‹ Le roman de dix-septième siècleChapitre 18 sur 19 · LES MEMOIRES · texte numérisé non relu

LES MEMOIRES

Antoine d'Hamilton, ne en 1646, mort en 1720, était de famille écossaise. Il vint, tout jeune, en France et y commenta ses études. Il n'avait que quatorze ans lorsque Charles II monta sur le trône. Le jeune honnno repassa on Angleterre, et y trouva une cour brillante, voluptueuse, presque française d'humeur, où il ne manqua point d'avoir quelque succès. Mais sa qualité de catholique lej tenait h l'écart de tout emploi. C'est alors que sur^ . ;

vint le comte de Grammont qui épousa sa sœur/ y" '^:

Hamilton fit plus d'une visite aux jeunes époux> ; !

lorsqu'ils se furent installés à Versailles; il y fut l)ien l'cçu, et nous savons qu'il dansa dans le ballet du Tinomphc de V Amour. Sous le règne de *

Jacques II, il commandait un régiment d'infauT *»:

terie en Ecosse, et avait le gouvernement de Lime- t

rick. Il suivit le roi dans son exil à Saint-Ger- [ i

"^**««"*^>*«M""^*^>i>""|W*^iiM««««^«M*"W>«<WnMi««mp«W|wpMiM«MWI«a«^i

main. Il y composa, déjà vieux, des contes, Fleur . d^Èpine^ le Bélier, les Quatre Facardins; il les écrivit pour divertir sa sœur, sous l'influence de la publication récente dies Mille et une Nuits. Il voulait ridiculiser par là les grands romans auxquels Sorel, Scarron et Furetière s'étaient les pre* miers attaqués; il les disci*édita bien davantage en rédigeant les Mémoires de son beau-frére. Sans doute, le comte de Grammont, très € fln de siècle », comme nous disons, prenait en dédaigneuse pitié la génération honnête et sentimentale qui avait précédé la sienne. Hamilton flt partager ce dédain à ses lecteurs.

Au reste, il se souciait surtout d'amuser. Il

aurait eu mauvaise grâce à se donner pour un

moraliste; il ne se posait pas môme en historien

scrupuleux, c II m'est arrivé, dit-il dans sa préface,

d'altérer les faits ou d'en inter\'ertir l'ordre » ; et

c'est ainsi que son œuvre mérite d'être classée

pormi les romans, plutôt que parmi les mémoires.

Au moins n'est-elle pas un roman imaginaire. € Il

est question de représenter un homme, dont le

i caractère inimitable efface les défauts qu'on ne

) . I prétend point déguiser, un homme illustre par un

i mélange de vices et de vertus, qui semblent se

soutenir dans un enchaînement nécessaire, rares

dans leur parfait accord. »

'Jelm m ruiiK point "«gonnlii Vile „, ..f'. '

sis

tas l« ' ™'K"* '« P

™».'e grand monde. I, „

Il « parti les „„.. :

avait déj& aux lôvros, tandis quVIlo lui prêchait la crainte de Dieu et l'ainour du prochain, un dcini-souriro d'ironie qui ne s*eiTaccra plus. Il est accompagné d*un vieux valet Adèle, Brinon, qui a charge de veiller à la fois sur sa conduite et sur sa vie. Dés qu'il est en route, il oblige Drinon & lui remettre l'argent dont celui-ci avait reçu ledé|^t. Arrivé à Lyon, il se loge en une hôtellerie qui est une véritable maison de jeu. Le patron, € gros comme un inuid, Suisse de nation, empoisonneur de profession et voleur par habitude », l'engage à prendre son repas dans la salle commune où se trouvent assemblées c des flgures extraordinaires »« Grammont remarque sur-le-champ un bonhomme grassouillet et rond comme une boule, qui porte une fraise avec un chapeau pointu haut d'une aune. On lui dit que ce bonhomme est un maquignon de Bàle, riche et gros joueur; et il médite de lui gagner une centaine de pistoles. La conversation s'engage entre eux; le marciuind bavarde, s'excuse & tout propos de c la liberté grande », perd les premières parties; puis, avec son air bénèt, son parler humble, ne laisse pas de déx'aliser le jeune homme qui croyait avoir aisément raison de lui, et qui a trouvé son maître. I^ voilij tout déconcerté et fort en peine. Brlnon fait de grands signes de croix, lève les brfls au ciel et répète d'une voix dolente : c Que dira madame? » Par bonheur, le prudent écuyer, qui tient de

^mm

'■"'"""«'i.m'.lZ'

■'»"«• Tout ,v "" «•an™.... • "^"t lui „,

pistoles sur parole, mais montre tant d'esprit, tant de bonne gr&ce, que le comte se retire volé et content

Les deux compères se trouvent plus riches que jamais. Du moins, Grammont n'est point un voleur vulgaire. Il reste trop gentilhomme pour ne point mépriser l'argent. Il a trompé parce que tromper l'amuse. La sommequ'il a malhonnétementacquise, lui sert & tairo le généreux, à venir en aide à tous les malheureux qu'il rencontre, officiers ruinés, soldats blessés. Son logis, qui était un tripot, se transforme en un bureau de bienfaisance. Il se fait adorer de toute l'armée; il jouit du plaisir d'être charitable, après avoir goûté le plaisir d'être un adroit fripon. Pour apaiser un tardif remords, il associe Cameran à toutes ses fredaines, à toutes ses fêtes; il s'imagine qu'il est de la sorte quitte avec lui et qu'il lui fait c restitution ».

Le siège de Turin s'achève. Grammont part avec Matta en quête d'amoureuses aventures. A Turin, où les mœurs de France ont pénétré et où toutes les dames sont tenues d'avoir un chevalier servant, il devient celui de Mlle de Saint-Germain dont Hamilton a tracé, d'un crayon un peu sensuel, un souriant portrait : c Dans le premier printemps de son âge, elle avait les yeux petits, mais fort bril« lants et for éveillés. Ils étaient noirs comme ses cheveux Elle avait le teint vif et frais, quoiqu'il , ne (ttt pas éclatant par sa blancheur. Elle avait les

'»'»»ait aller cela ToTm'" Sneur, sans employé,- ]•.

•ylaïasuprendred'akord s

«PolilesM. ToutceJa ' ,

"fméSallM. > ""

W> Orammom ne ta^e

d.l..„„..™'™''l»ta' en reste

-™* g— —* v aft VST E.'A-lUff

Quelle joie pour lui, de berner à la fois M. de Sénantes et Matta, l'époux et Tami» de faire coup double! Sa joie est d'autant plus vive qu'il ne peut triompher qu'à force d'invention et de diplomatie, qu'il lui faut, pour réussir, posséder le génie de l'intrigue; et il aime & prendre conscience de son génie. Il s'y prend si bien que M. de Sénantes et Matta sont, un beau soir, prisonniers chez eux, une sentinelle à la porte, tandis qu'il va lui-même recueillir c le prix de sa fidélité ».

Ainsi, il est le même en amour qu'au jeu : séduisant et déloyal. Hamilton avoue que € Grammont était plus heureux au jeu qu'en amour ». C'est qu'il y avait — nous l'avons vu, — en 1650, peu de femmes capables de faire cas d'un grand seigneur qui avait l'inconstance d'Hylas et les ruses de Scapin.

Revenu en France, il attache sa fortune & celle de Condé : il le suit sans scrupules dans ses écarts de frondeur. Puis, comme il n'y trouve pas son avantage, il le quitte et se réconcilie avec la cour. La politique, plus adroite qu'honnête, de Mazarin l'intéresse; Mazarin lui-même, souple et félin, lui inspire quelque sympathie. Ils s'entendent à merveille; ils jouent ensemble, et c'est & qui fera le mieux sauter la coupe; ils se volent à tour de rôle en s'admirant l'un l'autre. Envoyé au siège d'Arras, Grammont sait, tout en se battant bien, se faire adorer dans le camp espagnol que commande

iM

'"f"»")». C'est a,, « bravoure. 1^

™°1™:iifai,„i„ed, ?»P«"-lataeàa„„*

*"'««* son a/rta^;

sas LE nOMAlf AU DIX-8EPTI&IIB SltCLE.

Louis XIV. Gnmmoiit a conquis la fiiT6Qr du roi; son audace ne connaît plus de bornes. Il ose se poser en rÎTsl de son maître; il ose élever les yeux jusqu'à Mlle de la Molhe-Houdancourt dont le roi même est épris. Au lieu de s'eOkcer, il s*obstine dans une lutte si inégale. Cette fois, c*en est trop; il s'attire une éclatante diagr&oe et se Toit banni de la cour.

Il passe en Angleterre, auprès de Charles II. Les deux tiers des MémairÊê forment une histoire amoureuse de la cour des Stuarts; Tauteur a conté, avec grftce, les aventures de Germain, de Buckingham, de milord Rochester et des bvorites. Cette cour voluptueuse, qui voulait imiter celle de Versailles, n'en avait ni la solennité ni la décence; elle oiïrait le spectacle d*uno corruption plus avancée et comme un avant-goût du règne de Louis XV. Grammont, autant par ses vices que par ses qualités, en devient le héros. Il est là dans le milieu qui lui convient. Ce roué de '1790 égaré dans le ocvii* siècle, se trouve cl)ox lui à Londres, c Familier avec tout le monde », il plaît à ses hôtes c en s*accommodant à leurs coutûmes, en mangeant de tout ». Il est tous les jours convié à quelque fête; il tàut l'inviter huit ou dix jours d'avance, tant les salons se le disputent. Il donne lui-même à souper; il a pour convive un exilé comme lui, Saint-Êvrernond, qui lui prêche sa morale d'égolsie et de sceptique. Il

im

Grammont est d'une illustre maison. II est le pctit-ills de cette belle Corisando qui, restée veûvo & vingt-six ans, fut aimée de Henri IV et Taima elle-même assez pour lui envoyer une armée do vingt mille Gascons enrôlés à ses frais. Il a dans les veines quelques gouttes du sang du Béarnais. Il a fait ses études au collège de Pau, où sa famille Ta envoyé € dans la vue de le faire d'Église ». Mais l'Église ne l'attire point. Rappelé & Paris, il s'y dégourdit vite et n'a bientôt plus rien en lui qui sente l'écolier. Le jour où il doit être présenté & Richelieu, il vient & l'audience, une soutane passée & la h&te par-dessus son habit de cavalier. Contraint de choisir, en sa qualité de cadet, entre la robe du prêtre et l'uniforme du soldat, il n'hésite pas : il adopte la carrière des armes avec la secrète espérance de faire, malgré la pauvreté, son chemin dans le grand monde. Il apprend l'escrime et l'équitation; il apprend à manier les dés et lés cartes. Enfin, il va faire sa première campagne en Piémont.

Il est parti les yeux secs et la bourse plate. Sa mère lui a adressé de touchantes recommandations, comme autrefois celle de Bayard exhortait le gentil page du duc de Savoie. A peine l'a-t-il écoutée; il

'm^mmmmi

mm

rmmt*

^mmm

^am

avait déj& aux lôvrcs, tandis qu'elle lui prêchait la crainte de Dieu et l'amour du pi'ochain, un demi-sourire d'ironie qui ne s'ciïacera plus. Il est accompagné d'un vieux valet Adèle, Brinon, qui a charge de veiller & la fois sur sa conduite et sur sa vie. Dès qu'il est en route, il oblige Drinon & lui remettre L'argent dont celui-ci avait reçu le dépôt. Arrivé à Lyon, il se loge en une hôtellerie qui est une véritable maison de jeu. Le patron, € gros comme un muid, Suisse de nation, empoisonneur de profession et voleur par habitude », l'engage à prendre son repas dans la salle commune où se trouvent assemblées € des figures extraordinaires »« Grammont remarque sur-le-champ un bonhomme grassouillet et rond comme une boule, qui porte une fraise avec un chapeau pointu haut d*une aune. On lui dit que ce bonhomme est un maquignon de Bàle, riche et gros joueur; et il médite de lui gagner une centaine de pistoles. La conversation s'engage entre eux; le marchand bavarde, s'excuse à tout propos de € la liberté grande », perd les premières parties; puis, avec son air bénèt, son parler humble, ne laisse pas de dévaliser le jeune homme qui croyait avoir aisément raison de lui, et qui a trouvé son maître. I^ voilà tout déconcerté et fort en peine. Brlnon fait de grands signes de croix, lève les bras au ciel et répète d'une voix dolente ; c Que dira madame? » Par bonheur, le prudent écuyer, qui tient de

■• 'Wq-««M<B|hairâ«i««*i*r«<MII«M««^«»Mn*M^^B^MM«Mi

SanchOy a conservé un en-cas de cinquante louis qui permet & Grammont de rejoindre l'armée au siège de Turin.

Beau, bien portant et gai, il est le rot de la tranchée. Il s'est lié avec un jeune homme de qualité^ Matta» chez lequel il s'installe, et qui devient le comi>ngnon do 8a joyeuse existence. Ils font bourse commune, et donnent des soupers délicats, si délicats que la bourse se trouve bientôt vide. Matta se désespère; Grammont le rassure. Il lui raconte, l'école qu'il a récemment faite & Lyon, lui prouve qu'il n'est pas un novice, et qu'il saurait au besoin corriger au jeu les injustices de la fortune. Puisqu'il a été la dupe d'un lourdaud, pourquoi ne . ferait- il pas des dupes & son tour? Il propose d'inviter le comte de Cameran, de jouer avec lui et de le dépouiller au quinze. Le convive volé s'avisera peut-être de se fâcher, d'appeler ses gens? Quelques soldats do la compagnie que Matta commande, seront là, embusqués derrière le logis, prêts & mettre le holà. Le comte tombe en un vrai guetapens. Tout s'y passe le mieux du monde. Matta' boit cinq ou six grands coups € pour étouiïer un ^>

reste de délicatesse qui l'inquiétait ». Quant à ï- !

Grammont, il n'éprouve nul malaise : il cause, il badine, il rit. C'est lui qui tient les cartes et il s'acquitte avec une aisance parfaite de son rôle de tricheur. II gagne à Cameran tout l'or que celui-ci avait apporté; il lui gagne encore quinze cents

mmmm

âdO LE HOMAK AU DtX-âEPTlèllE SIÈCLE.

Tavais, dit-il, empaqueté, serré, ployé, que toute la pluie du monde n'en eût point approché. Me voilà, poursuivit-il, & courir jour et nuit, connaissant votre impatience, et qu'il ne faut pas lanterner avec vous.... — Mais où est-il, m'écriaije, cet habit si bien empaqueté? — Péri, monsieur, me dit-il enjoignant les mains! — Comment I péri, lui dis-je en sursaut? — Oui, péri, perdu, abîmé. Que vous dirai-je de plus? — Quoi 1 le paquebot a fait naufrage? lui dis-je. — Oh ! vraiment, c'est bien pis, comme vous ailes voir, me répondit-il. J'étais à une demi-lieue de Calais hier au matin, et je voulus prendre le long de la mer pour faire plus de diligence; mais, ma foi, l'on dit bien vrai, qu'il n'est rien tel que le grand chemin; car je donnai tout au travers d'un sable mouvant , où j'enfonçai jusques au menton. -^ Un sable mouvant prés de Calais? lui dis-je. — Oui, monsieur , me dit-il, et si bien sable mouvant, que je me donne au diable, si on me voyait autre chose que le haut de la tête, quand on m'en a tiré. Pour mon cheval, il a lallu plus de quinte hommes pour l'en sortir; mais pour mon porte-manteau, où malheureusement j'avais mis votre habit, jamais on ne l'a pu trouver. Il faut qu'il soit pour le moins une lieue sous terre. »

< Voil&, Sire, poursuivit le chevalier do Qram* moDty l'aventure et la récit que m'en a dût cet

«V^MPVWI

bras bien formés, une beauté singulière, dans le coude, qui ne lui servait pas de grand'chose; ses mains étaient passablement grandes; et la belle se consolait de ce que le temps de les avoir blanches n'était pas encore venu. Ses pieds n'étaient pas des plus petits, mais ils étaient bien tournés. Elle laissait aller cela tout comme il plaisait au Sei- • gneur, sans employer l'art pour faire valoir ce qu'elle tenait de la nature; mais malgré cette nonchalance pour ses attraits, sa figure avait quelque chose de si piquant que le chevalier de Grammont s'y laissa prendre d'abord. Son esprit et son humeur étaient faits pour assortir le reste. Tout y était naturel, et tout en était agréable. C'était de l'enjouement, de la vivacité, de la complaisance et de la politesse. Tout cela coulait de source; point d'inégalité. »

Mais Grammont ne tarde guère à la délaisser.

Une occasion de tromperie se présente; il ne la laisse pas échapper. Matta, qui faisait sa cour & la blonde Mme de Sénantes, s'y est si mal pris qu'il l'a froissée dès le premier abord. Grammont n'hésite pas à profiter de la maladresse de son ami, et à porter ses hommages, peu respectueux, à Mme de Sénantes, plus accessible que Mlle de Saint-Germain. Il n'entend point en rester aux préliminaires de l'amour dont se contentaient les héros de VAstrëe ou duCyrm; et Mme de Sénantes semble ellemême assez disposée à écourter les préambules.

■OTf*

Quelle joie pour lui, de berner à la fois M. de Sénantes et Matta, l'époux et l'ami, de faire coup double! Sa joie est d'autant plus vive qu'il ne peut triompher qu'à force d'invention et de diplomatie, qu'il lui faut, pour réussir, posséder le génie de l'intrigue; et il aime à prendre conscience de son génie. Il s'y prend si bien que M. de Sénantes et Matta sont, un beau soir, prisonniers chez eux, une sentinelle à la porte, tandis qu'il va lui-même recueillir c le prix de sa fidélité ».

Ainsi, il est le même en amour qu'au jeu : sé-

<! duisant et déloyal. Hamilton avoue que c Gram-

mont était plus heureux au jeu qu'en amour ». C'est qu'il y avait — nous l'avons vu, — en 1650, peu de femmes capables de faire cas d'un grand

; seigneur qui avait l'inconstance d'Hylas et les

ruses de Scapin.

Revenu en France, il attache sa fortune à celle de Condé : il le suit sans scrupules dans ses écarts de frondeur. Puis, comme il n'y trouve pas son avantage, il le quitte et se réconcilie avec la cour. La politique, plus adroite qu'honnête, de Mazarin l'intéresse; Mazarin lui-même, souple et félin, lui inspire quelque sympathie. Ils s'entendent à merveille; ils jouent ensemble, et c*est à qui fera le mieux sauter la coupe; ils se volent à tour de rôle en s'admirant l'un l'autre. Envoyé au siège d'Arras, ^ Grammont sait, tout en se battant bien, se faire

adorer dans le camp espagnol que commande

LES MÉMOmi iDU COMTK Dlî GH.VMIIONT. 2^3

lui-mémo I s D'une bagatelle il a l'art de fairo quelque chose », et ses rôciLs amusent les plus dcdaigncuses oreilles. Il est lier de son adresse qui lui a |wrmis de duper les Uouquescux-màmes; il en est fier, comn\e ses anoltnjs l'étaient do leur vaillance. Et ù la cour de Charles II, ce Fronçais exilé se trouve l'homme 1 ' "ishionnablc ■ de toute l'Angleterre.

Enfin, il épouse M a'ï son biographe qui 1k d'une constance qu et qu'il n'a jamais pra

c Ce fut, dit toire, Id pri.\ mnuo devant

Los Mthnoù-cs de Grammont ont survécu, ce me semble, pour deux i-aisons. La prcmiôrc, c'est qu'ils sont écrits dans co français irréprochable, aisé, naturellement correct, que parlaient, qu'écrivaient tous les gens bien nés de l'éiwque. La seconde, c'est que Grammont a eu une nombreuse postérité.

L'ancienne Francg l'eût méprisé comme un fourbe. Il ferait bon relire, après l'œuvre d'Hamilton, te récit du Zayal serviteur. Loyal, Bayard ne t'était pas moins que son écuyer. Nous n'aurions guère £k lui reprocher que l'innocent tour

joué i son onde, l'abbé d'Esnay; encore est-ce Bellabre qui mène le petit complot, eU selon le mot de ce dernier, c ce qu'on desrobe à moynes est pain beneist ». En toute autre circonstance, quelle franchise, quelle simplesse, quelle ingénue bonté d'enfant, soit qu'il reçoive, les larmes aux yeux, les adieux de sa c bonne dame de mère », soit qu'il prenne sous sa protection ses jolies gardes-malades de Brescia.

Dans la première moitié du xvir siècle Gram* mont eût passé pour un homme de mauvaise corn* pagnie. Il était si loin des Céladon et des Artamènel Comparez aux douze lois de VAêtréê le code de galanterie que lui dicte Mme de Sénantes :

Meltei-Touf bien dans U mémoirt El relenet cet documenlt, Vouii qui TOUS piquez de la gloirt De réussir en faits galants Ou qui roulez le faire croire.

En équipage, en airs bruyants.

En lieui communs, em /àitx êermttUi^ En babils, bijou i, dents d'itoire, Metlez-vous bien.

Ayez pour plaire aui vieui parents Toujours en main noutelle bisloire, Four les talets force présenls :

Mais, eAl*il l'humeur sombre el noirv.

Avec répoui, malgré ses denU, Mellcz^Yous bien.

Feindre, voilà la devise de toute sa vie. C'mt que les années ont passé. A mesure que nous avançons vers la fin du siècle, nous sentons, à

mmr^m

fait Tempressé auprès des plus grandes daines J |:

qu'il comble de cadeaux, c gants parfumés, mi- i:

roirs de poche, étuis garnis, pâtes d'abricots, \ \\ essences venues de Paris, etc. ». Enfin, il fait la connaissance de Mlle d'Hamilton. ]y/

Nous savons qu'il doit l'épouser un jour; nous i'

nous attendons à rencontrer ici quelques traits j:! d'une forte et sincère passion, d'une de ces pas- . j'

sions qui saisissent parfois, aux approches de la quarantaine, les viveurs sur le retour, et leur refont une jeunesse de cœur. Mais non; il est incapable d'aimer. Il s'occupe de Mlle d'Hamilton parce qu'elle est jolie , et surtout parce qu'elle traîne à sa suite tout un cortège d'amoureux. Supplanter des rivaux, voilà pour lui la grande affaire. Il courtise celle dont il fera sa femme, du même air qu'il courtisait celles dont il a fait ses maîtresses. Son amour-propre est en jeu; il veut vaincre, dût-il payer sa victoire d'une signature au bas d'un contrat. Hamilton ne cherche point! à nous donner le change là-dessus. Il sait que son beau-frère est un libertin; il n'est pas homme, lui-même, à s'en fâcher. Il n'est pas plus capable de comprendre que Grammont d'éprouver un jl

sérieux amour. Goûtez, je vous prie, les derniers, mots du portrait de Mlle d'Hamilton : c A son port, à toutes les grâces répandues sur sa personne entière, le chevalier de Grammont ne douta point qu'il n'y eût de quoi former des pré-

ir

plus fort lui-môme risquait d'être la dupe du plus fin, — et la nécessité de jouer au plus fin conduisait bien vite les gens de cour à piper les dés. Déj& Molière avait mis à la scène, dans le Baurgeaiê gentiUwmmey ce Dorante, adroit, souple et faux, qui régale sa maltresse aux frais de son ri%'al, et joue avec tant de désinvolture son rôle de gentilhomme fripon. Dorante allait reparaître vingt fois dans le théâtre de Regnard et de Lesage, soit sous les traits d'un joueur, soit sous les traits d'un parasite ou d'un sigisbée.

Grammont est frère de Dorante. Il appartient à cette indécise période de transition où la noblesse française avait encore grand air, mais reniait tout bas ses antiques maximes et se faisait une morale commode; où une vie d'oisi%'eté et de parade jetait le courtisan de Louis XIV en des embarras de finances, le réduisait aux expédients, aux fAcheux compromis, et préparait sa métamorphose en roué du Régent. Il s'est trou%'é un peu en a\'ance sur ses contemporains. Il avait le cynisme des vices dont ils étaient encore les Tartufe. Mais ils l'admiraient, et leur admiration prouve qu'ils ne valaient, au fond, guère mieux que lui. Son élégance et son esprit, son charme en un mot les rendait indulgents à ses indélicatesses et i ses fraudes. Ce joueur qui triche, ce soldat qui trahit, cet amoureux qui trompe, demeurait malgré tout, aux yeux d'une société

LES SIÉMOIRES DU COMTE DE GRASIMO^r^. 237

déjà pervertie, le type du galant homme, l'irrâsistible séducteur. Ne s'appliquent-ils pas h lui, ces vers de Namouna :

Quo dU-jeî lel qu'il est, la monJo l'aime encore; 11 n'a perdu clicz lui ni ses biens, ni «on rang; Devant Dieu, ilcvonl tous, il s'assied ft son banc;

Ce qu'il a Tait de mal, personne ne l'ignore; On connaii son gônic. on ra< on t'honore :

Seulement, voyez-voi' c'est don Junn.

Oui, don Juan, non pof^ leur d'idéal que

Musset a rêvé, mais Lov a lui naissait le 1

xviii* siècle, le siècle de ralité séduisante

et des perversités jolies. mnont avait eu,

de son vivant, peu d'émui^ bu eut d'innom-

brables après sa mort, quand Louis XIV, pauvre maître de vertu, mais savant m^tre de bienséances, ne lut plus Iti pour imposer le respect de l'étiquette et le souci du décorum; c'est après sa* mort qu'il Ciut chercher des existences pareilles & la sienne, des œuvres pareilles h celle d'Hamilton, qui, publiée en 1713, trouva d'avides lecteurs. Le journal de sa vie peut servir de prologue aux Mémoires de Lauzun et de Tilly, aux aven- . tures.de Faublas et de Valmont. .

* .230 LE HOIIAN AU DIX-SËPTIliAtE SiÈCLfi.

: .^ c l'avaiSy dit-il, empaqueté, serré, ployé, que toute

\ '< c la pluie du monde n*en eût point approché. Me

c voilà, poursuivit-il, à courir jour et nuit, con-

c naissant votre impatience, et qu*il ne faut pas

I c lanterner avec vous. ... — Mais où est-il, m'écriai-

y c je, cet habit si bien empaqueté? — Péri, mon-

: c sieur, me dit-il enjoignant les mains I — Com-

\ c menti péri, lui dis-je en sursaut? — Oui, péri,

c perdu, abîmé. Que %'ous dirai-je de plus? —

c Quoi I le paquebot a fait naufrage? lui dis-je. —

c Oh I vraiment, c*est bien pis, comme vous allez

c voir, me répondit-il. J'étais à une demi-lieue do

c Calais hier au matin, et je voulus prendre le

c long de la mer pour faire plus de diligence;

c mais, ma foi, l'on dit bien vrai, qu'il n'est rien

c tel que le grand chemin ; car je donnai tout au

c travers d'un sable mouvant , où j'enfonçai jus-

c ques au menton. — Un sable mouvant près de

c Calais? lui dis-je. •— Oui, monsieur , me dit-il,

c et si bien sable mouvant, que je me donne au

c diable, si on me voyait autre chose que le haut

c de la tète, quand on m'en a tire. Pour mon cheval,

c il a fallu plus de quinze hommes pour l'en sor-

y C tir; mais pour mon porte-manteau, où malheu-

i c reusement j'avais mis votre habit, jamais on ne

; c l'a pu trouver. Il faut qu'il soit pour le moins

c une lieue sous terre. »

\ c Voilà, Sire, poursuivit le chevalier de Gram-

mont , l'aventure et Je récit que m'en a fait cet

rt

LES UÉMOIRES DU COn% DE GRAMMONT. 231

honnête homme. Je Taurais infailliblement tué, j

si je n'avais eu peur de faire attendre mademoiselle d'HamiltoUy et si je n'avais été pressé de vous donner avis du sable mouvant, afin que vos courriers prennent soin de l'éviter. >

Une lettre, venue de France, sur ces entrefaites, donne à croire à Grammont que Louis XIV lui a pardonné et qu'il est temps de reparaître à Versailles. Mlle d'Hamilton, elle-même, l'engage à proflter d'un retour de la foi*tune. Il part, et son odyssée de Londres à Paris est assez plaisante. Il se trouve dans une auberge d'Abbeville en même temps que la noce d'un gentilhomme campagnard, noce qu'Hamilton a su peindre en maître. Nous voyons l'arrivée de ce cortège, précédé de violons et de hautbois, suivi de tous les « galopins » do la ville; ces trois grands c corbillards » comblés de laquais grands comme des Suisses; ces livrées tranchantes, ce clinquant rouillé, ces passements ternis, ce taffetas rayé, ces c petits yeux > et ces « grosses gorges > qui brillaient partout. Grammont retrouve son habit sur les épaules du marié qui l'avait acheté à l'infidèle Termes; mais il se contente de sourire, c ayant pour habitude de se laisser voler par ses domestiques >• Il accepte de

tt

m m\ iwHw II ■ I ■ i w ii ■■■■■■I I I— n wiiii i wi ■■ i ■ i m p un ■— T"^^|y

souper avec les mariés; et lorsqu'il se retire, toute la noce le reconduit. Étonnante noce qui évolue à la façon d'un chœur antique, va, vient, se lève et s'assied d'un seul mouvement, comme des so^ dats & la parade ou comme la noce .du Chapeau de paille d'Italie.

A peine arrivé, Grammont s'aperçoit que la nouvelle de sa rentrée en gr&ce était au moins prématurée. Le roi lui ordonne do reprendre le chemin de l'exil. Grammont obtient seulement la permission de résider quelques jours & Vaugirard pour mettre ordre & ses aflaires , trouve moyen d'accomplir 1& de nouvelles prouesses, de fiiire parler de lui, et s'en retourne fn Londres.

Plus avide que jamais de plaisirs et d'excentricités, il monte en courses, parie aux combats de

coqs, aux jeux de boule, et court les cabarets « où se vendent toutes sortes de liqueurs à l'anglaise >. II. s'y attable avec les Rouques, « gens qui portent toujours de l'argent pour ofTrir à ceux qui perdent au jeu, moyennant une rétribution qui n'est rien pour les joueurs, et qui ne va qu^à deux pour cent à payer le lendemain ». C'est parmi eux, parmi des usuriers et des ivrognes que Grammont s'en vient, en pourpoint brodé, la plume au feutre, souper dans la fumée des pipes et dans le bruit des voix avinées; c'est avec ces filous qu'il joue aux dés, et il gagne. Quel triomphe, et comme il s'en pare le lendemain devant le rot

•*iiP

LES MÉMOIRlilS DU COMTE DE GRAMMONT. 233'

lui-même I c D*une bagatelle il a l'art de faire quelque chose >, et ses récits amusent les plus dédaigneuses oreilles. Il est lier dé son adresse qui lui a permis de duper les Rouques eux-mêmes; il en est fier, comme ses ancêtres Tétaient de leur vaillance. Et à la cour de Charles II, ce Français exilé se trouve Thomme le plus « fashionnable > de toute l'Angleterre.

Enfin, il épouse Mlle d'Hamilton. c Ce fut, dit son biographe qui borne 1& son histoire, le prix d'une constance qu'il n'avait jamais connue devant et qu'il n'a jamais pratiquée depuis. >

Les Mémoires de Grammont ont survécu, ce me semble, pour deux raisons. La première, c'est qu'ils sont écrits dans ce français irréprochable, aisé, naturellement correct, que parlaient, qu'écrivaient tous les gens bien nés de l'époque. La seconde, c'est que Grammont a eu une nombreuse postérité.

L'ancienne France Teût méprisé comme un fourbe. II ferait bon relire, après l'œuvre d'Hamilton, le récit du Loyal serviteur. Loyal, Bayard ne l'était pas moins que son écuyer. Nous n'aurions guère & lui reprocher que l'innocent tour

il:

•il'

mma

nmm

nitif du classicisme où tous les genres, depuis la tragédie jusqu'à l'idylle, sont réglementés. Malheur aux indépendants! Malheur à l'œuvre qui se permettrait d'émouvoir ou de charmer sans être c dans' les règles »I L'auteur des Satires est 1& qui fait la police sur le Parnasse, et chacun sait qu'il a la main rude.

Le genre romanesque devait, tout naturellement, a%-oir, lui aussi, sa théorie. Il est assez plaisant qu'elle soit une apologie du roman, et soit signée du nom d'un homme qui devait porter la .mitre. Il s'en faut do beaucoup, il est vrai, que le clergé tout entier fût alors aussi indulgent aux belles-lettres. Nous savons de quel ton Bossuet vieilli a foit le procès des comédiens et de l'art dramatique. Le c père de l'Église », qui, sur la fin de sa vie, trouvait « un si grand creux » & la lecture des plus beaux livres de l'antiquité, n'aurait sans doute pas témoigné beaucoup de tendresse aux romanciers de son tem|)s, s'il leur avait fait l'honneur de parler d'eux. Le futur é%'éque d'Avranches ne se fit, au contraire, nul scrupule de chanter leurs louanges. II était, en 1670, et fut toute sa vie un humaniste et un mondain. Voyez comme il apprécie, en un ixissago de sa docte épttre, le rôle des feinmes dans la société du xvii* siècle. Le morceau est galant et joli comme un billet de Voiture; il évoque en nous le souvenir d'un temps où les soutanes vio«

d'imperceptible indices, que les mœurs se gâtent et que le sens moral dévie. La corruption n^éclate pas encore; mais elle s'infiltre peu & peu dans les cœurs. Les « honnêtes gens » font place aux intrigants qui vont à leur tour faire place aux chevaliers d'industrie; c'est le résultat de l'enseignement des casuistes et de la vie de cour. La vie de court Quel dissolvant comparable à celui-là? Nous parlons aujourd'hui avec amertume de la « lutte pour la vie » qui nous emporte et nous rend ou vils ou cruels. Quand donc a-t-elle été aussi ardente que sous l'ancien régime? A vrai dire, au lieu de s'étendre & toute la nation, elle se limitait au château de Versailles; et quel champ de bataille ouvert aux passions que cette antichambre du roi où était pour ainsi dire concentrée la vie de tout un siècle, où des centaines de créatures, avides et vaniteuses, se disputaient une faveur, un regard du maître? Que pouvait devenir le sen- | f

timcnt de l'honneur en une société où l'emploi \ |

de favorite était le plus envié, où le frère destinait ^, sa sœur, le mari sa femme & l'alcôve royale, et où les brevets de colonel, les croix de Saint-Louis ne s'achetaient guère qu'au prix de quelque basse complaisance? L'honneur n'était plus que l'orgueil des rangs et des titres, ce misérable c honneur du monde », que Bossuet a si éloquemment et si inutilement flétri. La raison du plus fort l'emportait sur les droits du plus digne. Mais le

m^«*^^M^MP^iM«^Wm^^^MHMVWMMMH^n^««M^«iafH«B^PP

S36 LE ROMAN AU DIX*SEPTIÈIfE SIÈCLE,

plus fort lui-môme risquait d'être la dupe du plus fin, — et la nécessité de jouer au plus fin condui* sait bien vite les gens de cour à piper les dés. Déj& Molière avait mis à la scène, dans le Bourgeaiê geniWïommej ce Dorante, adroit, souple et faux, qui régale sa maltresse aux frais de son rival, et joue avec tant de désinvolture son rôle de gentilhomme fripon. Dorante allait reparaître vingt fois dans le théâtre de Regnard et de Lesage, soit sous les traits d'un joueur, soit sous les traits d'un parasite ou d'un sigisbée.

Grammont est frère de Dorante. Il appartient à cette indécise période de transition où la noblesse française avait encore grand air, mais reniait tout bas ses antiques maximes et se faisait une morale commode; où une vie d'oisiveté et de parade jetait le courtisan de Louis XIV en des embarras de finances, le réduisait aux expédients, aux fâcheux compromis, et préparait sa métamorphose en roué du Régent. Il s'est trouvé un peu en avance sur ses contemporains. Il avait le cynisme des vices dont ils étaient encore les Tartufe. Mais ils l'admiraient, et leur admiration prouve qu'ils ne valaient, au fond, guère mieux que lui. Son élégance et son esprit, son charme en un mot les rendait indulgents à ses indélicatesses et à ses fraudes. Ce joueur qui triche, ce soldat qui trahit, cet amoureux qui trompe, demeurait malgré tout, aux yeux d'une société

^Ji" • ■! JSWtKBPiWt^^mrvtKfmmmmmtmmm^m^mmmmmmm^fmÊmmmmmmm^mmmm

déjà pervertie, le type du galant homme, rirrésisUble séducteur. Ne s'appliquent-ils pas à lui, ces vers de Namouna :

Que dis-je? tel qu'il est, le monde Taime encore; H n'a perdu chez lui ni tes biens, ni son rang; Devant Dieu, devant tous, il s'assied à son banc; Ce qu'il a fait de mal, personne ne Tignore; On connaît son génie, on l'admire, on l'honore : Seulement, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.

Oui, don Juan, non pas le chercheur d'idéal que Musset a rêvé, mais Lovelace. En lui naissait le \ xviii* siècle, le siècle de l'immoralité séduisante et des perversités jolies. Si Grammont avait eu, de son vivant, peu d'émulés, il en eut d'innombrables après sa mort, quand Louis XIV, pauvre maître de vertu, mais savant maître de bienséances, no fut plus là pour imposer le respect de l'éti- / quette et le souci du décorum; c'est après sa' mort qu'il faut chercher des existences pareilles à la sienne, des œuvres pareilles à celle d'Ha- . milton, qui, publiée en 1713, trouva d'avides lecteurs. Le journal de sa vie peut servir de prologue aux Mémoires de Lauzun et de Tilly, aux aven- . tures.de Faublas et de Valmont. .

■•«■Il 111^ Niaii ■■ m fimmmmm^m'^i^mrm'imimmmmmmtmmimim^mtmi^imtmmet

"-— — ^JBKwmmm

BT LE

TELEMAQUE DE FENELON

Huet est une physionomie assez curieuse. Il était né & Caen, en février 1638. c A peine, dit-il, avais-je quitté la mamelle que je portais envie ù tous ceux que je voyais lire. » Orphelin & quatre ou cinq ans, il fut confié & des tuteurs, puis mis en pension. Il fit ses études au collège des Jésuites : c A douze ans j'étais empereur, en seconde ». Il avait un précepteur, très pieux, ignorant et fouetteur ; mais rien ne rebuta son zèle. Il s'éprit d'abord des mathématiques, puis de la philosophie de Descartes, puis de la Géographie sacrée de Bochart.En même temps, il s'essayait & devenir un mondain, « cherchait & plaire » , excellait & la course, montait bien et tirait mieux encore.

Maître de sa fortune à vingt et un ans, il vint

M Piiiw II ■ ' m il — — ii^.^1 11 m m^m^mm^mmmmmm'i^^im^

femmes^ si les pièces qui sont selon les régies ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les régies, il faudrait, de nécessité, que les régies eussent été mal fiûtes. »

Le Télémaque est un roman didactique. Publié en 1G00, il a>-ait été rédigé avant cette date. Fénelon l'avait composé tandis qu'il était précepteur du duc de Bourgogne. Saint-Simon nous a dit ce qu'était le jeune prince, c né dur et colère jusqu'aux derniers des emportements, et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues & faire craindre que tout ne se rompit dans son corps,... passionné pour toute espèce de volupté,... souvent farouche, naturellement porté & la cruauté; barbare en railleries et & produire les ridicules avec une justesse qui assommait ». Il y a>'ait fort & faire pour métamorphoser l'enfant terrible en un Dauphin do Franco, en un digne héritier de la couronne; la tAche était belle, mais dimcile. Fénelon s'y dévoua; il y apporta toute la douceur et toute la tendresse de son âme, toutes les ressources dç son talent. Ce qu'il

LE TÉLÉMAQUE. Stô

fit pour son élcvc, ce qu'il déploya de ruses ingénieuses pour s'emparer de lui, nous le savons. Nous pouvons assister aux entretiens du maître et du disciple, entendre les leçons du mystique rêveur qui s'efTorcait d'instruire cti amusant, d'ciiscigiior à la façon des sages do la Grèce, le Tront couronna de roses et les lèvres humi(l«s dn miel. Ses leçons no se sont point perduci ioque on est le

résumé. En l'écrivant, t'avait d'autre

espérance que de servii vœu de Huet,

il <t l'instruction du le ectcur de rang

royal. Le Télémaqua -oman t régu-

lier -»; Fènelon ava dites requises,

il était plus que pd. fi la fois très

romanesque et très mor^ii 411c t souhaitait de découvrir. Le Tclèmaqua doit échapper à toute critique.

Eh bien ! non. Il a un défaut. Peut-étre nVt-il que celui-là; il est vrai que c'est un défaut sans remède, un vice de constitution qui tue. Le Télémaqiu contient eu réalité deux œuvres : un roman et un traité de morale, dont la juxtaposition nous est intolérable. Voici une statuette de forme exquise, le Narcisse du musée de Naples, la tête gracieusement inclinée, la maingauche sur la hanche, la main droite levée, l'index et le pouce en l'air; et voici d'autre part une excellentâ pendule dont le cadran marque les heures, les jours, les mois; vient un maladroit qui s'avise d'adapter le cadran

Tempe. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie?

Arva, btata Peiamui artûf divUti •/ imulatî,., •

Quel accent, et comme il est rempli déj& des souvenirs qui, & la fin de sa vie, se pressaient encore sous sa plumet Le jour où il intervient dans la Querelle et écrit son incomparable lettre à Dacier, il faut voir avec quel naturel, quelle aisance les citations grecques et latines coulent de ses lèvres. Il pourrait dire, avec plus de sincérité que Huet, qu'il est c sans livres » ; nous sentons bien qu'il n'a pas besoin de recourir au texte, et que toiui ces beaux vers chantent dans sa mémoire.

Aussi son roman, son ébauche de roman grec contient des pages charmantes, des pages où respirent la douceur et la simplicité antiques.Celle-ci, par exemple, n'est-elle pas un gracieux fragment d'idylle : c Apollon montra & tous ces bergers les arts qui peuvent rendre la vie agréable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne, les parfums qu'il répand, et la verdure qui naît sous ses pas. Puis il chantait les délicieuses nuits de l'été où les zéphirs rafraîchissent les hommes, et où la rosée désaltère la terre. Il mêlait aussi

lottes frôlaient, au château de Versailles, les fisdbalas des grandes dames; il nous fait revoir ces tableaux d'autrefois qui représentent une soirée de gala au petit théàti*e de la cour, et qui mon- * trent, entre les coiffures poudrées des duchesses, la barrette rouge des cardinaux.

c La politesse de notre galanterie... vient, à mon avis, de la grande liberté dans laquelle les hommes vivent en France avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et en Espagne, et sont séparées des hommes par tant d'obstacles qu'on les voit peu, et qu'on ne leur parle presque jamais; de sorte que l'on a négligé Vari de les cajoler agréablementy parce que les occasions en étaient rares; l'on s'applique seulement à surmonter les difficultés de les aborder; et cela fait, on profite du temps sans s'amuser aux formes; mais, en France, les dames vivant sur leur bonne foi, et n'ayant point d'autres défenses que leur propre cœur, elles s'en sont fait un rempart plus fort et plus sûr que toutes les clefs, que toutes les grilles, et que toute la vigilance des duègnes. Les hommes ont donc été obligés d'assiéger ce rempart par les formes, et ont employé tant de soin et d'adresse pour le réduire, qu'ils s'en sont fait im art presque inconnu aux autres peuples. »

Il commence d'un air modeste qui a bien sa coquettene, déclarant qu'il est fort incapable de satisfaire à la requête de Segrais, et d'écrire une

«n^^n^PWvparvMnam^vwiiv^vpppWP

244 LE ROMAN AU DDC-SEPTIÈHE SIÈCLE.

lettre-préface sur l'origine des romans : c Je suis sans livres... ». Il n'y parait guère. Nous nous plaindrions plutôt qu'il ait fait un trop grand éta-' lage de science. A peine engagé dans son sujet, il énumére les principaux romanciers de l'antiquité :

c CléarquOy qui avait fait des livres d'amour, était de Cilicie, province voisine de Syrie; Jamblique, qui a écrit les aventures de Rhodanés et de SidoniSy était né de parents syriens, et fut élevé à Babylone; Héliodore, auteur du roman de Tliéa" gine et CharicUe, était d'Émèse, ville de Phéhicie; Lucien, qui a écrit la métamorphose de Lucius en âne, était de Samosate, capitale de Comagëne, province de Syrie; Achillès-Tatius, qui nous a appris les amours de Clitophon et de Leucippe, était d'Alexandrie d'Egypte. L'histoire fabuleuse de Barlaam et de Josaphat a été composée par saint Jean, de Damas, capitale de Syrie.

Damascius.... » Ehl mon Dieu, que serait-ce s'il . avait là ses livres, et si sa tète n'était pas c remplie de toute autre chose »?

Au reste, il est très vrai que la partie historique de son étude contient plus d'une erreur, bien qu'elle témoigne d'une érudition qu'il était seul alors à posséder sur cette matière. Mais c'est sa thèse qui nous intéresse.

Il y a, dit-il, des romans r^Iiers, les seuls qui comptent. Un roman régulier est un roman moral. Qu*entend-il par là? c La fin principale des romans, .. est l'instruction des lecteurs, à qui il faut toujours faire voir la vertu couronnée et le vice ch&tié. Mais, comme l'esprit de l'homme est naturellement ennemi des enseignements, et que son amourpropre le révolte contre les instructions, il le faut tromper par l'appùt du plaisir, et adoucir la sévérité des préceptes par l'agrément des exemples, et corriger ses défauts en les condamnant dans un autre. Ainsi, le divertissement du lecteur, que le romancier habile semble se proposer pour but, n'est qu'une fm subordonnée à la principale qui est Vinstruction de Vesp}^ et la correclion des mœurs; et les romans sont plus ou moins réguliers, selon qu'ils s'éloignent plus ou moins de cette définition et de cette fin. >

Est-il bien sûr que le triomphe de la vertu et le ch&timent du vice à la fin d'un livre suffisent & en rendre la lecture salutaire? La belle affaire qu'un dénouement vertueux, si l'auteur nous a fait au préalable assister aux plus séduisantes scènes de corruption I Mais laissons de cdté, s'il vous plaît, la question de la moralité dans l'art. Â quoi bon

>*<(«»p«MMv«vww«M««PWMi«iWW«ra«NW^aiww«vai^M«p«i^iaVNWBap^pn«ap^piHqw««aaaf««Ri^^

254 us HOMAN AU DIX-SKPTIKUE SIÈCLE.

beaux \en de la Légende de$ eièdeSy & l'épisode de Ruth et IlooZy à celui de Lazare, à celui du Satyre, ob Hugo a su rendre, non seulement Vùme mystérieuse du passé, mais la phrase même de la Bible, de révangile, de Tépopée homérique. Il n'y a que les grands artistes qui retrouvent ainsi sur leur palette les couleurs des maîtres qu'ils copient.

Le cadre est ici d'une exquise poésie et d'une vérité qui étonne. Fénelon ne connaissait pas les beaux lieux que hantait son rêve, et vers lesquels, a>'ant lui, Virgile avait jeté son cri de désir nostalgique.

ttbi campi SperehiMi^m, H fiummibw baeekata Laectms Teifgtta!

Son rêve hantait les \'allons, les montagnes, les côtes de la Grèce; et une sorte d'intuition amoureuse lui avait révélé ce qu'il n'a\^t pu voir. La plus vraie, la plus intelligente description que le XVII*' siècle nous ait laissée des temples grecs, est de ce rêveur qui n'avait pourtant point quitté le sol de la France. Le c voyage en Orient » que sa jeunesse avait tant souhaité d'entreprendre, il l'a fiiit dans son Age mûr en écrivant le TéUmaque. Cest son liinirairey et deux siècles avant Ilcné il nous a promenés à travers le pays où soupirent tant d'immortels échos; son imagination s'y est ea\'olée, en une sorte de pieux pèlerinage. Et à

■iW

Voilà le domaine de l'art bien rétréci, réduit aux dimensions de THôtel de Rambouillet ou du Ch&teau de Versailles. Oix Huet trouve-t-il un roman qui réponde & ses exigences? Il n'en trouve en réalité aucun jusqu'au régne de Henri IV : depuis lors ont paru VAstrée^ le Cynu et la Cléliey qui apprenaient au lecteur le ton de la galanterie & la mode. Huet les en loue; il glorifie d'Urfé, il glorifie Mlle de Scudéry. Mais quoi, leurs ouvrages sont-ils l'idéal qu'il rêve? Allons au fond de sa pensée, nous verrons bien qu'à son goût, la Cldlte, le CyruSy VAstrée no sont pas encore des romans parfaits. Ils ne sont point ces c précepteurs muets » qu'il réclame. Ils n'enseignent que l'art d'aimer. Or l'amour n'absorbe point toute la vie d'un jeune homme de haute naissance ; il y a l'ambition, l'intérêt, les devoirs envers Dieu, envers le roi, et un bon roman doit nous édifier là-dessus; il faut, qu'après l'avoir lu, les gens bien nés sachent c parler et vivre ».

La doctrine de Huet, qui semblait très étroite, puisqu'elle n'approuve que c les grands romans », devient ainsi singulièrement exigeante, puisqu'elle leur demande de contenir tout un cours d'éducation princière. L'œuvre qu'il avait définie de la sorte n'existait pas encore; elle se produisit, et nous pouvons apprécier ce que valait la formule en voyant ce que vaut le Tëlémaque. c Car enfin, dit un personnage de la Critique de VÉcole des

348 LE ROMAN AU DDC-SEPTIÈHE SIÈCLE.

Ummtty si les pièces qui sont selon les régies ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les régies, il faudrait, de nécessité, que les régies eussent été mal fiiites. »

Le Télémaque est un roman didactique. Publié en 1G00, il avait été rédigé avant cette date. Fénelon Tavait composé tandis qu'il était précepteur du duc de Bourgogne. Saint-Simon nous a dit ce qu'était le jeune prince, c né dur et colère jusqu'aux derniers des emportements, et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souflTrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son corps,... passionné pour toute espèce de volupté,... souvent farouche, naturellement porté à la cruauté; barbare en railleries et & produire les ridicules avec une justesse qui assommait ». Il y avait fort & faire pour métamorphoser l'enfant terrible en un Dauphin do France, en un digne héritier de la couronne; la tAche était belle, mais difficile. Fénelon s'y dévoua; il y apporta toute la douceur et toute la tendresse de son Ame, toutes les ressources de son talent. Ce qu'il

'mm^r^amm

fit pour son élève, ce qu'il déploya de ruses ingénieuses pour s*emparcr de lui» nous le savons. Nous pouvons assister aux entretiens du maître et du disciple, entendre les leçons du mystique rêveur qui s'efforçait d'instruire en amusant, d'enseigner à la façon des sages de la Grèce, le front couronné de roses et les lèvres humides do miel. Ses leçons ne se sont point perdues : le TMmaque en est le résumé. En l'écrivant, Fénelon n'avait d'autre espérance que de senir, suivant le vœu de Huet, & c l'instruction du lecteur », d'un lecteur de rang royal. Le Télémaque est donc un roman c régulier »; Fénelon avait toutes les qualités requises, il était plus que personne le génie & la fois très romanesque et très moral que Huet souhaitait de découvrir. Le Télémaque doit échapper & toute critique.

Eh bieni non. II a un défaut. Peut-être n'a-t-il que celui-là; 11 est vrai que c'est un défaut sans remède, un vice de constitution qui tue. Le Télémoque contient en réalité deux œuvres : un roman et un traité de morale, dont la juxtaposition nous est intolérable. Voici une statuette de forme exquise, le Narcisse du musée de Naples, la tète gracieusement inclinée, la main gauche sur la hanche, la main droite levée, l'index et le pouce en l'air; et voici d'autre part une excellente pendule dont le cadran marque les heures, les jours, les mois; vient un maladroit qui s'avise d'adapter le cadran

mimmmmm m 'm^w>^i^mmmmmmmmimrmmim^m^'''^mmmmÊmimrimmmfmimmm0am9feSfi

au ventre de la statuette pour concilier c l'utile et Tagréablo ». Ce maladroit est Fénelon ; ce Narcissehorloge est le TéUmaque. Réunis, le roman et le traité font un mélange que notre esprit se refuse & admettre. Pour goûter les gr&ces du roman, l'élévation du traité, il faudrait les isoler l'un de Tautrc. Il n'y a point sacrilège à essayer une telle analyse; elle ne peut être que favorable ù Fénelon.

Le roman, contenu aux pages du TéUmaqut et seulement esquissé, est un roman mythologique.. Nul écrivain du xvii* siècle n'y était plus propre l\ que l'auteur de la Letire à V Académie. Cei*tes, Fénelon est profondément chrétien; il est tout pénétré de l'esprit de l'évangile qui est amour^ plutôt qu'autorité; il fait songer & Jean, le doux apôtre. Mais il se trouve éti*e aussi l'homme de son époque qui a le plus aimé l'art du paganisme et qui en a le mieux compris les beautés. Faut-il en conclure, comme l'ont fait quelques-uns de ses commentateurs, qu'il est plein de contradictions? J 'en conclus plutôt qu'il avait l'Âme très compréhensive et très large, ouverte à tout ce qui est grand, pur et beau ; et par 1& je le trouve supérieur & la plupart de ses contemporains qui ont eu si souvent d'étroits partis pris. Si nous admirons Bos-

••■•«Mw^iWV«ftaMMiWiMi.MMMMM«aii^M«iMg«»Bn«W<

ir*

LE TÉLÉMAQUR. 251

8uet, pour qui rien n'est beau en dehors du chris- * f;

tianisme, et Boileau pour qui rien n'est beau en dehors de l'art antique, comment ne pas admirer davantage, en ce xix* siècle si fier de son dilettantisme, Fénelon qui a su comprendre le beau sous * > toutes les formes, en uçe page de saint Augustin comme en un vers d'Homérc ou de Virgile, en une . statue de Phidias comme en un tableau du Poussin, en une parabole de l'Évangile comme en une fable v de la mythologie? V

Oui, il connaissait bien l'antiquité païenne, et '*:

son instinct le ramenait sans cesse vers cet flgo d'or ; j

de l'humanité, vers ce c monde naissant > dont il (I

a si bien parlé. A peine ordonné prêtre, lorsqu'il aspirait aux dévouements d'une vie de missionnaire, il nous a dit où l'emportait son rêve :

c La Grèce entière s'ouvre à moi; le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'église de Corinthe va refleurir ; la voix de l'apOtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir avec les plus curieux monuments l'esprit même de l'antiquité. Je cher- [

çhe cet aréopage où saint Paul annonça aux sages ^ |

du monde le Dieu inconnu. Mais le profane vient • après le sacré; et je ne dédaigne pas de descendre au PiréQ, où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au double sommet du Parnasse; je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de

. < tl

i w ■! !■■ ' I ■■! ■ « ■'■'■■I I . I iiii m I iiiww^t— wW»«W>»WW»»BWSiqpiiW 'J.J ! C;V

m- Il - —

260 LE ROMAN* AU DDC-SEFTIÊME SIÈCLE,

qui écrivit cette incroyable, cette admirable lettre où il Ikisait la leçon au monarque avec Tautorité d*un évèque des premiers siècles. Après avoir été condamné & Rome, il se vit disgracié & Versailles. Rcgrctta-t-il alors, rétracta-t-il ses doctrines? Il vécut, en son exil de Cambrai, la tète haute, malgré les foudres de Bossuet, malgré les colères du roi, jusqu'à la mort de ce duc de Bourgogne dont il avait maté la fougueuse nature, dont il avait repétri Tàme, dont il avait bien réellement fait son élève, et en qui il avait mis toutes ses espérances. •Alors seulement, il exhala son lamtiM Sabae^ani : c Tous mes liens sont rompus, rien ne m'attache

plus & la terre ». Il était flrappé au cœur et mourut

à trois ans de 1&.

Voilà deux œuvres qui, étudiées séparément, présentent de l'intérêt, ont même du charme.

Fénelon les a réunies l'une à l'autre, et le mélange a tout gâté. Ce qui fait tort au roman, c'est moins la péripétie trop moderne et romanesque, que la prédication continuelle qui vient s'y mêler. Par là, il se trouve (aux. Fénelon, cependant, connaissait trop bien Homère pour ignorer que les héros de YOdyêêée^ s'ils bavardent quelquefois, ne montent en revanche jamais en chaire. A peine^ de temps à

LE TÈLÉJIAQUE. 26^

autre, une maximo de sagesse résignéeleur échappe.

Quand Nausîcaa, par exemple, rencontre auprès ■ des lavoirs d'eau vive Ulysse naufragé : f Zcus,

lui dit-elle^ distribue le bonheur aux bons et aux

méchanls, à chacun, selon sa volonté ; c'est lui qui , t'a envoyé ces maux ; tu dois les accepter sans

ibi

allure du Télé'

» décrits, tout lorale. Fénelon e, leurconserve lais il leur suaede l'amour.,..

pensée pédago-

révolte s. Rien de plus, maqite est dJITérentel

Les aventures racontée^, y est prétexte à une disseï prend ses pereonnagea dans ri< leurs attitudes et leur costn pend au cou un écriteau : n ^ Victime de l'ambition. » L'ar gique qui se devine partout, dénature les plus belles évocations de l'art grec. Les enfers où descend Télémaque, et oQ nous revoyons toutes les grandes figures de la mythologie depuis Charon jusqu'à Minos, sont aussi loin de i'Odytsée que de l'Ênéida : les damnés y expient leur ^oïsme, ou l'abus qu'ils ont fait de leur pouvoir, et sont en proie au. remords qui est leur châtiment. ' Le remordsl Cherchez-en la trace dans la littérature ancienne. Le Télémaque, c'est l'&me d'un saint* François de Sales errant à travers une fiction païenne, et le lecteut* n'y comprend plus rien.

Supposez même que la fiction soit autre, que la scène ne soit plus antique, la tentative n'en serait pas moins maladroite. L'enseignement perd son au*

toritéy 8*il est, comme ici, orné d'histoires galantes. Quelle attention pouvons-nous prêter aux discours de Mentor, après que nous l'avons vu fuir la tentation à la nage, et que nous avons ri, avec Topfler, de son plongeon dans l'eau salée? t Aussitôt le sage Mentor poussant Télémaque, qui était assis sur le bord du rocher, le précipite dans la mer, et s'y jette avec lui. » Il faut avoir toute la gravité pudibonde de M. Ratin pour commenter sérieusement ces choses-là. Ahl Mentor, épouvantail des écoliers. Minerve devenue maître d'école! Dans quel roman, dites-moi. Mentor eût-il été supportable? Tiberge n'est rien auprès de lui ; Tiberge est discret, s'efface quand Manon entre en scène. Mentor ne s'efface jamais ; il est toujours là. Télémaque se prépare-t-il à faire sa toilette? Mentor intervient : c Un jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme, est indigne de la sagesse et de la gloire ». Télémaque est épris d'Eucharis? Mentor l'entraîne en lui expliquant les dangers de la pas» sion et qu'il ne faut aimer c qu'en mariage seulement ». A toute heure, en tout lieu, il réapparaît, calme comme la raison, grave comme la conscience, ennuyeux comme une tirade; et il a une sentence prête pour tous les événements de la vie. En sa compagnie, Télémaque semble un fils de famille qui voyage sous la conduite d'un abbé disert et lettré, chargé de veiller à la fois sur son innocence et sur sa santé : l'abbé lui lit le bréviaire en wagon,

LE TÈLEMAQUE,

lui rappelle h ta vue de Pompéi que c tout est vanité s, et cil& saint Paul au pied du mont Blanc. Le Télémaque est une œuvre confuse et composite à laquelle la douceur un peu monotone du style donne seule une apparence d'unité. Il renferme les éléments d'un roman homérique, d'un roman pastoral et d'un roman "iioi-^'o^cnne; les éléments d'un code, d'une cons 'un catéchisme.

Est-ce tout? ] I s'en fi encore comment

un liomme bien né ui- se vêtir, penser

et parler. Il est le pi ir que réclamait

Huet. Son seul tort boi :.

II n'ennuyait, à le xvu' ni le

xviii* siècle, habitue^, erté, h a roman-

cer » ainsi la critique et la niuraje. Le Télémaque appartient au même genre littéraire que les Lettre» persanes, i'Émile, la Nouvelle-HéUnse, Candide, genre auquel nous pourrions rattacher même certaines œuvres plus récent^ et déjà mortes, telles que le Meunier d'Ângibaué, de 'iAme Sand. Mais ces écrits à deux Uns ont fait leur temps, nous semblent aujourd'hui des œuvres b&tardes. Quoi qu'en ait pu dire Huet, le lecteur se délie du romancier qui prêche et dogmatise, comme l'enfant se défie d'un jouet destiné & lui apprendre, aux heures de récréation, la géographie ou le calcul. La muse n'est pas une institutrice, mais une enchanteresse; la vie seule nous enseigne la vie, et ceux-là s'exposeraient à de cruels mécomptes qui voudraient

264 LE ROMAN AU OBC-SEPTIÊME SIÈCLE;

rapprendre dans' les livres. N'est-ce pas Fénelon qui, condamnant ainsi sa propre entreprise, fait dire à Mentor : t II &ut étudier les hommes pour les connaître; et pour les connaître, il en fout voir souvent et traiter avec eux ». Encore se peut-il qu'un roman, s*il exprime bien la réalité contem* poraine, nous en facilite l'intelligence, et, sans suppléer à l'expérience personnelle, ouvre nos cœurs, avive notre sensibilité pour le jour où viendront les épreuves. Mais, à coup sûr, un \ roman dans lequel un recueil de sermons est intercalé, n'instruit personne, parce qu'il n'est pas une image de la vie. Nous sentons que le conteur ne cherche i nous divertir que pour nous faire avaler len traître quelque médecine très làde ou très kmére; et nous détournons la tête en serrant les ^ts.

■ U Wograpiiie d,

Il croit remédier aux crises industrielles et agricoles en peuplant la campagne avec les pauvres de la vilte. Il propose d'arracher en partie les vignes pour assurer la tempérance.... Voilà, j'en conviens volontiers, bien des réformes hasardeuses ; encore attestent-elles la pureté et la bonté de celui qui les réclame. La vie des Thélémites est autrement voluptueuse et sensuelle que celle des Salentins. A tout prendre, l'humanité laborieuse, chaste, pacifique que décrit Fénelon, c'est l'humanité du phalanstère : Fourier, que la génération mille huit cent trentiste a un moment aimé, n'était que le continuateur de Fénelon.

Oui, il y a bien de l'indécision encore et du vague dans un tel idéal social. A Salente, c'est la naissance qui règle les conditions; en d'autres termes, l'inégalité des classes subsiste. Ailleurs, Fénelon est plus hardi. Au pays bienheureux . qu'arrose le fleuve Bétis, les hommes t vivent tous ensemble sans partager les terres; chaque famille est gouvernée par son chef, qui en est le véritable roi;... ils sont tous libres et égaux;... tous les biens sont en commun;... les guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle et empestée, dans ce pays chéri des dieux;... quand on parle à ces pou* plott dott bataillon ManglantoH, doH i*apido8 conquêtes, des renversements d'États qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez s'étonner ».

Osez donc rire de ces fictions dont nous avons

LE TÉLÉHAQUB^ S50

fait depuis nos plus chères croyances, nos vosux les plus fervents. La paix perpétuelle? L'abbé de Saint-Pierre n'est pas le seul qui en ait reparlé depuis Fénelon; nous avons vu de nos jours se fonder une ligue qui s'efforce de substituer à la brutalité des at*mes l'arbitrage international ; et le désarmement de l'Europe qui se ruine à vivre sur le pied de guerre, nous apparaît à présent comme une nécessité, une certitude de l'avenir. — La liberté, l'égalité, la fraternité des citoyens? Ne sont-ce pas les trois mots qui résument les prin* cipes de 80, la grande conquête dont nous sommes fiers? — La mise en commun des biens? Telle est la formule même du socialisme dont les adeptes ne se savent sans doute pas disciples d'un évéque. II y a, en ce très incomplet et décousu traité, mieux que des billevesées et des chimères; il y a çh et là de curieux pressentiments, des visions quasi prophétiques; il y a, en outre, la marque d'une bien surprenante indépendance. A-t-on tout dit quand on a répété le mot de bel esprit chimé'^ riquey dont Louis XIV croyait définir Fénelon? Un bel esprit, c'est vrai ; mais aussi un grand et hardi esprit. Il fallait une fière hardiesse pour traiter les conquérants et les souverains absolus comme il l'a fait, on plein n'^gno, que di8-jo?on pleine cour du Louis XIV, et prêcher le respect des humbles, le respect des « droits de l'homme » à l'héritier présomptif du roi Soleil. Nous reconnaissons là celui

qu*à tort ou i raison, partagés entre le désir de là rapprocher de nous, et la crainte de poser cette noble femme, si exempte d'affectation, en incom* prise, nous cfx>yons deviner de sa personne morale.

Qu'elle fut tréti tfcniiiblo, cela no fait [om mémo ^question. Il est vrai qu'elle ne se permettait ni grands mots ni grands gestes; il y a quelque chose de modeste, de contenu dans son attitude comme 'dans son style. N'y voyons pas une preuve d'indifférence; déflons-nous plutôt des sensibilités trop expansives. Les cœurs les plus silencieux sont les cœurs les plus tendres; ceux qui se répandent volontiers ne sont point ceux qui reçoivent les impressions les plus profondes : ils se vident aussi . vite qu'ils se remplissent. Comment la croire sèche, cette Ame que la musique de Lulli c alarmait », que la pensée du prochain départ d'une amie, l'annonce d'une guerre, faisaient presque ' défaillir? Ce n'est pas même assez de dire qu'elle ^ I était sensible : elle fut romanesque, elle fut rêveuse, c Elle n'aimait pas la prose », nous dit Segrais, et il ajoute que parmi les auteurs latins elle ne lisait que les poètes. L'éducation sentimentale que sa jeunesse a\'ait reçue dans la Chambre Bleue, . n'avait pu qu'exalter encore son cœur et sa tète.

^^fmm

autre, une maxime de sagesse résignée leur échappe. Quand Nausicaa, par exemple, rencontre auprès des lavoirs d'eau vive Ulysse naufragé : c Zeus, lui dit-elle> distribue le bonheur aux bons et aux méchants, à chacun, selon sa volonté; c'est lui qui t'a envoyé ces maux; tu dois les accepter sanâ révolte ». Rien de plus. Combien l'allure du TOémoçue est difTérentel

Les aventures racontées, les sites décrits, tout y est prétexte à une dissertation morale. Fénelon. prend ses personnages dans Homère, leur conserve leurs attitudes et leur costume; mais il leur suspend au cou un écriteau : t Victime de l'amour.... Victime de Tambition. » L'arrière-pensée pédago-.. gique qui se devine partout, dénature les plus belles évocations de l'art grec. Les enfers où descend Télémaque, et où nous revoyons toutes les grandes figures de la mythologie depuis Charon jusqu'à Minos, sont aussi loin de VOdyssée que de VÊnéide : les damnés y expient leur égoîsme, ou l'abus qu'ils ont fait de leur pouvoir, et sont en proie au. remords qui est leur châtiment. ' Le ' remords I Cherchez-en la trace dans la littérature ancienne. Le Télémaque ^ c'est l'âme d'un saint' François de Sales errant à travers une fiction païenne, et le lecteuk* n'y comprend plus rien.

Supposez même que la fiction soit autre, que la scène ne soit plus antique, la tentative n^n serait pas moins maladroite. L'enseignement perd son au-

fl

il' ■

Tl

toritéy s'il est, comme ici^omé d'histoires galantes. Quelle attention pouvons-nous prêter aux discours de Mentor, après que nous l'avons vu fuir la tentation à la nage, et que nous avons ri, avec Topfler, de son plongeon dans l'eau salée? t Aussitôt le ^ sage Mentor poussant Télémaque, qui était assis i ' sur le bord du rocher, le précipite dans la mer, et

' : r s'y jette avec lui. » II faut avoir toute la gravité

} : pudibonde de M. Ratin pour commenter sérieuse-

ment ces choses-là. Ahl Mentor, épouvantail des écoliers. Minerve devenue maître d'école! Dans quel roman, dites-moi. Mentor eût-il été supportable? Tiberge n'est rien auprès de lui ; Tiberge est ' discret, s'efface quand Manon entre en scène. Mentor ne s'efface jamais ; il est toujours là. Télémaque se prépare-t-il à faire sa toilette? Mentor intervient : c Un jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme, est indigne de la sagesse et de , . la gloire ». Télémaque est épris d'Eucharis? Mentor / l'entraîne en lui expliquant les dangers de la pas* sion et qu'il ne faut aimer t qu'en mariage seulement ». A toute heure, en tout lieu, il réapparaît, calme comme la raison, grave comme la conscience, ennuyeux comme une tirade; et il a une sentence prête pour tous les événements de la vie. En sa compagnie, Télémaque semble un fils de famille qui voyage sous la conduite d'un abbé disert et lettré, chargé de veiller à la fois sur son innocence et sur sa santé : l'abbé lui lit le bréviaire en wagon,

lui rappelle à la \nie de Pompéi que c tout est vanité », et cite saint Paul au pied du mont Blanc.

Le Télémaque est une œuvre confuse et compo- ^ site à laquelle la douceur un peu monotone du style donne seule une apparence d'unité. Il renferme les éléments d'un roman homérique, d'un roman pastoral et d'un roman chevaleresque; les éléments d'un code, d'une constitution et d'un catéchisme. Est-ce tout? Il s'en faut bien. Il dit encore comment un homme bien né doit se nourrir, se vêtir, penser et parler. Il est le parfait précepteur que réclamait Huet. Son seul tort est qu'il ennuie.

Il n'ennuyait, à vrai dire, ni le xvn* ni le xviii* siècle, habitués, faute de liberté, à c romancer » ainsi la critique et la morale. Le Télémtique appartient au même genre littéraire que les Lettres persanesy VÉmiley la NouveUe-Héloîsey Candide^ genre auquel nous pourrions rattacher même certaines œuvres plus récent^ et déjà mortes, telles que le Meunier d*Angibaxiéjde Mme Sand. Mais ces écrits à deux fms ont fait leur temps, nous semblent aujourd'hui des œuvres bâtardes. Quoi qu'en ait pu dire Huet, le lecteur se défie du romancier qui prêche et dogmatise, comme l'enfant se défie d'un jouet destiné à lui apprendre, aux heures de récréation, la géographie ou le calcul. La muse n'est pas une institutrice, mais une enchanteresse; la vie seule nous enseigne la vie, et ceux-là s'exposeraient à de cruels mécomptes qui voudraient

Jl

mm

que René, elle n*étala point sa tristesse; elle ne porta point avec ostentation le deuil de ses rôves. Elle avait horreur de la mise en scène et de la parade; elle avait trop de goût, de tact aristocratique, pour ameuter les curieux autour de sa peine. Un jour seulement » il lui échappe de dire :

c C'est assez que de vivre ». Voilà toute sa plainte. Elle était donc bien une blessée de la vie, lorsqu'elle rencontra La Rochefoucauld dont la blessure n'était pas moins profonde, lis a\'aient trop souffert du même mal pour ne point se comprendre, pour ne point s'aimer, et ils s'aimèrent, en effet, jusqu'au tombeau. Mais en cette liaison que les affinités de leur nature rendaient si étroite, si forte, si nécessaire, sur laquelle nous voudrions tant être renseignés, et dont le xvii* siècle a distraitement parlé, comme d'une insoluble énigme, est-ce le bonheur qu'elle trouva? Ne sont-ce pas plutôt de nouvelles, d'innombrables occasions de souffrance? Elle eut à craindre tout d'abord le jugement du monde. Sainte-Beuve a retrouvé une admirable lettre d'elle à Mme de Sablé, où se trahissent les alanncs de sa pudeur : t Je hais comme la mort, dit-elle à propos du jeune comte de Saint- Paul, que les gens de son ftge puissent croire que j'ai des galanteries ». Le mot est bien amer et prouve combien il lui en coûtait que sa vie de presque vieille femme pût paraître suspecte ; ne lui en ooûtait-il pas encore davantage de sentir

La biographie de Mme de la Fayette est bien \ connue et tient en peu de mots. Née en 1633, élevée sous la direction de Ménage, introduite de ' bonne heure à THûtel de Rambouillet, liée de 1665 à 1680 avec La Rochefoucauld, elle lui survécut treize années, mais si triste, si maladive, si détachée de tout, qu'elle semble avoir réellement cessé de vivre le même jour que son ami. Une notice consciencieuse ajouterait qu'elle fut la confidente de Madame, qu'elle était mariée au comte de la Fa]j^ëtte et mère de deux fils; puis donnerait la date de publication et le titre de ses œuvres. Voilà toute sa vie extérieure : la teinte en est uniforme, un peu grise. Ses amis l'avaient surnommée le Brouillard. Il n'y eut ni orages ni deuils exceptionnels à son foyer; à la cour, elle se tint à l'écart

^ftam^^Êf^i

de toute aventure retentissante. Sa liaison même avec La Rochefoucauld eut tout le calme et la monotonie d'une habitude.

Nous sentons bien cependant qu'il y a en elle, en l'auteur de Zayde et de la Princesse de ClèveSj je ne sais quoi de très particulier que la notice ne nous dit pas. Connaître la vie extérieure des gens, .j c'est les connaître assez mal; s'il s'agit d'une

^i femme, c'est ne pas la connaître du tout. Vu du

dehors, le destin de la plus distinguée ressemble ] ' à celui de la plus commune; elles cheminent sur

! la même route. Si nous pouvions pénétrer en leur

j Ame, en leur moi, nous verrions comme elles sont

différentes, ces voyageuses; comme leurs yeux, I . errant sur les mêmes scènes, en ont pris une vision

autre. L'histoire d'une femme est tout entière dans l'histoire de son existence intime; là se cachent presque toujours des drames que nous pouvons seulement deviner, qui ne changent rien au cours régulier de la vie, qui se trahissent à peine, chez celle-ci, à l'expression du regard, chez celle-là, à l'accent, au timbre de la voix. Est-ce employer un mot trop fort que d'employer ici le mot de drame? N'en est-ce pas un pour toute créature délicate, que l'apprentissage de la réalité? Mme de la Fayette est morte du mal de ceux qui sentent trop vivement, d'une maladie de cœur. C'est en ce cœur, très tendre et très blessé, que nous voudrions, que nous devrions lire, ne fût-ce que pour

— ww— w— Il ^mmmmmm,^rm^

■"^'snalion. j,,

'• „.''™'« douleur e '^""«'«consoler * '« morl, le, ^

nié? ' ""^rae

un1ir!,'"'"^'»W»

* S68 LE ROIf AN AU DIX-S£PTIÈME. SIÈCLE.

' qu'à tort ou & raison, partagés^ entre le désir de là rapprocher de nous, et la crainte de poser cette noble femme, si exempte d'affectation, en incomprise, nous croyons deviner de sa personne morale.

Qu*cUo fut très sensible, cela no fait i)as mônio ^question. Il est vrai qu'elle ne se permettait ni grands mots ni grands gestes; il y a quelque chose de modeste, de contenu dans son attitude comme dans son style. N'y voyons pas une preuve d'indifférence; déflons-nous plutôt des sensibilités trop expansives. Les cœurs les plus silencieux sont les cœurs les plus tendres; ceux qui se répandent volontiers ne sont point ceux qui reçoivent les impressions les plus profondes : ils se vident aussi . ,vite qu'ils se remplissent. Ck)mmeiit la croire sèche, cette âme que la musique de Lulli c alarmait 1, que la pensée du prochain départ d'une amie, l'annonce d'une guerre, faisaient presque ' défaillir? Ce n'est pas même assez de dire qu'elle ^ l était sensible : elle fut romanesque, elle fut rêveuse. c Elle n'aimait pas la prose i, nous dit Segrais, et il ajoute que parmi les auteurs latins elle ne lisait que les poètes. L'^ucation sentimentale que sa jeunesse avait reçue dans la Chambre Bleue, . n'avait pu qu'exalter encore son cœur et sa tète.

'^t^^'Vvn

Telle, j*imagine, elle entra dans la vie .: elle n*y trouva que des déceptions. Elle ne se maria qu'& vingt-deux ans, c'est-à-dire plus tard qu'il n'était coutume au xvii* siècle. Elle avait peu de fortune. Bes amis lui présentèrent Jean-François Hotier, . comte de la Fayette, qui était riche, mais & qui la . j

première entrevue ne fut pas favorable : il se retira i

sans avoir dit mot M. d'Haussonville cite -une ' chanson qui courut alors :

Toute la compagnie Cria d'un même ton : • .

La sotte contenance.

Ah! quelle heureuse chance D*aToir un sot et benôt de mari Tel que celui-ci t •

La belle, consultée Sur son futur époux»

J3it dans cette assemblée Qu*il paraissait si doux Et d*un air fort honnête.

Quoique peut-être bête; Mais qu'après tout pour elle un tel mari Était un bon parti.

Les premières années de vie conjugale se passèrent en Auvergne, et il est probable que M. de la ' \ Fayette dont nous ne savons presque rien, que sa t

femme a, selon le mot de La Bruyère, c anéanti et enterré i, vécut là, même au temps où elle s'était '■ ^-

rapprochée de la cour. Elle s'ennuyait & la cam- :

pagne, quoiqu'elle eût le bon esprit de parler à [

ses voisins des choses qu'ils savaient, et de rendre I '

ainsi leur conversation plus aisée. Elle ne les recherchait guère, t&chait de s'intéresser aux soins de sa maison et d*aiiner M. de la Fayette qui, ditelle, Tadorait. Y parvint-elle? Il semble bien avoir été, sinon un c sot et un benêt », du moins le plus insignifiant, le plus banal des maris, un homme 4^ fait de cette c prose » qu'elle ne goûtait point. Peut-être cet époux d'une femme supérieure n'eutil d'autre défaut que d'être un homme ordinaire : il n'en fallait pas plus pour qu'en sa compagnie elle fût seule.

Y a-t-il illusion à croire qu'elle dut souffrir, souffrir beaucoup, de cet isolement dans le mariage dont ses contemporaines étaient si loin de se plaindre? Celles-ci profitaient de leur quasi-liberté pour se donner aux plaisirs de la vie mondaine et des intrigues. Mme de la Fayette ne fit point comme elles. Elle était très droite, très c vraie » — c'est le mot de l'homme qui l'a le mieux connue, — trop vraie pour ne pas rester une honnête femme. Elle ne pouvait être tentée de chercher dans les hasards d'une aventure le bonheur qu'elle n'avait point trouvé dans le devoir. Et puis, elle comprit vite qu'il eût été même inutile de le chercher. Elle eut tût fait de juger le monde; ce qui amusait le cœur des autres femmes n'eût pu remplir le sien. Il faut voir, dans les jolies pages qu'elle a consacrées à l'histoire de Madame, comme sa jeune sagesse reste indifférente aux frivolités de

la vie de cour. Elle regarde, elle observe, et il semble qu'elle s'étonne tout bas de voir tant de gens se plaire en une existence si fieictice, à la fois : V

si agitée et si vide. Là est son originalité, dans le ; ij

mélange de ses poétiques, de ses tendres instincts 4. et de sa c divine raison 1; là aussi est la source do sa mélancolie. Elle est altérée d'idéal, et certaine en même temps que son rêve ne saurait se réaliser; j . s

à la fois très inquiète et très clairvoyante. Ellel :

essaye de se duper elle-même, de se consoler avec} de beaux songes; et c'est alors qu'elle écrit Zayde.) Mais décidément elle y voit trop clair; elle sait >-

trop bien que la réalité va démentir toutes ses rêveries. Si les délicats sont malheureux — et ils le sont tous, — ils le sont surtout lorsqu'ils sont désabusés, lorsqu'ils sont bien sûrs que les joies, longtemps attendues, ne peuvent venir, lorsqu'ils n'espèrent plus rien ; ils savent que la vie ne peut être autre, et ils ne parviennent pourtant pas à (

Taimer telle qu'elle est.

Cette heure-là, cette heure où l'dme froissée se ^^ :

replie sur elle-même, ne tarda guère pour Mme de 'i^

la Fayette. A trente ans, sa physionomie commençait déjà à prendre l'expression sérieuse qu'elle l gai*da jusqu'à son dernier jour; l'étourdie et charmante duchesse d'Orléans s'adressait à elle comme à un directeur de conscience. Peu à peu, sans rompre tout à fait avec le monde, elle s'en écarta. • Les lettres devinrent rares. Plus triste peut-être

Consalve depuis longtemps. Le seul obstacle qui les séparait, qui les sépare encore, est un mystérieox portrait que des soldats ont vendu jadis & Zuléma. Le grand astrologue, Albumazar, a prédit & Zayde qu'elle en épouserait l'original ; elle l'attend; elle le cherche; elle croit le reconnaître en Consalve, et pourtant n'ose croire que ce portrait soit le sien. Telle est la vérité qui se découvre à la fin à la grande surprise de tous les personnages, ft la surprise plus grande du lecteur; et Zayde, désormais libre de suivre l'instinct de sa tendresse, épouse Consalve après avoir reçu le bap- , léme. V ,V^^ '^y^^

Prise dans son ensemble, Zayde est une histoire espagnole pareille à toutes les autres. Le canevas en est pour ainsi dire connu d'avance à quiconque a un peu pratiqué la littérature rornai)esr|ue du XVII* siècle, c Les régies de l'art, dit Segrais, y sont observées avec une grande exactitude. »

Entendez par là que Tintrigue se déroule & tra^ vers toutes les péripéties traditionnelli*s ; naufragifii, diq)âritioos, rencontres imprévues, batailU«, rim n'y manque. Cest vraiment prodige de voir m quel cercle restreint tourne alors le rêve d'uii<* école de romanciers. N'est-ce pas le triom|il»e du

cette demi-vieillesse? Pour nous, à évoquer La Rochefoucauld valétudinaire, impotent, presque aveugle, et à ses côtés son amie, si languissante elle-même, toujours en proie à la c petite fièvre i qui la consumait, l'équivoque ne nous parait point possible. En revanche, nous songeons au tourment que doit apporter avec lui un amour né, comme celui-là, sur le déclin d'une vie : c Pourquoi s'être rencontrés si tardl Que d'années passées l'un sans l'autre, qui auraient pu être heu* reuses, et qui sont des années perdues 1 i Qu'elle est torturante, la vision d'un bonheur manqué!... Sans doute, Mme de la Fayette en soufTKt, et n'y échappa que pour retomber en une autre torture.. Non, les années qu'elle avait passées jusque-là n'avaient point été des années perdues : c'étaient elles qui avaient mûri, formé leurs deiLX cœurs, et les avaient rendus capables de s'aimer ainsi. Quinze ans plus tôt. Mile de la Vergne n'eût probablement pas aimé Marsillac, il ne l'eût point aimée avant d'être revenu de ses brillantes erreurs* Elle le comprenait, et là encore quel souci I Oui, IK)ur qu'elle pût l'aimer et lui devenir chère, il avait fallu qu'il traversât d'étranges épreuves, qu'elle eût elle-même éprouvé bien des déceptions. Ils avaient assez de sincérité pour ne rien se cacher de leur passé, l'esprit trop pénétrant aussi pour ignorer que ce passé seul les avait faits tels qu'ils étaient, tels qu'ils s'aimaient; et, quoi que

■^■«^nvv^v'^WiV^?:'^^

it

leur raison pût dire, il y avait bien de la cruauté en une telle certitude.

Ainsi, Tamour, l'amour auquel elle avait si longtemps aspiré pour vivre, l'amour dont son âme était avide, et dont l'absence avait désolé sa jeunesse, lui vint à une heure et dans des conditions où il ne pouvait qu'élargir sa blessure. Il vint, accompagné de tant, de regrets, de tant de luttes intérieures, qu'elle y usa ses dernières forces. Il * y a\'ait, en certaines pages de Zayde^ un peu ' d'enjouement et de rêve heureux; voyez s'il en . reste trace dans la Prince$$e de Clèves. Relisez les . courts billets que traçait la main aflTaiblie de Mme de la Fayette ; et voyez s'il s'y rencontre . encore un sourire. Mais aussi remarquez qu'il ne T^s'y rencontre ni amertume ni colère; voilà par où elle est admirable. Bien rares ceux ou celles qui, après avoir vu s'évanouir un à un tous leurs rêves, ' savent pardonner à la vie. Mme de la Fayette lui pardonna; elle lui pardonna sa platitude et ses trahisons. Elle avait compris qu'il y a ici-bas plus de malheureux que de coupables. L'expérience qu'elle avait payée si cher, et qui aurait pu la conduire à une révolte, à une. misanthropie haineux, l'achemina doucement à une pitié pleine d'indulgence et de tendresse. Où le philosophe des Maximes n'aN'ait vu que corruption, elle lui apprit à ne voir que misère, infinie et pitoyable misère. I Cest en ce sens qu'elle put, selon un mot bien

connu, a rérormer le cœur i» de La Rochefoucauld ; c*est ainsi qu'elle métamorphosa le pessimiste Âpre et amer en un c patriarche » d*une mélancolique séi*énité. Elle ne lui rendit point des illusions qu'elle-même n'avait plus; elle lui enseigna la résignation. La résignation I telle devait bien être; en eflet, la dernière étape d'une vie si secrètement douloureuse; là devaient la mener son cœur très aimant et sa très saine raison. A quoi bon se révolter? Se révolter serait une illusion suprême. La vraie douleur est celle qui se sait inévitable, et qui ne se plaint pas, certaine d'avance qu'elle ne peut être consolée, qu'il n'y a pas de remède, ou plutôt qu'il n'y en a qu'un : la mort. Une attente de la mort, les dernières années de Mme de la Fayette ne furent i>as autre chose. Sainte-Beuve insinue qu'elle trouva dans la religion la paix et l'oubli. Peut-être.... Qui sait toutefois si ceux dont la vie a toujours trompé l'espérance, peuvent encore espérer, même en Dieu, avec pleine sécurité?

Ai-je trop assombri son portrait? Lui ai-je prêté un air de spleen par trop romantique, qui ne sau* rait convenir à iine femme du xvu* siècle? Zayde et la Princesse de Clèves peuvent nous édifier 1&dessus.

i II

Dès 1660 ou 1662, Mme de la Fayette avait écrit une petite nouvelle élégante et vive, la Princesse de MonipensieTy qui fut à peine remarquée. Zayde est de 1670, c'est-à-dire d'une époque où son imagination se plaisait encore à rêver, mais ne croyait déjà plus guère à ses rêves. L'ouvrage portait le nom de Segrais, qui en eut d'abord tout l'honneur. Puis le public se ravisa : Huet annonça qu'il avait vu, de ses yeux vu le manuscrit de Mme de la Fayette ; elle-même appelait volontiers Zayde son c enfant »; et Segrais, un peu confus, déclara qu'il aA'ait seulement joué le rôle de prête-nom. J'estime que son repentir l'entraîna à un désaveu trop caté* gorique. Qu'il ait cà et là tenu la plume ou n'ait fait ! que guider celle de Mme de la Fayette, il n'est pas douteux qu'il a joué aussi le rôle de collabora- >teur. Ce que j'en dis n'est point pour flatter sa {'mémoire. Je lui attribue tout ce qu'il y a de /médiocre, de banal et d'ennuyeux dans Zayde : c'est, comme on va le voir, lui faire large part.

L'action se passe en Espagne, au temps où la domination des Maures va finir. Le fils du gouvemeur de la Castille, Consalve, disgracié à l'improviste, trahi dans son amour et dans son amitié, quitte le royaume de Léon avec l'inteiition de

passer en Grèce et d'y vivre en ermite. Tandis qu*il chemine à travers la Catalogne, il rencontre un inconnu aussi triste, aussi las du monde que lui-même. L'inconnu, Alphonse Ximénès, habite au bord de la mer une maison isolée. Cet c endroit écarté », qui eût bien convenu à la vieillesse d'Alceste, plait à Consalve. Il y accepte Thospitalité que lui offre Ximénès, et s'y croit à l'abri des passions qui lui ont fait tant de mal. Des mois se passent en promenades silencieuses sur le rivage. Un jour, en automne, au lendemain d'une tempête, le promeneur y aperçoit, parmi les débris d'un naufrage, une femme étendue sur le sable, une femme magnifiquement habillée et merveilleusement belle. Avec l'aide de son ami, il la transporte, évanouie, jusqu'à leur maisonnette et la confie à des femmes de pécheurs. La beauté de la jeune naufragée lui cause tant de trouble qu'il passe la nuit sans prendre aucun repos. Vers le matin, il la voit ouvrir les yeux, deux grands yeux noirs, languissants, « faits pour donner, tout ensemble du respect et de l'amour ». Elle parle; elle parle une langue étrangère, inintelligible à Consalve, et n'entend elle-même ni l'espagnol, ni l'italien, ni l'arabe. Mais, le même jour, Ximénès lui amène une belle personne que des pêcheurs ont également trouvée sans connaissance sur la plage. Sitôt qu'elles se voient, elles s'embrassent. « Celle qui entrait prononça plusieurs fois le mot

mmH^*^^**

de Zaydêj d'une manière qui fit connaître que c'était le nom de celle à qui elle parlait; et Zayde prononça aussi tant de fois celui de FâimCy que Ton jugea bien que l'étrangère qui arrivait, se nommait ainsi, i

. Zayde parvient à faire comprendre à Ck)nsalve qu'elle désire être conduite à Tunis. Or les c grands vaisseaux i qui font le trajet ne partent que dans deux mois. Il faut qu'elle attende jusque-là, et l'amour qu'elle a dès l'abord inspiré à Consalve, grandit de jour en jour. Bien qu'il ne sache et ne puisse rien savoir d'eile> il croit deviner tout un roman dans sa vie. Elle regarde la mer, elle pleure : elle a donc perdu celui qu'elle aimait. Elle regarde Consalve et le montre curieusement à Fclimè : celui qu'elle aimait ressemblait donc à Consalve. Et celui-ci souffre toutes les tortures de la jalousie. Il passe des « après-dinées entières » à errer dans les bois. Un jour enfin, il la voit occupée décrire : aux caractères tracés sur le papier, il découvre qu'elle est Grecque. Il va en toute hâte à Tarragone à la recherche d'un interprète; il en trouve un qu'il ramène et qui lui apprend en route à dire en grec : Je vous aime.,.. Hélas 1 la chambre de Zayde est déserte. Zayde a disparu ainsi que Félime. Il apprend qu'on les a vues le matin se promener prés de la mer : une chaloupe est venue, des hommes ont débarqué; Zayde a embrassé l'un d'eux et les a suivis dans le bateau.

■•iWi

Page 1