IX
— Pas de défaillance ! répliqua paisiblement Renaudin, que le pauvre colosse soudain eût voulu embrasser. Tous nos lettrés sont satisfaits. Maintenant passons au sérieux !
— Je sais, dit Racadot, qu’un journal ne vit pas de sa vente !
— Je te demande 33 p. 100 de toutes les affaires que fera la Vraie République, je te dirigerai.
Renaudin allait commencer l’impitoyable succion qu’il s'était proposée. Il gagnait péniblement 300 francs par mois ; il serait heureux, lui, sa mère et sa sœur, s’il doublait cette somme et s’assurait un budget de sept à huit mille francs. Pour ce chétif résultat il n’hésitait pas à dépouiller Racadot de 40,000.
Après un naufrage qui fit grand bruit, le seul survivant d’un canot de douze personnes raconte ceci : « Je ne savais pas si j'échapperais, mais je m'étais juré à moi-même de demeurer le dernier. Il y avait une femme. Pendant deux jours, étendue | au fond, elle me léchait les mains parce qu’elle mourait de soif ; quand elle fut morte, je me chauffai les pieds dans son corps. Le onzième de nos compagnons agonisa : presque incapable de me soulever moi-même, je le surveillais, car, sitôt son dernier souffle, j'avais l'intention de lui boire le sang. Il est vrai que dans cet état d’anémie, et chez ces morts par la soif, par le froid, on trouve peu de sang. Mais j'avais ma langue collée à mon palais, une goutte m’eût soulagé. »
Renaudin s’inspiré d’un individualisme également exaspéré. Pour une goutte qui le rafraîchisse, il guette l'instant de saigner ses compagnons de navigation. En outre, il se dit : « Bah! qui sait les raisons d’un succès ? Il y a le hasard !.. » Voilà
‘une phrase tout à fait misérable et qui suffit à dénoncer l'insuffisance, la veulerie, quand même, de ce cynique. Le hasard ! qu'est-ce là? Le groupe de forces dont ce mot est le pseudonyme nous sert seulement dans la mesure où nous le prévoyons. Nous devons pénétrer par notre analyse les ombres où habite cette puissance mal nommée et la soumettre à nos calculs.
— Trente-trois pour cent ! et sur l’ensemble des affaires !
Racadot s’essuya le front. Il supporta le coup ; mais ce qui restait en lui de croyance à l'amitié s’écroula.
Renaudin prit Racadot ou la victime des idéologues par la main et le mena sur le plan des réalités:
— Il y a deux ans, nous aurions trouvé une mensualité de 2,000 francs dans la première banque venue. Aujourd’hui, je ne vois que Panama. En tout temps ils donnent des allocations, et maintenant qu’ils préparent une émission pour septembre, ils seront encore plus coulants. C’est Marius Fontane qui est chargé de la distribution : je ne le connais pas, mais je veux moi-même te présenter au baron de Reinach, un des plus puissants financiers de Paris, que la Compagnie écoute beaucoup et qu’elle intéresse en première ligne dans tous ses syndicats d'émission.
En réalité, Renaudin, qui comptait bien frapper pour son compte personnel chez Marius Fontane, n’entendait pas s’user pour Racadot. Il se proposait de le mettre dans la filière, pour en avoir le mérite, et de s’effacer aussitôt, afin que les bureaux de Panama ne lui disent pas plus tard : « On vous a déjà donné, bonhomme ! »
Sous le titre de publicité, la Compagnie comprenait les concours qu’elle recherchait ou qu’elle devait subir. Elle employa en réclames de presse, en achats de ministres, de députés et de gens du monde 23 millions d’après ses livres ; encore faut-il supposer que beaucoup de dépenses de cet ordre durent être dissimulées et qu’on les inscrivit sous d’autres rubriques. La gestion d’un service aussi considérable fut confiée d’abord à M. Lévy-Crémieux, puis, pour l'émission de septembre 1884, comme le dit fort bien Renaudin, à M. Marius Fontane. C’est à partir de 1886 que M. de Lesseps, jugeant les circonstances critiques, prit en main ce service essentiel et le dirigea jusqu’à la catastrophe, avec l’aide du baron de Reinach. On dressait un budget de prévision : aux journaux et aux revues des sommes étaient attribuées d’après leur tirage et aussi d’après l’influence supposée de leur directeur politique ; on tenait compte ensuite des bulletiniers, puis de certains agents. Ceux-ci recevaient des sommes dont le détail n’était pas prévu et qu'ils répartissaient çà et là, en se promenant dans les divers mondes parisiens, au mieux des intérêts généraux. Cette première liste des élus n’était jamais close. Les administrateurs pressés de solli-. citations, de menaces, ajoutaient des noms, augmen- taient des sommes. Dans l'intervalle des émissions même, les libéralités n'étaient pas suspendues.
‘était fort raisonnable à ces jeunes gens de solliciter par l'intermédiaire d’un financier considérable. La féodalité n’est pas morte : chaque puis- Sant a sa clientèle qu’il domestique et qu’il défend.
Reçus par le baron de Reïinach, les deux novices développèrent leur boniment. Renaudin disait le journal lu par tous les jeunes gens.
— Ils n’ont pas d'économies, répliqua le baron avec le sourire du grand escrimeur qui de sa parade fait en même temps une leçon pour le débutant.
— Nous allons aussi dans les petits ménages universitaires ! ajouta hâtivement Renaudin, mortifié de sa faute.
Un publiciste et un financier, s’ils discutent une subvention, doivent être inte.prétés comme deux adversaires qui ferraillent. Et quand, malgré une brillante défense, le journaliste parvient à toucher, ils se serrent la main et s’estiment. Reinach, à tâter une épée aussi inexpérimentée, se trouvait diminué. Tout en causant, il parcourait, avec négligence, quelques numéros de la Vraie République.
— Vous avez vingt-cinq ans, et il n’y a pas là une seule pornographie ! Seriez-vous naïfs ?
Il feuilleta encore, puis reprit :
— Premièrement, je ne suis pas conseil autorisé de la Compagnie ; et en outre, nous n'aidons que celui qui peut l’exiger. C’est ce que vous n'êtes pas en mesure de faire.
— Baron, dit Renaudin, allez-vous pour cent louis vous faire un ennemi ?
Ce fut un mot de génie, mais le génie du carottier plutôt que du bandit. Tel était Renaudin jeune, et sa manière s’en ressentit toujours. Jacques de Reinach voulut bien sourire et leur promit de les faire inscrire.
Renaudin et Racadot, peu de jours. après, se présentèrent rue Caumartin, à la Compagnie de Panama. On était prévenu, mais, au lieu de la mensualité de deux mille francs qu’ils espéraient, on leur remit un bon pour pareïlle somme à toucher, une fois pour toutes. Et comme ils n'étaient pas
des seigneurs qu’on ménage, on pria Racadot de poser sa signature bien lisible au dos de la pièce.
En sortant, ils croisaient les pires vautours de la presse et du parlement. Renaudin les nommaïit à Racadot, et celui-ci, que sa déconvenue aigrissait, de dire :
— En voilà qui iront au bagne avant moi !.….
Il se trompait grossièrement.
— Patience ! ft Renaudin, quoi qu'en jure le vieux Lesseps, leur canal n’est pas encore creusé. Nous avons le temps de le contraindre à nous apprécier. Je suis content que sa ladrerie nous dispense de toute reconnaissance. Considère ses cent louis comme un acompte... D'un tel argent, il faut que tu t’égaies. Emmêne-moi dîner chez F oyot. Je te prodiguerai mes conseils au moment du cigare. C'est toujours agréable à donner, et ça profite quelquefois à recevoir.
Quand de bons plats et la bouteille l’eurent disposé à l'optimisme, Renaudin posa la main sur l'épaule de son ami, assura son monocle, et, le contemplant :
— Tu veux faire des affaires et tu organises un journal exclusivement avec des garçons qui auront du talent ! et de quelle espèce ? des idéologues !.… Que j'aille à la réunion du tombeau des Invalides, c'est naturel, parce que je Suis un reporter qui ne frissonne plus, même aux exécutions capitales ; mais toi, tu risquais d'y troubler ton jugement. Ils te détournent de tes affinités naturelles. As-tu vu Bouteiller ?
— C'est un égoïste, peut-être un pharisien !...
Il se mit à commenter avec passion la fameuse visite de Ræœmerspacher et de Sturel à Bouteiller.
— Je connais l’histoire 1... Je te demande si tu
l'as vu toi-même. Ne prends jamais d’intermédiaire | Nos amis l’ont effrayé. Bouteiller aurait soutenu des hommes de valeur marchant avec lui; mais il a reconnu des idées qui peut-être mangeront les siennes... Un plus habile que toi, Racadot, serait déjà fonctionnaire.
— Mon malheur, c’est de m'être embarqué avec des hommes qui seront ministres dans quinze ans. Ils ne céderont sur aucun detail ; ils briseraient plutôt des camarades pauvres.
— Durez quinze ans et vous serez leurs hommes de paille. A ce moment-là, si tu es encore sentimental, pour te venger, tu les feras chanter.
Racadot, voyant que les cigares coûtaient un franc cinquante, déclara préférer les cigarettes qu'il roulait lui-même. Dans ce milieu plutôt gai, on eût dit un penseur : il cherchait comment avec quarante billets de mille maintenir le journal pendant quinze ans.
Il revint sur le baron de Reinach : il prétendait que le banquier leur avait promis une mensualité ; il lui reprochaïit sa fausseté et l’admirait.
— C’est une vieille canaïlle, dit Renaudin, mais un garçon obligeant. Il apporte le monde politique aux financiers, et le monde financier aux politiques. Il tient tout ; voilà sa force.
Elles sont courtes, les vues de Renaudin ! Il croit que ses supérieurs immédiats sont le bout de la hiérarchie. Il y a une féodalité à degrés nombreux. Un Bouteiller, un Jacques de Reimach, commandent un Renaudin, un Racadot, mais tout de même obéissent à des puissances, supérieures. Celles-ci, on ne les connaît pas au « Madrid », au « Cardinal » où Girard et les rabatteurs de Portalis opèrent. Renaudin, tout vaniteux d'apporter +.
son camarade l'esprit de ces cafés, que Spuller appelle les « salons de la démocratie » (il voulait dire du parlementarisme), conclut en disant :
— Voilà un bon cours d'histoire, et qui vaut bien un dîner d’un louis.
— Tu connais beaucoup de ces financiers ? dit Racadot en rougissant de la perspicacité de Renaudin.
— Connaître à fond des hommes, c’est un sûr moyen de faire leur connaissance. Ces puissants tremblent devant un écho de journal.
— Je pourrai donc faire payer à ce Reinach sa déloyauté !
— Îl vaudrait mieux lui faire payer le déficit de la Vraie République !
Et Renaudin dicta sur-le-champ à son naïf élève :
« De bons patriotes nous signalent avec étonnement la place considérable qu’occupent dans le monde gouvernemental certains salons de financiers allemands. On tiendrait justement à l'écart un réactionnaire, rallié depuis vingt-quatre heures. Comment se fait-il que certains individus nés à Francfort, à peine naturalisés, soient tout-puissants dans les ministères et notamment à la Guerre ? C'est un scandale. J'espère que nous n’aurons plus à y revenir. »
Racadot courut à l’imprimerie. La note parut dans le numéro du lendemain. Renaudin la porta aussitôt rue Murillo.
— Baron, dit-il, je m'excuse de vous avoir présenté mon confrère de la Vraie République. I1 aura été mécontent de l'accueil un peu sévère qu'il a trouvé à la Compagnie. Ce n’est pas un mauvais homme, mais il est inexpérimenté. Voilà une attaque que je me charge d’arrêter.
Le banquier lut le journal et se méfia d’une demande d'argent.
Renaudin, pour donner de l'autorité à la Vraie République, expliqua qu'elle était rédigée par des élèves, des disciples de Bouteiller.
— J'ai pour M. Bouteiller la plus haute estime, interrompit Reïnach ; nous le verrons dans la prochaine Chambre, il y prendra une grande place.
Renaudin, après une corversation prolongée autant qu’il put, se leva et dit :
— Enfin, cher monsieur, pour la note, soyez tranquille, il ne paraîtra rien. Mais que ma démarche reste entre nous. Et pour tout faciliter, soyez donc absent, si le propriétaire de la Vraie République se présente ici.
= Entendu, mon cher Renaudin. Croyez qu'à l'occasion je serai enchanté de vous être agréable. Vous êtes un garçon de valeur et d'esprit.
— Dites cela aux directeurs de journaux.
— Mais je le leur dirai !... Êtes-vous chasseur ? Il faudra que vous veniez avec quelques-uns d’entre eux tirer un perdreau à Nivilliers.
Deux jours après, Racadot, qui comptait bien sur une forte mensualité, se présenta chez M. le baron de Reinach. Une façon de secrétaire le reçut et, dès les premiers mots, renversa le pot au lait.
— Monsieur le baron est occupé.
— Quand pourrais-je le voir ?
— M. de Reinach est très pris l. Je crois qu'il va s’absenter. Si vous le jugez à propos, je puis me charger de votre communication.
— Je voudrais voir le patron ! continua Racadot avec une grossièreté qu’il croyait utile.
__ On vous dit qu’il ne reçoit pas ! répliqua
du même ton le commis en se levant pour le reconduire.
— Soit ! cria Racadot avec l’expression d’un chien auquel on retire sa pâtée. La Vraie République s’expliquera sur M. Jacques de Reinach.
— Monsieur, je ne traite pas les questions personnelles ; mais je vais chercher la police quand on fait du scandale.
Racadot conta la scène à Renaudin, qui rit longtemps de son rire en # et sans chaleur. Qu'on fit du tapage au financier, cela lui semblait bien drôle. Il différa quelques jours de fournir à Racadot les éléments d’une Campagne, puis l’en dissuada : « I1 vaut mieux, disait-il, quand on est le plus faible, donner l’exemple de la courtoisie. » La Vraie Ré- Publique fit sa paix avec le baron de Reïnach en mentionnant une chasse où avaient pris part Bouteiller, Renaudin et des grands journalistes.
Le rôle de Renaudin demeura confus dans l’esprit de Racadot. Mais il ne faisait pas de psychologie : il avait touché une première somme, espérait toucher encore. Tout se termine par une transaction entre l’optimisme de nos rêves et les duretés de la réalité, et Par une nouvelle construction d’espérances.
Sturel, malheureusement, contrarie Île génie architectural de ses deux amis. Il surveille son journal de la première À Ja dernière ligne. Parce qu'elles lui paraissaient dénuées d'intérêt, il a refusé des notes de Mouchefrin où l’on sentait l’éducation de la rue Montmartre. Ces délicatesses irritent Racadot, qui juge que le maître, c’est celui qui paie. Fin septembre, on a déjà mangé une quinzaine de mille francs. Cependant il ne
brusque rien. $e méfiant un peu de Renaudin et mal secondé par le dévouement inférieur de Mouchefrin, de la Léontine et de Fanfournot, il voudrait garder ses vieux amis, tout en faisant un journal « plus moderne, plus raisonnable ». Qui sait, d’ailleurs ? un jour ils seront riches, pourront aider la Vraie République !
Mon cher rédacteur en chef, dit-il à Sturel, le journal est admirablement rédigé, mais il perd beaucoup d'argent. C'est que nous sommes un pet naïfs. On m'a indiqué un collaborateur très précieux, parce qu'il s’occuperait en même temps de publicité. Un journal vit par les affaires, n'est-ce
as ?
Qu'objecterait Sturel?… On prit rendez-vous pour dîner aux Champs- lysées.
De quel air courtois et important le nouveau collaborateur se déclara heureux de donner la main au rédacteur en chef de la Vraie République ! Gi Sturel était resté en Lorraine, de sa vie, il n'aurait vu de souliers si vernis, ni un chapeau si miroitant. Dans toutes les manières de ce convive providentiel, quand il saluait, — comme sur le terrain, — quand il s’excusait et vous cédait la parole, quand il parlait d'argent, — avec dédain et toujours par louis, — on reconnaissait un homme susceptible, voire pointilleux, un homme d'honneur, enfin. Il n'avait de douteux que le linge et le regard.
À ce diner, comme par hasard, Renaudin assista.
__ Voilà monsieur Renaudin, disait le gentilhomme, qui est très sérieux et qui poutra vous dire avec moi que tous les journaux vivent de la publicité.
— Mais quelie publicité et quelles affaires ?
Racadot, qui bout quand #n boude contre son ventre, réplique : à
— Une affaire, s'entend, est bonne, si elle Tapporte de l'argent.
La figure de Sturel s’attrista. Et il commençait de regarder les dîneurs voisins, trouvant que ses convives parlaient bien haut.
— Permettez, dit l’homme. Je devine monsieur. Je vois bien qu’il ne lui conviendrait pas de faire n'importe quelle affaire. Pour un commerçant, cela n'a pas d'importance : mais pour M. Sturel, qui se destine sans doute à la vie politique, il y à des inconvénients, parce qu'on peut, en période électorale, mal interpréter un rien.
— Dame ! jette Racadot, décidément invité à la franchise par la truite sauce verte, c’est certain qu’il y à des inconvénients. Mais c’est bon aussi de gagner de l'argent. :
— Enfin, dit Sturel, prêt à s’irriter, il y a des journaux qui gagnent de l'argent sans rien faire de suspect.
— Vraiment ? et lesquels, cher monsieur ?
Sturel cita des noms. À chacun, l’homme en souriant se tournait vers Renaudin Racadot, avec le zèle d’un néophyte, ricanait. Pendant une demiheure, ils passèrent en revue les plus estimés des publicistes Contemporains, dont Sturel aimait trois OU quatre pour leur générosité. Ces accusations ne le convainquirent Pas ; mais il souffrait qu'on osât, devant lui, supposer de telles ignominies. Pour couper court :
— Auriez-vous raison, ce que je ne crois pas, — car la qualité de leur esprit me semble un témoignage plus sûr que des racontars infâmes, — ceci demeure que, moi, je ne me prêterai pas à ces tripotages.
, — Racontars infâmes ! tripotages ! murmuraït l’homme, que Renaudin calma. Eh ! l’on.ne force personne |
Offensé dans sa dignité, il alla jusqu’à vouloir payer sa part de l’addition.
Racadot lui disait :
— Allons, mon cher ami, un verre de kummel ?
— Vous n'avez pas compris Sturel, affirmait Renaudin.
L'homme fut magnanime et, laissant de côté toute susceptibilité mesquine, il précisa loyalement, en posant sur la table sa main, les doigts écartés :
— Je comprends toutes les façons de voir ; au cas où nous entrerions en relations utiles, M. Sturel garderait toujours la liberté de refuser une affaire qui lui déplairait. Je lui ferai des offres, il jugera et je m'inclinerai devant ses convenances, car, qui suis-je? un galant homme pour qui le baccara, a été sévère, mais, vive Dieu !.. un galant homme !
Sturel, touché des affres de Racadot, craïgnit le ridicule d’être moraliste à l’heure du cigare.
— En avez-vous seulement, des affaires ? Nous disputons sur les nuances du poil de l'ours.
— Mon cher ami, dit Renaudin, exposez à M.
Sturel une affaire que vous ayez en vue dans ce moment-ci.
— Eh bien! voilà ! — il baïssait la voix. — Je sais une histoire de mœurs qui va venir devant le tribunal, où sont compromis un commerçant et un avocat. Dans une note, nous citons l’avocat qui n’a pas le sou, puis nous annonçons une enquête pour connaître le nom du gros commerçant. Sous prétexte d’interview, je passe chez lui, et, pour qu'on se taise, il allonge la forte somme.
Ayant dit, il regarda son monde avec contentement.
— Suffit ! s’écria Sturel, qui rassemblait son chapeau, sa canne, ses gants, payait, se levait, décampait.
— Soit ! fit l’homme, blessé, mais je ne réponds même pas qu’on puisse réussir l'affaire avec la Vraie République.
Renaudin accompagna Sturel, qui lui dit :
— Tout cela me déplaît.
T1 Jui répondait, comme à un enfant nerveux :
— Je vois bien ce qui t'inquiète. Le bonhomme est un peu à surveiller. Mais c’est un honnête garon : tu lui expliquerais ton Système, il s’y conformerait,
Sturel, en écoutant la plaidoirie de son com- Pagnon et les distinctions qu’il établissait entre les ventes de silence « qui réellement ne sont pas dangereuses » et les articles de Pression « dont il
défait, subtil, au banc des accusés en correctionnelle, et il pensait : « Comme c'est plus simple d’avoir des partis pris ! » Il voyait clair que dès maintenant la notion d’honnêéteté était détruite en Son vieux camarade, Un praticien habile, en posant de petits tampons d’arsenic Sur le nerf dentaire d’un patient, arrive à le détruire totalement et avec triomphe il conclut : « Vous ne sentez plus rien ! > — Du même ton que le névralgique soulagé, Renaudin, quand on essaie d'irriter les délicatesses de l'honnêteté, peut répondre :
— Rien, je ne sens rien du tout.
Ce n’est pourtant Pas que cet élève de Portalis et des « salons du parlementarisme » n'ait Sardé telle haïveté d'âme qui ferait rire au boulevard, un tou-
chant réalisme lorrain, — notamment quand ïl expliqua d’une façon dégoûtante et familière une éruption qu'il avait eue au visage :
— Je suis heureux maintenant ; ma santé est excellente. J'ai une maîtresse qui a eu l’idée de me faire à minuit, chaque jour, une côtelette aux épinards.
Cette ingénue reconnaissance d'un amant rattache Renaudin à l'humanité, mais acheva de dégoûter Sturel qui résolut de rompre avec la Vraie République.
Pour avoir senti sous son pied mollir la rive du vaste cloaque de la presse, telle que l’a faite le système de chantage général qu'est le parlementarisme français, voilà Sturel qui recule ! Dès ce moment, on voit bien que s’il a l'esprit élégant, plein de feu, il ne possède guère la faculté de le gouverner. C'est délicatesse native, c'est aussi la culture héroïque de l'Université. Certains jeunes gens, à vingt-quatre ans et avec notre éducation idéaliste, ne sont pas prêts pour la vie. Ils ont dans le sang toute la poésie des livres. C'est au point que le premier argent qu'ils toucheront les fera rougir. Ïls n’éprouveront pas la fierté d’un jeune homme élevé à la Franklin et qui met la main sur son premier salaire, mais une diminution morale, la honte d’un travail mercenaire.
De ce diner par un beau soir profond sous les arbres des Champs-Élysées, Sturel emporta le pressentiment que jusqu'alors il avait vécu dans une convention, dans l'ignorance des choses. C’est un thème banal, l'opposition qu’il y a entre la vie, telle qu'on se J'imagine, et sa réalité, mais cette banalité soudain pour Sturel devint douloureusement vivante et agissante. Elle infecta toutes les
Opinions qu'il s'était composées des hommes et des choses. Chaque jour de cette Semaine, il fut plus déniaisé, mais plus sombre, Il apprit que si toutes les convictions ne sont pas déterminées par l'argent, Presque toutes du moins en rapportent, Ce qui atténua leur beauté à ses yeux. Il constata
dehors des combinaisons Pécuniaires : sans en profiter, il les sert.
Sturel dut encore admettre que la meilleure des
Causes à besoin, pour réussir, d’appuis empruntés < PDU P
siècles toujours j'ai subi et jamais je n’ai pris une résolution. » Mais ceux qui agissent, qui assument des responsabilités ?.… Les nécessités de leur action les empêchent de demeurer irréprochables, Ils ne se bornent pas à coudoyer les Pourris, ils collaborent avec eux, les ménagent et jes Sollicitent.
Au 1® octobre, Sturel abandonna la rédaction en chef, ne vint plus aux bureaux du journal, mais EnVOYa toujours des articles. Le dîneur qui lui avait si fort déplu fut installé avec le titre de secrétaire
général à la place de l'administrateur qu’on expulsa. Cette brillante recrue multiplia les démarches auprès de tous les grands établissements financiers, compagnies de chemins de fer, messageries maritimes, etc. Après huit jours de vains efforts, toujours optimiste, il dit à Racadot :
— La Vraie République n’est pas prise au sérieux : il faut la faire valoir.
Moyennant quelques pièces de vingt francs, il obtint des indiscrétions d'employés et publia une série d’articles contre diverses maisons de crédit. Racadot paraissait regretter ces dépenses, qui demeuraient sans résultat.
— Ils sont touchés ! lui répliquait son convive. Mais c’est question d’amour-propre : ils ne veulent pas qu'on ait compté sur eux pour faire vivre le journal. Il faut leur prouver qu’on a d’autres ressources.
On chercha un baïlleur de fonds. Le maître chanteur croyait au hasard, à sa bonne étoile : tous ces gens qui finissent en correctionnelle sont des esprits mous ; incapables d’embrasser la série des causes et des conséquences, ils parlent du hasard.
— On ne sait jamais, disait niaisement celui-là, quel est l’homme capable de mettre de l'argent dans un journal.
Il présenta à Racadot des personnes qui n’avaient pas de semelles à leurs souliers, et qui fortifiaient chacune de leurs phrases des adverbes « loyalement, franchement ». Il feuilleta le Boftn, s’informa en tous lieux des négociants « susceptibles de s’intéresser à un journal », — qu'il appelait tour à tour des « enrichis intelligents » ou des « parvenus vaniteux ». Il eût fallu être en mesure d'offrir la croix ou la députation.
— À ! disait avec envie le secrétaire général, si, comme M. Renaudin, je fréquentais Portalis !
On ne trouva pas le bailleur de fonds, maïs les établissements commencèrent à s’émouvoir. Mille bruits en coururent à la honte de la Vraie République. Hélas ! de ces bruits, dix à peine étaient justifés.
— Patience ! patience ! répétait l’ingénieux gentilhomme. Ils m’estiment et ils chanteront !
C'est vrai que Racadot manquait de patience.
Il n’était pas un spéculateur d'esprit libre, qui se sent une année devant lui et supporte allégrement les mois de baisse parce qu’il peut « tenir le COUP ». À toutes les minutes, il voulait savoir où il en était. On atteignait seulement le cinquième mois et déjà son capital était à demi détruit. Comme si la vie même faiblissait en lui, il avait des insomnies. Un matin, il tendit à Renaudin un article de sa, façon :
— Voilà de quoi peser sur les Rothschild.
L'autre haussa les épaules :
— Personne ne fera chanter Rothschild : si jamais il donnait un sou, toute sa fortune n’y suffirait pas.
Racadot alla aux renseignements rue Laffitte, et apprit que la Vraie République était inscrite pour une mensualité de 500 francs.
Ainsi Renaudin l’escroquait ! Jugeant qu’il pouvait désormais évoluer sans guide, il saisit cette occasion pour se libérer du courtage de 33 pour x00 que son déloyal camarade prélevait. Tout le journal, d’ailleurs, témoignait d’un génie sordide. Mouche- Îrin lui-même, de grand matin, dispensait d’un des porteurs, distribuait les exemplaires dans les kiosques, chez les libraires. On croit généralement que le premier reporter féminin fut Mme Nivert qui,
dans le Soleil, rendit compte de l'exécution d'Émile Henry : on ignore donc que la Léontine allait tous les jours à la Préfecture de police ? Aucune économie ne paraissait négligeable à Racadot. Naturellement, il vendait les billets de théâtre ; il vendait les livres sollicités des auteurs, des éditeurs. Un ouvrage de 3 fr. 50 est repris par les bouquinistes à I fr. 25; coupé, il ne vaut plus que 60 ou 75 centimes. À la Vraie Répubiique, on lisait les ouvrages en écartant les feuillets et en clignant de l’œil, la tête penchée comme un buveur qui tient le verre et fait claquer sa langue. Le directeur d’un journal a une carte de pesage qui trouve acquéreur pour 1,500, voire 2,000 francs. On peut aussi négocier les permis de chemin de fer. Lors d’une exécution capitale, Racadot parvint à placer pour 100 francs deux billets de presse donnant le droit d'approcher de la guïllotine. Aussi le journal se déclarait, en toute circonstance, partisan de la peine de mort. Au milieu de ces vileuies et mesquineries mêlées, Sturel, Saint-Phlin,. Rœmerspacher, Suret-Lefort, avec le délicieux égoïsme des idéalistes, poursuivaient leurs constructions abstraites. Ils étaient disposés à tenir Racadot comme engagé envers eux. Et lui, de leur quiétude ressentait une haine accrue par son impuissance à la leur témoigner. Le journal les avait rapprochés de littérateurs connus, dont ils ne tirèrent pas d'agrément sérieux. Ces messieurs, même habiles et déliés dans leur art, leur parurent grossiers : il faut aïmer si sottement la notoriété pour l’obtenir ! Dans une même époque beaucoup d'individus sont intéressants à observer, en tant que spécimens rares, comme des monstres enfin, mais trois ou quatre au plus peuvent nous
donner de l’exquis ou une excitation héroïque ; ceux-là ont des habitudes de méditation et ne se prêtent pas aux connaissances hâtives.
En réalité, de leur collaboration à la Vraie République, Rœmerspacher et Sturel retirent cet avantage qu'à détacher d'eux-mêmes des idées pour les insérer là, ils se fortifient, — comme un fraisier cueilli, élagué, taillé, fructifiera d’autant plus, — mais ils ne trouvent point dans ce journalisme sans but un mobile à leur activité. Le centre de Rœmerspacher devient plus que jamais l’école des Hautes Études : Sturel se replie sur les souvenirs d’Astiné, et, par reflet, sur MI Alison : Suret- Lefort, chaque jour plus affamé d’applaudissements, ne voit dans l'univers qu’une vaste « Molé ». — Quant à Saint-Phlin, en plein hiver il regagna la Lorraine, à la suite d’une crise sentimentale où l'on trouve un mot de Mouchefrin qui, tombé dans un coin de café, demeure pourtant le témoignage le plus grave contre ce mauvais Homme.
Il faut savoir que Saint-Phlin n’avait pas beaucoup d'usage des femmes. Il s’était épris d’une petite créature blonde nommée Mauviette. C'était une Alsacienne du territoire de Belfort, très soumise parce qu’elle avait été débauchée et formée par un gros commerçant, qui jugeait que celui qui paie a le droit d'imposer sa discipline. Quand elle fut si malade que ce négociant l’abandonna et après une période d’absolu dénûment, — car elle ne pouvait songer à retourner dans son honnête village alsacien où sa mère d’ailleurs était morte et son père remarié, — avec quelle ardeur tendre cette fille de vingt-quatre ans s’attacha à Saint-Phlin | Ardeur de phtisique et tendresse d’Alsacienne pour un jeune homme aimable, presque son compatriote,
qui succédait à un bourru. Avant que Saint-Phlin se fixât et quand il fallait bien manger, coucher, fut-elle un peu commune à ces jeunes gens ? Ils ne savaient plus au juste qui d’entre eux l’ayant rencontrée l’avait menée diner avec toute la bande, puis le soir au café, où elle revint durant une quinzaine. Il est certain qu’elle se préoccupa d'isoler Saint-Phlin quand elle fut son amie. Mais quoi! elle avait le goût de la lecture, une religion assez poétique et le pressentiment de la mort, et si quelques-uns la connurent, elle n’apparut avec ces qualités-là, c’est-à-dire vraiment elle-même, qu’au seul Saint-Phlin. Ils passèrent des jours et des jours, tantôt ravis, tantôt désespérés, à chercher dans le silence, l’un à côté de l’autre, le moyen d'éviter à leur amour le chemin du cimetière. Le jour vint pourtant que le pauvre amant y conduisit son amie. Il en revint vieilli, les yeux aisément pleins de larmes, insensible aux questions qui naguère lui semblaient essentielles, enfin plus du tout un adolescent, mais démoralisé par l'effacement de cette gentille servante.
Or, un soir de décembre qu'il était venu au café et que son silence gênait, apitoyait Rœmerspacher, Sturel, Renaudin même, Mouchefrin, lui, par goût de l’infamie, l’interpella :
— Tu sais, Saint-Phlin, ta Mauviette ? il ne faut pas non plus que tu t’exagères les choses. Moi... moi...
— Je lé savais, répliqua Saint-Phlin pâlissant, qui prit son chapeau, sortit, s’en alla jusqu’à Varennes.
Tous se levèrent, laissant là Mouchefrin.
Ces messieurs ont bien du loisir d’avoir tant de délicatesses | Quand Racadot met la main sur son
cœur, il constate combien s’amincit la liasse de ses billets de mille.
On n’est vaincu qu’au jour où l’on s’avoue vaincu! voilà l’exacte formule. [1 espère envers et contre tous. Non par sottise, mais parce qu’il découvre toujours une issue et, immédiatement, y marche. Il est parvenu à s'assurer un certain nombre de mensualités. Le défaut de ce provincial est dans l'évaluation : remarquable d'activité, d’audace, il attend trop des ressources qu’il entrevoit. Sa lourde main de paysan n’a pas le tact pour soupeser les valeurs imaginaires dont vit un intrigant de la presse, Et puis, dans les chantages, il est un peu goujat : il presse trop.
Pour l’instant, il tient une bonne affaire que lui à procurée Mouchefrin. Et par Qui Par Astiné.
Mouchefrin, qui n’a pas un bon tailleur et qui n’a pas le cœur noble, déplaît ; il fait voir tout de même quelque chose d’analogue à la fierté. Comme la sèche trouble l’eau par l’émission volontaire de son encre pour aveugler l'ennemi qui la poursuit, il secrète et projette, en façon de Sépia, des propos âcres, insultants. À Mme Aravian qui l’interroge Sur Sturel, il répond :
— Il aime de plus en plus la petite Alison et ne m'a même pas écouté quand je lui disais votre retour.
Astiné joue avec ses turquoises et ses perles ; elle n’a rien à dire contre cette dureté de Sturel, maïs, si nerveuse, elle ressent une jolie honte secrète, car elle veut être celle qui ne tourne jamais la tête. Désormais ce Mouchefrin, parce qu'il l’a blessée, existera pour elle. Qu'il soit insultant, elle en est agréablement excitée ; elle le bafoue d’une façon
supérieure et goûte l’affreux plaisir d’avilir un être : elle se fait de lui, peu à peu, un besoin comme d’un bouffon. Elle s’en explique joliment dans une lettre à un ami, diplomate français, avec qui jadis elle a visité le pays d'Égypte et pour le moment en résidence à X...
« … J'ai trouvé ici un étrange claque-patins ; c’est un paysan qui a fait des études et qui est venu à Paris. Certainement sa mère aura cédé dans son pays à quelque kobold ou chercheur de trésors dont il est le fils, car il passe son temps à chercher des piécettes. Malheureusement, madame sa mère a tout à fait perdu la tête dans l'instant de son bonheur, et quand il fallait saisir la baguette de coudrier indicatrice. Il est domestique d’un journaliste et, par là, journaliste lui-même. Si vous demandez aux journaux, mon cher, les chances de succès du canal de Panama, la jolie femme à la mode, les sentiments intimes du tsar, pensez que mon claque-patins vous renseigne.
« En moi, je crois qu il n’apprécie que mes perles, mais il distingue dans ma femme de chambre la bonne odeur de la cuisine. Elle frissonne en lui tendant, de la même façon qu'aux ours et aux gros chiens des jardins zoologiques, des morceaux de viande, des verres de vin ; elle retire vite la main; mais, à ses yeux, on voit bien que ce n’est pas la main qu’il lui prendrait...
« — Rose, lui ai-je dit, songez, ma fille, que ce n’est pas une belle espèce à propager. Je la crois déjà nombreuse ici.
« Il m'a fait voir son « patron », le propriétaire de son journal, un mouijik lettré, lui aussi, mais, celui-là, un bourru tout à fait dénué de grâce. Au moins, mon Mouchefrin a-t-il cette vulgarité agréa-
ble, à la française, qui, dans tous les pays, distrait les femmes.
« Ces messieurs qui ont des relations dans la police, m'ont présenté un certain nombre de voleurs et d’assassins, Nous visitons plusieurs fois la semaine les cabarets mal famés. Avez-vous exploré le quartier Maubert ? je m’y suis fait des amis. Nous irons ensuite aux boulevards extérieurs et sur les berges de la Seine. J'aime à goûter ce qu'a de plus rare chaque pays. Dans cette belle Égypte, nous avons vu ensemble des enfants frémissants de la fièvre du soir, divins et que leur nombre fait sans valeur ; le soleil qui se meurt, comme un poisson du Nil dans la main d’un Dieu, et passe du jaune au rouge, au lilas pour se fondre, de passion pâmé, hors de la vie ; les rossignols éperdus sur les palmiers assombris, les siècles demi dégagés de leurs bandelettes, et les solitudes liquides de la paix égyptienne. Mais à Paris, des dégénérés qui boivent des mélanges de Locuste dans une atmosphère d’'hôpital et de bagne, cela aussi me sort.de l'ordinaire.
4 ASTINÉ ARAVIAN. »
Dans chaque administration, les agents ont coutume d’user des journaux pour peser sur leurs chefs hiérarchiques, ou pour obtenir du gouvernement ce que celui-ci, toujours craintif des difficultés, accordera seulement À un mouvement de l'opinion. Le diplomate avec qui correspondait M Aravian saisit au vol cette occasion. Il lui demanda, courrier par courrier, d’être sa discrète intermédiaire auprès de ces messieurs qu’elle lui peignait si plaisamment en Scapins tragiques. fl Y avait lieu d’émouvoir le public français sur la situation qui était faite à nos compatriotes à X...
« C’est besogne patriotique et dont ne pourra que profiter un journal jeune, ardent, désireux de bien faire et d’attirer l'attention. » Une note technique accompagnait.
Racadot, par Mouchefrin, répondit :
— C’est 1,000 francs.
Astiné les avança de son propre argent. Elle avait engagé quelques pierres chez des marchandes à la toilette, dont elle aimait la société. Racadot s’accusa d’avoir manqué d’exigence. Il marcha huit jours dans le sens promis, puis fit savoir que cette campagne nuisait à son journal. Astiné le pria de passer chez elle et, l'ayant invité à parler vite et net, ne manifesta aucun étonnement quand il dit qu’à moins de 30,000 francs il allait se taire. Les billets de banque n’ont pas pour cette jolie femme la même force émouvante que pour Racadot, qui guette tous les mouvements de son visage. Parce qu’elle a répondu avec flegme : « Je vous transmettrai la réponse », il se crie en dedans de soi-même : « L'affaire est dans mon sac!»
Quelle maladresse par avidité ! Il y a moyen de trouver là dedans les 750 francs à payer chaque mois pour la location de la Vraie République ; Racadot prétend en vivre totalement. Et parce qu’une Astiné n’est pas surprise d’une grosse somme, il croit que l'intéressé n’hésitera pas davantage. Même, ces ressources aléatoires, déjà il les fait entrer en compte dans ses prévisions. C’est qu’il en est aux expédients : le 1% janvier 1885, il vient de donner une délégation sur le fermier de ses annonces, aliénant ainsi une recette de 2,500 à 3,000 francs par mois.
Le 15 février, il connut la réponse : le diplomate et les commerçants syndiqués pour la circon-
Stance ne croyaient pas devoir consentir plus de 5,000 fr.
Le son de voix de la jeune femme transmettant cette décision à Racadot n’était pas encore évanoui qu’il la haïssait. Elle avait un air si indifférent à prononcer des chiffres ! Tel qui, dans un tripot, est en train de se faire dépouiller s’exaspère de l’impassibilité des perdants ou des gagnants que l’argent n’émeut pas. Racadot, c’est un paysan, et la vie qu’il se fait exigerait un tempérament de joueur. Ce gros homme fortement membré serait heureux devant une prairie ; devant un tapis vert, il respire mal, son sang s’alourdit et l’engorge. De là, peutêtre, certaines fureurs de bête campagnarde, jointes à une dure personnalité. Quelques années plus tard, aux couloirs de l’Opéra-Comique en feu, il eût été de ces terribles fuyards dont les couteaux furent retrouvés fichés dans le dos des brûlés.
À cette date de la mi-février, Racadot n'avait plus que 8,000 francs en poche et des ressources mangées à l’avance. Il crut que Rœmerspacher et Sturel demanderaient à leurs familles un sacrifice en faveur du journal compromis : ils n’y virent aucun intérêt. Il lui fallut bien accepter l'offre de M€ Aravian. Mais fin mars, elle lui fit connaître que décidément on se passerait de ses offices. Comme le taureau bondit avec une épée maladroite dans le garrot, Racadot courut chez Bouteiller. Depuis quelques mois, il lui demandait des interviews que le professeur consentait moyennant qu’on tût son nom. Il lui exposa qu’il s'était engagé trop légèrement, sur le désir d’un diplomate, à publier des documents propres à contrarier le gouvernement. Il les lui soumit, On avait abusé sa bonne foi : il désirait, dans un sentiment patrio-
tique, se dégager de cette obligation. C’étaient quelques mille francs à restituer.
Bouteiller le laissa tout au long s'expliquer et se contredire. L'affaire avait la plus mauvaise odeur. Mais les hommes qui veulent réussir dans la vie publique tiennent à la réputation de soutenir ardemment leurs amis. Et pour qu’on le croie, le plus simple est encore que ce soit vrai. Voilà, sans nul doute, ce qui décida Bouteiller. Et s’il accédait au désir de ce protégé suspect, il eut raison, étant donné son système, de se placer sur le terrain du devoir.
— Monsieur Racadot, dit-il en lui tendant la main, vous agissez en loyal garçon et en bon serviteur de la République. A chacun il peut arriver de se tromper; vous vous êtes immédiatement ressaisi : le gouvernement, s’il a conscience de son rôle, voudra vous aider dans une tâche utile.
Racadot, excité par ce vent de bonheur, entrevit dans un éclair une solution définitive. Et, avec une simplicité dans l’audace qui, si elle réussissait, devait ressembler à du génie, il offrit la Vraie République à Bouteiller.
— Elle sera, mon cher maître, votre organe, votre instrument, votre chose.
Ce professeur fort répandu, et considéré, mais pour qui la politique n’était pas un milieu naturel, manquait de petites gens, de ces émissaires effacés qu’un politicien a besoin de posséder dans les couloirs des assemblées, dans les journaux, et qui, plus utilement que de gros personnages, peuvent en certains cas battre le terrain et le jalonner. Les manières serves de Racadot lui agréaient. Il le pressa de questions précises sur l’état de la Vraie République. Bien que le malin paysan fût parvenu
à voiler le pire, Bouteiller ne considéra pas qu’il pût s'engager de sa personne en cette galère, mais il souhaïta qu’elle se maintint à flot. : ;
Il laissa entrevoir qu'avant peu certaines circonstances pourraient se produire où, cédant à de nombreuses sollicitations, il prendrait une part active à la politique. À ce moment il reparlerait avec Racadot de ses intentions. Immédiatement, il promettait de s’employer à lui obtenir une mensualité régulière au ministère de l'Intérieur. L'autre remercia chaleureusement, multiplia des protestations qui étaient sincères, mais se désola, disant :
— Une mensualité, c’est parfait, mon cher mattre, mais je me suis lié pour cette histoire de diplomate ; c’est une somme à rembourser : si je pouvais toucher tout de suite quelques billets de 1,000 francs ?..
— Eh bien ! dit Bouteiller, je passerai aussi quai d'Orsay.
La répartition des fonds secrets se fait sans méthode sérieuse, par à peu près, les ministres étant éphémères et mal servis.
Le principe est que chaque parti qui passe au Souvernement subventionne les journaux de sa nuance. Mais la préoccupation qui prime tout pour le ministre, c’est d’associer le plus de journaux à ses intérêts, de façon qu'ils retardent sa chute, et, quand elle est venue, qu’ils s’emploient à le rappeler au pouvoir.
En fait, voici comment on procède. Tous les journalistes fonds secrétiers se connaissent, forment une association de frères. Quand un ministre nouveau apparaît, ils se concertent, s’en viennent l’assiéger. Celui-ci étant neuf, s’informe, Dans les bureaux ou dans les couloirs, on lui dit : «Il y à un tel qui est
au courant. » Le ministre et son conseiller examinent la nomenclature des gens achetables, petits ou puissants, qu'ils fassent passer des échos ou de longs articles. Un ministre qui réfléchit se rend compte qu'on agit sur l'opinion par des faits, bien plus que par la manière de les présenter : le publiciste qui vaut réellement de l’argent, c’est celui qui est en posture d'inventer ou de lancer une nouvelle propre à remuer, un jour ou deux, le public. En conséquence, la liste qu’arrête le ministre ne diffère pas sensiblement de celle qu'avait dressée son prédécesseur. Ce sont toujours les mêmes journaux et les mêmes journalistes que les partis au pouvoir subventionnent.
Ce premier travail pourtant n’a rien de définitif. Chaque jour, des publicistes demandent le chef du cabinet :
— Il se prépare une campagne. Il y a des gens qui se promènent dans les journaux, qui colportent des papiers ; ce serait très facile à avoir. C’est une affaire de 500 francs.
A ceux-là, on ne donne rien. Celui qui obtient est plutôt le quémandeur obstiné qui geint :
— On me donne 3,000 francs depuis des années. J'ai pris des arrangements... C’étaient des promesses formelles. Que vais-je devenir ? Ma femme est très malade. Il faut pourtant que je vive !
On l’inscrit pour 500 francs.
Le publiciste parlementaire ne tire pas seulement sur le ministère de l'Intérieur. Par ricochet, il peut aussi toucher aux Affaires étrangères. A l’une et l’autre caisse, les subsides sont distribués par paquets ou par mensualités. Le système des paquets lie moins, met une plus grosse somme dans les mains et ménage la délicatesse du personnage. Un
esprit ingénieux et économe eut même l’idée de payer à la ligne ; il tendait des pièces de 20 francs : une tempête le balaya. Bouteiller compte faire inscrire Racadot pour une mensualité à l'Intérieur : il prévoit plus de difficulté à lui obtenir une forte Somme au quai d'Orsay.
Pour le ministère des Affaires étrangères, le chapitre des dépenses secrètes montait, en 1885, à 500,000 francs, Ces ressources, raisonnablement, devraient être employées à peser sur l'opinion publique à l'extérieur, sur les parlements et sur les cours. Que d’embarras n’évite-t-on pas, si, dans une crise, à l'étranger, on peut avec tact sacrifier une forte somme en faveur d’un puissant ministre ou d’un chef d'opposition, voire d’un parti ! Malheureusement, les journaux de Paris, pour leurs bons offices, et les chefs arabes, pour leurs indemnités, prélèvent déjà d'importantes parcelles, I1 y à, en outre, des Subventions aux œuvres d'Orient. Pour suppléer au travail des ambassadeurs nonchalants, on expédie en mission des personnages capables d’approcher des hommes publics à l'étranger. Ce serait une dépense utile si le ministre se Préoccupait d'assurer la réussite de la mission : mais, trop souvent, mal renseigné et tiraillé, il se borne à être agréable par le choix de l'agent à des protecteurs influents. L'homme du monde qui connaît la sœur de tel, ministre, la maftresse de tel prince, à Londres, à Rome, a besoin d'une grosse somme Pour savoir plus exactement une nouvelle dont il a des indices. Attaqué de toutes parts, le demi-million s’émiette en fractions infimes, Sans emploi réellement utile, Aussi la coutume est-elle établie qu’un ministre énergique lève sur les financiers des contributions importantes dont
il use, selon sa moralité, pour ses besoins personnels, pour l'intérêt de son parti ou pour le bien public.
Racadot fut sur l’heure inscrit à la place Beauvau. Quai d'Orsay, et devant les gens de la carrière, Bouteiller compte moins qu’auprès des politiciens purs. Tout avril on différa de le satisfaire. Racadot, d’ailleurs, était un mauvais client : il attaquait la maison depuis trois mois ; on n’aime pas à payer pour que des campagnes soient interrompues, parce que c’est primer les attaques. L'affaire pendait encore, quand, au début de mai, à l’une des soirées hebdomadaires de la villa Sainte-Beuve, le baron de Nelles, toujours attaché au cabinet du ministre, dit à Sturel, devant les dames Alison, d’un air mystérieux :
— Votre affaire va bien.
— Quelle affaire? interrogea le jeune homme, déjà sur la défensive, en face de ce garçon à la grosse face irritante de contentement.
Tant il le pressa que l’autre s’expliqua :
— Nous arriverons à vous donner la forte somme pour la Vraie République.
— C'est une indignité |! nous n’avons rien demandé.
— Je ne puis pas croire, s’écriait Mile Alison avec dédain, que M. Sturel sollicite l'argent de votre ministre |
— Je vous demande pardon ; je regrette de contrarier M. Sturel qui, je le vois bien, y est étranger, mais je ne puis passer pour inexact. Une demande de subvention existe, appuyée par un personnage considérable, Je ne vois rien en cela, d’ailleurs, qui
uisse émouvoir M. Sturel.
Mile Alison, de ses beaux yeux animés, jetait
à son ami une telle interrogation que Suret-Lefort, présent à cette scène, se disait : « Ce n’est pas pour Sturel une question de mensualité, mais de 50,000 francs de rente. »
— J'affirme, répondit Sturel, que s’il ÿ a quelque demande de cet ordre, je lignore et j’y Suis absolument opposé.
— À mon avis, dit Nelles, avec cette courtoisie affectée qui passe l’insolence, le sacrifice ne valait que pour vous être agréable : et si mon opinion a quelque valeur, on refusera.
— Je vous en serai obligé, monsieur, conclut Sturel, tout pâle de ce qu’il tenait pour une agression.
Il sortit avec Suret-Lefort et voulut, sur l’heure, prévenir Rœmerspacher.
— J'en ai assez de Racadot ; coupons court et quittons-le,
— Îl faut avouer, répondit Rœmerspacher, que tu n'avais pas le droit de faire le délicat en son lieu et placè. Tu pouvais quitter son journal ; mais pourquoi anéantir sa subvention ?
Sturel fut interloqué, non détourné par ce juste reproche.
— Enfin, tout est louche 1à dedans. Je veux vivre indépendant et selon mes idées très simples sur l'honneur ; Racadot et son journal salissent mes imaginations.
Rœmerspacher fumait sa pipe en silence. Il admirait et méprisait, amicalement, d’ailleurs, ce joli type de nerveux fatigué.
— Si tu fais toi-même cette démarche auprès de Racadot, tu t’agaceras et tu seras trop brusque. Je désire ne pas m'en mêler, puisque, aussi bien je ne quitte Racadot que pour vous suivre : ses combi-
naisons ne me gênaient pas. Charge Suret-Lefort de l'opération. C’est de nous le seul qui s'occupe assez activement de la politique pour se froisser des fonds secrets.
Le lendemain 4 mai, vers les six heures du soir, Suret-Lefort monta au journal et, de son plus grand air, fit connaître à Racadot qu’eux tous se retiraient d’un journal désormais domestiqué. L'autre niait d’abord, puis protestait de sen dévouement et de son admiration. Suret-Lefort prétendait insérer une note où ses amis et lui prendraient congé de leurs lecteurs. Racadot épouvanté lui rappela leur camaraderie du lycée et ne parvint même pas à le faire asseoir. À la fin, il s'emporta :
— Suret-Lefort, tu n’es pas sincère, tu n’es pas un démocrate ! Qu'est-ce que M. Sturel, M. Remerspacher et toi vous avez besoin de faire les gentilshommes avec ma peau ?
Deux fois, pendant leur entretien, des créanciers essayèrent de pénétrer dans le cabinet de Racadot, et par leur grossièreté ils ajoutaient à cette scène les plus pénibles effets.
Dès le matin, Racadot était chez Bouteiller. Ses yeux tombèrent sur un calendrier pendu au mur : « 5 mai, mort de l'Empereur », anniversaire de leur entente au tombeau de Napoléon. Ils n'avaient pas juré alors de se soutenir, mais de triompher. Il reconnut qu’ils étaient logiques avec eux-mêmes et, sans l’appeler par son nom, il maudit l’individualisme.
Bouteiller l’accueillit avec humeur :
— M. Sturel a fait savoir au ministre que votre journal refusait toute subvention, Qu'est-ce que cela signifie ? Était-il nécessaire de consulter M.Sturel ?
Le pauvre garçon protesta qu’il n’avait parlé à personne.
— Nous ne sommes pas ici pour éclaircir des mystères, continua le professeur ; quoi qu’il en soit, le ministre refuse de s'intéresser davantage à l’affaire.
Racadot effondré voulut insister.
.— C’est un principe absolu, lui dit l’autre, de ne pas demander à ses amis plus qu’ils ne peuvent faire. Laissons le quai d'Orsay. Contentez-vous de la subvention de l'Intérieur.
— Elle ne me suffira pas.
Mot malheureux, d’un accent trop sincère ! Bouteiller en comprit la vérité et, dès lors, envisagea Racadot comme un raseur incapable.
— Durez jusqu'aux élections générales. Vers ce moment, je pourrai peut-être quelque chose pour vous.
Là-dessus, il se leva. Sur le trottoir, le directeur de la Vraie République pensa pleurer.
IL est très difficile de calculer les conséquences d'un acte. Si Sturel se figurait avoir agi pour le mieux, c’est qu’il ignorait la vigueur des soubresauts d'un Racadot qui agonise. Celui-ci n'eut pas le courage de raconter par le menu à Mouchefrin la catastrophe. Il résuma ainsi :
— Tous nous lâchent. Il ne me reste que trois crétins, toi, la Léontine et Fanfournot.
Ce dernier, par délicatesse, sortit et s’enfonça, le ventre et les poches vides, dans l'immense Paris. La femme et le nain, pendant deux heures, se répandirent en injures affreuses contre Sturel, Roœmerspacher, Renaudin, Bouteiller, Suret-Lefort et Saint-Phlin. Abandonnés dans le fossé, ils souhaitaient avec fureur que la voiture emportant les
vainqueurs, les traîtres, les Judas, se rompît et leur cassât les reins.
— Assez ! dit Racadot. Les pauvres n’ont pas le droit d’être fiers.
I écrivit à Rœmerspacher, à Sturel, à Suret- Lefort, trois billets de la plus plate mendicité. Mouchefrin, ayant porté ces lettres, rentra vers neuf. heures, sans réponse. Pour avoir du pain, ils vendirent des timbres-poste.
Et pourtant Racadot, dans son portefeuille, gardait deux billets de cent francs. Mais, sous le coup, ce pauvre, qui avait dissipé en moins de onze mois 40,000 francs, redevint subitement un de ces Lorrains qui, pendant les longues guerres dont fut ravagé son pays, se fût laissé chauffer par les Suédois plutôt que d’avouer où il cachait son blé. Le malheur fait ainsi sortir du civilisé, comme le loup du bois, le bandit, celui des pays de famine, de Sicile ou de Lorraine, la Bête de proie universelle. Plus particulièrement, une crise financière détermine une fièvre. « Au temps de Law, dit un historien, la Seine ne roulait que des cadavres. »
LA vie de Racadot, sous son tartre de banalité, a vraiment un rude éclat. C’est une situation d’une valeur historique. Voilà un petit-fils de serfs lorrains, hâtivement introduit, juxtaposé plutôt parmi ces jeunes capitalistes. Cet ensemble n’était maintenu que par l’étau universitaire : s’il se desserre, et les intérêts ne s’étant point liés, on constate qu'il n’y avait pas entre eux de sentiment, ni même de Simple agrément. Le mécanisme instinctif de cette collectivité tend à expulser les Racadot, les Mouchefrin, à les rejeter dans le prolétariat, à les dégrader.
Bien naturellement, c’est un grand problème Pour nous, qui avons vu Racadot entrer par le lycée dans la classe bourgeoise, de savoir si cette expul- Sion se fera et dans quelles conditions.
Vers la fin d’une grosse crise d’ambition, d’argent, d'honneur, de danger, un homme se transforme. Sur sa figure décharnée par l'effort et par l'angoisse, tout son passé s’efface. C’est physiquement un être prêt à recevoir, d’un seul coup de pouce de la destinée, son caractère. Son visage blême apparaît aux curieux, aux parieurs qui l’é-
pient, une page blanche. Cela est très dramatique.
Ces joues creuses d’où saillit le profil, cette peau tendue, fatiguée, ce regard agité nous donneront demain le masque impérieux du jeune héros vainqueur ou bien la tête penchée, l'aspect phtisique du vaincu. r
Examinez le chef à la guerre, le politicien, le boursier dans une longue campagne incertaine : leur être, qui se détruisait dans l’incertitude, soudain affiche son résultat, se fixe dans un caractère, crie à tous par son aspect : «Sauve qui peut |! » ou : « Victoire ! » La voilà bien, la figure de Racadot. Elle est d’un chef, puisque au lieu de tomber, comme c’est l’habitude des individus placés bas dans l'espèce, elle a pris un inexprimable tragique, Ses mâchoires se resserrent, ses épaules plus carrées deviennent une façon de bélier brutal qui dans la rue rejette violemment les passants. Sous le vent de la défaite, le jeune navire fend de son éperon plus ardemment les plaines désespérées de la mer. C'est que le rameur, sûr d’être pendu s’il est rejoint, trouve dans cette certitude d'immenses énergies.
L’opiniâtreté de. Racadot est faite de ceci qu’il se sent hors la loi. Pour un particulier, nul bénéfice à acculer ses adversaires : c’est les contraindre à des résolutions de forcenés ; même sans espoir, ils fonceront, dussent-ils s’enferrer. La société accule Racadot, et par là elle court un risque.
D’aucune façon il ne peut admettre qu’il abandonne son journal : tant qu’il possédera la Vraie République, où il a englouti ses 40,000 francs, il considérera que ce sont des frais de premier établissement ; qu’il puisse durer, et, avec l’expérience acquise, rien n’est perdu.
Dans sa déplorable situation, deux graves diffcultés principales : le 2 tombe l'échéance mensuelle
des 750 francs à verser pour la location du journal : il a déjà réglé mars par un billet qui va venir à échéance le 25 mai : il craint le protêt d’abord, la faillite ensuite. Chaque jour, il doit payer à l’avance l'équipe des compositeurs. Et plus de capital! rien que de rares affaires à grapiller çà et là.
Hardiment, il fait un sacrifice : on se passera jusqu’à nouvel ordre d’un journal neuf ; un imprimeur, auquel il abandonne Île produit des annonces, met le titre de la Vraie République et la date du jour en tête d’un texte cliché sur un journal de la veille au soir. Quelle triste matinée, ce 15 mai 1885, Où paraît le premier numéro de cette nouvelle manière | Racadot s’attriste peu de voir modifier l’aspect typographique de son journal : il n’a pas l’amour-propre professionnel ; et que peuvent lui faire des propos de brasseries ? L’échec n'y humilie pas : à Paris, on comprend la lutte, Mais c’est un pas Sur la route de Custines, et retourner là-bas, après l’héritage de sa mère détruit, serait intolérable. Ce n’est pas un mensonge pour flatter la manie de son père, ce qu’il lui écrivait :
« Comprends bien ma position. Tes dettes sont les miennes, nos affaires sont communes, et j'aurai à cœur de rembourser ce que tu auras emprunté pour moi, et en même temps de pouvoir racheter le bien que tu as vendu. Je ne passerai pas mon existence entière à Paris, et si, dans un nombre d’années, je vais vivre à Custines, je serai bien aise devant les voisins d’avoir de la terre. »
Sur la vaste table de bois blanc gisent en désordre dans la poussière les encriers, le papier-copie, les buvards, tout le petit matériel que d'ordinaire
la Léontine préparait pour ces messieurs. Maintenant on n’a que faire de rédacteurs : la Vraie République n’est plus qu’un titre. Enfin, d’un jour à l’autre, une opération heureuse peut se présenter ; et, d’ailleurs, il s’agit seulement d’attendre, Bouteiller a semblé le dire, la période électorale qui vers juillet probablement s'ouvrira.
Mais voici que l’imprimeur, propriétaire de l’appartement, veut parler à Racadot. Durement exploité, il n’est pas disposé aujourd’hui à s’attendrir.
— Je vous logeais pour vous imprimer. Vous ne m'employez plus ! Il faut déguerpir.
Racadot poliment le supplie, et, ce qui vaut mieux, lui jure qu’il attend de l'argent : sous peu la Vraie République reparaîtra avec un essor nouveau. L'autre consent à patienter deux jours, — jusqu’au 17.
Alors, celui qui lui loue le journal intervient. Avec les sentiments d’un propriétaire qui veut que son locataire occupe d’une façon décente son immeuble, il prétend que Racadot nuit à la Vræe République en cessant d’assurer « une rédaction selon les usages ». Les clauses du contrat n'étant pas remplies, il entend rentrer de droit dans sa propriété. Racadot, qui pourrait plaider, préfère supplier. Cependant l’administrateur, certain que le journal va lui revenir, et qui veut prendre ses dispositions, accorde généreusement un délai de dix jours.
Laissé à la solitude de son bureau et à la vue mélancolique d’une cour intérieure, Racadot, les deux mains enfoncées dans son pantalon, ni coïfié, ni lavé, la tête baissée sur sa poitrine, plutôt athlète essoufflé que candidat à la faillite, est loin de ce décor. Comme un bœuf, dans le wagon qui le mène
vers l’abattoir, rêve des vastes prairies et de l’auge bien fraîche, parfois il songe aux horizons de Custines. Courtes défaillances idylliques. Son pas, tantôt lent, tantôt précipité, trahit son agitation. Il ressasse une seule et même idée, pour s’interdire, semble-t-il, de la mettre en discussion : « je ne puis pas abandonner la Vraie République. Tant qu’elle demeure dans mes mains, je tiens mes quarante mille francs, mon capital et mon instrument de travail. Il faut donc que, pour le 35, je puisse verser deux termes de sept cent cinquante francs, — et que je sois en mesure de payer l'impression, au moins, d’une page neuve. »
Cet enragé optimiste se convainc que, s’il sort de cette crise, il est sûr de l’avenir : le renouvellement de la Chambre se fera vers Septembre-octobre : dès juillet et même juin deviendront possibles, pour les journaux, ces gros bénéfices que comporte une période électorale. Il s’agit d'adopter une couleur politique et d’opposer à des adversaires riches des candidats qu’au bon moment et moyennant finance On abandonne, voire même on combat. C’est par des trahisons de cette sorte que des leaders politiques alimentent leur caisse de propagande et leur bourse privée. Racadot établit même des plans plus précis. Si Bouteiller se présente en Meurthe-et-Moselle, il lui servira d’agent : il ÿ conviendrait, étant du pays. L’absurde, c’est qu’il voudrait de la Vraie République lui faire un journal électoral : Bouteiller a trop de sens pour donner de l'argent à une feuille parisienne sans influence locale et dont la concurrence irriterait les journaux nancéens ; mais, une fois député, il serait homme à relever, pour la faire sienne, la Vraie République. Et voilà le but dont Racadot se croit séparé seulement par le manque
de douze mille francs qui lui suffiraient à gagner août-septembre.
Quand je vois ses lèvres lourdes, sa mâchoire serrée et portée en avant, je sens avec quel plaisir il se ruerait contre la société et les conventions, et je regrette extrêmement qu'il ne puisse voyager ou se terrer dans un coin : sans doute il a de la résistance, mais rendu paroxyste par les ennuis, ne prendra-t-il pas des résolutions regrettables ? Tout au contraire, dans la solitude, il s’apaiserait ; il serait bien capable de tourner ses pertes à son instruction, car il n’a pas de gloriole.
Remarquons-le en passant : cette absence de la tare littéraire, cette grande vertu — pas de gloriole ! — qui lui permet d'examiner avec clairvoyance les causes de sa déconvenue, a précisément déterminé cette déconvenue. Tandis que ses amis, toujours demeurés des individus, ne songeaient qu’à se développer, puis, dans le désastre, qu’à se sauver, lui, dès le principe, s’est conduit en être social, qui a le sens du groupe. Intelligence très réaliste et continuellement ramenée aux petits faits positifs par le besoin, il a tenu pour utile tout ce qui fortifiait la collectivité. «Ma faute, se répète-t-il avec âpreté, c'est de m'être associé à des faibles qui m’abandonnent. »
Il a tort de s’aigrir. Pourquoi veut-il croire son cas singulier? La principale difficulté pour un homme de gouvernement, c’est d’être bien servi. Prendre des décisions, voilà sans doute le premier point, et si essentiel qu'il les faudrait adopter médiocres, détestables, plutôt que de tergiverser. Mais la difficulté presque insurmontable, c'est de faire exécuter ses ordres. Un ministre est entravé à chaque minute par un personnel qui, sottise, plaisir de nuire, désobéit ou trahit.
Malheureusement, Racadot ne trouve pas de consolation à philosopher, parce qu’une pensée l’empoisonne : « À qui le journal a-t-il profité ?… À Rœmerspacher, Suret-Lefort, Sturel, qui, de ma barque, en la repoussant du pied, vont sauter dans un bon bateau. Mais moi, je coule lentement. » De son milieu parisien, Racadot n’espère plus rien. Dans toute cette crise, il est tourné vers Custines. La bête inquiète revient à son lancer. S'il trie avec cette vivacité son courrier, où peut-être se trouvent des propositions de beaux chantages, s’il ouvre avant toutes une lettre de son père, c’est qu'il lui a demandé avec éloquence de l'argent. Depuis deux jours, dans ce bureau, désespérément il attend cette réponse. Avec quel dangereux mouvement du côté du cœur, il déchire l'enveloppe !
« Je reçois, mon cher Honoré, une dépêche dans laquelle tu me presses de faire l'envoi que tu m'as demandé. Je ne t'avais pas répondu parce que tu as déjà voulu ta part, et maintenant que je te l’ai remise, je ne puis plus avoir d'argent. Tu me dis de prendre à la Banque : je te prie de ne pas me tourmenter. Le nombre des journaux n’est pas limité, il peut s’en mettre à volonté; et tu peux tomber malade : ton journal, qu'est-ce que j'y comprendrais ? Tandis qu’une charge de notaire, cela peut toujours se vendre, ou bien encore on prend un clerc. Après que tu es resté trois ans dans le notariat, dire que ce temps est perdu ! Combien de journalistes végètent ! Tu aurais mieux fait de me laisser ton argent, et de rester clerc de notaire. Quand tu pouvais être heureux, tu as voulu t’enchaîner. Je ne te comprends pas de traiter avec des gens aussi sévères pour le paiement.
« Tu dépenses de l’argent mal à propos pour tes dépêches et ports de lettres, car tu sais ma position et que je dois travailler comme si je n’avais rien pour vivre depuis que tu m'as réclamé un argent dont ta pauvre mère ne croyait certainement pas que je serais jamais privé. Après cela, je ne comprends même pas pourquoi tu comptes tant sur moi pour te compléter. Tu ne calcules pas ce que tu as coûté à ton père depuis ton entrée au collège, Tu m'écris lettre sur lettre pour me tourmenter comme si le feu était chez toi. Tu devrais penser que moi, maintenant, j’ai besoin d'argent. Tu t'es engagé selon ton idée et malgré ma volonté, car les personnes qui connaissent ce genre d’affaires me disent que le notariat est préférable.
« Depuis que j'ai appris comment, sur ton acquisition, tu devais encore dix mille francs, je ne dors plus, pas même la nuit ; je crois que cela va me faire mourir d’avoir tant dépensé d'argent pour un enfant qui ne me donne que des chagrins. »
Un flot de bile envahit la figure de Racadot. Il dit tout haut :
— Seuls me demeurent Mouchefrin et la Léontine.. pour que je les nourrisse |
De quel accent, ces derniers mots !.. Parcourant son bureau, il écoutait en lui les retentissements de son désastre, L'oppression de son âme fut telle que de grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front. Il ne pouvait résister au besoin d'exprimer tant d'arguments qui montaient de sun cœur resserré vers son père. {l écrivit pendant une heure.
« Mon cher père, ta dernière lettre est un peu sévère et pleine de reproches, C’est pour m'installer
définitivement que je te demande de l'argent. Sois assuré que je serai bientôt à même de t’envoyer de l'argent à mon tour. Crois-tu que je ne serai pas heureux quand je pourrai te remboutser par acomptes tout ce que tu as dépensé pour moi? Ces dix mille francs que tu m’enverras me permettront d’en gagner d’autres. Tu dis qu'à Paris on se débauche : pourtant, pas plus qu'ailleurs. Je ne doute pas un seul instant de la réussite : je t'envoie un numéro du Rappel où l’on a discuté la Vraie République : par de tels succès, tu vois que la somme que je te demande ne sera pas difficile à rembourser. Ne crains pas que je fasse des excès de boisson. Mon principe est que tout homme qui boit s’abrutit. Je Saurai tenir mon rang. Tu n'avais pas les ressources que j'ai ; ta conduite et surtout le travail t'ont fait prospérer et amasser quelque chose ; je t’imiterai.
« Je viens de recevoir la visite de ma vendeuse, Elle est comme bien d’autres, et surtout des femmes ; elle est bornée. Je lui demande du crédit, parce que sur les 40,000 francs, je lui en ai donné 30,000 et j’ai gardé 10,000 pour le roulement. Notre acte porte 10,000 payables le 20 courant. Les affaires sont très délicates avec les femmes, à cause de leurs nerfs. J’invite celle-ci à patienter, en lui disant que tu vas envoyer de l'argent. Mon cher père, fais donc pour moi tout le nécessaire. Ne te donnes pas du chagrin : je ne suis pas si dénaturé que tu le penses. Ton fils gagnant de l'argent te rendra la vie plus douce, Cherche donc, mon cher père, et tu trou-
vendeuse : elle attendrait jusqu’à la fin du mois les 2000 autres francs. Tu auras le temps de te retour-
ner. Déploie toute l’activité possible et réponds en m’expédiant au moins 1,000 francs pour mercredi ou pour jeudi matin. »
Il s’interrompit et, pendant un quart d’heure, demeura appuyé la face contre les vitres, d’où il ne pouvait rien voir qu’une triste cour intérieure. Un délicat l’eût trouvé horrible, car il rongeait les ongles de sa main droite, et grattait son crâne de la main gauche ; mais qu’il était expressif, tandis qu’il cherchait par un dernier trait à émouvoir, à convaincre son père ! Il se remit à sa table, et ce fut tout d’abord du verbiage ; mais bientôt il s'élevait :
« Ne serais-tu pas mieux à Paris que seul à Custines ? Tu ferais rentrer tes fonds, tu vendrais ton matériel et tu viendrais te reposer un peu, car il y a longtemps que tu travailles. Je te mettrais au courant des choses de la Bourse. Cela te donnerait une distraction en t’occupant au plus deux heures par semaine, c’est-à-dire le temps de donner l’ordre d'achat et de retourner celui de vente. Regarde : le 1x de ce mois, les actions Parisien tramway-nord étaient cotées 172 fr. 50 ; le 0, elles montent à 200 francs ; le 20, elles sont à 250 francs. Eh bien ! le lundi 27, elles sont cotées 237 francs. En admettant que, le 10 ou le rx, tu en aies acheté dix actions, cela t’aurait donc coûté 1,725 francs, plus 10 francs de courtage environ : soit 1,735 francs. Tu aurais pu les revendre à 237 francs, soit 2,370 francs, moins 10 francs environ de courtage. Donc, du 11 au 27, tu aurais pu gagner 2,360 — 1,735 — 625 francs.
« Je compte sur ta lettre ; envoie le plus d'argent possible, »
Et ce n’était pas fini. Il ouvrit la porte et dit à Mouchefrin, à Léontine :
— Venez.
Ils entrèrent, affreux de misère sous la claire lumière d’une splendide matinée de mai.
— Écris, dit-il à la fille ; et il dicta :
« Monsieur Racadot père, votre fils, acquéreur du journal /4 Vraie République, ne remplit pas les engagements qu’il à contractés vis-à-vis de moi, aux termes d’un acte sous seing privé passé en date du 5 mai 1884. Il m’a versé 30,000 francs, et il reste I0,000 francs qui auraient dû m'être remis le IT mai. J'ai attendu jusqu’à ce jour, mais maintenant, moi aussi, je suis forcée de remplir des engagements. Les affaires ne sont pas très actives en ce moment : il est dû à M. Racadot des sommes importantes, c'est juste, mais il ne peut les réaliser sur-le-champ. Envoyez donc cette somme à votre fils et soyez per- Suadé, monsieur, que cela me coûte d’être obligée de vous tourmenter. »
— Vous avez Compris ? dit-il, après avoir relu la lettre, Le père Racadot ne veut pas envoyer d’argent. Vous le voyez, je lui bâtis la fable la plus simple et la plus pressante. Ah! ces avares de village !
Ils se turent.
— Ma fille, reprit-il après un silence, rentre dans mon cabinet : j’ai à causer avec Mouchefrin.
demment, est très mauvais. Lui tout à l’heure si allant, le voilà presque sur ses boulets.
— Antoine, je ten Supplie, il me faut de
l'argent. Retourne rue Balzac. Décide Astiné; il le faut.
— Elle n’a pas d’argent.
— Elle a ces turquoises, ces perles qui m’agacent, toujours à son col, à ses mains |
— Si tu savais comme elle a peu de goût à subventionner les journaux |...
— Hé ! nous ne connaissons d’argent qu’à elle. Il faut bien nous tourner vers cette Turque parfumée |
I1 fit suivre son nom des injures les plus exagérées. Tout ce qu’il y a de fureur, de basse haine, d’exaspération chez l’amant repoussé qui viole une fille dédaigneuse, chez le malade enragé qui déchire ses bandages, éclatait sur son front aux veines gonflées, sur son cou de jeune taureau. Un héréthisme brûlait son sang ; une sueur infecte l’inondait, répandait autour de lui une vapeur nauséabonde, Il resta un long temps à souffler, puis dans la pièce voisine appela Léontine.
Elle vint et, sans mot dire, effrayée, le regardait, mais lui s’attendrit :
— Pauvre fille !.… Nous ne pouvons pourtant pas mourir de faim!
— Il reste quarante sous, dit cette Verdunoise qui toujours interprétait de la façon la plus réaliste et traduisait en petits faits les théories générales.
— Va nous chercher de la charcuterie et une bouteille. Reste dehors une heure.
La Léontine sortie, il supplia Mouchefrin d’aller rue Balzac insister pour un prêt. Le nain, sans espoir, consentit à tenter la chance. Racadot se jeta sur les provisions que rapportait sa femme. Névropathe surmené, il souffrait littéralement de la faim. Quelque chose d’âpre, d’irrité était en lui. Il eût
brisé toutes choses, tout être avec bonheur. Ayant mangé et bu, il retrouva son calme, et dit :
— Tout n’est pas perdu.
Il se remet à ses calculs. Le grave, c’est l’épuisement nerveux qui commence et pourra dangereusement commander son état moral et mental, ses résolutions. 11 paraît vigoureux, de forte hérédité et ignore les délicatesses ; il s’accommodait de la nourriture simple du lycée, et, dans Paris, tant de privations ne l’ont pas atteint ; mais ceci vient de l’anémier, que depuis trois mois tous les chiffres qu'il aligne, et de trente-six façons dispose, aboutissent à un déficit. La multiplicité des excitations qu’il a reçues de ces calculs implacables irrite, puis détruit son énergie affolée. C’est Hercule impuis- Sant dans un cul de basse-fosse, un ours au jardin zoologique. Vigoureux pour résister à des marches, à des veilles, à des débauches, il succombe à la détresse morale.
Quant à ce Mouchefrin, je he serais pas étonné que Son père ou sa mère fussent alcoolique. Du moins Sa mère le battait durement ; c’est à quoi de nos jours on reconnaît une déprimée. Peut-être fut-il CONÇU SOUS l’action malsaine du collodion : son père le photographe préparait les plaques sensibles en versant dessus du collodion, puis en laissant s’évaporer l'alcool ; de préférence, c’était dans des petites pièces, pour échapper à l’action de la lumière, et, comme l'alcool employé était de mauvaise qualité, il y avait réellement une variété d'intoxication par les vapeurs.
Quoi qu'il en soit, avec son teint terreux, ses yeux inquiets, tout son visage tombant de lassitude phy- Siologique, ce Mouchefrin est méchant et sournois Comme un gorille qu’on aurait battu. Sa misérable
hygiène, ses privations l'ont jeté bas depuis longtemps. Accroché à Racadot, il ne réagit pas : « On s’habitue à la misère », dit-il. C’est un redoutable personnage, débile, endormi et qui flotte dans la vase.
Racadot et sa maîtresse, de l’après-midi ne sortirent pas, ne parlèrent pas : ils écoutaient le bruit menaçant de Paris. La Léontine connut les angoisses des bêtes qui hurlent à l’approche des orages ; cet instinct même, la pauvre füle n’osait le contenter. Quand le jour tomba, entre chien et loup, elle pleurait silencieusement dans un coin.
Vers minuit, et quand ils étaient couchés, Mouchefrin rentra pochard, satisfait et grossier : aux êtres mal nourris, un repas copieux suffit pour les troubler ; il raconta avoir mangé à l'office, et tut les vingt francs qu’Astiné lui avait remis.
— Elle m'a dit qu’elle n’avait pas d’argent : comme journaliste, je ne l’intéresse pas, mais elle me fera une situation de guide si je lui montre mieux que « le Père Lunette » ou « le Château-Rouge ». Élle dit que les restaurants à Pétersbourg sont plus raffinés qu’à Paris, et l’opéra meilleur en Allemagne. Elle reconnaît que le café-concert est d’un canaille bien spécial à Paris, mais elle s’en lasse. Elle voudrait, un soir, circuler sur les berges de la Seine et visiter leurs cabarets.
— Des bêtises de riche ! dit Racadot qui trouva, pour ex primer son dégoût et son irritation, l’accent et la formule qu’il aurait eus à Custines, s’il n’était jamais allé au lycée de Nancy.
Le lendemain, 16 mai, Mouchefrin et Racadot étant sortis, l’imprimeur vint et aggrava ses menaces d'expulsion par des propos injurieux pour la Léontine. Il prétendait qu’il avait un client tout
prêt et qu’il fallait avant vingt-quatre heures ou lui donner du travail ou lui restituer son local. Racadot, maintenant toujours son invention, écrivit à son père :
«S’il t'est matériellement impossible de me procurer de l'argent, envoie-moi, sitôt que tu auras reçu cette lettre, une dépêche que je puisse présenter à ma vendeuse et conçue en ces termes : « Ne puis envoyer 10,000 francs avant fin courant. Te cautionne envers qui de droit. »
Le 17, au premier courrier, Racadot reçut la réponse à sa lettre du 15.
« Je ne trouve pas d'argent. Charge-toi de le dire à ta vendeuse, Tout le monde prête à l’État. Et puis, après que tu as vendu nos biens pour ton journal, on se défie. Moi-même, dans mes affaires, j'en ressens du tort. Je comptais, en te remettant l’héritage de ta pauvre mère, l’année dernière, que, s’il me manquait un ou deux billets de mille dans un moment pressé, tu me les enverrais, et tu t’es mis dans les embarras. Tu t'es lié avec des promesses que tu savais bien ne pouvoir pas tenir, Tu commences bien mal. Tu es tourmenté ; Mais je le suis aussi.
«Tu me dis d’aller à Paris ; crois donc qu’à mon âge je préfère rester au pays. Je connais tout le monde et je ne m'ennuie pas où je suis. Tant que je pourrai suivre les affaires, je tâcherai toujours de gagner quelque chose, Je vais doucement, je travaille sans ambition.
« Tu me parles de ta position qui se fera | D’après ce qu'on m'a dit, il ÿ à cette semaine encore des journalistes qui ont mal tourné à Nancy. Cela ne :
donne pas confiance ; mais enfin, dans tous les métiers il y en a qui font mal. Pour moi, j'ai pensé toujours que tu trouverais plutôt une position au pays qu’à Paris. Tu dois bien voir quelle différence. Si tu étais resté ici, tu aurais déjà des bénéfices. M. Engelault, de Pont-à-Mousson, voulait payer un clerc dix-huit cents francs. Tu verrais notre bourse grossir, tu aurais été des plus riches. »
Ce jour-là, comme il l’avait annoncé, l’imprimeur voulut les mettre dehors : Racadot promit qu'il lui donnerait de l’argent pour les deux heures, parce qu'il attendait un télégramme. À deux heures, rien n'étant arrivé, pour éviter une nouvelle explication, tous trois sortirent. On mit des restes de charcuterie dans l’éternelle serviette de Racadot. La Léontine demeura dans la rue Saint-Joseph, à guetter le petit télégraphiste espéré.
A chaque instant, d’un ciel d'orage, tombaient des averses. Les deux hommes allèrent jusqu’à la porte de Bouteiller, maïs furent heureux d’apprer dre qu’il était absent : Racadot sentait qu’à importuner son protecteur, il le mécontenterait sans résultat. Comme ils se retiraient lentement, ils le virent qui sortait de chez lui. Racadot prit tout son courage et l’aborda pour lui demander si le baron de Reinach ne pourrait pas aider la Vraie République. Bouteiller, très pressé, s’étonna de la transformation qu’avait subie le journal, et déclara avec une humeur mal dissimulée qu’il ne voyait pas en quoi le financier pouvait intervenir.
Les deux malheureux, avec les derniers sous de Racadot, se rendirent vers l’heure de l'apéritif à la terrasse du Café Cardinal, dans l'espoir qu’une aïffaire leur serait proposée. En vain, ils se tortillèrent
comme deux vers coupés. Chacun s’en alla dîner. L'idée leur vint d'annoncer une conférence de Racadot, avec des entrées à vingt sous : la Léontine les placerait à des amis près de qui ils n’osaient plus mendier sans prétexte, Plus tard, nul télégramme n'étant arrivé, ils allèrent S’abriter, pour manger, dans un coin de la gare du Nord. La Léontine se plaignait de frissons, d’une courbature, d’une forte grippe. Quand, à onze heures, ils osèrent revenir rue Saint-Joseph, brisés, aspirant à leur misérable repos, ils trouvèrent porte close : leur passage était par le porche de l'imprimerie, fermée et vide, puisque Sans travail. Après une fureur de Racadot qui S'emporta dans un délire de Coups inutiles contre les lourds vantaux, ils virent que la Léontine pleurait. Sans argent, sans abri, ils comprirent, sous cette pluie fine, où il fallait en venir.
— Qu'est-ce que tu veux !... va, dit-elle, je trouverai toujours à la brasserie une amie qui me donnera l’hospitalité.
Cette drôlesse devenait une Pauvre femme qui ne peut même pas opposer aux Cruautés, la suprême arme de ses sœurs : un peu de grâce.
D'envoyer sa maîtresse À 1à prostitution, c’est une sensation d’horreur, de déchirement qui met dans l’âme quelque chose de irénétique et la volupté des impressions extrêmes. Les ténèbres de l’univers, l'hostilité des hommes, son isolement, tout prenait des proportions insupportables, C’est Robinson dans son île déserte, s’il avait dû tuer son chien !
La Léontine S’éloigna dans l'ombre vers les Halles, le long de la triste rue Montmartre, éclairée çà et là par les lueurs rouges des cafés et où s'engouf-
— Antoine, dit Racadot, j'ai toujours été pour toi un ami sincère, un frère. Et aujourd’hui encore, notre dernière bouchée de pain, nous l’avons mangée avec toi.
— C’est vrai, dit Mouchefrin.
— Regarde comme le chagrin me change, quelle figure j'ai... Cette pauvre fille qui m’a toujours été si dévouée et qui est honnête !.. Il me faut de l’argent pour sauver le journal.
— Comment en trouverai-je !
— Vois notre position, Antoine, à tous les deux. Dans trois mois nous pouvons, par le journal et par Bouteiller, avoir gagné la bataille. Aujourd’hui je suis ruiné, j'ai à peine de quoi manger. Regardetoi : tu es à peine vêtu ; tu n’as même pas une femme.
À son tour, Mouchefrin se mit à pleurer. Il pensait à sa pauvre existence, et que si Racadot se décourageait et voulait rentrer dans son pays, il serait tout à fait abandonné dans Paris.
Ils eurent honte de demeurer rue Montmartre où des confrères journalistes auraient pu les voir ; ils s’enfoncèrent dans les rues étroites, obscures, tortueuses du Marais. Le vent ne cédait que pour laisser tomber des ondées, et quand la lumière des becs de gaz avait cessé de vaciller lugubrement, elle produisait une impression plus désolante encore en se réflétant par teintes blafardes dans les flaques et les ruisseaux d’eau noirâtre. Tandis que des vrais Parisiens auraient su trouver un asile dans un des tripots — multipliés sur nos boulevards, grâce à des autorisations vendues en sous-main par des parlementaires — ou dans quelque bouge des Halles, de la place Maubert, tenus par des repris de justice, ils passèrent la nuit embusqués sous un porche.
Jamais l'aube sur Paris fangeux ne fut si froide et si malade, Racadot prit les deux mains courtes et grosses de Mouchefrin :
— Antoine, il y a un moyen et tu peux l’employer. Je t’en supplie, Antoine, mon frère... une perle, une turquoise,
— Non, Racadot, c’est impossible. Écris encore à ton père,
— Mon père se moque de moi. Ce qu’il faut, c’est l'argent et les bijoux de Mme Aravian. Je te ferai une situation...
— Tu es seul enfant, il est riche : à ta place, par tous les moyens possibles, j’arriverais À bout de ton père. C’est dur à la détente, ces vieilles gens de la campagne, mais, puisque l'argent y est, avec du drame et des promesses, tu le feras sortir.
— Antoine, va savoir à quelle heure elle s’absente. Ne pourrais-je pas monter chez elle, tandis que tu occuperais les deux domestiques à l'office ? Rien qu’avec une de ses perles, je payerai le journal, l'appartement, j’éviterai la faillite. Élle ne remarquera même rien et plus tard on pourrait la remettre...
Quand Mouchefrin parut consentir, Racadot lui Sauta au cou en s’écriant :
— Tu me sauves la vie!
Au matin de ce 18 mai, et tandis que son camarade se rendait chez Astiné, Racadot allait prendre son courrier. Une lettre de son père ajoutait à sa sensation d’être hors l'humanité :
& Mon cher Honoré, Je trouve encore ton écriture. Tu me dis qu’il te faut une dépêche pour midi, C’est donc bien pressé tes affaires | Tu as donc traité avec de mauvaises gens | Quand on cède un journal.
ce n’est pas pour le détruire. Je ne comprends rien à tes histoires : c’est de l'argent, de l'argent qu'il te faut. On te roule et tu dois t’en apercevoir, parce qu'ils te tourmentent trop. Tu t’es mis dans les gazettes trop jeunes. Je t'avais offert de quoi te rendre heureux avec ta place de clerc, et puis avec tes quarante mille francs ; mais je ne veux même pas répondre quand tu me proposes de m’engager pour toi. Si tu étais resté à Toul ou à Pont-à-Mousson, j'aurais quarante mille francs que je n’ai pas et cela nous ferait douze cents francs de rente. Fais donc pour le mieux, je t’en ai donné assez. »
Pour répondre, Racadot alla chez l’imprimeur qui avait recueilli la Vraie République :
« Tu me dis carrément, et tu en as l’air joyeux : «Si tu as des frais, c’est de ta faute. » Je ne m'attendais pas à pareille réponse de la part de mon père. Toi qui avais pris mes intérêts jusqu’à ce jour, je vois que tu m'abandonnes ! Pourtant, je ne t’ai rien coûté, puisque j'ai été élevé avec l’argent de ma pauvre mère, qui m’appartenait. Jamais tu n'as dépensé pour moi, et pendant six années mes quarante mille francs t'ont profité. Tu ne poursuis même pas ceux qui te doivent, et tu me laisses poursuivre, moi ! J'étais bien loin d’avoir sur toi une pareille opinion. Voilà comment je n’agirais pas envers toi. Et les parents de mes amis du lycée non plus ne se conduiront jamais si durement envers leurs fils.
« On va me déclarer en faillite et m’enlever mon journal. Que devenir, alors ? Tu ne seras pas plus longtemps insensible à ma prière, mon père. Donnemoi dix mille francs: si tu veux, oublie-moi ensuite,
je me considérerai comme n’ayant plus de père. Tu te diras : « Que mon fils devienne ce qu'il plaît à « Dieu, jai fait ce que je devais faire. »
« Tu ne penses dans toutes tes lettres qu’à me reprocher d’avoir quitté le notariat. J'aurais dû acheter une étude ! Mais une étude, à Toul, à Pontà-Mousson, vaut 45,000 à 50,000 francs.
« Je ne vis plus, ne peux plus manger, et je redoute de tomber malade. Fais un dernier sacrifice ; après, tu ne penseras plus à moi. Je suis presque à cent lieues de toi, je ne t’ennuierai plus. Si je n’étais pas installé, si je n’avais pas entre les mains de quoi travailler, je m’éloignerais encore. Et certes, je ne sais ce qui me retient, mais j'ai des idées noires. Je t'en supplie, mon père. Tu ne t'imagines pas ce que j'endure. Ce n’est pas. pour dépenser, sois-en sûr. J'ai absolument besoin de 10,000 francs, et puis ma situation, cela est certain, sera magnifique.
« Au revoir, mon cher père, ou adieu, Je comprends bien les ennuis que je te cause, mais ce sera la fin. »
Et après la signature, il recommençait :
€ Un effort de ta part, mon cher père, peut me Sauver la vie. Fais-le, mon cher père. Je t'embrasse et je t’aime bien encore. » à
Quand Racadot eut fini cette lettre où, de plus en plus sincère, il retournait de toute son âme vers la terre natale, il sut obtenir un timbre-poste d’un employé qui se douta de sa détresse.
Mouchefrin le rejoignit : « Astiné portait toujours Sur elle ses turquoises de prix, son argent et ses perles ; impossible de les lui prendre. »
Racadot devint fou de désespoir. I1 reprocha à
son pauvre ami tout ce qu’il avait dépensé à le nour-
rir, puis il l’embrassa et le chargea d’aller chercher la Léontine à la brasserie ; il les attendit dans le jardin du Luxembourg. L’arrivée de sa maîtresse le calma. Elle raconta avoir passé la nuit chez une amie, qui lui avait prêté 10 francs.
Ils louèrent un galetas de vingt sous la journée, rue Saint-Jacques. Sur le conseil de la Léontine, Mouchefrin alla rue Sainte-Beuve demander un secours à Sturel ; et pendant son absence, ils mangèrent en hâte, pour ne pas partager avec lui, quelques morceaux de viande qu’elle tira de ses poches. Quand Mouchefrin rapporta 20 francs, dont il avoua 10, ils allèrent tous trois chez les marchands de vin s’enivrer.
— Cela fait divertissement ! disait la Léontine, qui avait trouvé à Verdun cette survivance de la langue de Pascal.
Ils rentrèrent à dix heures du soir. Étourdie par son alcool, elle s’endormit profondément. Mouchefrin s’étendit dans un coin. Racadot allait, venait, s’arrêtait, frappait du pied. Il ne semblait point s'occuper de ses deux compagnons. De temps à autre, il laissait échapper des exclamations de dépit, de colère ou d’espoir tour à tour naissant et déçu, sa pensée se développait par secousses violentes. De quelle femme parlait-1l donc ?.…
— C’est la seule ?.… Seule, elle a de l'argent ! Et pour la décider à le donner, Mouchefrin et moi, nous avons trop sur le corps l’odeur des misérables.
Il avait plaisir à s’insulter soi-même... Il y eut des moments où il sembla étouffer ; 1l s’essuyait, non le front, mais toute la tête avec un étrange tournoiement de la main et du bras. On eût dit que de sa conscience tenaillée il arrachaït hors de son crâne des lambeaux. Quelle que soit l’infamie de sa
préoccupation, ce puissant qui ne veut pas se laisser réduire à l’impuissance offre un fort beau spectacle. Un projet, une chose abstraite, mais qui se réalisera en actes terribles, est en voie d’éclore dans ce lourd cerveau. C’est une onde insaisissable, des éléments de pensée, qu’il pourrait nier, qu’il ne sait même pas formuler, mais déjà il est redevenu l’optimiste qui à un but, le prisonnier qui entrevoit l'évasion possible... Enfin la construction cérébrale parut avancer et devoir bientôt s’accomplir, car, cédant à un mouvement passionné, il s’écria =
— Îl faut savoir ce qu’on veut et s’entéter. De l'énergie | de la volonté !.… Ouil…. c’est risqué... Mais c’est prompt !
Il réveilla Mouchefrin.
— À quelle bêtise as-tu pensé? dit celui-ci en bâillant.
L'expression de Racadot, en une seconde, dissipa Son Sommeil comme le cri : « Au feu ! » dans la nuit.
Plus tard, la Léontine fut réveillée en Sursaut par des protestations :
— Non... non... disait Mouchefrin, c’est impos- Sible. Je ne peux pas.
Depuis trois ans, elle avait connu Racadot et Mouchefrin presque enfants, adolescents, hommes, vieillis déjà par la souffrance. Les ayant vus ivrognes et amoureux, elle croyait ainsi savoir leurs pires déformations. Ils lui ménageaient des surprises.
Le grand Racadot était debout, la poitrine rentrée, la tête en avant, le menton plus avancé que la tête, pareil à un chien qui aboïierait sans bruit. Mouchefrin, assis, semblait décomposé par la peur. Ils la regardèrent et se turent.
— Couche-toi ! lui dit rudement Racadot.
Il éteignit. Au bout d’une demi-heure, il alluma de nouveau. Sa figure était terreuse, ses yeux cernés d’une façon épouvantable. Sous quelle impulsion écrivait-il les excuses suivantes ?
« Pardonne-moi, mon cher père, les lettres que je t’ai écrites, mais, ennuyé de toutes parts comme je le suis, cela vous change les idées. Pour le 27 au matin, j'attends donc ta lettre 1vec la somme que je t'ai demandée. Pense à moi, mon cher père. Je n’ai que deux choses à choisir : le déshonneur ou la mort, si tu ne satisfais pas à ma demande. »
Tant d’insistance et cet effort pour se rattacher à son protecteur naturel aboutirent à une réponse, définitive et qui durement coupait tout espoir :
« Je suis bien désolé de ta position, quoique tu me dises que j'ai l’air d'être joyeux. Tu te trompes : j'ai beaucoup de peine, car un homme prudent chercherait à voir clair dans mes intérêts, sans me dire des injures comme tu m'en as dit. Tu veux de l'argent et je peux t'en trouver ?.… Mets-toi donc à ma place, Tu ne t’occupes que de prendre et point de rembourser. Viendras-tu donc payer pour moi ? Je n’ai jamais vu chose pareille ; je crois que tu veux me faire perdre la tête. C’est ridicule, ton affaire ; il faut que tu sois en relations avec des canaïlles. Au fait, je veux vivre sans souci de rien, parce que j'ai été demander de l’argent à un ami et qu? j'ai vu comme il me recevait : je ne suis plus d’un âge à supporter qu’on me rebute. »