‹ Le roman de dix-septième siècleChapitre 8 sur 19 · DE FRANCION · texte numérisé non relu

DE FRANCION

Avant (le formuler sa théorie, Sorel l'avait déjà\ mise en œuvré dans le Francion qu*ii fit paraître \ en 1622, sous le nom de Nicolas de Moulinet, sieur J du Parc ,, gentilhomme lorrain. Il en a toujours désavoué la paternité, notamment dans sa Bibluh thèque française • Le passage , assez entortillé , ferait croire que cette œuvre est le fruit d'une collaboration, et il semble, en effet, qu'il y ait deux esprits très divers dans le Franciofiy l'un jovial, libre à l'excès, l'autre un peu sermonneur et doctoral. Les chapitres les plus gaillards y ont une c moralité ». — Voilà, nous, dit-il de temps à autre, ce que fit Francion ; vous voyez qu'il en fut puni ; gardez de l'imiter. — Le conseil est si tardif, si imprévu, qu'il nous touche peu. Que dirions-

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nous de Scapin sUnterrompant de b&tonner Géronte pour s'écrier : VanUa$ vaniiatuml Ainsi procèdel'auteur du Francion. Mais le même mélange de prédication et de bouffonnerie existe dans le Berger extravagant Les deux livres sont bien de la même main. Le témoignage des contemporains, d'ailleurs, est unanime et formel.

Il est assez surprenant que Sorel ait pci'sislé û garder l'incognito. Le Francioiiy traduit en alleinandy en anglais, eut soixante éditions en France, soit à Paris, soit à Rouen, soit à Troyes; il s'était doublé dans l'intervalle et comptait flnalement douze livres après n'en avoir compris que sept. Mais ce grand succès dé librairie n'amena point Sorel à en revendiquer Thonneur. L'honneur , sans doute, ne lui paraissait point compenser les * risques qu'il eût pu courir en signant de son nom une histoire comique qui était aussi une histoire vraie.

Uhieloire comique commence de la façon la plus folle. Elle nous mène en un château de Bourgogne qui appartient à un certain Valentin, mari de dame Laurette. Francion s'est déguisé en pèlerin pour parvenir jusqu'à Laurette, dont il est fort amoureux. Son habit lui a gagné le respect de

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Valentin. Celui-ci, très vieux et très laid, voudrait .embellir et rajeunir pour mieux plaire à sa femme ; il a demandé une consultation au digne pèlerin. Le digne pèlerin lui ordonne de se plonger dans une grande cuve en prononçant deux ou trois phrases mystérieuses dont il lui communique le texte; et tandis que Valentin trempe dans sa cuve, ^ en plein air, Francien essaye de se rapprocher de Laurette. Mais des voleurs ont envahi la maison, * dont quelques-uns vêtus en femmes. Laurette prend l'un d'eux pour Francien; Francien en prend un autre, qui s'est affublé d'une jupe, pour Laurette. La confusion devient vite indescriptible, et le malentendu entraine de scabreuses consé- . quences. En fln de compte, quand le jour arrive, * Valentin se trouve attaché & un arbre, deux des bandits sont ficelés aux barreaux d'une fenêtre, et Francien git évanoui au fond de la cuve qu'il destinait à sa dupe, c Voilà, conclut le narrateur, »ii

comment ceux qui ont l'inclination portée au mal '\\\

ne réussissent jamais bien dans leurs desseins, et • '>

reçoivent le salaire tel qu'ils le méritent. » Amen I Francien s'est blessé & la tète en tombant dans la cuve. Il reçoit les premiers soins en une hôtel- > lerie voisine. Puis, apprenant que Valentin est en colère et a juré de se venger de lui, il décampe, couché sur une charrette. A la tombée de la nuit, • V

il fait halte dans un petit village où il n'y a qu'une méchante auberge. L'auberge est déjà pleine de

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voyageurs. Mais Tun d'entre eux^ un gentilhomme^ consent à partager sa chambre avec le nouveau venu, et après un bel assaut de politesses, après mille protestations courtoises, Francien accepte son hospitalité. Une fois au lit, il lui i*aconte ce >.qui vient de lui arriver et pour quelle raison il se * trouve en Bourgogne. Il a rencontré Laurette à Paris, comme elle entrait chez un orfèvre; il Ta suivie, il s'est épris d'elle. Laurette ayant épousé Valentin et s'étant retirée avec lui en Bourgogne, Francien s'est h&té de la rejoindre, travesti en pèlerin de Notre-Dame de Montferrat.

Le gentilhomme a fréquenlé jadis Francion et reconnaît son nom. Mais il garde l'incognito. Dans la chambre voisine se trouvait une vieille femme, nommée Agathe, qui connaît le nom de Laurette et qui a prêté l'oreille. Elle veut savoir quel est l'homme qui parle ainsi de Laurette, et lorsque tout dort dans la maison, elle survient à pas de loup, une chandelle à la main, curieuse de voir les traits de Fi*ancion. Il se réveille en sursaut, la chandelle s'éteint, et il s'ensuit dans les ténèbres une grande bataille & coups de poing, entre Francion qui croit à une attaque de voleurs, et la vieille qui se défend de son mieux. Par bonheur, le gentilhomme inter>'ient et apaise les combattants. ^

La paix est faite, et Agathe raconte à son tour son histoire, puis l'histoire de Laurette. Laurette est

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une enfant trouvée; Agathe l'a recueillie et s'est chargée de son éducation. Pauvre éducation, d'ailleurs; car Agathe est une parfaite coquine qui vit de ses vols et de ses ruses, associée à une bande de chenapans, grands détrousseurs de badauds • parisiens. Elle promet à Francien de plaider la cause de son amour auprès de Laurelte. Francion, un peu consolé, se résigne à prendre patience; il s'installe dans la maison du gentilhomme qui le traite de son mieux, et à qui il conte alors sa vie. Francion est fils d'un très noble châtelain de Bretagne, nommé La Porte. Il fut mis en nourrice chez une paysanne, c II faut que je vous conte, en passant, une petite chose qui m'arriva après que je fus sevré : j'aimois tant la bouillie que l'on ne laissoit pas de m'en faire encore tous les jours. Comme la servante tenoit le poêlon dessus le feu dedans ma chambre, pendant que j'étois encore couché, l'on l'appela de la cour : elle laissa son poêlon & l'dtre, et s'en alla voir ce qu'on lui vouloit. Tandis un maître singe, que nourrissoit secrètement depuis peu un de nos voisins , sortit de dessous un lit où il étoit caché, et ayant vu, pensez, autrefois donner de la bouillie aux enfants, il prit un peu de la mienne et m'en vint barbouiller tout le visage. Après , il vint m'apporter tous mes habits, et me les vêtit à la mode nouvelle, faisant entrer mes pieds dans les manches de ma cotte, et les bras dedans mes chausses : je crioi beau*

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coup , à cause que cet animal si laid me faisoit peur : mais la servante, étant empêchée, ne se hàtoit point pour cela, d'autant que mon père et ma mère étoient à la messe. Enfin le singe, ayant accompli son bel ouvrage, sauta de la fenêtre sur un arbre, et de là s*en retourna chez lui. La ser« vante, revenue peu après, et me trouvant en l'état où il m'avoit laissé, fit plus de cent fois le signe de la croix, en écarquillant les yeux et donnant des signes de son étonnement ; elle me demanda, avec des caresses, qui m'avoit accommodé ainsi ; et, parce que j'avois déjà oui appeler du nom de diable quelque chose laide, je dis que c'étoit un petit garçon laid comme un diable; car je prenois le singe qui avoit une casaque verte, pour un garçon. Et j'étois bien en cela aussi raisonnable que ce Suisse qui, trouvant un singe sur la porte d'une taverne, lui avoit donné un teston à changer, et voyant qu'il ne le payoit qu'en grimaces, ne cessoit de lui dire : c Parli, petite garçon, vole* vous pas me donner la monnoie de mon pièce? » Et c'est de là possible que vient le proverbe quand Ton dit que les grimaces, les gambades ou les moqueries sont^ monnoie de singe. Ce Suisse n'a pas été seul trompé. Un paysan, apportant un panier de poires à un seigneur, trouva deux gros singes sur la montée , qui se jetèrent sur son panier pour avoir du fruit. Ils avoient de belles casaques de toile d'or et la dague au côté, ce qui

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les rendoit vénérables, tellement que lé paysan, fort respectueux, leur ôta courtoisement son cha* peau; car il n'avoit jamais vu de tels animaux. Quand il eut fait son présent, le maître de la maison lui demanda pourquoi il ne lui avoit pas apporté un panier tout plein, c II étoit tout plein, monsieur , dit le paysan , mais messieurs vos enfants m'en ont pris la moitié. » La rencontre étoit d'autant plus excellente, que ce seigneur étoit si laid qu'un rustique pouvoit bien penser que ces singes fussent de sa race. »

Dés qu'il fut en âge de travailler, il fut envoyé au collège de Lisieux, rue Saint-Étienne des Grès, & Paris. Il y lut les romans de chevalerie et devint très batailleur. Enfin, après de longues et tristes années, il sortit de sa geôle et fit son éducation de gentilhomme, c'est-à-dire qu'il apprit c à jouer du luth, à faire des armes et à danser ». Mais il était sans fortune; son père venait de mourir, l'instituant légataire universel de ses dettes. Fran* cion mena donc d'abord l'existence du gentil* homme pau\Te, en un temps où l'habit faisait le moine, et où un manteau râpé ne pouvait obtenir que des mépris. Querellé à chaque pas , injurié des valets, éclaboussé par les carrosses, il essaya de se consoler avec la poésie. Il fréquenta la rue Saint-Jacques et les boutiques de libraires où les rimeurs à la mode se donnaient rendex-vous. Il acquit en leur compagnie assez de savoir-faire

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pour rimer les vers d'un divertissement qui se dansait à la cour. Mais tant d'industrie et tant d'ingéniosité eussent été peiiie perdue, si sa famille n'avait pu enfin lui envoyer de quoi se vêtir. Dés lorsy bien habillé, l'épée au côté, Francien était capable de foire son chemin. Cher aux uns, odieux aux autres, toujours prompt au madrigal comme au cartel, la patience courte et l'épée longue, il erra d'intrigue en intrigue sans jamais rien perdre de sa verve et de sa belle humeur entreprenante, jusqu'au jour où le hasard lui fit rencontrer Laurette.

Le récit de Francien & peine achevé, le gentilhomme se fait reconnaître de lui. Il est un ancien ami de sa jeunesse, et la principale cause de tous ses malheurs. C'est lui, c'est ce Raymond qui a jadis dépouillé Francien des quelques écus d*or péniblement amassés pour s'acheter des habits et faire figure à la cour, à l'époque où Francion quittait l'Univei'sitc et entrait dans la vie. Raymond voudrait aujourd'hui racheter sa faute. Il organise des fêtes magnifiques en l'honneur de Francion, et il y invite Laurette. Mais déj& le cœur de Francion n'est plus à Laurette. Il s'est épris d'une ^ y Italienne, nommée Nais, dont il a vu le portrait chez Raymond. Ce porti*ait est l'œuvre du i)eintre Dorini. Et Francion part avec Dorini à la recherche de Nais. En route, il se fait passer pour un charlatan, s'égayant aux dépens de la sottise humaine.

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consolant celui-ci , dupant celui-là.... Je renonce à conter après quelles péripéties , comt)ien de coups d'épée donnés, de portes enfoncées, d*échelles de corde escaladées, combien de tromperies et d'artifices, il parvient à trouver Naïs qu'il épouse.

Francien est un frère aîné de Gil Blas et de Figaro; un de ces spirituels aventuriers que le roman ou la comédie ont promenés par le monde, \ *

qui incarnent en eux les qualités de notre race, \ ;>

bon sens pratique, souplesse d'esprit, bravoure, malicieuse gaieté. Il est une figure aussi vivante que le héros de Lesage ou de Beaumarchais qui se sont, à coup sûr, souvenus de lui. Il est l'Ulysse ! moderne ; mais les obstacles qu'il rencontre et "l

surmonte n'appartiennent plus & la mythologie, V[

ne sont plus d'ordre surnaturel. Il n'a pas à braver *;

les enchantements de Calypso ou de Circé, les ]

colères de Neptune ou de Polyphème : il tient tète à des ennemis plus redoutables, bretteurs, jeunes ou vieilles intrigantes, hommes de loi et pédants de l'Université.

Là est l'intérêt très vif du Francien, le premier des romans pris dans la réalité vulgaire et sans transposition de costume. A la suite du vagabond, ^1

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d*étape en étape , le conteur explore la vieille France. Les ri\-aux de Sorel n'en avaient noté qu'un seul aspect , visité quhin très séduisant » mais très petit coin; ils nous mettaient sous les yeux la fine fleur deia société, les mœurs toutes noi^velles de ces salons qui étaient comme des serres de plantes rares. Mais la réforme intellectuelle et morale qui en avait si joliment purifié' le langage et les manières, n'avait pas atteint le fond de la nation. Les peuples ne changent pas si vite; l'influence des grands esprits et des beaux livres n'agit que sur les délicats; derrière eux, il reste la foule, où les intérêts, les passions, la fiicon de sentir et de vivre ne se modifient qu'avec lenteur. C'est & cette foule demeurée gauloise « c'est aux roturiers, aux humbles, aux misérables même, que la curiosité, sans dédains ni préjugés, de Charles Sorel s'intéresse. Grûce à lui, toute une humanité morte ressuscite qu'il nous est rarement donné d'entrevoir & travers l'art aristocratique du XVII* siècle. Les divers compartiments du tableau que contient la vraie histoire de Francion nous présentent tour à tour le peuple, les écoliers, les ' robins, les gens de lettres, et de bien étonnantes ^ figures sortent de l'ombre.

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. Qui songeait alors ù observer et à peindre les paysans? Dans la seconde moitié du siècle seulement, La Fontaine leur a consacré quelques-unes de ses l'ubles, et Molière deux ou trois scènes de .

Don Juan et de Monsieur de Potirceaugnnc où il Jf^^*^; s'amuse de leurs patois; en(ln La Bruyère a écrit sa fameuse phrase : a L'on Yoit certains animaux farouches — des mules et des femelles — nipandus * par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme ' ' une voix articulée; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine : et en etîet ils sont des hommes. Ils. se retirent ta nuit dans des tanières où ils vivent de jiam noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manger le pain qu'ils ont semé. >

Beau cri de sombre pitié qui sonne étrangement au milieu des ballets de Vei'sailles et des opéi-as de Lulli, que le xviu' siècle a entendu, mais qui reste presque isolé au xvii«. Comment cette jolie chose qui est un marquis, ce parfait objet d'art, fait de satin, de velours et de dentelles, se plairait-il aux champs? Que devïendraîeat

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ses grandes plumes, les boucles blondes de sa perruque, les flots de son rabat, ses canons empesés et ses rubans frais, au grand air de la plaine? Qu'irait-il faire là, lui qui ne traverse même pas la rue à pied, de peur « d'imprimer en boue », comme Mascarille, ses talons rouges de danseur dé menuet? Ce serait encanailler sa pensée que de l'arrêter sur les hOtes d'une ferme ou d'une bassecour; et il s'en tient aux Tircis, aux Tityre que les écrivains en vogue lui montrent dans un coquet décor de ruisseaux mui*murants, de gazons verts, d'allées soigneusement ratissées.

Molière et La Fontaine eux-mêmes n'ont pas, peut-être, attrapé aussi bien que Sorel la physionomie du vilain. Aux premières pages de son li>Te, devant le château où deux voleurs restent accrochés aux grilles d'une croisée, il a ameuté les gens du village. Ils se sont levés de bonne heure pour aller & la messe; car ils sont pieux, quoique volontiers goguenards. A la vue de ces hommes à demi nus, suspendus là-haut, ils éclatent de rire, d'un rire « qui leur fait joindre les mains, leur courbe le corps en cent postures, et les heurte les uns contre les autres ». Plus gaies encore, les commères, le verbe haut, la langue déliée. Vient aussi le curé, levé un peu plus tard que ses paroissiens. Ce sont tous les personnages de nos vieux ïabliaux qui nous réapparaissent; ils n'ont pas changé. Ils sont toujours moqueurs à

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la fois et naïfs, si superstitieux qu'ils croient voir partout le diable et ont grand'peur des sorciers ; mais ils cachent sous leur enveloppe de lourdauds un esprit fin qui saisit promptement les ridicules. L'impression que nous laissent les peintures champêtres de Sorel, est que La Bruyère a noii*ci à l'excès la sienne. L'entrain , la verve joviale éclatent ici à chaque page. Certaine description de noce villageoise serait amusante à comparer avec la célèbre description de Madame Bovarij. Après le souper y les deux époux se mettent devant une table chargée d'un beau bassin de cuivre : c A chaque pièce que l'on leur apportoit comme offrande, ils faisoient une belle révérence pour remerciement, en penchant la tète de côté. La bourgeoise présenta une couple de fourchettes d'argent ; une certaine femme du village en présenta de fer; une autre, des pincettes et des tenailles. Il fut là avec son épouse un quart d'heure après qu'on lui eut fait tous les dons, pour attendre s'il n'y en avoit point encore & faire. S'étant retirés, ils comptèrent ce qu'ils avoient dépensé ; et voyant qu'ils per» dolent beaucoup à' leur noce, ils se mirent & h

pleurer. » Puis le seigneur du lieu accorde que \

toute la compagnie vienne danser au ch&teau, et Al

les mariés marchent en tète, derrière le violon. Francien, qui s'est improvisé ménétrier, joue des gaillardes et des courantes. Tout autour de la

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Ci LB ROMAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCX£.

table, sont les vieilles qui médisent de chacun, reprochant aux parents des mariés d'être avares, de n'avoir pris qu'un violon, et patati, et patata, c Quand je marioi ma' grande fille Jacquotte, disoit Tune, il y avoit tant de viande de reste que, le Içndemain, il fallut prier notre curé de nous veniraider à la manger de peur qu'elle ne se g&tàt ».De leur côté, les jeunes gens font des compliments à leur danseuse , en lui Ufant la main : c Vous êtes la parle du pays en humidité .et en doux maintien »• Puis ils dansent c en haussant les pieds, en démenant les bras et tout le corps de telle tàçon qu'il sembloit qu'ils fussent démoniaques ».

Tout le tableau n'est-il pas vrai, vrai de nos jours encore, car les types se conservent long-* temps au village? Ne sont-ils pas vrais, ces ménages où l'on s'aime tout en se donnant des soufflets? Ceux qui ont voulu récemment peindre la vie du laboureur, le dur combat de l'homme avec la terre, ont-ils vu plus juste que le vieux romancier? *

L'image qu'il nous offre du bas peuple parisien est moins aimable. Nous y trouverions de quoi commenter et compléter la satire de Boileau sur

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les embarras de Paris. Les voleurs forment de véritables corporations , qui ont un uniforme', manteaux rouges, collets bas, ou chapeaux à bords retroussés, ornés d'une plume; ils sont beaucoup mieux organisés que la police, et ils ont la complicité de la police, partageant leur proie avec le commissair<e. Ils sont pour la plupart des valets qui ne veulent plus servir, des ouvriers qui refusent dé travailler. Mais, s'il y a parmi eux des spadassins qui mettent leur rapière au senûce du mieux payant, il y a aussi des seigneurs que tente une vie de périls ou que la pauvreté pousse au vol, ayant soin toutefois de n'arrêter que les personnes de qualité pour gagner leur butin à la pointe de l'épée. Ceux-ci se nomment tirersoies; les autres, tire-laines ou plumets. Ils ont des sobriquets bizarres, comme nos rôdeurs de barrière : ils s'appellent Grison ou Rouget. Des femmes vivent dans leur compagnie^ Ainsi qu'aujourd'hui , l'armée du crime est composée de tous les naufragés de l'existence. Ils exploitent la race des badauds; ils assemblent la foule sous un

prétexte quelconque et se sauvent en volant les manteaux. Malheur au niais, au t coquefredouille », qui tombe entre leurs mains I Les étrangers sont leurs ordinaires victimes : il y a dans le Francion une plaisante silhouette d'Anglais en détresse dont la bande a fait sa proie. Et dans ce monde des gueux, ce sont sans cesse des rixes où l'on s'égra-

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ligne, où Ton se mord, d'où l'on sort c les yeux pochés au beurre noir, tout le reste du visage comme du taffetas de Chine, rouge, bleu et jaune ». Sorçl a fouillé ces bas-fonds, et des vues, des portraits qu'il dessine à la plume, se dégage la vision d'un Paris oublié, d'un Paris à peine éclairé de quelques lanternes, sillonné de ruelles, hérissé de maisons qui surplombent la rue et d<>nt le vaste porche peut abriter des embuscadr.^; un Vans loqueteux, immoral, bruyant et reinuaiii., qui ressemble un peu à une cour des Miracles, et où, malgré tout, circule la bonne humeur française, où il y a des flâneurs, des donneurs de sérénades, des marchands d'oubliés — des oublieuxy — le corbillon au côté; et, au coin des ponts, des Savoyards qui chantent, des vielleux qui jouent de vieux airs.

Sorel a employé près de cent pages à relater les années que Francion, encore enfant, passe au <:ollége de Lisieux. C'est beaucoup plus qu'un épisode amusant; c'est une protestation généreuse, un coup d'audace, un appel aux petites Écoles et à RoUin. Avant lui, Rabelais et Montaigne avaient porté les premiers coups à la vieille Université gothique qui, durant tout notre Moyen Âge, formé

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.un État dans l'État, et dont les collèges, entourés '. de fossés, de murailles, semblaient des forteresses.' Avec sa multitude de disciples, groupés en nations et en tribus,.avec son titre de fille aînée de France,, son blason — une main qui sort d'un nuage et tient un livre entouré de trois lis, — avec ses privilèges, ses fêtes, ses processions si longues que

* le recteur était aux Mathurins quand la tête de la colonne arrivait à Saint-Denis, elle était bien puissante; elle comprenait le t pays Latin », et elle avait toute liberté de déformer l'intelligence humaine. — Rabelais et Montaigne lui firent bravement la guerre. L'un, avec sa verve aristo-' phancsque, l'autre, avec sa fine ironie, ils tournèrent en dérision les « modalités, les entités, les . quiddités, les hocceités, les ampliations, les réduplications, les exponibles et les insolubles » dont elle prétendait nourrir l'esprit de la jeunesse. Ils raillèrent les niaiseries de la scolastique; ils eu maudirent aussi les brutalités, les lycées, comme . celui de Mohtaigu où grandit Érasme, et d!où il ne rapporta, dit-il, que « des humeurs froides et des poux », où le corps de l'écolier végétait et souffrait autant que son &me.

. A l'époque de Sorel, la situation ne s'était guère améliorée. En 1600, l'Université s'était trouvée très compromise ; les guerres de la Ligue et la concurrence des jésuites avaient fait le. vide dans ses établissements. Henri IV lui avait donné de

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nouveaux statuts; mais les règlements restaient rigoureux et les martinets infatigables : surtout, le latin demeurait la seule langue que l*écolier eût le droit d'employer. Le collège d'alors est comme une ville romaine qui se serait conservée sous la poussière des manuscrits , & la façon de Pompéi sous la cendre du Vésuve; il est hanté de quasi-revenants qui vivent dans le passé et ne parlent que la langue du passé. Aristote, et quel Aristote! y est toujours la base des études. Il faut arriver aux premières années du xviiP siècle, pour y sentir, dans le Traité des Éludes de Rollin, le tardif contre-coup des réformes de Port-Royal. Alors rUnivcrsité se rajeunit; alors disparut cet animal indecrotabile qu'évoque une jolie page du Frandon.

t II me demanda après si jo sçavois bien la définition d'un pédant. « Oui-da, monsieur, lui ré- € pondis-je, est animal indecrotabile, — Vous avez c raison, certes, me dit-il; aussi ai-je ouï conter t que le recteur de l'Université avec les procureurs t de la nation et ses autres suppôts, allant à la t veille de la Chandeleur (suivant leur coutume) c porter un cierge au roi défunt, l'on lui vint dire : « Sire, voilà votre fille l'Université qui s'en vient € vous faire la révérence. — Mon Dieu, ce dit-il, c que ma fille est crottée! » Toutefois ils ne laisc sèrent pas' de s'approcher, et le recteur lui comc mença une harangue qu'il entendoit avec beau-

c coup d'impatience, parce qu'elle étoit pleine de

< similitudes, pochées dedans les Propriétéê de$

< pierres de Pline, et d'exemples tirés des Hommes c illustres de Plutarque; tellement que, comme il c alloit commencer un discours qui sembloit être c bien long, et qu'il disoit : c Alexandre le Grand, c sire, allant à la conquête de l'Asie. •• », le roi lui c dit : c Ventre-saint-gris, il avoit diné, celui-là, et

< moi je n'ai pas dinél » La harangue, qui alloit c encore durer une bonne heure, fut là tronquée

< et accourcie. »

Voilà le monde barbare que Sorel , devenu l'avocat de l'enfismce, bafoue sans pitié; et comme il est romancier, en même temps que satirique, il le fait revivre à nos yeux avec ses bizarres habitants.

Il y a plaisir à voir le petit Francien en son collège. Il est si rare de rencontrer un enfant dans un livre du xvii« siècle I II regrette fort sa douce liberté perdue; il songe aux belles journées qu'il passait à cueillir du raisin et abattre les' noix c sans craindre les messieurs », c'est-àdire les gardes champêtres. Une vie bien rude commence pour lui, une vie réglée au son de la cloche qui annonce la messe, les leçons, les repas. Et le voici en son costume d' c escholier » : toque plate, pourpoint toujours sans boutons, la robe toute délabrée, le collet noir et les souliers blancs. Sa mine change bien vite; la bonne grâce ingénue

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des douze ans s'en va; il reste à Francion un air défiant, humble et sournois de chien souvent battu. • Sa première torture est de ne plus parler français. Il ne doit converser, soit avec ses maîtres, soit avec ses condisciples qu'en latin, vrai latin de cuisine dont la Cérémonie du Malade imaginaire nous peut donner l'idée ; il lui faut apprendre en latin jusqu'aux régies de la grammaire française. En vain Rabelais avait écrit son piquant chapitre de l'écolier limousin et moqué les rhétoriqueurs. Seul, au xvii* siècle, l'élève des Petites Écoles était dispensé de ce jargon. Encore, si le supplice intellectuel de Francion se bornait, là I Uais non; autour de lui le savoir n'est que pédanterie. Il n'apprend qu'à comi)oscr des ccntons, à mettre Horace et Vii*gilc en pièces dans ses vers; il n'apprend que des étymologics, des étymologies comme celles qu'enseignait Ménage, dérivant haricot de faba. Sa philosophie se réduit à l'étude du syllogisme. Il en devait être de même en France jusqu'au jour où le public vit passer sur la scène le bonnet pointu et la robe grotesque do Uarphurius et du docteur Pancrace.

c Nous nous demandions des questions l'un à l'autre : mais quelles questions pensez-vous? — Quelle est l'étymologie de Lunaf — et il falloit répondre que ce mot se dit : qua$i luce lucém aliéna; . — comme qui diroit, en françois, que cbamite se dit quasi sur chair mise. N'est-ce pas

là-dessus. Au reste, ils ne scavent ce que c*est que de civilité, et faut avoir un bon naturel, et

là une belle doctrine pour abreuver un jeune &ne? Ill

Cependant nous passions les journées sur de sem- h

blables badineries, et celui qui répondoit le mieux «[

. là-dessus portoit la qualité de l'empereur. • . . Quelle • : !

: vilenie de voir qu'il n'y a plus quasi que des bar- : bares dans les Universités pour enseigner la jeu* . nessel Ne devroient-ils pas considérer qu'il faut ]\

de bonne heure apprendre aux enfants à inventer ^^

quelque chose d'eux-mêmes, non pas les renvoyer -

à des recueils, à quoi ils s'attendent, et s'engourdissent tandis? On ne scait point' de' là ce que' c'est que de pureté de langage, ni de belles die* [ '|

tions, ni de sentences, ni d'histoires citées bien à }y

propos, ni de similitudes bien rapportées. Mon Dieul que les pcres sont trompés, pensant avoir \\

donné leurs fils à des hommes qui les rempliront d'une bonne et profitable science! Les précep- fi

tcurs sont des gens qui viennent presque de la . t',

charrue à la chaire, et sont en peu de temps des cuistres , pendant lequel ils dérobent quelques heures de classe , qu'ils doivent au service de ili

leur maître, pour étudier en passant. Tandis que leur morue est dessus le feu, ils consultent quelque peu leurs livres, et se font à la fin passer maîtres S<

es arts; ils lisent seulement les commentaires et ^;

les scholiastes des auteurs, afin de les expliquer ' i\:

à leurs disciples, et leur donner des annotations \]

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70 LB ROUAN AU DIX-SEPTIÊUE SièCLË.

bien noble, pour n*ôtre point corrompu , étant 80U8 leur charge; car ils vous laissent accoutumer i toutes sortes de vicieuses habitudes sans vous OD reprendre. »

De tels maîtres ne se contentent pas de déformer Tesprit, ils martyrisent le corps de Técolier. Comme Érasme et plus souvent que Montaigne, Francion a entendu siffler les cruelles lanières. Lui aussi, il mange de ces œu& pourris, il boit de ce vin moisi dont Érasme avait gardé la nausée. Il est nourri de c regardcaux », c'est-à-dire que le repas se passe à se regarder l'un l'autre, ou à regarder manger les autres. Des devises dignes d*Harpagon — ne quid nimUt — sont inscrites sur la porte du réfectoire, et durant tout le déjeuner, tandis que le régent mange un chapon, il prononce, la bouche pleine, un discours, avec maintes citations,sur l'abstinence, c II faut manger pour vivre, et non pas.... » Les punitions profitent i la caisse du collège : elles consistent souvent en privations de dîner. II y a là, au collège de Lisieux, de c petits Parisiens » délicats et frêles i qui un tel régime suffit. Mais les aiïamés, et Francion est de ceux-là, se trouvent réduits aux expédients. Ils n'ont que la ressource d'acheter des c bises », petits pains de deux liards que le boulanger apporte au sortir do la messe , — ou de réciter des vers au principal qui leur donne en remerciement quelques gâteaux.

Ainsi torturé 9 sans feu , presque sans pain,- .fi

meurtri de coups, accablé d'injures... en latin, %

récolier devient un franc vaurien qui ne songe V

plus qu'à duper et voler autrui. Francion rêve j^

tout le jour à quelque filouterie; il imagine d*ou- 1

vrir un pâté, ofTert à son maître, d'en enlever le |;.-

contenu et d'y substituer un c chausse-pied ». Le n

maître a invité à déjeuner un vieux collègue ren- rj

frogné, son c compagnon de bouteille », et lui a ij

promis de lui faire goûter d'un bon p&té de lièvre 'I

à charge d'apporter deux pintes de vin nouveau. i» Francion qui, en compagnie de ses camarades, a

mangé le lièvre, assiste à l'ouverture du p&té. * |j

c Ses yeux ne pouvant pas discerner ce qui étoit

dedans la croûte, le vieux pédant mit ses lunettes,

et, voyant le chausse-pied au lieu d'un lièvre, il :!

crut qu'Hortensius s'étoit voulu moquer de lui; ;;

c'est pourquoi, ne supportant pas volontiers un ;L

tel affront, il reprit sa quarte de vin sous sa robe <;

de chambre et s'en alla en grommelant. » Et les *;

écoliers de rire. Mais le châtiment ne se fait pas

attendre : ils sont, le soir même, privés de souper. r

Leur seule distraction, en une vie si misérable, *

ce sont les représentations tragiques. !l

Nous savons que les tragédies de Jodelle et de j'

Gamier, à la fin du xvp siècle, étaient presque ■;

toutes jouées dans les collèges; au temps de ji

Louis XIII, l'Université n'avait point renoncé & ce •]

divertissement qui était en faveur chez les Jésuites. !{

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Francion joue un rôle : son maître* tient lieu de régisseur, et apprend aux écoliers à tenir un mouchoir à la main pour se donner une contenance.

c Notre régent, avec toutes ses belles qualités, ne laissa pas do nous vouloir faire jouer des jeux en françois de sa façon, car il tranchoit également du poêle.... Je voulus aussi être le dieu Apollon en une moralité latine qui se jouoit par intermèdes. Jamais vous ne vîtes rien de si mal ordonné que notre thé&tre. Pour représenter une fontaine, on avoit mis celle de la cuisine, sans la cacher de toile ni de branche, et l'on avoit attaché les arbres au del parmi les nues. Nos habits étoient très mal assortis; car il y avoit le sacrificateur d'un temple de païens, qui étoit vctu, comme un prêtre chrétien, d'une aube blanche, et avoit par-dessus la chape dont l'on se sen'oit à dire la messe en notre chapelle. »

Ce régent, Hortensius, déguenillé, mal peigné, brutal et avare, est une inoubliable ligure. Je ne sais si Tallemant a raison qui veut y reconnaître un malveillant portrait de ïkAzàc. Hortensius ne ressemble guère au grand épistolicr. Il est, dans notre littérature, deux cent cinquante ans avant la publication de Jacques Vinglrtu et du Petit Cfcoif, ie premier type du pion. A dire le vrai, beaucoup des traits dont Sorel a composé son personnage, appartiennent aux précepteurs de Gargantua; mais il y en a de nouveaux et la mise en

LA VRAIE HISTOIRE COUIQUË DE PRANCION. ° 73 '.

il'

œuvre est des plus heureuses. II était facile et ten- * i|

tant de pousser les choses au noir; Hortensius étant i

une sorte de bourreau. Sorel a mieux aimé rester ji

un grand rieur; le chapitre qu*il lui consacre et |j;

qui a toute la portée d'un pamphlet, demeure un * \

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