‹ Le roman de la vingtième annéeChapitre 17 sur 18 · A PROPOS DE CE LIVRE · texte numérisé non relu

A PROPOS DE CE LIVRE

Par une heureuse destinée, ce roman passera entre des milliers de mains et sera très probablement lu par beaucoup plus de personnes qu>e mes précédents ouvrages.

Il me plairait de causer, quelques instants, avec ces amis inconnus, — comme on disait jadis, familièrement, — qui ont bien voulu écouter jusqu^au bout cette histoire.

Placé à cet endroit, mon petit plaidoyer paraîtra, je V espère, moins prétentieux qu'une préface. Une préface est comme une sentinelle que certains auteurs dressent dès le seuil de leur livre et qui, les bras écartés, s^écrie :

c Avant d'entrer, profane, époute ! car sans mon aide tu ne comprendrais pas grand'chose à la mystérieuse et originale philosophie qui se cctcJie sous ces lignes. >

A la fin du voluTne, ma causerie pourra très bien passer inaperçue et ressembler à ce pauvre homme dont les aventures ont défrayé toutes les conversations y pendant un dîner, et qu^ aucun des invités, le repas achevé, ne reconnait dans la rue, agitant sa sébille :

c Ma bonne dame, écoutez-moi! monsieur^ monsieur, c'est de moi que vous parliez... Je voudrais vous dire quelque chose... Vous ne savez pas tout... »

Tout le monde passe et le malheureux en est réduit à raconter son histoire à un monsieur distrait qui a glissé sa main sous son bras, le prenant pour un invité retardataire.

Les premiers lecteurs de ces lignes seront peutêtre de naïves personnes qui croiront que c'est le roman qui continue... Tant pis! parlons pour eu*t aussi, parlons pour les distraits, pour les endormis, aussi bien que pour ceux qui, bravementt désireront faire • plus ample connaissance » avec V auteur du Soman de la Yingtième Année.

Il n'est pas très compliqué.

Il écrit parce qu'il trouve qu'il n'y a vraiment que cela d'amusamt au monde. Il ne faut pas du tout le ranger parmi les romanciers qui s'ennuient m écrivant. Et son principal désir est de ne pas ennuyer ceux qui ouvrent ses livres.

Il raconte des histoires^ siTnplement, avec, toutefois, la préoccupation constante non pas de moraliser, mais de faire en sorte qu'on ne puisse pas conclure, en fermant le volume, que la morale n'existe pas.

Doué d'un robuste optimisme, il croit en la perfectibilité des hommes et il les vottdrait braves, loyauœ et bons. Même, la bonté se trouve, en fin de compte, et sans qu'il l'ait cherché, le thème habituel de ses récits.

C'est, si l'on veut, un conteur rnoral.

Cet ouvraffe-oi est son huitième roman.

J'allais résumer, en toute siraplicité, le sujet de chacun de ces livres : je m'aperçois que je dépasserais ainsi les limites de la bienséance.

Sachez donc seulcTnent que dans N'y touchez pas vit une jeune provinciale qui côtoie un précipice, dans Mûn Amie un jeune homme qui hésite entre deux rnariages, dans Notre bonheur

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un père qui fianpie sa fille avec tout le mondt et ne la marie avec personne. Dans la Maison dei Dames Beaoir tout un passé tragique tente d'empêcher deux familles d'être heureuses. Le Mauvais pas est la transposition â!une antique légende^ Rose ou la fiancée de province une historiette habillée à la mode de 1840.

Quant â la Frivole^ Vainée du Koman de la Yini^ième Année> comTne elle n'a p€ts fait encore son entrée dans le monde, on ne peut que lui conseiller une sage réserve. Son tour viendra*

Tous ces ouvrages, j'en fais Vaveu, sont sains, Mênfne ceux, comme Mon amie, et la Maison des Dames Benoir, qu'il vaut mieux ne point donner à lire aux jeunes filles, ont été écrits avec le parti pris bien net de ne pas scandaliser. J'aim,e la littérature de bon/ne com,pagnie et j'écris Tnes livres comme si je devais, un jour les lire tout haut dans un salon. Ce qu'ils perdent en énergie, ils le gagnent, peut-être ^ en politesse. J'aime Tnieux pécher par excès de prudence et de propreté, et risquer de n'être pas mis aux étalages des gares d'Allemagne et d'Italie où Von ne trouve plus guère, comme Von sait, que des livres à couverture polissonne.

Avec de telles préoccupations, il est bien entendu que je suis destiné à tester un peu dédaigné des critiques qui ont assez affaire, les malheureux, anoee les auteurs réputés et la brillante cohorte des écrivains tapageurs qui savent tout oser pour arriver à leurs fins.., qui est le succès.

Me voici donc devenu, par la force des choses, inon propre critique ou plutôt, à vrai dire, mon panégyriste. J^ai l'air de trouver parfait tout ce que f écris. Hélas! que je suis éloigné d'une telle ^trecuidance. Je sais mes défauts, tâche de m'en corriger, mais il me paraît inutile de les énuviérer ici. Le lecteur les démêlera de lui-même, *ons qu*il soit nécessaire que j'en fasse une coufession préalable.

Je voudrais former autour de moi un village de lecteurs fidèles et d'amis intimes et avoir à l^urs yeux quelques-unes des qualités ou tout au moins la tenue, la sillwuette de M. Parent.

Vous connaissez M. Parent. Il a des frères et des cousins dans toutes les villes de France et iusque dans la moindre bourgade.

Peu fortuné, il mène une vie assez effacée, mais il a des désirs personnels si modérés qu'il 'parvient à faire beaucoup de bien autour de lui.

TotU le Tnonde le saluer V estime. Il donne de bons conseils^ pour son amusement. IL a du goût pour la direction des âmes. Il est autoritaire et pacifique. Il sait quHl a raison. Si bien que, sans mandat, il exerce ^ autour de lui, une petite influence mais avec une telle discrétion que les autorités ne s^en effarouchent point. Il est simplement M. Parent, un honnête homme qui rCa pas d^ambition et qui vit bien.

Le voici qui sort de chez lui. Il va proTnener son chien. A peine Ort-il fait cent pas qu'on V aborde. Il se défend :

— Cela, mon enfant, regarde M. le Curé.

Un nouveau venu le hêle qu'il doit repousser à son tour :

-^ Consultez le docteur...

-^ Monsieur Parent, dit un troisièrne, Breton ^ V unifié assure que... '

M. Parent se bouche les oreilles, il fuit ces questionneurs indiscrets. La religion, la méde» cine et la politique ne sont pas de son ressort.

M. Parent se contente de savoir ce qui se pas. au village dans la vie quotidienne et familiale et à Vaide de petifts apologues, de faire que ses voisim

et ses amis en tirent une distraction et, peut-être y un enseigneTnent, Parfois, il fouille dans ses papiers de famille.

Il y a de si jolies histoires dans le passé. Les hommes d'autrefois, c*est du moins ce qu'on aime à se figurer, avaient plus d'allure que ceux d'aujourd'hui. Le but qu'ils poursuivaient était, en général, plus noble, moins personnel. L^ambition n'excluait pas la dignité. L'arrivisme — pas encore baptisé — n'était qu'une extravagante exception., une maladie infamante. L'orgueil luimême, si caricaturé au temps présent, était magnifique. L'hypocrisie n'est certes pas un vice d'invention Tnodeme, Toais l'on se plaît à imaginer que son royaurne était peu considérable; aujourd'hui, il a envahi la société entière. Tout le monde, à peu près, parle contre son sentiment.

Il est très difficile de s'y reconnaître.

De ces déplorables constatations est sortie Vidée du Boman de la Vin^ème Année. Mes jeunes héros — avec leurs défauts — sont, par-dessus tout, loyaux. Ils sont pleins de bonne volonté, de saine bravoure quand vient la lutte et, quand

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se présente Vadversité, ils courbent le dos avec une émouvante humilité.

Comme je me promenais dans les bosquets du parc magique qui entoure le Château de Versailles, ils sont venus à m^n, fantoTnes souriants^ et m'ont guidé à travers leur simple et brusque aventure.

— . Voici ce que nous aurions voulu faire, me disait Louise de Monincourt, les yeux grands ouverts.

— Voilà ce que nous avons fait, ajoutait Jean de Castréau. Et il remuait lentement son beau front blanc.

Ils m,' entraînèrent, et ils recommencèrent, joyeusement, leur existence et, autour d!eux, grouillèrent les faux amis, profiteurs, jaloux, wéchanU et la foule maléficieuse.

Que leur importait/ Ils avaient un but et une foi. Aux obstacles du chemin, ils relevaient la tête : ils les attendaient, les avaient prévus.

La meilleure vie est une lutte quotidienne. On s^y trempe; on en sort plus fort ou meilleur.

Et, tout à coup, ils disparurent. Ils n^avaient plus rien à Toe dire. Ils mouraient sans doute.

Non, ils ne sont pas morts comme il est dit

dans ce roman, et c'est le seul point qui deTnande un petit commentaire. Leur mort est y pour ainsi dire, syTnholique. C'est la vingtièTne année qui finit. Vannée des beaux espoirs, du courage qui ne calcule pas et de la générosité.

Après, cest la vie commune. Les armes sont, émotusées; on se résigne. On rentre dans le rang, on ressemble à son voisin. Cela n'a plus le même intérêt. Cest un autre sujet, c'est un nouveau roman.

Cest au lecteur d'imaginer ce qu'auraient pu devenir dans la vie prolongée les deux jeunes gens, héros de cette histoire. Je n'ai voulu peindre ici, dans un aimable décor, que les quelques mois pendant lesquels ils ont été eux-mêmes a^ec le plus éPénergie.

Je ne crois pas qu'on en doive tirer de sombres (conclusions. Ce n'est pas à sa longueur qu'il faut juger une vie, mais à la qualité de ses jours. Jean et Louise continuent de se dresser, dans ma méfnoire, avec leurs beaux visages francs. Ils s'élancent à travers le monde soutenus par l'amour Qu'ils se sont voué. Ils sont un exemple.

Et qu'importe le dénou^ement! Cest le monde <ïui le crée, c'est lui qu'il faut blâmer.

UimpoTtant c^est qu'on veuille le bien. .

— Faites ainsiy s^écrie l'obstinée Louise à Castréau, il en restera toujours quelque chose.

Un geste sincère n'est jamais tout à fait perdu.

C'est tout ce. que je voulais dire.

Pardonnez-moi, lecteur, de l'avoir fait si longuement.

Viroflaj, près Yersailles,

25 octobre 1907.

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