I. Maxime
Celle qu'un lien honnête Fait entrer au lit d'autrui, Doit se mettre dans la tête, Malgré le train d'aujourd'hui, Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui.
IL Maxime.
Elle ne se doit parer Qu'autant que peut désirer Le mari qui la possède :
C'est lui que touche seul le soin de sa beauté ; Et pour rien doit être compté Que les autres la trouvent laide.
Molière, Ecole des femmes, III, 3.
Non plus que l'Agnès de Molière, ou la Christiane de Maupaséant, Flamenca ne saurait, sans amour, se plier à des règles qui font si bon marché de sa personne. L'Eve médiévale, comme la moderne, obéit elle aussi à l'instinct de la propriété. Elle s'appartient à elle-même, et saura bien se le prouver.
Elle a un mot qui en dit long sur l'état de la société et la mentalité féminine au xiii<^ siècle. Alors qu'elle est encore jeune fille, son père, le comte de Nemours, lui amène Archambaud, l'époux qu'il lui destine pour des raisons de convenances familiales. Elle n'a jamais vu son futur mari :
Le comte prend Archambaud par la main, le conduit dans la chambre,, et le présente à Flamenca. Celle-ci ne laissa point paraître de chagrin, mais elle restait un peu confuse : « Voici votre épouse, sire Archambaud, s'il vous plaît, prenez-la. — Seigneur, s'il n'y a pas d'obstacle de sa part, je n'ai jamais rien pris aussi volontiers. » — Alors la pucelle avec un sourire : « Sire, mon père, dit-elle, vous montrez bien que je suis en votre pouvoir, puisque vous me donnez si facilement. Mais du moment que tel est votre plaisir, j'y consens. >
Adoncs li piucella somris,
E dis : « Sener, ben faitz parer
Que'm lengas en vostre poder,
Qu'aissi'm donas leugeramen.
Mais, pos vos plas, ieu i consen » (v. 267-80).
Et voilà comment les contemporains de Philippe Auguste où du bon roi saint Louis mariaient leurs filles ! L'ironie résignée de Flamenca annonce déjà au moins en partie les sentiments de telle héroïne de Molière. Elle ne se révolte point, comme fait Elise, lorsque Harpagon veut la «donner» au seigneur Anselme. Consultée pour la forme, elle accorde son consentement, parce que la jeune fille est à cette époque à la discrétion absolue de ses parents. Mais son goût pour la liberté se fera jour tôt ou tard.
D'abord c'est en toute innocence qu'elle se livre, une foi.^ mariée, aux plaisirs du monde. Jeune femme à peine échappé? à la tutelle de sa famille, elle jouit sans arrière-pensée des atten* tions et des hommages que sa beauté lui attire. Peut-être oubliet-elle un peu son mari, dont elle n'a pas encore à se plaindre, qui est jeune lui aussi et de noble naissance ainsi qu'elle-même. Seulement il est le mari, le mari d'une très jolie femme, d'une femme trop jolie. Les personnes, les temps, les circonstances, tout pré^ pare Archambaud au rôle odieux de jaloux.
Ainsi qu'il arrive souvent, — et cela se produit notamment dans le Casiiagilos, dont il est question plus haut, — c'est une calomnie qui a déclenché la jalousie d' Archambaud et amené tout le mal. II existe dans la poésie du moyen âge du nord et du midi de la France un personnage, traditionnel comme le gilos, et comme lui antipathique : le lauzengier ou losengier. Le lyrisme et le roman présentent le losengier comme un hypocrite, un flatteur, un ami perfide ou un envieux qui veut le mal des parfaits amant*, toujours prêt à les dénoncer au jaloux. Ce sont des lauzengiers qui dénoncent traîtreusement à Amfos de Barbastre, le mari soupçonneux du Casiiagilos, les amours tout d'abord imaginaire! de Bascol de Cotande pour na Elvira. Dans le roman de Flamenca il n'est point fait allusion à des lauzengiers anonymes. Un personnage d'une vérité plus vivante est mis en scène pour jouer le rôle de lauzengier : c'est la reine, épouse du roi de France. L'au* teur suppose que, pendant les premières fêtes données à Bourbon, la reine a pris ombrage de la beauté et des succès de Flamenca. Ayant remarqué, au cours des joutes, que le roi avait fixé à sa lance une manche de dame, elle fut offensée, s'imaginant que sa rivale avait donné au roi ce gage d'amour. Elle confia secrètement ses soupçons à Archambaud.
Pire Archambaud, bel oini, le roi se conduit bien mal de porter ainsi sous mes yeux une enseigne d'amour. C'est manquer à vous comme à moi, je vous le dcidare en toute franchise (v. 857-62Ï.
En prononçant ces paroles, la reine montre assez son dépit : fon dolenla e marrida. Voilà l'exemple d'une épouse que le marirrc n'empêchait pas d'aimer son mari, de l'aimer au point d'en être sottement jalouse ! Elle n'était pas à la page cette reine de France-là ! Peut-être faut-il penser qu'à cette époque, malgré le train du jour, il y avait des femmes pour garder encore quelques préjugés en matière matrimoniale.
Quoi qu'il en soit, à cette insinuation qui dénote des sentiments tout à fait vi«ux jeu, Archambaud répond avec un stoïcisme d'homme du monde :
Dame, fait-il, de par Dieu, ce n'est pas vous faire déshonneur que d'éprouver la joie d'amour. Le roi n'en remplit que mieux son devoir. Je voudrais être son partenaire et tenir pour de bon le rôle qu'il joue par galanterie. De sa part, c'est pur amusement.- — Seigneur Archambaud, voilà des raisons qu'il faudra vous donner à votre tour avant que quinze jours soient écoulés. — Dame, n'y mettez pas de la jalousie ICeseraitsansmotif.- — La reine secoua la tête. — Vous dites que vous ne serez pas jaloux ! Si, par Dieu, vous léserez ! Et sans doute n'aurez-vous pas tort ! — Dame, pourquoi parlez-vous ainsi ? Ne me faites pas la leçon, ma foi: j'ai l'habitude de ces sortes d'affaires (v. 868-87).
C'est donc la reine qui a « versé dans l'oreille » d'Archambaud «la pensée pestilentielle ». Et, comme le traître lago observe sur le visage d'Othello les effets du poison moral qu'il lui a fait prendre, elle va pouvoir suivre chez l'époux de Flamenca les progrès du mal cuisant que l'on appelle jalousie, del mal cozent qes om appella gelosia (v. 997), « monstre aux yeux glauques qui produit luimême l'aliment dont il se repaît ».
Avec une précision de détails et une sûreté d'observation que pourraient lui envier nos chniciens modernes de psychologie pathologique, l'auteur de Flamenca trace les phases successives de cette maladie implacable qui progressivement mine Archambaud au moral et au physique, véritable phtisie galopante, par laquelle le jeune, brillant et courtois chevalier est bientôt transformé en un barbon brutal et odieux.
Tout d'abord, lorsque la reine lui fait part de ses premiers soupçons, Archambaud les a repoussés avec dédain. C'est la première phase. Ainsi réagit au début, dans le Castiagilos, le sire Amfos de Barbastre : il menace les calomniateurs de les faire pendre ou brûler [liig serialz ars o pendiii) s'ils persistent à accu-
ser celle qui dépasse toutes les autres en beauté et en sagesse. Et dans la même conjoncture Othello s'écrie :
Echange moi contre un bouc le jour où j'occuperai mon âme de tous ces soupf;ons. On ne me rendra pas jaloux en disant que ma femme estjolie,aime le monde, a le parler libre, chante, joue et danse bien... Non, lago : avant de douter, je veux voir ; après le doute, la preuve ; et après la preuve, mon parti est pris : adieu à la fois et l'amour et la jalousie.
L'on sait combien de temps tiennent chez le héros de Shakespeare ces belles résolutions. Celles d'Archambaud ne sont pas suivies d'un effet plus durable. La reine lui avait prédit que sa superbe confiance ne persisterait pas durant une quinzaine. Elle n'avait que trop raison. Le jour même, Archambaud, venant de quitter la reine, était de mauvaise humeur à cause du discours qu'elle lui avait tenu. Comme oh sortait de vêpres, les hommes conduisant les dames, il aperçoit le cavalier de Flamenca, — toujours le roi, — qui lui mettait gaillardement la main au sein, cais per vesadura privuda ! (v. 930). Si un tel geste, réprouvé, — on l'a vu — , par Robert de Blois, passait aux yeux de certains pour une ahuable attention dictée par la politesse pure, il ne fut pas du goût de la reine, qui le vit aussi, et qui en fut très irritée. Archambaud ne le fut pas moins, mais n'en fit rien paraître.
Le lendemain, au point du jour, dans la liesse générale qui a envahi Bourbon, les rues s'emplissent subitement du tumulte que font les jeunes chevaliers adoubés de la veille, au nombre de neuf cent quatre vingt-dix-sept (v. 794) — pas un de moins ! — Ils ont arboré leurs nouvelles insignes, et vont à bride abattue faisant teinter les grelots et les clochettes de leurs chevaux. Ce vacarme à cette heure matinale a tout l'air d'un charivari ; et le souci d'Archambaud s'en accroît encore :
A n'Archimbaut creis le consiris.
Et a lai (loi i/ts en son cor
Qu'a pena si ten que non mur ! (v. 958-60 K
Cependant il fait effort sur kii-même, blâmant à part lui la reine d'avoir éveillé dans son cœur des soupçons dont il a honte. Il cache son mal du mieux qu'il peut.
Plus gcn que poc so mal cubri (v. 965).
Il continue d'ouvrir généreusement son trésor, donnant et dépensant largement, comme il convient à un courtois chevalier.
Telle est la deuxième phase de la maladie. L'homme du monde luttant contre l'angoisse mortelle qui l'envahit, résiste sto^que-
Bient à la douleur, et s'efforce de ne pas dévoiler la plaie qui le ronge. Les fêtes durèrent dix-sept jours, de plus en plus brillantes. Riches hommes, barons s'ém.erveillent, et se demandent d'où Archambaud peut tirer tant de richesses. Le vingtième jour, au grand soulagement de la reine, le roi et les autres invités se retirent. Archambaud reconduit ses hôtes aussi gracieusement qu'il peut. Ce combat qu'il se livre à lui-même pour cacher son trouble aux yeux du monde et pour sauver la face à tout prix, est très intéressant à suivre et tout à fait instructif, car il est une nouvelle preuve du haut degré de politesse et du raffinement qui régnaient dans les moeurs de la société en ces temps et en ces lieux. Mais, dès que ses invités ont tourné le dos, le sire de Bourbon est désormais à bout de forces. Rentré chez lui, il a une crise terrible.
De douleur il se tord les mains. Peu s'en faut qu'il ne pleure.
Per gran malesa lorz las man",,
El pauc n'es meins adcs non plora (v. 1004-5).
Il se précipite vers la chambre de Flamenca, pensant peutêtre la battre. Mais il ne trouva pas la jeune femme seule : elle était en compagnie des dames du château qui se tenaient là en nombre. Sans rien dire, Archambaud revient sur ses pas, et dans son désespoir se jette étendu tout de son long sur un banc.
Là, il gémit comme s'il avait au flanc une blessure ;
Tulz estcndiitz al cap d'un banc
E plais, co s'agiies mal de flanc (v. 1016-7).
Dès lors commence pour Archambaud une vie de torture :
Ben es intratz e mala brega.
Il n'achève rien, ne mène rien à bien. Il entre ; il sort. Dehors il brûle ; il gèle dedans, il n'y a qu'un jaloux pour s'agiter ainsi, il pense chanter : de sa bouche sort un bêlement. Il croit soupirer : c'est un cri rauque. Il ne comprend plus rien à rien. Souvent il dit le paler nosler du singe que personne n'entend. Tout le jour il peste et grogne (v. 1035-45).
Ce baron, jadis si courtois, a perdu toute notion du savoirvivre. Les visites qu'on fait à sa femme l'exaspèrent :
Il prend un air affairé, siffle pour se donner une contenance ; il dit entre ses dents : « Je me tiens à quatre pour ne pas vous jeter dehors la tète la première. » 11 tord sa ceinture entre ses doigts et s'en va chantant tnllurutau ou dansant vasdoi vaidaii ! il lève les cils ; guigne du côte de sa dame. Il se retourne vers ses gens et leur fait signe d'apporter l'eau pour se laver, car il voudrait dîner. Il dit cela pour que le visiteur s'en aille. Comme s'il ourdissait et tramait une toile en même temps, il marche de long en large, et
quand il n'y tient plus : « Beau sire, s'écrie-t-il ! Dînez avec nous, s'il vous plaît, il en est bien temps ! J'en serai fort aise et vous pourrez faire votre cour à loisir. «Là-dessus il fait une mine de chien, montrant les dents sans rire (v. 1048-68).
Cette troisième étape de la maladie est franchie rapidement. Archambaud ne s'est pas encore découvert à Flamenca qui ne peut deviner ce qui se passe dans la tête de son mari. Brusquement, un soir, il éclate devant elle. Frémissant, roulant des yeux terribles, il la menace de lui couper les cheveux, et lui jette à la face des cris de haine :
Na falsa ! Madame la fourbe ! je ne sais ce qui me retient de vous tuer, de vous assommer, et de vous arracher votre tignasse, voslra penchura l (V. 1122-4).
Ce qui met le jaloux hors de lui, c'est l'admiration que les galants ont pour cette chevelure éblouissante, et les réflexions qu'ils échangent :
Je sais ce qu'ils disent : « Dieu ! a-t-on jamais vu pareille chevelure I Elle resplendit plus que l'or fin ! » Je connais leurs œillades, leur mimique, la manière dont ils vous serrent la main et vous font du pied 1 En conosc ben los giiins els sinz, Els mas eslrinz els pes causins.
A qui pensez-vous avoir affaire ? Je suis aussi rusé que vous 1 (v. 1132-8).
De ce passage caractéristique, Paul Meyer a rapproché avec beaucoup d'à propos les paroles d'Arnolphe, faisant la leçon à Chrysalde :
Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point 1
Je sais les tours rusés et les subtiles trames
Dont pour nous en planter savent user les femmes.
Mais Arnolphe n'a de la défiance que pour les femmes d'autrui. Il est, en ce qui le concerne, sûr d'Agnès ! Molière nous maintient en pleine comédie. Flamenca côtoie le drame. C'est de sa propre épouse que se défie le jaloux, et l'infidélité qu'il lui suppose le met hors de lui.
Je suis aussi rusé que vous. Mais vous, poursuit-il, s'adressant à sa femme, quelle torture me faites-vous endurer 1 Je me consume dans les tourments, tandis que vous êtes bien tranquille. Je n'ai os, nerf ou muscle de mon corps qui ne souffre par votre faute.
E non ai hos, nervi ni polpa
Non Iraga mal per voslra colpa (v. 1138-42).
Flamenca ne comprend rien à la sortie d'Archambaud. « Seigneur, qu'avez-vous ? » lui dit-elle simplement. Mais rien n'ar-
rête plus le jaloux devenu furieux. S'il ne met pas incontinent ses menaces à exécution, c'est que les coups, dit-il, ne rendent pas les femmes moins folles. Mais alors que faire ? Deus ! Deiis ! com 0 poirai eu far ? « Mon Dieu, mon Dieu, que pourrai-je bien faire ? »
— Que doit faire un mari quand on aime sa femme ? Rien.
Voici pourquoi je lui conseille De dormir, s'il se peut, d'un et d'autre côté :
Si le galant est écouté Vos soins ne feront pas qu'on lui ferme l'oreille. Quant à l'occasion, cent pour une. Mais si Des discours du blondin la belle n'a souci, Vous le lui faites naître, et la chance se tourne.
Volontiers où soupçon séjourne
L'infortune séjourne aussi.
Archambaud, qui ne pouvait pas avoir lu La Fontaine, loin de dormir sur l'une et l'autre oreille, prend un parti où il y a bien moins de résignation. Désormais il n'aura point d'égard à l'opinion du monde :
Tu t'es couvert de honte, se dit-il en lui-m'me, toi et ton ligziage. Qu'importe ! J'aime mieux être jaloux notoire que ... Mais voit esser gelos sauputz Qu'eeser suffrens cogos cornutz (v. 1169-70).
Alors le scandale, — le scandale que le comte en homme bien appris avait tout d'abord réussi à éviter, — le scandale éclate au grand jour. Voici que le sire de Bourbon enferme Flamenca dans la plus haute tour du château, et, plus prudent que le mari dont se moque Guillaume de Poitiers dans sa chanson, Companho no pos mudar..., il ne confie à personne qu'à lui-même le rôle de gardien. Tout le monde dans le pays sait maintenant qu'il est un jaloux fieffé. Dans toute l'Auvergne on fait des chansons, des sirventés et des couplets, des vers et des estribots et des retrouenches sur Archambaud qui tient Flamenca prisonnière :
Per toVAluergn'' en fan cansos
E serventes, coblas e sos
0 estribol o relroenclia
D'en Archimbaiil con len Flamencha (v. 1173-6).
Le cas n'était pas nouveau. Aux alentours de l'an 1100, Guillaume, comte de Poitiers, avons-nous dit, ne ménageait ni les sarcasmes ni les menaces aux implacables geôliers dont s'était plainte à lui certaine dame étroitement surveillée :
Si vous lui tenez hors de prix les approvisionnements, lo bon conrei, elle
s'arrangera de ce qu'elle trouvera sous sa main : si elle ne peut avoir un&
haquenée, elle achètera un palefroi.
Si, pour cause de maladie, on vous défendait le \'in pur, ne boiriez-vous
pas de l'eau plutôt que de mourir de soif ?
Certes, chacun boirait de l'eau plutôt que de mourir de soif 1
Et moi, je vous déclare ceci, gardiens — retenez mon avis : — Il est difficile
de trouver une garde qui par instants ne sommeille :
Greu veirelz neguna garda qe ad oras non somnei .'
Le vieux poète avait raison. Archambaud, qui aurait pu lire Guillaume de Poitiers, ■ — que dis-je ? qui l'avait certainement lu comme toute personne cultivée de son temps, mais apparemment avait dû l'oublier, — Archambaud eut beau monter la garde luimême ; toute sa vigilance ne tarda guère à être mise en défaut :
Car les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes ni des filles. Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté ; On le retient fort mal par tant d'austérité.
Décidément l'époux de Flamenca a le grand tort de n'avoir pas été à l'école des maris ! Le désagrément qui lui arrive, il se l'est forgé de ses propres mains. Toutes les femmes enfermées dans des tours, depuis M'"^' Agnès de Tonnerre, du roman de Joufroi, contemporaine de Flamenca, jusqu'à la jeune princesse neurasthénique qui « du haut du donjon, entend du berger l'amoureuse chanson », toutes les belles prisonnières, — et les laides aussi, — de Pierre Alphonse et du Dolopalhos à Bjornson et à Grieg, n'ont jamais eu qu'une pensée : échapper à la contrainte et recouvrer leur Uberté à n'importe quel prix. A partir du moment où Flamenca a été séquestrée par son époux, la cause de l'amant, quel qu'il dût être, était gagnée.
L'analyse morale de cet état d'esprit et la peinture des ravages causés par la jalousie au fond de l'âme d 'Archambaud s'accompagnent dans Flamenca d'une description colorée et piquante des effets physiques que cette maladie mentale produit chez le patient, l'affectant même dans sa tenue et sa mise extérieure. Un contraste violent oppose l' Archambaud jaloux, tel qu'il apparaît dans toute la partie centrale du roman, à l' Archambaud normal, irréprochablement courtois, que révèlent le début et la fin. Contrairement aux données de Molière ou de Shakespeare, notre jaloux n'a contre lui ni l'âge, comme Sganarelle ou Arnolphe, ni la laideur, comme Othello. Artiste subtil et fin, l'auteur de Flamenca dédaigne un peu certains effets faciles dont le ressort est fait d'oppositions violentes. La différence vient sans doute de ce qu'il écrit un roman, non une pièce de théâtre. Tant qu'Archam-
baud n'a pas été mordu par son terrible mal, il n'a ni l'allure grotesque ni la balourdise d'un George Dandin. Si la mésalliance — mésalliance des âges, des tempéraments, des conditions ou des éducations — est une cause de mésintelligence, de méfiance et finalement de défaillance et de souffrance dans les ménages, on ne peut nier que Flamenca et Archambaud aient formé tout d'abord un couple bien assorti. Archambaud est non seulement riche, noble et raffiné autant que pouvait l'être de son côté la fille du comte de Nemours, mais encore il est jeune, galamment tourné, plein de séduction et de vigueur.
Peut-être même a-t-il dès le début apporté quelque excès dans ses ardeurs de prétendant et de nouvel époux. La première fois qu'il a été mis en présence de Flamenca, à peine eut-il aperçu la jeune fille « que fortment se prist à l'amer », comme disent nos vieilles chansons. Quelques instants après, dès que le consentement de la pucelle est acquis, cette flamme subite le dévore tout entier. La fièvre au corps, il tremble comme s'il grelottait de froid (v. 159 s.). Il ne cache pas sa soif de la « douce médecine », mescina non amara, qui doit le guérir. On est au vendredi: jamais, pour étancher cette soif, il ne saurait attendre même jusqu'au dimanche, terme fixé pour la noce. Le soir même il aurait donné une fortune pour avoir sous la main abbé et clerc afin d'être marié (v. 180 s.). Le grand jour finit par arriver. Le repas, les fêtes, les jeux des jongleurs lui paraissent interminables (v. 312-23). Cette impatience ne fait que croître jusqu'au soir. Enfin l'heure des compensations a sonné :
Car la nueg jac ab la puncela
E si la fes domna noella,
Car d'aquo era ben malstre (v. 324-6).
Il était passé maître à ce jeu ! Point brutal d'ailleurs (v. 335-8). Il n'est pas de femme parmi les plus difficiles, pas de matrone experte, qui n'eût volontiers accepté de lui le sort de Flamenca (v. 328-30).
Cavalier accompli au moment de son mariage, parfait homme du monde dans la deuxième partie du roman, Archambaud est méconnaissable tant que dure sa crise aiguë de jalousie. Il néglige sa personne, ne se lave plus, ne se baigne plus : « Vous allez donc encore au bain », crie-t-il à Flamenca et à ses suivantes, au plus fort de son accès :
Vous aimez l'eau plus que des oies... — Mais vous, sire ! répond Alis, lançant un coup d'œil à sa maîtresse, vous vous baignez bien plus souvent que nous et plus longtemps. » Et en même temps elle riait sous cape, sachant bien que ce qu'elle disait était faux, car Archambaud depuis qu'il avait pris femme ne s'était pas une seule fois trempé dans un bain 1 (v. 1541-50).
Il ne se taillait plus les ongles ni les cheveux, ne se rasait plus. Sa barbe inculte lui donnait Taspect d'une gerbe d'avoine mal faite (v. 1325-7). Pour rien au monde il ne se serait fait couper ses formidables moustaches qui le faisaient ressembler à un Griffon ou à un E scia von (v. 1554-6).
Un pareil laisser-aller n'était pas sans exemple au xiii^ siècle chez certains hommes mariés, dont Matheolus, clerc bigame de Boulogne, célibataire d'intention sinon de fait, blâmera bientôt, dans ses Lamenialions, la tenue malpropre et la mise négligée. (( Tel souloit, avant d'avoir pris femme, être joli, gaillard, recroquillé, bien peigné, bien chaussé » qui devient piteux après son mariage : cheveux en broussailles, tombant sur les épaules, oreilles basses, nez roupieux, barbe enfumée, souliers et habits décousus. Chez Archambaud, loin d'être négligence, cet appareil hirsute est ruse délibérée et réfléchie :
Ma femme aura peur de moi si elle me voit barbu et moustachu. Elle y regardera à deux fois avant de prendre un amant (v. 1558-60).
C'est donc à dessein, pour terroriser sa jeune femme et non pour effrayer les galants, comme on l'a interprété à tort, que le sire de Bourbon prend figure d'épouvantail. Bien piètre calcul à la vérité, aussi mauvais que celui d'avoir emprisonné Flamenca dans sa tour ! Le résultat obtenu est exactement l'inverse de celui qu'il escomptait.
Il faut croire que l'erreur psychologique d 'Archambaud n'est pas sans exemple chez les jaloux d'autres temps et d'autre? lieux, ou que du moins le type du jaloux, et aussi celui de l'amoureux éconduit, se caractérisent souvent en littérature par des traits qui, s'ils ne sont pas toujours grotesques, visent du moins à être effrayants. Voici Ourias, le toucheur de bœufs de la Camargue :
Né dans le troupeau, — élevé avec les bœufs, — des bœufs il avait la structure, — et l'œil sauvage, — et la noirceur, et l'air revêche et l'âme dure.
Nascu dins la manado, abari 'me // biou Avié di biou Vestampaduro E Vèr menèbre e Vamo duro. (Mistral, Mireille, IV).
Le poète le montre, fou de colère, roulant dans son esprit l'affront que Mireille lui a fait à la fontaine, fonçant tel un sanglier le long du chemin oîi il va rencontrer Vincent, son heureux rival :
Et, tout galopant dans les terres, — il grommelait son courroux ; — et de l'âpre dépit qui gonfle son poumon, — aux cailloux dont la Crau est pleine — comme un buisson l'est de prunelles, — pour se battre, il eût cherché noise ; ■ — il eût de son trident transpercé le soleil !
Aurié de soun pounchoun jichouira lou souU.u ! [Ib., V.)
Cet élargissement final du tableau, le description de ce cavalier brandissant, farouche, son trident contre le ciel, communiquent à la strophe de Mistral une grandeur épique dont on ne perçoit nullement le souffle dans notre roman. Mais le réalisme est égal des deux côtés. Voici Archambaud qui entre dans la chambre de Flamenca, « mugissant comme un taureau », mugenl coma iaiirelz (y. 4581).
Ailleurs (v. 1243-53), pris d'un accès subit, il se lève d'un bond, se met au trot le plus précipité qu'il peut, sa chevelure secouée de haut en bas. Il relève les pans de son habit, telle la paysanne au bal dans le plus fort du galop. Il arrive en courant à la tour : mais Flamenca était en belle compagnie de dames assises autour d'elle. — Il ne l'avait pas encore séquestrée. — Bien près de devenir enragé, il profère en grondant une menace inintelligible, et ressort :
Dans l'escalier, il tombe sur le dos en travers des marches, manquant de se casser le cou. Et maintenant voici le pauvre malheureux, le malastracs malauratz, qui se gratte la tfte, frotte son habit, relève ses braies, ôte sa botte, se dresse debout, s'assied, s'étire, jette un grand bâillement et enfin se signe en disant « Nomine Domini ! quel beau présage de bonheur » ! (v. 1254-65).
Ce nouvel accès que caractérisent des mouvements saccadés et incohérents et qui a toutes les apparences d'une crise passagère de danse de Saint-Guy, ne doit pas être interprété comme une charge dictée au poète par la fantaisie pure. Il est comique ; mais la note plaisante, si éloignée de la grandeur épique répandue dans les strophes de Mireille citées plus haut, procède du réalisme le plus rigoureusement exact. Mon savant collègue, le docteur Georges Dumas, m.e confirmée que les crises nerveuses d'hystérie ou d'épilepsie se terminent à l'ordinaire par des bâillements exagérés et répétés. Ce n'est point un effet du hasard qu'un détail si minutieusement exact vienne justement à la fin de la description. Celle-ci est d'une vérité médicale remarquable.
De telles manifestations, relatées avec la précision scientifique qu'un psychiatre pourrait mettre dans ses observations, apparaissent comme les symptômes évidents d'une maladie mentale grave. Comment dès lors admettre qu'Archambaud s'en soit guéri d'une manière aussi rapide et aussi radicale ? Car enfin le serment de Flamenca, serment à double sens et trompeur, suffit pour délivrer à tout jamais le mari jaloux de ses soupçons. Le texte du roman, tel qu'il nous est resté, ne donne point de longues explications sur cette métamorphose subite. Sans doute un serment [trété sur des reliques avait-il à l'époque une
LA JALOUSIE 7o
valeur considérable ; et, à tout prendre, il se peut qu'il ait instanlanément rendu au sire de Bourbon la confiance et la santé. Mais à ce motif a pu s'en ajouter un autre, dont il est malaisé de se rendre compte, car le passage où s'opère le transformation morale d'Archambaud est mutilé dans le manuscrit.
Une considération néanmoins semble indiquer que le changement inattendu du mari de Flamenca, quelles qu'en soient les causes occasionnelles et les circonstances complètes, est un moyen prémédité auquel le poète a eu recours pour augmenter l'intérêt de son roman. Cette brusque volte-face d'Archambaud est éminemment comique, car ce qu'il y a de piquant dans l'intrigue môme de Flamenca, c'est que tout d'abord les soupçons du mari ne sont nullement justifiés : mais dans le moment même où le jaloux renonce à sa jalousie, celle-ci commence à porter ses fruits inévitables. Flamenca succombe à l'heure précise où son époux va lui rendre sa confiance et la liberté. Dès le début du poème, l'auteur annonce un dénouement de ce genre :
La reine a si bien fait que désormais Archambaud ne connaîtra ni repos ni sommeil. Elle a enfermé dans le cœur du malheureux une souffrance dont je ne pf-nse pas qu'il puisse un jour se remettre, à moins qu'Amour ne daigne le gui'-rir : mais il ne le guérira, ù ironie, qu'à l'heure où l'infortune imaginaire sera devenue réalité :
Malt prr conlrari reri garra
Quart le eu jars s'aoerara [v, 899-906).
Qu'il y ait de la part du poète une intention formelle dans la mise en œuvre d'une telle transformation psychologique, c'est ce dont ces derniers vers et cette expression pleine de sens, per conlrari, littéralement « par esprit de contradiction », ne permettent pas de douter. Le roman de Flamenca et le Casliagilos trahissent un dessein à peu près semblable, bien que, dans le second, Raimon Vidal n'ait rien spécifié. Cette sorte de chassécroisé entre le fictif et le réel, cette opposition entre la peur maladive d'une infortune inexistante et la sérénité impavide au milieu de l'infortune consommée, ce renversement inattendu, ce per conlrari, est non seulement très comique, sinon très édifiant, mais encore semble illustrer de manière vivante une conception assez profonde du sens de la vie. Voilà bien les jeux du hasard et de l'amour !
Ce qu'il y a de profond, ce n'est pas tant cette idée qu' a Amour » pourra daigner un jour guérir Archambaud (v. 904) parce qu'« Amour » possède en quelque sorte une vertu surnaturelle capable de sauver le pécheur indigne, comme Dieu dispense sa grâce à qui lui plaît. Une telle notion peut paraître assez natu-
relie dans une société que les idées platoniciennes sur l'amour, associées à la doctrine chrétienne, ont plus ou moins fortement imprégnée. Mais l'auteur exprime peut-être une vue plus personnelle et plus pénétrante lorsque, grâce au chassé-croisé déconcertant qu'il a imaginé, il souligne les incohérences et les vicissitudes de la destinée humaine et met en lumière, en un mot, l'ironie du sort. L'homme est un pantin dont un pince-sans-rire tient les ficelles.
Humoriste par la tournure qu'il donne à son récit, le poète reste en même temps moraliste, et moraliste éminemment mondain. Il s'attache à montrer qu'Archambaud, puni pour avoir une fois contrevenu aux règles de la courtoisie, sera poursuivi par le châtiment quoi qu'il arrive, — même s'il s'amende ! Tandis que la morale chrétienne s'adoucit à l'ordinaire par l'idée de la rémission et du pardon des fautes, la morale de notre auteur garde un caractère implacable et féroce. C'est une morale laïque, dont les sanctions, purement humaines, demeurent et ne s'atténuent pas. C'est la morale populaire et empirique des fabliaux, transposée dans le monde aristocratique. Par-dessus les siècles, notre poète donne la main à La Fontaine et à l'auteur du Misanthrope.
Tourner en dérision le mari jaloux, montrer de manière comique les ravages que le terrible mal exerce sur la personne du patient et sur ceux qui l'entourent, tel n'est pas, semble-t-il^ l'unique dessein de l'auteur. Archambaud, comme Arnolphe de VEcole des Femmes, est ridicule et, plus encore que lui, il est odieux. Mais il souffre. Il souffre atrocement. Et le spectacle de cette souffrance est savamment étalé dans le poème. Grâce à cette peinture l'œuvre prend par endroits une grandeur de tragédie. Elle nous éloigne alors de Georges Dandin pour nous rapprocher d'Othello. Cette note tragique, qui caractérise certaines parties du récit, n'est pas obtenue par les moyens un peu faciles, familiers aux naïfs romanciers de l'époque. L'histoire du seigneur de Castel-RoussilIon qui fait manger à sa femme, Sérémonde, le cœur rôti de Guilhem de Cabestanh, son amant, répondait sans doute au goût du siècle, puisqu'elle fut reprise quelques années plu& tard, au nord de la France, dans le roman du Châtelain de Couci^ et, de là, passa dans la littérature d'outre-Mont. La mort de Linaure racontée par le troubadour Arnaut Guilhem de Marsan renchérit encore sur l'horreur : quatre maris jaloux s'emparent de l'infortuné don Juan, coupent son corps en autant de quartiers, et se le partagent. Aucun excès semblable d'imagination,, aucun procédé de mélodrame, ne peuvent être relevés à la charge
de l'homme de goût qu'a été notre écrivain. Son héroïne, Flamenca, a seulement peur d'être brûlée vive, si sa faute est découverte. Encore n'est-elle pas assiégée à tout instant par cette crainte. Et cette crainte ne se réalise d'ailleurs en aucune façon. C'est le personnage d'Archambaud qui, par l'intensité de sa passion, par l'obsession de son idée fixe, par son tourment physique et moral de tous les instants, éveille en nous une émotion tragique, et, en dépit de ses écarts ridicules, élève par moments notre âme jusqu'à la pitié.
Et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer le talent varié et souple du poète, qui a su nuancer avec tant d'art son portrait du mari jaloux, qui a dessiné des types aussi différents les uns des autres et aussi vivants que l'accorte hôtelière, M^^^ Bellepile, son mari, le patron des Bains, Pierre Guy, le bon curé, don Justin, les deux fillettes mutines, Alis et Marguerite, le brillant, le magnifique comte de Nemours, le courtois, l'ardent, le sensible, le ratiocinant Guilhem de Nevers et na Flamenca enfin, belle, malheureuse, aimablement passionnée et non moins ratiocinante. Une intrigue absolument simple, dégagée de toute complication inutile et débarrassée de tout l'attirail merveilleux traditionnel dans le roman, présentée avec infiniment d'esprit et d'humour, un tableau coloré de la société et des mœurs du siècle, une analyse délicate et pénétrante de l'amour raffiné et subtil, tel que l'éhte sociale le concevait alors, une peinture naturaliste de la jalousie la plus comique, la plus effrénée, la plus douloureuse, en voilà assez pour qu'il soit pardonné au poète quelques longueurs^ sacrifices vraisemblablement nécessaires au goût du temps ; en voilà assez pour faire du roman de Flamenca une des œuvres du moyen âge les plus attrayantes, les plus riches en réalités précises, d'une valeur humaine en même temps que pittoresquement locale, exprimant dans la langue saine, drue, sonore du midi de la France le fond même de notre tempérament national tel qu'il se précise dès les premiers siècles des lettres françaises et se perpétue d'âge en âge dans notre littérature avec sa richesse inégalée^