leur semble que cette prise de possession leur sera douce, qu'elle leur fera chérir davantage la femme assez sincère pour leur montrer même la place que d'autres tiennent ou ont tenue dans la vie de son cœur. Ils vont au-devant
de si amères découvertes, et c'est M. de Clèvos lùi-mème qui, voyant sa femme inquiète, préoc* cupée, la supplie de tout dire. « Si je savais, lui dit-il, une femme telle que vous éprise d'un autre que moi , je quitterais le personnage d'amant et d'époux pour la conseiller et la plaindre. »
• Voyez-le ensuite, après cette belle profession de foi cornélienne, & l'heure où sa femme lui confie, en effet, son cher et douloureux secret. Il l'a provoquée, la confidence dont il va mourir. ^ Car nous sommes ainsi faits; nous voulons savoir, tout savoir, dût la révélation faite nous laisser une inguérissable blessure. M. de Clèves — bien digne d'être le confident d'une telle femme — parvient à retenir le cri de douleur, le cri de rage qui monte à ses lèvres, et les premières paroles qu'il lui adresse, sont des paroles de tendre pitié. Il lui voue tout le respect, toute l'admiration & laquelle elle a droit. Mais, malgré lui, voici une mortelle inquiétude éveillée en lui; malgré lui, et comme pour élargir la plaie, il presse Mme de Clèves de questions; il veut savoir comment cet amour est né, il veut savoir qui elle aime. Puis, une honte lui vient de se sentir si faible : « Refusez-moi , lui dit-il , toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; ne vous offensez pourtant pas si je vous les demande..^.. » Car, s'il sait que tout soupçon est indigne d'elle, indigne
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de lui, ii sait aussi qu'il est homme, et que c'en est fuit d'un cœur où poiii- la pfcniiéro fois le doute a germé. Il sait que quelque chose Cjt mort qui ne saurait plus renaître pour lui : la douceur des alTectious sûres d'clles-nièmcs; qu'il ne pourra pas empêcher son cœur do sa soulever et de battre, qu'il ne p' de la jalousie, et qui le force b. sond<"-
Ainsi, le défaut la Fayette est d'être au-dessus de nos foit tions de Corneille qui n< bassesse humaine, A crairo Clèves, possible — et il l'est en effet, et Mme do Glèves existe dans la réalité, — son aveu est une cruauté inutile. Puisqu'elle veut rester une honnête femme, elle n'a que faire d'un conseiller. A quoi hon gdter ù tout jamais la vie de celui qu'elle va prendre pour cjjnfcsseur? Il l'aimera, il l'estimera, certes, plus encore qu'il no faisait, en raison mémo de l'effort fait sur elle-même, de l'immense sacrifice qu'elle a accompli. Mais comme il va souffrir!... Voici que l'angoisse qu'il avait de n'être pas aimé ou de n'avoir pas été seul aimé d'elle, devient une certitude; voici qu'une figure se pi-écise, lui apparaît, la figure de l'autre. Au , ' lieu des vagues malaises sans consistance, sans durée, qui traversent toujours un cœur aimant,
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au lieu d'une indécise et timide jalousie — sans laquelle il n'y a pas d'amour, — une évocation nette, cruellement nette, va hanter sa pensée, sa veille et son sommeil. A la tendresse confiante, presque ingénue, va succéder une tendresse — pleine de respects sans doute, — mais mêlée aussi de. combien de larmes, une tendresse plus noble et plus forte, soit, mais combien moins heureuse! Il y aura toujours entre ces deux êtres qui souffrent et qui souffrent de la souffrance l'un de l'autre, jine image ineffaçab le, un spectre plus vivant que -toutes les réalités.
S'il en fallait une preuve, ce serait Mme de la Fayette elle-même qui nous la fournirait, ce serait la vie de M. de Clëves après l'aveu de sa femme, ses questions qui sont presque des insultes, ses étexmels^£ourçjuoi, ses' doutes qu'il n'arrive plus toujours à dissimuler. Il ne croit plus; — et une heure vient, où il reproche à la pauvre femme l'admirable franchise avec laquelle elle a agi. « Que ne me laissiez-vous, lui dit-il, dans cet aveuglement tranquille dont jouissent tant de maris? ». Cruel reproche, à coup sûr, qui paye bien mal Mme de Cléves, mais reproche essentiellement humain. Après l'avoir écrit, Mme de la Fayette n'avait plus le droit de reprendre sa thèse et de la soutenir à nouveau, comme elle le fit, quelques années plus tard, dans la Comtesse de Tende.
LA PRtNCESSE DE'CLÈVES.
Voilà donc une œuvre aussi saine, aussi généreuse, aussi grandiose qu'une tragédie de Corneille; et néanmoins, elle est profondément triste, presque désolante. Elle est triste d'abord de la ^ tristesse commune à tous les livres d'amour où l'amour ne triomphe pas, où le dénouement ne rapproche pas deux cœurs qui se cherchent depuis les premières pages ; triste comme Roméo et Juliette, comme Paul et Virginie. Mais il y a en , la Princesse de Clèves une autre source de mélancolie à laquelle ont bu bien des âmes. La mélancolie vient de l'aveu que Mme de la Fayette est ^ sans cesse obligée de faire que notre volonté est impuissante à régir notre cœur, que nous ne faisons point notr^ vif f\ nflî.FP F"*^ De la volonté? Qui en aura jamais plus que ces deux amants qui se broient le cœur plutôt que de s'avouer leur tendresse, et dont la tendresse ne cesse pourtant pas de croître en raison même de la contrainte?,
A ceux qui disent : Le bonheur est dans le devoir; voici un livre qui répond : Il n'y a pas de bonheur, même dans le devoir, puisque M. de Clèves, Mme de Clèves, irréprochables tous deux, meurent victimes d'un . mal dont la responsabilité ne leur incombe pas. Si. bien qu'après avoir refermé le volume, la seule- chose à souhaiter,
316 LE ROMAN AU DDC-SEPTIÊHE SIÈCLE.
semblc-t-ily c'est « une vie assez courte >, comme l'auteur a fait celle de la princesse de Cléves. Le même ouvrage , qui affirme si haut la volonté humaine, avoue en même temps son insuffisance ; et il n'en est aucun où nous prenions mieux conscience de ce qu'il y a d'involontairement malheureux en notre destinée. La plus belle scène, peut-être, est celle où Mme de Clèves en larmes embrasse son mari a qui elle a tout confessé et qui pleure lui-même. Ils ne pleurent pas sur une faute commise; ils n'ont nulle défaillance & regretter, nul blâme à s'adresser; ils pleurent sur un mal qu'il n'a pas dépendu d'eux de fuir, dont ils ont su ne pas se faire une honte, mais qui reste cruel et sans remède. C'est ainsi qu'à travers le beau roman cornélien nous croyons par instants entendre ce cri de : Fatalité] avec lequel les anciens exhalaient toutes leurs plaintes. .
Il y a là une quasi-contradiction qui m'a toujours frappé en lisant la Princewt de Clèves^ comme le mélange de deux philosophies contraires, la réunion de deux pensées, de deux intelligences très différentes et pourtant fondues ^ l'une avec l'autre, l'une qui croit au vouloi r de S l'homme, l'autre qui se résigne à une sorte de / fatalisme. Peut-être serait-il facile d'expliquer l'apparente contradiction. On a souvent dit qu'il était impossible de démêler à travers la Princeue de Clèveê la part de chacun des deux coUabbra-
LA PRINCF.SSIi DE CLÈVES. 317
leurs, c'iat-à-dirc de Mme de la Fayette et de La Rochefoucauld. 11 semble qu'à suivre le double courant que nous y reconnaissons, il ne serait pas si malaisé de déterminer ce qui revient h chacun d'eux. C'est à Mme de la Fayette que revient l'honneur d'avoir si généreusement cru & notre force et si fièrement prêché la religion du devoir. Élevée au temps où paraissaient le Cid, Horace, Pclyeucte, n'avait-elle pas été toute sa vie une héroïne du devoir, et son amour pour La Rochefoucauld lui-même, cet amour si pur, si droit, n^est-il pas le plus beau commentaire de son livre? C'est elle qui a rêvé et conté l'histoire de Mme de . Clèves, sa vie sans tache, sa mort qui la trouve encore fidèle à son amour. M. de la Rochefoucauld, l'ironique héros de tant d'aventures de cœur, le sceptique auteur des Maximes, a conté l'histoire du brillant duc de Nemoui's qui finit par oublier, l'épisode de Sancerre et de d'Estouteville, bien d'autres épisodes où perce comme un sourire un peu anier. Et à lire le cher volume, noue nous figurons les voir tous deux à ^œu^Te, au fond de quelque élégant hâtel de la rue Saint-Thomos-du-Louvre, durant cet hiver de 1677 où fut écrite lo Prince*» de Clèves : Mme de la Fayette, vieillie, ayant toujours ce beau regard franc et profond que nous ont conservé ses portraits, assise à sa table, la plume entre les doigts ; et près d'elle La Rochefoucauld, plus vieux encore, goutteux, malade, cloué
318 LE nOMAN AU D1X-SE1>T1ÈME SIÈCLE.
çur sa chaise, les yeux voilés, les lèvres un peu pincées, soufflant de temps à autre son scepticisme sur les belles chimères de son amie, lui dictant les morceaux â'analvse subtile sans lui fournir Tins-' piratiou d'ensemble, mettant une restriction à. ses enthousiasmes, un correctif à ses fièrcs illusions. € C'est & son devoir, au souvenir de son mari mort. par elle, écrivait Mme de la Fayette, que Mme de Clèves sacrilia son amour. — Oui, ajou'* tait La Rochefoucauld, à son devoir, mais aussi à son repos. — Mme de Clèves voulait rester une honnête fennne, disait Mme de la Fayette, et elle resta une honnête femme. — Oui, répondait La Rochefoucauld, mais elle ne put faire qu'elle n'eût un cœur et qu'elle ne souffrit. >
Il y aurait encore une i*emai*que a faire, qui, ce me semble, n'a pas été jusqu'ici exprimée. A la lin de la première partie du lioman baurgeoU, après avoir conduit Luci*èce et Bédout jusqu'au jour de leurs noces, Furetière concluait : « S'ils vécurent bien ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque jour, si la mode yient d*écrii*o la vie des femmes mariées ». Cette mode, dont la venue lui semblait improbable, est si bien établie main*» tenant que nous la croyons vieille comme le monde
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LA PHINCESSE DK CLKVKS. 311*
et la littérature. Elle ne date, en réalité, que de la Princesse de Cliues. Jusque-là, les auteurs drama* tiques eux-iuiïiues n'avaient guère mis h la scène que des jeunes premiers. « Se marieront-ils, ou ne se marieront-ils pas'? » Tel est le problème qui se pose en presque toutes nos comédies et tragédies classiques. A p&rt Pohjeiicte et Pltcdrcyles épouses, les méi-cti n'y tieiment point le principal rôle. Quant an\ romanciei's — qu'ils apiutrtinsseiit & l'éculc de Sorel ou de d'Urfé, — Us ne l'aconlaicnt que les péripéties de la vie antérieui-es au mariiigc et dont le mariage est la couL'Iusion.
Voici, pour la première fois, un livre qui expose un drame de la vie conjugale, de cette vie dont . iea lettres fran(,'aiscs n'avaient encore parlé qu'incidcnnnent et pour en tourner en dérision les catastrophes. De même que les gens de lettres du xvu* siècle trouvaient peu de poésie dans la religion chrétienne et s'en tenaient à l'emploi du merveilleux païen, de même la vie conjugale leur semblait peu poétique. Heureuse, elle n'avait point d'histoire; irréguiiêre et troublée, elle prétait à rire aux dépens des Georges Dandin et des îiganarelle. A nos yeux, une existence féminine no compte presque qu'à partir de l'entrée en ménage, . et c'est, au gré du public d'autrefois, ce jour-til que fmissait le roman d'une femme : s En venir de but en blanc à l'union conjugale, u'écriait Madelon,... prendre justement le roman par la
queue,... il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ». Mme de la Fayette osa s'affranchir
du préjugé de son siècle; et sans doute plus d'une lectrice, surpriçe, charmée, se répéta, en refermant son livre, la jolie phrase étonnée que la représentation de Polyeucte avait arrachée & Mme la Dauphine : c Voilà pourtant une très honnête femme qui n'aime pas son mari ». Une très honnête femme, en effet, qui n'aime point son mari, un mari malheureux qui n'est point ridicule, tels sont les deux personnages principaux de la Priti' cesse de Clèves; et par là encore l'œuvre a une ^j bien grande portée, une originalité qui en double' le prix.
Âi-je tout dit?... Qui pourrait tout dire à propos d'un livre où chaque phrase donne à sentir et à penser, dont l'art exquis consiste dans les nuances, où toutes les contradictions de l'amour sont si finement notées, si finement traduites? Ce sont sans cesse de nouvelles surprises, des traits d'observation qui nous frappent en plein cœur, des réflexions où chacun de nous trouve un peu de lui-même. Qui a jamais mieux exprimé l'amour, A avec l'embarras, le trouble, la gaucherie des pre- ^•^15^^^ mîères heures, avec les perpétuelles méprises qu'il
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nous fait commettre sur le motif de ngs joies et do
nos tristesses, avec ses brusques passages du sou- . : I
rire aux larmes? Que de gens ont tressailli en / I
retrouvant là des douleurs qu'ils ci*oyaient avoir . ^;
seuls souffertes, des paroles qu'ils croyaient seuls
avoir dites I
Il n'y a pas jusqu'à cette évocation d'une société si différente de la nôtre qui ne nous charme. Je ne sais quel parfum d'antan se d^[age de la vieille histoire où passent des silhouettes en pourpoint à crevés de velours, où les danses lentes et rythmées font onduler sur les parquets du Louvre la grande traîne des jupes.de satin cramoisi, où les princesses appellent leur mari : monsieur, et leur mère : madame, Tout y est noble et fin, pur et ' . relevé. C'est pourquoi, sans doute, la Princesse de Clèves est un livre cher à toutes les femmes. Elle \ . ^ i!
est la plus parfaite expression de l'amour tel que tout cœur de femme le rêve : de l'amour qui ^ a bsorbe et remplit rA|] )e. s ans avoir iamais- à rougir d e lui-mom c. . j;
Les autres romans du wn^ siècle n'étaient que -7 les ébauches d'où devait enfin sortir le chef- / 1;
d'œuvre. Nous avons, à les feuilleter, l'impression ' | !
que nous exhumons des momies, momies enruban- 'j
323 LE nOMAN AU DlX-SEPTlÈMË SIÈCLE.
nées, mais à jamais froides. Ils dorment au fond des biblioUiéqueSy sous leur couverture de cuir épais ou de parchemin, avec cet air vieillot, ratatiné, fripi)é, qu'aurait un habit à la française pendu au clou de quelque musée rétrospectif. Ils ont passé, ils sont morts avec les modes dont ils étaient le journal.
Certes, la Princesse de Cltves garde, 'elle aussi, Tempreinte de son temps. Mais, du bout de sa plume délicate, Mme de la Fayette y a parfois touché le fond même, le fond éternellement doul loureux de Tàme humaine. Par là, son œuvre est demeurée vivante au milieu d'une nécropole de bouquins. Si changeant que soit le décor de la vie, il y reste toujours ce qu'y a vu Mme de la Fayette : des passions en lutte avec des devoirs, c'est-à-dire, en fin de compte, la souffrance.