UNE PROMENADE A TRIANON
— Il faut aider à sa destinée... Je suis fâchée que M. de Taffenec ait été tué sur le chemin qui le conduisait vers moi, mais, puisque aussi bien je dois me consoler et accepter de Dieu un autre époux, je fonne le souhait qu'il soit de mon élection et d'un âge point trop éloigné du mien. Il y aura plus de chance, ainsi, que nous nous comprenions, et que nous fassions, de concert, œuvre solide.
Mlle Louise de Monincourt, durant cette petite proclamation, tenait la tête droite et regardait
franchement sa cousine, Thérèse de Bonségur, qui marchait près d'elle, dans une allée sombre du jardin des Marronniers, à Trianon. On était au commencement de juillet et l'air portait les parfums de la terre fleurie.
— Comme vous avez raison, chérie, dit, d'une voix molle et caressante, Thérèse de Bonségur; mais on n'est pas souvent maîtresse de soi, au sortir du couvent. Point de milieu, en notre temps; on nous donne à épouser des marmots ou des barbons. Encore les derniers valent-ils mieux, car ils nous tirent de bonne heure la révérence, et nous laissent leurs terres. La tombe ou le berceau, nous n'avons pas le choix : j'eus le berceau.
— Méchante ! Gaston a grandi. N'a-t-il pas vingt ans ?
— Il les aura dans quelques jours, à son grand désespoir, tant il craint que la barbe ne lui pousse au menton.
— Il dit beaucoup de bien de vous.
— Des mots, des mots, qu'il jette à la galerie. Il y eut un petit silence, puis Louise reprit, de
sa voix claire, toute chantante d'espoir :
LE SOMAK DE LA TINGTli^ME ANXÉE 11
— Je veux épouser un homme.
— Il n'y en a pas à la cour.
— Pauvre roi!
— Il n'a que les amis qu'il mérite.
— Chut I
— Bast ! Si ces bosquets ont des oreilles, il fait bon leur jeter nos rancœurs au passage.
— Ah ! si le roi voulait.
La jeune fille avait baissé la voix. C'est à ellemême qu'elle parlait, en hochant la tôte doucement, les yeux vers le fond de l'allée où le soleil et un peu de vent, réunis, semblaient animer quatre nymphes dorées jouant à cueillir des plantes d'eau, sur le bord d'un rocher marin.
Mme de Bonségur, d'ailleurs, n'écoutait plus. Et, tandis que sa cousine rêvait du roi, la jeune femme songeait à sa propre injustice envers les amis de ce prince, et particulièrement, envers le beau Jean de Castréau, qui occupait dans son cœur, depuis deux semaines, une place tout à fait privilégiée.
Elles débouchèrent ainsi devant le bassin des Nymphes, et leurs yeux clignèrent au soleil dont ios rayons dansaient sur le sable à facettes des
allées courbes et sur les feuilles lisses des nénuphars.
Louise de Monîncourt et Thérèse de Bonségur sont de même taille, mais, en sa qualité de dame, Thérèse porte des paniers de conséquence auprès desquels les bouffants de sa cousine sont de maigres et timides vertugadins. Elles marchent aussi rapprochées qu'elles le peuvent, et se sourient, revenues, Tune et l'autre, du fond de leur rêve.
— Amie, allons à l'ombre.
— Nous en sortons. C'est si bon le soleil. j
— Vous en aurez vite assez.
— Oh ! Thérèse, quelle désanchantée ! Vous allez me gâter mon beau plaisir tout neuf.
— Pauvre Louise dont les illusions seront si vite séchées...
— C'est dit, je vous cède. Arrêtons-nous près de ce banc. L'ombre auguste de cette déesse casquée, du haut de sa colonne, couvrira votre visage, et le mien grillera tout seul, stoïquement...
— Ce banc est taché et verdirait nos robes.
— Qu'importe, maintenant que nous avons \^ le roi ! ;
Elles venaient du château, et la jeune fille avait été présentée à Louis XV qui avait daigné la regarder, lui sourire et la plaindre :
(( Nous connaissons votre mauvais destin, Mademoiselle. Ne vous en effrayez pas. Nous nous occuperons de votre établissement. »
Et le visage royal avait repris sa froideur hautaine, la beauté d'un jeune dieu de marbre.
Mais Louise n'avait retenu que le sourire et la promesse du roi.
Ayant, enfin, dans un coin d'ombre propice, entre une Âgrippine embellie et un admirable Vitellius, trouvé un banc immaculé, Thérèse de Bonségur consentit à s'asseoir, et les deux amies se reposèrent des émotions de la journée et de cette promenade sans chaise dans les jardins de Trianon que la jeune fille avait désiré voir, dès son premier séjour à Versailles.
Orpheline de bonne heure, délaissée par sa tante, avaricieuse maniaque retirée dans un petit château d'Anjou, elle avait été admise à Saint- Cyr toute petite, et gardait dans sa mémoire, ineffaçable, la figure mélancolique et grandiose
de Mme de Maintenon, veuve du grand roi et de son siècle.
Le Trianon de Louis XIV était intact. Le roi nouveau commençait à peine, en 1730, à s'y intéresser, et le duc d'Antin s'occupait depuis quelques mois à rétablir les barrières, à repeindre les Tritons et les Déesses et à nettoyer les marbres endommagés par les oiseaux, la mousse et les mauvais plaisants.
Mlle de Monincourt avait voulu associer, dans son émoi, la reine dé jadis et le roi d'aujourd'hui, comme pour relier d'avance son passé obscur au couvent et le bel avenir qu'elle se forgeait. Fille d'un soldat et peu fortunée, elle avait des idées nobles et de l'ambition. Ses yeux noirs brillaient, en contradiction, semblait-il, avec la douceur blonde de ses cheveux relevés, avec la modestie du nez petit et arrondi du bout, avec Tingénuité des lèvres, un tantinet relevées au coin; avecj surtout, la candeur rose des joues. Ces yeux*là voulaient faire du chemin. Ils ne craignaient ni les traverses ni les mécomptes. Le roi aidant, l'avenir leur souriait.
Les yeux bleus de sa cousine ne regardaient pa^ j
LE soif AN DE LA TlNGTlilâS ANNÉE 15
si loin, et toute sa petite personne ronde et grasse se donnait au présent, avec un moue pour le mari négligent, une œillade langoureuse pour l'ami nouvel élu qui, du reste, ne connaît pas encore sa bonne fortune.
— Ce pauvre M. de Tafifenec, dit tout à coup Louise, gravement; c'est à lui que je dois l'amitié du roi.
Ce M. de Taffenec qui occupait l'esprit de Mlle de Monincourt était un seigneur breton qu'on n'avait jamais vu à la cour, mais qui y possédait force cousins. Pour se désespérer les uns les autres, ils s'étaient juré, chacun de son côté, de marier le hobereau. Ils mirent le roi dans la conspiration, et c'est Louise de Monincourt, cousine d'un des menins du prince, qui fut choisie pour être l'Iphigénie de ce sacrifice.
On l'en avertit. Elle accepta, ne pouvant mieux faire : une fantaisie royale est sans réplique. Elle descendit, à Versailles» chez sa cousine de Bonségur. On l'habilla congrument pour paraître à la cour, et Ton attendit te carrosse breton.
Il l^rda.
Il ne ¥int point Aux environs de Rennes, dans
l'antique et maléficieuse forêt de Paimpont, à cent lieues de Versailles, il fut culbuté, dans un fossé, pillé, brisé, et M. de Taffenec, qui ne savait pas s'entendre avec les brigands, fut tout bonnement pendu à un arbre, au-dessus du pauvre carrosse qui, l'instant d'avant, portait sa fortune et courait, si pimpant et tintinnabulant, au devant d'un tardif bonheur conjugal.
Ni la cour ni sa fiancée ne virent donc M. de Taffenec, et les cousins héritèrent du pauvre homme, par morceaux, comme le fossé des vitres de son carrosse.
Quelques méchants rirent de l'aventure, à la dérobée, mais le roi fit une grande colère, s'écria que ces bandits étaient bien mal élevés et, pour leur apprendre à vivre, il leur envoya cent dragons qui n'en firent qu'une bouchée et rapportèrent à Versailles l'habit brodé de M. de Taffenec et un coffret de bijoux que le roi fit offrir à sa protégée, en l'invitant à venir lui présenter ses devoirs.
Aussi le dépit de la jeune fille dura peu et sa belle confiance reprit le dessus :
— Mon heure n'était pas venue.
LE BOlf AN DE LA VINGTIÈME ANN^B 17
Elle allait venir. Le roi lui avait souri, le beau roi pâle au regard aigu, rarrière-petit-flls de ce grand monarque qu'on révérait à Saint-Cyr pour avoir été l'époux de la vénérée fondatrice. La jeune pensionnaire, continuellement, mêlait les deux règnes : la maison dont elle sortait s'effor* çant de faire, pour la cour de Louis XV, des filles dignes de celle de Louis XIV. C'était Mme de Maintenon, elle-même, qui avait guidé les premières lectures de Louise et ses ferventes oraisons.
Louise aimait à se souvenir qu'un jour l'imposante veuve l'avait fait agenouiller devant elle et, lui prenant les mains dans les siennes qui étaient grasses et un peu froides, elle lui avait dit:
— Ma petite Louise, il faut essayer de faire de grandes choses dans la vie. C'est le devoir de chacun, si petit qu'il soit né. II faut savoir s'élever pour le bien d'autrui.
Et déjà, sans malice, la jeune fille se voyait non loin du roi, dans l'intimité de la trop timide reine Marie, participant, avec la fièvre de ses yeux noirs, à là grandeur de la France.
Car il est remarquable que la vie, quelquefois, sort toute d'une parole qu'un vieillard a semée en vous, à l'heure où la jeunesse est dans sa fleur.
Le soleil était descendu de l'autre côté des marronniers, le bassin s'était éteint et les Nymphes achevaient lentement leur geste familier, dans la paix moite du soir : sans doute, la nuit venue, rentrent-elles dans l'eau. Des araignées, dans un court élan, dessinaient des ronds lumineux, vite effacés. Les bustes des princes et des impératrices faisaient des taches blanches dans la verdure assombrie.
Les deux amies rêvaient toujours, l'une en caressant ses mains potelées de petite-maîtresse au cœur chaud; l'autre, droite dans sa robe de gala aux teintes rose et vert pomme, et les doigts fuselés joints pour la prière.
Un petit frisson éveilla Thérèse de Bonségur.
— Il est tard, rentrons.
Au loin, en contre-bas, une colonnade était encore éclairée, et le canal recueillait un dernier rayon.
1 Elles descendirent vers, les parterres, à pas menus, poussant du pied les petites fleurs jaunes
et déjà sèches, tombées des grands tilleuls. Des pinsons s'appelaient d'une voix rèche. D'invisibles tourterelles roucoulaient. Des merles noirs traversaient les allées, d'un trait, en sifflant. ^ Devant le château de marbre rose, le vent faisait remuer les rideaux de deux chaises à roues. Les jeunes femmes hâtèrent le pas.
— Quelle idée d'être venues si loin! dit Tliérèse, avec une grimace de lassitude.
— Oui, il fait triste, ici, le soir, répondit Louise, le cœur un peu oppressé. Mais je suis heureuse. J'avais fait le vœu de venir ici et j'aime à tenir mes promesses.
Quoiqu'elles fussent assises sur le devant de leur chaise, et que leurs porteurs les fissent rouler de compagnie sur les allées herbues du parc, elles ne songeaient pas à parler.
Les oiseaux continuaient leur concert dans les branches. Des cavaliers passaient, saluaient en s'inclinant. Rien n'existait pour les deux cousines que leurs songes, qui n'allaient pas de pair.