LA PARTIE DE CAVAGNOLE
L'hôtel de Bonségur, rue Mademoiselle, ne montrait sur le dehors qu'une large porte sous une voûte et un grand pignon gris et nu.
II était plus aimable au dedans; une cour carrée à gros pavés, était bordée d'un côté par la maison d'habitation tout ornée de glycine et décorée, dans les intervalles des grandes ouvertures, de trois petites fenêtres ovales et maçonnées d'où émergeaient le buste de pierre de Diane Chasseresse, avec un croissant d'or, celui de Nemrod, le tueur de lions qui fonda Babylone,
et celui de saint Hubert, apôtre des Ardennes. Ces ornements sortaient à peine des maims du sculpteur et le jeune maître de céans ne les avait commandés que pour le pouvoir dire au roi dont la seule passion, jusqu'à ce jour, avait été la chasse.
De l'autre côté de la cour, s'étendaient les communs d'où l'on pouvait sortir aussi par une impasse qui donnait sur un boulevard planté.
Entre l'hôtel et les communs, par quelques degrés, on accédait à une longue terrasse aux jeunes tilleuls bien taillés, derrière laquelle s'ouvrait le jardin, un tout petit jardin, à la vérité, avec des allées resserrées entre leurs buis, mais dessiné selon la mode du Palais avec un bassin au centre et des fleurs aux plus vives couleurs. Au fond, une sorte de pavillon à colonnade était flanqué de deux cabinets de verdure par où Ton pouvait entrer et sortir.
C'est dans ce pavillon que nos jeunes amies soupèrent, servies par un nain, du nom de Félix, qui avait le gouvernement de cet endroit. Il n'en sortait guère, par peur de rencontrer le roi qui n'aimait pas les gens contrefaits. Mais Félix
LE BOliAN DE LA VINGTIÈME ANNEE 23
était le plus heureux des nains, au milieu des fleurs et des friandises.
Elles soupèrent seules — le marquis étant de service auprès du roi — et fort gaiement. Par les fenêtres ouvertes, les œillets et les roses mêlaient leurs parfums à celui des pêches de la table. Parfois, un souffle balayait tout, apportant avec lui la lourde odeur de lointains troènes. Les jeunes femmes fermaient les yeux pour savourer à loisir tous ces arômes dont leur goût était flatté, presque autant que leur odorat.
Les papillons maladroits se brûlaient les ailes aux flambeaux qu'il fallut allumer à la fin du repas, et tombaient sur la nappe, ce dont riait la petite marquise, et ce qui aurait chagriné sa cousine, en toute autre circonstance.
Mais Louise de Monincourt n'avait pas le loisir de s'apitoyer sur le sort de ces bestioles. Son cœur, sous son habit de gala, pomponné pour le souper, battait la charge. Elle mangeait avec appétit, buvait les vins que lui servait, précieusement, monté sur un tabouret, le nain Félix, et devançait l'avenir.
Elle songeait au bonheur qu'elle aurait bientôt,
24 LE BOMAN DE LÀ TINGTIJ^ME AKNÉB
sans doute, de posséder un hôtel, un jardin avec un jet d'eau, un pavillon pour traiter ses amies et un mari de service auprès du roi. Ce point, surtout, occupait son esprit : elle n'imaginait pas qu'il pût y avoir de félicité convenable en dehors de la cour, puisque toute puissance en émanait.
Nos désirs ne sont le plus souvent qu'un calque du bonheur que nous croyons deviner chez les autres.
Quand le repas fut terminé, Félix, qui était aussi leste que menu, eut tôt fait disparaître les assiettes, les fruits, les flacons et les miettes. Il jeta sur la table un tapis de l'Inde à grands ramages peints, et rapprocha les sièges.
— Et qu'allez-vous faire de votre compagnie, belle cousine ?
— Quelques heures sont vite passées, et puis, nous avons le cavagnole.
— Qui m'apprendra le jeu ?
— N'ayez nulle inquiétude. C'est un jeu qui ne s'enseigne point et que l'on sait dès l'instant... Et puis nous avons ceci, ajouta la petite marquise, en poussant devant elle son amie.
us BOMAN DE LA VINGTIEME ANN^E 25
Elles étaient sur le seuil du pavillon, et Louise s'exclama :
— Oh 1 que c'est charmant I
Félix, pendant que ces dames devisaient, rêvaient, riaient, avait, comme un gnome de conte, rôdé le long des massifs, des bosquets et posé, çà et là, selon le dessin des parterres, des lampions aux couleurs en harmonie avec celles des fleurs qu'ils illuminaient. Les giroflées semblaient d'or et de feu les pivoines. Les lys paraissaient plus immaculés et leurs feuilles avaient ces reflets métalliques que leur procurent les grosses pluies d'orage. Les bosquets brillaient de feux divers, et, dans les tilleuls de la terrasse, rayonnaient, bleues, vertes et jaunes, des flammes qui taisaient figure d'étoiles.
— Il ne faut pas me gronder, disait Thérèse, j'aime à parer mon jardin de ces purs diamants. Cependant, ce soir, ils brûlent en votre honneur et pour me faire pardonner de ne pouvoir vous offrir un souper de cent couverts.
— Notre tête-à-tête était délicieux.
— Nous recommencerons, je suis si souvent seule.
26 LE BOHAN DE LA VINGTIÈME AXKEE
— Petit inconvénient des charges de la cour.
— Vous en parlez à votre aise. L'inconvénient, comme vous dites, n'est point petit : il désolerait ma vie si je n'y mettais ordre. Je n'aime point à vivre seule et — rapprochez-vous de moi, que je vous le dise tout bas — il faut que je vous instruise la première : je vais bientôt avoir, pour me consoler, un bel amant.
Louise de Monincourt fit un « Oh 1 » à peine distinct et feignit de n'avoir pas entendu. Sans doute, elle n'était pas arrivée à vingt ans sans avoir ouï parler d'amants et de maîtresses, mais, dans son idée, ces mots s'appliquaient aux dames, aux hommes d'un certain âge, comme les rhumatismes et les lunettes. A l'âge qu'elle avait et qui était celui de sa cousine, on aime son mari et son roi. Le mot lui parut déplaisant. Penchée vers un des godets lumineux recouvert d'un petit dais de pourpre, la jeune fille masqua ainsi son trouble et sa déconvenue.
Toute à sa pensée si subitement confessée, la petite marquise n'y prit point garde.
— C'est un ami du roi, comme Gaston, un parfait gentilhomme, mais qui doit savoir aimer,
LE BOMAN DE LA VINGTIÎSME ANNEE 27
lui. Il viendra ici ce soir, je Tespère. Il s'appelle Jean, et c'est le fils du maréchal de Castréau.
Louise, qui ne pouvait feindre davantage, se dressa et, fixant sa cousine à travers des larmes qui avaient inondé ses yeux, elle balbutia :
— C'est mal, Thérèse, de me dire cela, ce soir. C'est mal aussi de le penser. C'est mal de faire ce que vous dites.
Thérèse eut envie de rire, d'abord, de la simplicité de sa cousine, puis, le cerveau soudain dégrisé, elle s'aperçut de l'inconséquence de ses propos. Avait-elle donc oublié qu'elle s'adressait à une pensionnaire? Voici qu'elle faisait pleurer celle qu'elle prétendait fêter ! Elle eut honte :
— Oh! pardon, mignonne. Ne croyez pas un mot de tout ce que je vous ai dit. C'était pour vous éprouvejf. Je vous connais si peu. Vous êtes bien telle que je pensais, et digne d'une belle alliance. Essuyez vos yeux... Ah 1 le pauvre Castréau serait bien étonné si on lui contait cette histoire. Mais il n'en saura rien.
Il n'en fallut pas davantage pour consoler la demoiselle de Saint-Cyr.
A ce moment, d'ailleurs, des chaises entraient dans la cour pavée.
Les torches des valets éclairaient les nouveaux venus gui, déjà, se récriaient au spectacle inattendu de ce jardin illuminé. Parmi les éclats de voix et les rires étouffés, une jeune troupe envahit la terrasse, et l'on fit les présentations. Louise ne sut auquel entendre. On la complimentait, on la louait de sa fortune tour à tour et on se lamentait sur sa malchance. Louise n'écoutait guère les noms qu'on prononçait pour elle. Un seul retint son attention.
— Jean de Castréau, dit quelqu'un, d'un accent plus distinct.
Elle releva la tête, et se sentit rougir. Mais la lumière des torches et celle des lampions à nouveau lui prêtèrent secours. C'était, du reste, le dernier présenté, et toute la compagnie, par petits groupes, se dirigea vers les cabinets de verdure et la chambre du jeu.
M. de Castréau accompagnait Thérèse, tandis que Louise, au côté de son cousin de Bonségur, fermait le cortège.
Jean de Castréau était grand, plutôt trapu et
LE BOHAN DE LA YINGTlÈlCE ANNÉE 29
brun. Son nez, d'une courbe énergique, était remarquable, et ses yeux, du bleu le plus troublant, disaient tour à tour l'énergie et la douceur* Jamais ils ne s'éteignaient dans l'indifférence. Sa main était petite, sa cheville étroite, son mollet vigoureusement dessiné, sous le bas de soie éclatant. II parlait avec aisance, mais sans jamais hausser le ton, et rougissait rapidement, si, d'aventure, une femme le regardait avec trop d'insistance. Mais son trouble n'était que passager, et Jean de Castréau savait se souvenir à temps que son père commandait aux armées.
Il faisait le plus curieux contraste avec son ami Gaston de Bonségur qui, mince et chétif, était fort satisfait de son physique. Sa menue personne l'occupait sans relâche. À force d'en parler, ses bains de lait étaient devenus fameux. Chez lui, devant sa femme, devant ses domestiques, il grognait sans cesse, toujours malcontent du service. A la ville, à la cour, il s'agitait et souriait. On eût dit d'une de ces gravures en couleurs qui veulent peindre un défaut, un ridicule, un sentiment comique. Il représentait, sans discontinuer, « le joli fat ». Car il était joli et il
A ce moment, d'ailleurs, des chaises entraient dans la cour pavée.
Les torches des valets éclairaient les nouveaux venus gui, déjà, se récriaient au spectacle inattendu de ce jardin illuminé. Parmi les éclats de voix et les rires étouffés, une jeune troupe envahit la terrasse, et l'on fit les présentations. Louise ne sut auquel entendre. On la complimentait, on la louait de sa fortune tour à tour et on se lamentait sur sa malchance. Louise n'écoutait guère les noms qu'on prononçait pour elle. Un seul retint son attention.
— Jean de Castréau, dit quelqu'un, d'un accent plus distinct.
Elle releva la tête, et se sentit rougir. Mais la lumière des torches et celle des lampions à nouveau lui prêtèrent secours. C'était, du reste, le dernier présenté, et toute la compagnie, par petits groupes, se dirigea vers les cabinets de verdure et la chambre du jeu.
M. de Castréau accompagnait Thérèse, tandiii que Louise, au côté de son cousin de Bonségur, fermait le cortège.
Jean de Castréau était grand, plutôt trapu el
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brun. Son nez, d'une courbe énergique, était remarquable, et ses yeux, du bleu le plus troublant, lisaient tour à tour l'énergie et la douceur. famais ils ne s'éteignaient dans l'indifférence. Sa main était petite, sa cheville étroite, son mollet vigoureusement dessiné, sous le bas de soie éclatant. Il parlait avec aisance, mais sans jamais hausser le ton, et rougissait rapidement, si, d'aventure, une femme le regardait avec trop d'insistance. Mais son trouble n'était que passager, et Jean de Gastréau savait se souvenir à tiemps que son père commandait aux armées.
Il faisait le plus curieux contraste avec son ami Gaston de Bonségur qui, mince et chétif, était fort satisfait de son physique. Sa menue personne l'occupait sans relâche. A force d'en parler, ses bains de lait étaient devenus fameux. Chez lui, devant sa femme, devant ses domestiques, il grognait sans cesse, toujours malcontent du service. A la ville, à la cour, il s'agitait et souriait. On eût dit d'une de ces gravures en couleurs qui veulent peindre un défaut, un ridicule, un sentiment comique. Il représentait, sans discontinuer, « le joli fat ». Car il était joli et il
lui eût été facile d'être charmant. Mais, redressé dans son habit de satin crème, il faisait les mines les plus cocasses du monde. Son orgueil puéril Tempêchait ^ de connaître son ridicule : il se croyait le préféré du roi. On verra, dans la suite de cette histoire, jusqu'oii devaient monter ses illusions.
Louise de Monincourt eût bien voulu se tenir à l'écart et regarder à loisir rassemblée, car elle aimait réfléchir et ne se faire d'opinion qu'à bon escient, mais sa cousine ne l'entendit pas ainsi. Héroïne elle était de cette petite fête, héroïne elle demeurerait toute la soirée.
Elle fut donc, de force, assise à la table de jeu, entre deux jeunes hommes qu'elle ne connaissait pas, et dont l'un était chargé de la conseiller. En face d'elle, la maîtresse du logis avait, à sa droite, M. de Gastréau. Aux autres côtés de la table, se placèrent deux jeunes femmes et leurs chevaliers servants.
Et le jeu de cavagnole commença, sans que cessassent les conversations qui, dès le jardin, s'étaient engagées.
Le jeu de cavagnole est une sorte de biribi
pour lequel chaque joueur a devant lui un petit tableau à cinq cases qui contiennent des numéros et des figures. II n'y a point de banquier; aussi, est-il égal pour les joueurs qui, tour à tour, tirent les petites boules du sac ott elles se trouvent mêlées.
Enfoncé dans une bergère moelleuse, les regards tournés vers les arbres et le ciel, Gaston de Bonségur, une moue dédaigneuse aux lèvres, s'évadait de ce milieu vulgaire, au regret d'être privé du roi, durant toutes ces heures fastidieuses. Il n'avait pas l'air d'être chez lui. Aussi bien, tout le monde était heureux d'être chez sa femme. Mais, pour lui, la cour était sa vraie demeure, quoiqu'il n'y eût qu'un tout petit pied-à-terre dans les combles, et seulement la moitié d'une fenêtre pour y voir clair.
L'aisance de toute la compagnie ne fut pas sans intimider la nouvelle venue. On s'occupait beaucoup d'elle. Les dames, à qui mieux mieux, s'amusaient à l'instruire, et les jeunes hommes se piquaient de faire sa conquête. Aussi la tête tournait-elle à la jeune fille, et, quand ce fut son
32 LE BOMAN DIS LA VINGTllSME Aimis
tour d'appeler les numéros, elle le fit tout de travers, au grand amusement de chacun.
— Aimez-vous le cheval ?
— Le roi chasse demain, à Marly, et nous sommes conviés. Il faudra que vous soyez de la prochaine réunion.
— Mademoiselle, excusez-moi, mais il faut lire 24 et non 42. Ce sont les Turcs qui lisent comme vous faites.
— Gageons que c'est le beau Gaston qui vous tourne la tête .
— Il est si heureux d'avoir une cousine.
— Une cousine que le roi a remarquée...
Gaston dans son coin haussait les épaules et
pingait les lèvres. Mon Dieu 1 que ces gens le laissassent à son rêve; il ne leur demandait rien de plus... Aussi n'ouvrit-il pas la bouche, et continua-t-il de s'ennuyer égoïstement.
— Savez-vous, Mademoiselle, qu'après votre départ, le roi, à nouveau, devant moi, prononça votre nom.
C'était la voix de Jean de Castréau. Et Louise, cette fois, répondit tout de suite :
— Le roi est trop bon, vraiment.
LE BOifAN DE LA VINGTIÈME ANNÉE 33
Leurs regards se rencontrèrent, un instant, et ils eurent comme une hésitation à se quitter. On dit que les yeux s'attirent, surtout, par contraste, en France, du moins où l'on aime la diversité et où les yeux sont de toutes les couleurs. Ceux de Mlle de Monincourt et ceux de M. de Castréau étaient donc faits pour s'entendre puisqu'ils étaient, les premiers absolument noirs, les seconds étrangement bleus.
Personne, dans l'assemblée, ne s'aperçut de ce qui venait de se passer, de cette sympathie de deux regards d'où sort tout le roman que nous allons conter. Mais il est des sources que l'on foule aux pieds sans les soupçonner et auxquelles on s'avise de donner un nom lorsque le cours d'eau qui en est sorti a gagné du pays et pris de l'importance, aux yeux de tous. Thérèse de Bonségur, elle-même, qui avait cependant quelque intérêt à être informée de l'événement, ne s'en douta que plus tard.
C'est que, toute délurée qu'elle parût être, elle en était à sa première intrigue, et elle la menait avec une si ingénue timidité que le libre exercice de son jugement en était paralysé. Toute à la joie
d'être assise auprès de celui qu'elle avait choisi pour tromper son mauvais destin conjugal, elle ne pensait point à avancer ses affaires, ni même à les mettre en train. Des deux amants, elle était la seule au courant de l'aventure, et cet état pouvait fort bien compromettre l'avenir rêvé par l'inconséquente Thérèse.
Elle perdait et riait de tout son cœur.
Castréau ne parlait plus. Quant à Louise, toute penchée vers ses cartons, elle marquait avec précision et gravité les numéros gagnants du cavagnole.
A un moment, le silence se fit. Le jet d'eau du jardin crépita. On entendit le bruit sec d'un lampion qui se brisait. Puis, tout à coup, un petit ronflement s'éleva. Tous les regards se portèrent vers le fond de la pièce où l'on avait oublié le maître de céans.
C'était bien lui, qui, faute de pouvoir vivre avec ses hôtes, s'évadait tout à fait de chez lui, et dormait, en ronflant comme un petit ramoneur fatigué.
Ce fut le signal du départ. Félix versa des sirops. On fit, deux à deux, le tour des massifs
L£ SOliAN &£ LA VINGTIÈME ANliis 36
et des derniers lampions dont le suif répandait uDe odeur déplaisante. Puis, chacun de son côté, les invités de Thérèse de Bonségur prirent congé de la jeune femme, complimentèrent à nouveau Louise de Monincourt, et firent, devant le menin endormi, des génuflexions et de grands saluts dont aucun ne parvint à le tirer de cette enfantine torpeur.
LE THÉÂTRE D'EAD
Il y a des modes qui deviennent des traditions. Le culte de Louis XIV pour les arbres et pour l'eau lui survécut. Quand, à la majorité de Louis XV, la cour quitta Sceaux et regagna Versailles, les eaux tout naturellement grondèrent à nouveau dans les canaux souterrains pour s'élancer du milieu des bassins et de la gueule des monstres.
Louis XV n'avait pas le goût de créer; il subit d'anciennes habitudes avec les gestes nécessaires pouf donner à croire qu'il s'y plaisait. Et Tun
des amusements des jardins consistait à suivre, de bosquet en bosquet, l'itinéraire du grand roi, et de voir tour à tour, par exemple, après une promenade sur le canal, le bassin de l'Encelade, la salle des Festins, Flore et la Montagne d'eau, Cérès et le Théâtre d'eau, avant de remonter vers le Dragon et Neptune... On ne pouvait tout voir le même jour.
On allait, à pas lents, en devisant dans l'air frais.
Le Théâtre d'eau arrêtait toujours le roi quelques instants. Aussi les dames aimaient à s'y rendre, et, dans leurs chaises aux rideaux relevés, elles tournaient en rond jusqu'à ce que le prince se présentât.
Ce bosquet, de forme circulaire, présentait trois marches de gazon avec des portiques de verdure abritant vingt-deux bassins de rocaille d'où s'élevaient autant de jets d'eau. Dans le fond, quatre fontaines rustiques dressaient des groupes d'enfants en métal doré, et trois enfoncements de trois rangs de jets d'eau au nombre de soixante-quinze changeaient quatre fois de forme et de décoration.
C'était une prestigieuse féerie, sous de vrais arbres aux rameaux balancés, et peuplés d'oiseaux de toutes sortes qu'attirait le ramage des bassins, une féerie dans laquelle chacun s'imaginait jouer son rôle, et prenait des mines en conséquence.
Avant l'arrivée du roi, les marches de gazon montraient de petites scènes intimes et familières. On s'asseyait sans façon, les dames malgré les larges paniers peu propices au laisser-aller, les hommes écartant les longues basques de leurs habits. Le tricorne sous le bras, la main jouant avec la canne à pommeau d'or, les seigneurs disaient tes nouvelles aux dames cachées derrière l'éventail.
Thérèse de Bonségur et Louise de Monincourt y furent au premier jour. L'émotion de Louise était grande à songer qu'elle allait revoir le roi, non plus dans la pompe des appartements, mais dans une allée de parc, et qu'il allait falloir le saluer, comme elle faisait, dans la Maison de Saint-Cyr, pour Mme la Supérieure.
Sa cousine, au contraire, avait son visage de tous les jours. Rien ne l'étonnait plus, si ce n'est
l'étonnement de sa compagne dont l'enthousiasme même la chagrinait. Elle ne pensait guère à enseigner la vie à la jeune fille, mais elle était gênée de leurs dissemblances. La chaleur de Louise lui apparaissait comme un enfantillage saugrenu dont il convenait de la guérir.
— Si vous saviez comme notre vie est monotone, disait Thérèse, d'un air lassé.
— C'est, cousine, que vous ne savez pas vivre comme il le faut...
— Tout est réglé d'avance. On n'y peut rien changer. Les jours sa^jvent,etje^nuiis^ blancs et noirs comme les carrés^'oine mosaïque...
— Sur ce joli dessin précis, on peut varier le pas, marcher, courir, sauter, danser. Vous ne savez pas vous y prendre...
— Je voudrais vous y voir !
— Vous m'y verrez.
Et Louise de Monincourt, d'un geste net de l'index, montre qu'elle ira droit, et jusqu'où bon lui semblera.
Thérèse se contente de soupirer; elle ne se sent pas la force de discuter. Et puis sa cousine se rendra compte elle-même et si vite, qu'il n'est
LE AOMAN DE LA VIXGTlilIE ANNÉE 41
pas utile de se donner du mal à le démontrer par avance.
Cependant, Louise affirme à nouveau* sa foi :
— Oui, oui, on se bâtit la vie que Ton veut, mais il faut s'en donner la peine. Il n'y a pas deux vies qui se ressemblent. Choisissons parmi les moins banales...
— Vous devriez bien expliquer cela au roi.
— S'il est besoin, je n'y manquerai pas.
Cette fois, Thérèse prit peur. Elle saisit brusquement la main de sa cousine :
— Ne vous en avisez pas; il est homme à ne le jamais pardonner.
A part elle, tout de suite, elle pensa :
— Je suis bien bonne, vraiment, de prendre de l'inquiétude. Qu'est-ce que le roi peut avoir à faire avec cette petite ? Il ne s'inquiète pas des gens plus d'une semaine...
Comme elle raisonnait ainsi, une sorte de remous se fit à l'entrée d'une allée. On chuchota de groupe en groupe, et le roi, presque aussitôt, parut, dans un cercle sautillant de jeunes hommes aux vêtements de couleur : rose, bleu, ^ï^audron, mauve; on eût dit un essaim de papil-
Ions, voletant autour d'une fleur étrange et sombre : le jeune roi mélancolique.
Chacun apprêtait son sourire respectueux, son geste le plus naturel, les plus audacieux une parole, quand on vit le roi rebrousser chemin, et disparaître entre deux bosquets. Sans doute, l'affluence étant trop considérable, il lui avait déplu de l'affronter. Il préférait l'intimité moins espionneuse de ses petits amis.
Tout le monde connaissait ses lubies et les courtisans assemblés se consolèrent vite de leur déception.
Louise de Monincourt eût été plus désappointée par ce contretemps si, au même moment oh le roi quittait le Théâtre d'eau, elle n'avait vu, abandonnant sa suite, s'avancer vers Thérèse et vers elle-même le beau Jean de Castréau. C'était un bon remède à sa déconvenue.
Pour Thérèse, elle trouva l'échange des plus piquants.
A mesure qu'il avançait, Jean de Castréau ralentissait le pas, et son teint s'empourprait. Il ne savait qui des deux dames il devait regarder. 11 était ému, plein de maladresse, charmant.
Leurs regards se rencontrèrent, un instant, et ils eurent comme une hésitation à se quitter. On dit que les yeux s'attirent, surtout, par contraste, en France, du moins où Ton aime la diversité et où les yeux sont de toutes les couleurs. Ceux de Mlle de Monincourt et ceux de M. de Castréau étaient donc faits pour s'entendre puisqu'ils étaient, les premiers absolument noir^, les seconds étrangement bleus.
Personne, dans l'assemblée, ne s'aperçut de ce qui venait de se passer, de cette sympathie de deux regards d'où sort tout le roman que nous allons conter. Mais il est des sources que l'on foule aux pieds sans les soupçonner et auxquelles on s'avise de donner un nom lorsque le cours d'eau qui en est sorti a gagné du pays et pris de l'importance, aux yeux de tous. Thérèse de Bonségur, elle-même, qui avait cependant quelque intérêt à être informée de l'événement, ne s'en douta que plus tard.
C'est que, toute délurée qu'elle parût être, elle en était à sa première intrigue, et elle la menait avec une si ingénue timidité que le libre exercice de son jugement en était paralysé. Toute à la joie
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c'était pour Thérèse qu'il avait quitté le roi, ou pour elle-même... Il lui parut que cette réunion avait quelque chose de rare et de définitif. Son esprit s'appliquait à regarder sa destinée prendre corps. Et, tandis que sa cousine prodiguait mines et gestes, elle restait toute droite, silencieuse et grave.
Mlle de Monincourt n'était point de son temps, qui était frivole.
— Si nous remontions dans nos chaises, dit Thérèse. Nous roulerions, Castréau entre nous, ce serait charmant.
— Vous avez dit à nos porteurs de revenir plus tard.
— Je l'avais oublié. D'ailleurs, on est mieux debout. Comme il y a du monde. Regardez, regardez, le vieux Balard et son bras de bois. Que cet homme est donc heureux d'être infirme ! Il va nous dire encore quelque mot malsonnant. Nt»
pourrait-on l'envoyer dans ses terres?...
— Il n'en a pas, dit Castréau.
— Il n'a pas de terres et il n'a plus qu'un bras, il est laid et vieux; il n'y a pas de quoi se montrer à la cour...
LE BOMAN DE LA YINGTIÈHE ANNEE 29
brun. Son nez, d'une courbe énergique, était remarquable, et ses yeux, du bleu le plus troublant, disaient tour à tour l'énergie et la douceur* Jamais ils ne s'éteignaient dans l'indifférence. Sa main était petite, sa cheville étroite, son mollet vigoureusement dessiné, sous le bas de soie éclatant. Il parlait avec aisance, mais sans jamais hausser le ton, et rougissait rapidement, si, d'aventure, une femme le regardait avec trop d'insistance. Mais son trouble n'était que passager, et Jean de Gastréau savait se souvenir à temps que son père commandait aux armées.
Il faisait le plus curieux contrasté avec son ami Gaston de Bonségur qui, mince et chétif, était fort satisfait de son physique. Sa menue personne l'occupait sans relâche. A force d'en parler, ses bains de lait étaient devenus fameux. Chez lui, devant sa femme, devant ses domestiques, il grognait sans cessé, toujours malcontent du service. A la ville, à la cour, il s'agitait et souriait. On eût dit d'une de ces gravures en couleurs qui veulent peindre un défaut, un ridicule, un sentiment comique. Il représentait, sans discontinuer, « le joli fat ». Car il était joli et il
une saison qui ne finirait jamais. Il y a taups pour tout, pour rire et pour songer...
Thérèse fit une moue et feignit de s'intéresser à la brillante assemblée qui circulait entre les^ marches de gazon au bruit frais des cent jetsj d'eau et des petites cascades.
Toutes les dames étaient descendues de leurs chaises et se montraient comme à la parade, un peu guindées. Leur petite cour de seigneurs parlait moins fort. Des lévriers, à l'imitation de leurs maîtres, se tenaient debout, les pattes de devant appuyées contre le mur de verdure.
Des nouveaux venus débouchaient par la grande allée et les chapeaux dessinaient dans l'air de beaux saints de cour.
On sentait que le roi n'était pas loin. On ne parlait de lui qu'avec déférence, ce qui n'est pas le ton habituel des courtisans en liberté.
Tandis que Thérèse était occupée à quêter des yeux des révérences et des petits (( Oh ! » d'admiration, Louise de Monincourt et Jean de Gastréau continuaient de parler de devoir et de gloire.
— Il faut aimer la gloire, disait la jeune ûlle, parce qu'elle prend un chemin qui monte et nous
LE BOliAN DE LA YINGTlÈUE ANNÉE 47
tire du bas-fond où gisent les instincts du commun.
— J'admire que vous parliez ainsi, Mademoiselle, cela est si peu dans la coutume d'aujourd'hui où l'on n'a de respect, si l'on peut dire, que pour la sottise, la gloriole et la grossièreté.
— Je voudrais travailler à faire ma vie à l'image de mes plus beaux songes.
— Il vous faudra de la constance.
— Je m'y prépare.
— On vous tendra des embûches.
— Tant mieux, elles me tiendront en éveil.
— Heureux sera celui qui pourra vous aider dans votre tâche.
— Il faudra qu'il soit mon maître, et que ma vie, telle que je la vois, ne soit tout de même que la réalisation de ses désirs à lui. C'est à l'homme qu'il appartient de commander dans son ménage, de même qu'il appartient à un roi de commander à ses sujets.
Tout en parlant, ils continuaient d'avancer... Thérèse de Bonségur, occupée à répondre aux saluts qu'elle provoquait, s'était laissé distaacer. A un moment, la foule qui s'ouvrait les sépara
tout à fait : le roi était entre eux, avec son beau visage au nez courbe, ses yeux noirs, taciturne au milieu de sa troupe de jolis bouffons.
Il y avait là Bonségur, Puybarral, Gesvres, d'Epernon, les deux frères Saint-Firmin et Didier de Chateaufort, le gringalet aux yeux verts, souple comme un reptile. Les deux Saint-Firmin marchaient à Tarrière-garde, leurs grosses prunelles couvant le roi, comme s'ils étaient spécialement délégués à sa garde. D'un geste féminin, Louis de Pardailhan d'Epernon, duc d'Antin, montre l'état des travaux :
— Sire, voici le Théâtre. Les arbres ont tué le chèvrefeuille.
— On aurait dû y prendre garde.
— Sire, on supprimera quelques arbres, et Tau prochain ces bosquets seront en fleurs-
— Je le désire.
— Vous serez obéi.
Gesvres, gouverneur de Paris et premier favori, marche près de Louis, débitant les petites nouvelles, dont le roi, parfois, daigne sourire.
Puybarral, l'esprit ailleurs, butte dans un talus et manque de tomber.
Quant à Bonségur, il sautille, sautille, sautille. C'est la mouche du coche royal. Il est tantôt à Favant et tantôt à l'arrière. De quelque côté que le roi tourne les regards, ils se rencontrent avec ceux du petit marquis au visage glabre, le plus jeune des menins, à ce que Bonségur prétend.
Au milieu de ces gestes et de ces mines, le roi s'avance, à pas lents, l'air fatigué, les yeux tristes. Les sottises qu'on lui débite l'amusent et Tagacent. Il s'en nourrit : il en a le cœur soulevé.
Il porte un habit sombre, d'ornement sobre, mais que rehausse le large cordon bleu clair de Tordre du Saint-Esprit.
Tout le monde dans le demi-cercle du Théâtre (Teau reste figé à sa place. Ceux qui n'aiment pas le roi sont les premiers à s'incliner. Les autres sentent leur cœur battre plus fort et ils sourient au plaisir qu'ils ont d'être si près de leur jeune prince aux yeux si doux dans leur éternelle mélancolie.
Chateaufort se glisse près de Louis, et dans un rire qui veut piquer :
— Castréau vous abandonne.
Le roi lève les yeux. Gastréau rougit. Mais Louise de Monincourt fait la révérence avec une Ijelle gravité qui plait à Louis.
— Mademoiselle de Monincourt, je vous permets d'approcher.
C'est un ordre. Les menins vexés se reculent.
— Venez aussi, Gastréau...
Les deux nouveaux amis, d'un pas égal, s'avancent vers le roi.
— Sire, murmure la jeune fille, dans une nouvelle révérence.
— Sire, répète, plus ému qu'il ne voudrait, le beau Jean de Gastréau.
Sait-on jamais quelle est la fantaisie d'un roi?
— Vous avez l'air de très bien vous entendre. Louis les regarde tour à tour, puis, après un
court silence :
— Voulez-vous que l'on vous marie ?
Les deux jeunes gens ont, ensemble, un petit tremblement de paupières.
— Oh! Sire, répond Gastréau, je ferai selon vos ordres et les désirs de Mademoiselle.
— Et moi, dit Louise le front levé, selon la belle pensée de mon roi.
Il n'était point dans les habitudes du roi d'imposer ainsi sa volonté, à brûle-pourpoint, sauf en ce qui le concernait personnellement, mais il lui paraissait qu'il devait une réparation, en quelque sorte, à cette petite à qui on avait failli donner pour époux un vieillard du fond de la Bretagne que d'avisés brigands avaient occi. Castréau était un bon parti et il ferait un excellent mari. L'idée de ce mariage n'avait pas plutôt germé dans son cerveau qu'il avait songé à l'exprimer tout haut.
Et, maintenant, il était confus d'avoir si vite parlé, et si haut, et il était furieux de sa confusion.
Il daigna cependant sourire un court moment^ puis, reprenant son masque taciturne, il quitta les deux jeunes gens aussi stupéfaits et ravis l'un que l'autre, fit un rapide tour sans regarder les jets d'eau qui scintillaient de leur mieux pour lui plaire, sans voir les courtisans, qui, dans un unanime désir d'être remarqués, faisaient, eux aussi, des gestes dans la lumière.
l'idéal rêvé
Thérèse, aux attitudes des jeunes gens, avait deviné les paroles de Louis. Elle resta un grand moment sans bouger .
Sans doute, elle ne semblait être qu'une poupée dont l'âme est de son, et que l'habit seul et le visage rendent tout à fait charmante.
Elle riait toujours, ou chantait, ou piquait, mais ses rires, ses chansons, sa petite méchanceté n'étaient qu'une éternelle parade. Elle était de ces petits êtres décoratifs à qui la Providence, avisée, n'a pas donné de cœur.
Aussi, n'avait-elle jamais souffert que de l'ennui.
Et voilà que, à cette imprévue et brusque nouvelle, tout son corps lui échappait. Jambes molles, mains froides, bouche amère, elle pensa un moment qu'elle allait tomber, là, sur le sable de l'allée, tomber pour ne plus se relever. Son cœur s'arrêtait de battre. Oui, elle allait mourir, de douleur, de sa première douleur. Elle n'avait plus rien à faire, ici-bas, puisque celui qu'elle aimait l'abandonnait, jusqu'à épouser cette niaise petite fille débarquée d'hier de son couvent et toute barbouillée encore d'idées rances et de projets saugrenus.
On vit bien, autour d'elle, qu'elle n'avait pas son visage accoutumé, et l'on ne fut pas long à accourir, lorsque, sans feinte, elle ferma les yeux et se laissa choir.
Castréau, qui s'était précipité, la soutint, Castréau et Louise de Monincourt, et, sans doute, ce double contact la réveilla, car aussitôt ses paupières s'entr'ouvrirent et, d'un geste brusque, elle se dégagea.
— Qu'avez-vous, ma cousine ?
LE BOMAN DE LA VINGTIÈME AKNEE 55
— Rien, rien, un éblouissement... Rentrons, je vous prie, toute celte comédie doit avoir assez duré.
Elle avait une voix sèche, dure, qui étonna Castréau et désola la jeune fille. Par bonheur, les chaises arrivaient. Elles prirent chacune la sienne. Castréau salua, et l'on se quitta brusquement, à la débandade, et ce beau jour finit comme une promenade qu'un orage soudain désorganise et que la pluie salit...
— Déjà, fit à mi-voix Louise, dans sa chaise, les rideaux tirés. Déjà...
Elle pensait aux prédictions de Castréau et de sa cousine :
« La vie n'est point à nos ordres, et, quand ou croit qu'elle vous tient par la main, elle vous heurte, vous renverse et vous piétine. »
Le dîner, ce soir-là, ne fut pas gai, à l'hôtel de Bonségur. Thérèse ne dit point un mot, Gaston s'endormait sans vergogne et Louise, qui eût aimé à se livrer tout entière aux conséquences des paroles du roi, ne pensait qu'à la mauvaise humeur de sa cousine.
56 LE BOMAN DE LA YINOTIEME ANNÉE
Le repas achevé, Gaston se réveilla un peu et accueillit avec une feinte joie son ami Gastrëaa qui venait saluer ces dames et prendre des nouvelles de Thérèse. Celle-ci, loin de savoir gré au jeune homme de sa politesse, prétendit aller le mieux du monde et en profita pour se retirer immédiatement dans sa chambre.
Bonségur, bientôt, fit de même, sans invoquer sa fatigue, d'ailleurs visible, et les deux jeunes gens, fiancés de par le roi, se trouvèrent seuls.
Tout de suite, Louise prit le ton sérieux qui lui était familier :
— Notre destinée, Monsieur, marche à grands pas.
— Mademoiselle, j'en suis ravi et profondément ému.
Ils se tenaient en face l'un de l'autre, dans un coin du salon où on les avait si familièrement abandonnés. Louise dans une moelleuse bergère, Jean debout, une main à la cheminée sur laquelle, au sommet d'une pendule de style rocaille, un amour joufflu, d'un geste mutin, leur conseillait la fuite.
Il y avait entre eux un petit bureau en mar-
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queterie avec, de trois côtés, une petite galerie ajourée en cuivre doré.
Louise y appuyait sa main qui maniait un petit carnet de nacre, cerclé d'or et rehaussé de coquilles.
Sur le bureau, outre l'écritoire en bois peint, deux petites boîtes à odeur touchaient un médaillon en érable sculpté orné d'une miniature représentant un oiseleur.
— Je crois que nous sommes faits pour nous entendre; cependant, nous nous connaissons peu. Il faut, si vous le voulez bien, nous dire très franchement nos vérités.
— Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie de me donner l'exemple.
— J'accepte.
Louise de Monincourt parle avec une amusante netteté. Le front levé, les yeux paraissent plus noirs, plus vifs.
— Et d'abord, j'en suis fâchée pour ma cousine et pour toutes les jolies dames qui lui ressemblent, mais je crois que la vie n'est pas une amusette... La vie est grave.
Jean de Gastréau est bien de cet avis, mais il
est un peu troublé de Tentendre assurer aussi formellement par la jeune fille. Tout au fond de lui, avec une terrible peur de le laisser paraître, il pense qu'il y aurait peut-être d'autres paroles à échanger, en ce moment. Même un peu de silence siérait à ses sentiments, de ce silence que le cœur aime pour s'aventurer jusqu'à un autre cœur.
Et Jean regarde Louise, plus qu'il ne l'écoute.
A vrai dire, il ne l'avait pas encore « regardée » et il est étonné de lui découvrir tant de nouveaux charmes. Ses lèvres, dans l'animation du discours, sont de petites personnes qui se ressemblent délicieusement, et qui jouent, avec une grâce non pareille, à se fuir et à se toucher, Son nez, si petit qu'il soit, n'en est pas moins un chef-d'œuvre de grâce mutine. Ses yeux sont deux diamants noirs et leur regard brûle et caresse. Ses cheveux, sous la poudre légère, restent blonds et doux, avec, pour ornement, une simple fleur et cinq petites perles en forme de feuille.
Son cou, jusqu'à la naissance des épaules
est d'une grâce infinie, d'un modelé parfait, d'une couleur vivante...
Appuyées sur la soie bleu clair de sa robe, ses mains, privées de gestes, s'agitent en une gracieuse fièvre. Ses doigts fuselés tantôt se séparent indécis, tantôt s'unissent pour prier.
Jean de Castréau n'en finissait pas de contempler cette merveille qui allait lui appartenir, et il perdait bien des mots du discours de la jeune fille. Une phrase, soudain, le réveilla de son extase.
— J'aime le roi, disait Louise de Monincourt.
— Vous aimez... répéta le jeune homme fort interloqué.
— J'aime le roi : c'est un sentiment dont vous navez pas à prendre ombrage. On doit aimer le roi. Le roi, c'est la France, c'est nous-mêmes, dans tout ce que nous avons de plus haut, de meilleur. Le roi, c'est notre couronne sur terre. Je désire, pour le nôtre, les plus belles qualités, afin que son règne passe les âges, et fasse Tétonnement, l'admiration de nos arrière-petitsenfants. Le roi, c'est la figure que notre temps aura quand nous serons tous morts... Vous voyez
bien qu'il faut aimer Louis XV pour qu'il dl vienne un grand roi.
A ce moment, Jean de Castréau oublia qui était amoureux et il considéra la jeune fille soi un jour nouveau, et telle qu'elle-même désira qu'on la considérât. Le buste dressé, le visag grave et inspiré, elle donnait l'impression d'êtf un caractère, et Jean eut, dans tout son corps un petit frisson d'effroi où se mêlait un nouv< orgueil...
— Oui, certes, il faut aimer notre Louis, di le jeune homme avec fermeté, et travailler à c qu'il devienne un grand roi... Mais il est si pei le maître...
— Comment cela? C'est un homme, mainti nant, il est père, père de trois filles et d'un Dai phin. Ce n'est pas la reine qui...
— Oh ! non, ce n'est pas la reine qui remp< che d'être roi et d'être homme, c'est le cardini Fleury...
— Son ancien précepteur?
— Qui est resté, en tout, son conseiller, so directeur, son vrai maître... Le roi, c'ea Fleury,
— Il faut mettre ordre à cela, il faut retirer le roi de tutelle. C'est la base de l'œuvre à entreprendre. Tous les amis du prince seront avec nous.
— Oui^ je le crois, mais peut-être pas luimême.
— On l'y forcera donc...
— Il est indolent et se repose de tout sur le Cardinal qui. Fui, ne demande qu'à continuer son rôle de précepteur et de premier ministre. Celui qui a les idées et qui les exécute... c'est Fleury!
— Je ne veux pas vivre sous le règne du Cardinal Fleury. Il faut enlever Louis XV de ses mains. Il faut mettre notre roi en demeure de régner.
— Vous ne vous imposez pas une petite besogne.
— On ne regarde jamais trop haut, ni trop loin.
— Votre enthousiasme. Mademoiselle, me plait I infiniment. Je me range sous votre bannière et
suis prêt à prendre les armes. J^ ne savais pas qu'on fût si belliqueux à Saint-Cyri
— Je suis fille de soldat» et beaucoup aussi de Madame de Maintenon. L'inaction déjà me pèse...
C'était dit avec tant de conviction que Jean de Gastréau ne put se retenir de sourire un peu, ce qui, d'ailleurs, ne choqua point la jeune fille. Son esprit, après toutes ces paroles et tous ces projets, se détendait. Elle aussi se mit à rire, et elle ajouta :
— Je ne suis pas folle, je vous assure.
— Eh ! non, Mademoiselle, je le vois bien.
C'est vous qui avez l'esprit sain, étayé d'idées fortes, et voyez la vie sous son jour véritable. Et les fous, ce sont tous les malheureux qui vivent au jour le jour, sans direction, sans idéal, c'est nous, les amis du roi, qui vivons près de lui, et qui ne nous étions pas encore aperçus que la Providence ne nous a pas placés là pour notre plaisir, mais pour y remplir un grand rôle. Et ce rôle, je le jure, MademoiselUe, par l'amour que je vous porte déjà, je le remplirai.
— Ce n'est pas par hasard que M. de Taffenec n'a pu arriver jusqu'à moi, que vous êtes un ami de mon cousin Bonségur, et que le roi, tout à
coup, eut la pensée de nous voir marier... Il y a un ordre admirable, en toutes choses. Nous ne sommes peut-être que des instruments, mais des instruments perfectionnés, avec un cœur et une âme, un cœur pour aimer et souffrir ici bas, une âme pour nous élever vers Dieu, notre tâche accomplie...
11 y. eut, à cet instant, un long silence où chacun vit son compagnon sous une nette lumière, et ils en tirèrent tous deux un grand contentement.
Tout à coup, Louise de Monincourt s'écria :
— Il doit être horriblement tard !
— On voudrait que de tels moments durassent indéfiniment... répondit le jeune homme, sans se lever.
— Avouez, reprit Louise, que je vous ai un peu ennuyé, par tout mon verbiage...
Et sans attendre la réplique :
— Mais j'avais besoin de vous dire tout cela, tout de suite. On assure que la clarté est une qualité de France. Me voilà telle que je suis. C'est à vous, maintenant, de juger si vous devez prendre pour femme une personne aussi peu
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portée que moi vers la frivolité et les agrémente de son siècle.
Elle se tut, mais le ton du dernier mot el l'ébauche du geste final ajoutèrent clairement que, si le jeune homme était libre dans son choix, elle serait, pour sa part, au désespoir de le voir se retirer...
Et Jean de Castréau le comprit si bien qu'il tendit la main vers celle de Louise, qu'il mit ua genou en terre et baisa avec une respectueuse tendresse les doigts de sa délicieuse et grave fiancée.
Ils se quittèrent enchantés et déjà bons amis