‹ Le roman de la vingtième annéeChapitre 16 sur 18 · LA BELLE MORT · texte numérisé non relu

LA BELLE MORT

— Sœur Louise a-t-elle besoin de quelque chose ?

Sœur Louise tourna son visage vers sœur Augustine qui s'avançait dans la cellule, et se contenta de sourire et de baisser les paupières.

Non, elle n'avait besoin de rien, que de repos.

Sœur Augustine, hochant la tête, se retira sur la pointe des pieds.

Et, sur sa paillasse, les mains blanches se déta-

chant de la couverture grise, sœur Louise continua à sourire à ses rêves, à ses visions.

Il y avait quatre mois qu'elle vivait dans ce couvent.

— Mais, mon enfant, vous n'avez que le souffle, dit la Supérieure lorsqu'elle vit Louise de Castréau pour la première fois.

— Je le sais, ma Mère, répondit la jeune femme. Dieu m'a dit : « Va 1 » et je suis venue.

On soigna sœur Louise, on la choya, comme savent soigner celles qui se sont donné comme unique mission la bonté, comme savent choyer les servantes du Seigneur. Son malheur passait la commune mesure et, autour d'elle, la pitié s'ingénia.

Sœur Augustine, qui était préposée au service de la malade, rentra à nouveau et s'excusa :

— Il est arrivé à la grille une dame qui désire vous voir. Notre Révérende Mère l'autorise à entre! et à monter jusqu'ici, mais à la condition

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que cela vous plaise et ne vous fati^e pas. Cette dame dit se nommer de Bonségur.

— Thérèse, oh ! faites-la monter, vite, vite ! Et déjà, sœur Louise tendait ses deux bras

vers la porte de la cellule.

Thérèse de Bonségur fut tellement saisie à la vue de sa cousine, qu'elle n'osa, tout d'abord, s'approcher.

Louise avait le visage tout blanc. Ses cheveux, coupés court et qu'on avait débarrassés du bonnet qui fatiguait la malade, la rajeunissaient étrangement. On eût dit un arlolescent aux beaux yeux de fièvre.

— Je suis venue, dit Thérèse, parce que tu es vraiment trop malheureuse . .

— Je ne suis pas malheureuse, dit sœur Louise. Je suis sur le point de mourir. J'ai regardé la vie en face, avec un peu trop d'orgueil, mais avec une grande joie, reconnaissante, aussitôt que le bonheur luisait pour moi. Je regarde la mort sans peur, parce que je n'ai jamais eu de très mauvaises pensées et parce que l'humilité et la gratitude vont très bien la main dans la main.

— C'est toi qui vas mourir, mais c'est moi qui ai besoin de confesser mes fautes...

— Je n'ai pas à les entendre.

— Oh ! si, ma petite sœur, écoute-les, toi d'abord, toi surtout. Louise, me pardonneras-fu jamais ?

Et Thérèse, en larmes, se jeta contre le petit lit de la mourante.

— J'ai tout oublié, et je prie beaucoup pour toi.

— Je suis une méchante femme et tu ne sais pas tout.

— Non, mais qu'importe !... Je devine. Tu n'as jamais su ce que tu faisais. Tu as vécu sans réfléchir, n'aimant que ce qui te donnait de l'agrément.

— Dis-moi que tu me pardonnes...

— Ce n'est pas à moi de te pardonner. Mais ne sens-tu pas toi-même, depuis que tu es ici, à genoux et les mains jointes, que ton âme s'allège. C'est le vrai signe de la clémence divine qui agit déjà. Et c'est pour moi un délicieux bonheur d'avoir été choisie pour servir de lien entre Dieu et la pauvre Thérèse.

Son visage s'illumina d'un sourire céleste.

— Ecoute, écoute, dit Thérèse de Bonségur, c'est terrible, mais je me sens la force de tout avouer... une force me pousse... Ecoute, c'est moi qui ai fait verser la calèche...

— Je le savais... Mais tu nous a donné Thierry qui est un homme brave et un bon serviteur.

— C'est moi qui ai envoyé contre vous Karek, le bossu.

— Ce voleur que nous avons volé...

— Hélas ! hélas ! Ma petite Louise, j'arrive de chez toi, et j'ai vu Thierry. Il m'a tout dit. L'homme qui rôdait et dont Jean a voulu débarrasser le pays, c'était encore Karek, le bossu, mon homme... Si bien que c'est moi qui ai tué Jean... Je lui voulais du mal... Je vous haïssais tous les deux... J'étais jalouse de ton bonheur. Comme j'ai été méchante... Ecrase-moi... écrasemoi sous ton mépris...

Thérèse sanglotait tout haut, le visage caché. Louise souleva sa main, et se mit à caresser doucement la tête penchée de sa cousine.

— Tu as souffert, dit-elle. Je te demande pardon.

Thérèse eut un sursaut.

— Toi! Toi! Me demander pardon?...

— Mais oui.

Des deux jeunes femmes, Thérèse avait l'air si effrayé, Louise avait le visage si plein de joie qu'on ne savait plus qui allait ccmtinuer de vivre, qui était sur le point de mourir.

La confession de Thérèse de Bonségur n'avait pas ému sœur Louise. Quand on accepte la mort, tout le passé se voile. On ne sait plus ce qui est arrivé, on ne cherche pas à deviner ce qui aurait pu survenir de plus heureux, on ne voit que devant soi, dans la grande lumière du ciel qui s'entr'ouvre... Qu'importent les ridicules de la tante Godival !... Qu'importe la rancune de Fleury ! Qu'importe l'ingratitude du roi ! Qu'importe la jalousie de Thérèse ! Qu'importe la méchanceté de Kareck le bossu ! Qu'importe la m(»*t de Jean : demain la terre sera oubliée, demain commencera l'autre vie !...

— Car, vois-tu, Thérèse, je ne meurs pas : au contraire. Ma vie d'hier, c'est le roman de la vingtième année : tous les espoirs, tous les orgueils s'y dressent devant le monde, qui les raille. Ma

vie de demain, c'est la réalisatioii. C'est demain vraiment que je connaîtrai le resplendissement du bonheur... Demain...

Thérèse eût peur de la fièvre qui éclatait dans les yeux de la jeune femme.

— Je te fatigue ?

— Il n'y a plus de fatigue pour moi... Je ne sens presque plus mon corps. Si tu savais comme c'est délicieux. Oh ! Thérèse, Thérèse, dis-le à tes amis, dis-le à ceux qui ne t'aiment pas, dis-le si tu le peux à tout le monde... Je n'ai à aucun moment ressenti un plus complet bonheur. Je vois toute ma vie au-dessous de moi : tous mes gestes, toutes mes pensées, tous mes repentirs, et, planant sur tout, colombe immaculée, la miséricorde divine, et je monte, je monte. Rien ne me rattache plus à la terre, ni regret, ni désir... Ouvre la fenêtre, je vais m'envoler... ,

Quand la fenêtre fut ouverte, il monta une chanson de pâtre. Gela venait de très loin, d'un coteau qu'on n'apercevait même pas. Et la musique en était adoucie.

— C'est la terre qui te dit adieu, prononça tout bas Thérèse.

— Aime la terre, aime la vie, essaie de faire 1 bien, crois en Dieu et tu partiras comme moi légère... légère... A Dieu, Thérèse...

Le cimetière du couvent est un champ de fleurs On ne voit pas les tombes. Il n'y a pas d'arbre, i n'y a pas d'allée. Toutes les plantes se ressem blent et ne se dépassent guère les unes les autres les rustiques, les sauvages et celles qui ont encon en elles l'orgueil d'avoir été cultivées. Quand oi creuse une tombe nouvelle, une petite plaie d( terre fraîche apparaît pendant quelques jours Le vent y sème des graines, à la volée, et, vite de jeunes fleurs viennent guérir le mal. Toul rentre dans l'ordre, et, quand l'été revient, le jardin solitaire bourdonne.

LE BOM AN DE LA YINGTliliE ANNÉE 285

C'est ici que finit la vie, c'est ici qu'elle recom-

Bnce.

Au milieu du beau jardin tout parfumé, se

kesse, pour toutes les tombes invisibles, une

rande croix, et sur ses bras se posent les

iseaux du ciel, pour mieux chanter.

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