L£ SOUPER AU DONJON DE VINCËNNES
— Monsieur le Gouverneur est servi ! dit un capitaine qui cachait mal son émotion.
Les jeunes hommes obéirent et furent bientôt assis, au hasard de l'entrée, autour d'une table sari'ée, dans une salle sans ornement et chichement éclairée. Et Ton commença de les servir.
Que peut faire l'émotion contre la jeunesse et son appétit? Les conspirateurs déçus se mirent, sans façons, à manger, à causer.
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— Voilà qui fut fort bien ordonné, remarqi d'Epernon. Il est notre maître, à jamais, cel qui a su prévoir que nous souperions à cette tai aujourd'hui...
— Il est le nôtre, observa Castréau, parce qu fut toujours le sien depuis qu'il se résolut à pi venir.
— Nous aurions dû copier son histoire.
— Nous la ferons lire à nos petits-enfants
— S'il fit son chemin, il y mit du tanps.
— Gesvres, racontez-nous donc cette histoi que vous avez l'air de si bien savoir. Instruise nous, s'il en est temps encore.
— Peine perdue. Mais l'histoire vaut par ell même, et je la tiens de mon cousin, le duc Saint-Simon. Tout le monde sait le commeno ment, et combien de temps l'abbé Fleury, m gré son agréable visage et son ardent désir d'< river, languit après un évêché. Sans l'avoir j mais vu, le Grand Roi ne l'aimait point, assurait qu'il fréquentait dans les trop bonnes compagnies. Trop de gens, surtout, lui parlèrent de ce petit abbé. Le Père de La Chaise, lui-même, confesseur du roi, y échoua. M. de Paris ne
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réussit pas davantage. Notre pauvre abbé fut contraint de retourner dans sa province.
Son père était collectionneur des décimes du diocèse de Lodève. Le cardinal Bonzi, par ses valets avec lesquels il vivait volontiers, fut le premier protecteur du petit Fleury. Il le lit chanoine de l'église de Montpellier, puis n'eut de cesse qu'il n'obtint pour lui Uûe charge d'aumônier du roi. Gela se fit. On en cria fort, mais...
— Mais on s'accoutume à tout.
— Et Fleury, modeste, habile, à mesure qu'il avançait, avait l'air de s'effacer davantage. Sa figure plut à tout le monde. Il fut souffert, il fut admis. Il se donna, en hommes et en femmes, d'illustres amis, dans le ministère et dans les meilleures places. Il était reçu chez M. de Seignelay, il ne bougeait de chez M. de Croissy, de chez M. de Pompone et M: de Torcy, où, à la vérité, il était, comme ailleurs, sans conséquence, et suppléait souvent aux sonnettes avant qu'on en eût l'invention...
— Oh 1 Charmant ! Piquant I
— Méchant 1...
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— Il voyait extrêmement les Noailles, les Villeroy, le maréchal de Bellefonds, le vieux Villars, Mme de Saint-Géran, M. et Mme de Castries. Il passait une vie très agréable, et, sans doute, fort honorable. Pour ce qui est de l'ecclésiastique, il eut lien d'amitié avec les plus distingués aumôniers du roi, comme l'abbé de Saint-Luc, et d'autres de son métier qui lui faisaient honneur. Quoi qu'il en fût, il continuait de piétiner. Enfin, Fréjus vaqua, Fréjus à l'autre bout du royaume; c'était bien loin, pour un homme si pressé de parvenir, et qui sait que l'on ne parvient qu'à \^ cour.
— Mais c'était un évéché !
— Mais c'était un évéché ! M. de Paris, bra^ vement, en reparla au roi qui fit sa mine habituelle; vis-à-vis de quoi il n'y avait plus qu'à se retird en bon ordre. Mais M. de Paris insista, persista! et le roi, d'impatience, s'écria :
« — Eh bien. Monsieur, vous le voulez donci que je fasse l'abbé Fleury évêque de Fréjus, et! malgré toutes les raisons que je vous ai dites e redites, vous insistez sur ce que c'est un diocèse en pays perdu. Il faut donc vous céder, pool
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n'être plus importuné, mais je le fais à regret, et souvenez-vous bien, je vous le prédis, que vous vous en repentirez. »
Ses craintes se réalisèrent, puisqu'en fin de compte le trône du grand roi devait échoir à M. de Fréjus.
Castréau écoutait et remuait la tête.
— Monsieur le Cardinal est un homme, dit-il enfin, et nous ne sommes qu'enfants à la mammelle...
Les frères Saint-Firmin montraient un admirable appétit. Leur âme simple ne leur présentait nul reproche, et ils ne songeaient point aux conséquences de leur escapade. Ils entendaient mal le discours de Gesvres, mais l'observation de Castréau les réveilla de leur bonne torpeur.
— Hé là, cria l'aîné, parlez pour vous, ami, j'ai fait campagne et mon frère avec moi. Des coups que nous donnâmes, notre nourrice eût été fière, — nous avons eu la même, — mais elle n'était point là.
— Il ne s'agit pas toujours de donner des coups, reprit Castréau, mais quelquefois d'en pa-
rer. Et, si nous sommes prisonniers ce soir, il faut bien avouer que c'est par la faute de notre étourderie.
— Qui vous dit que nous soyons prisonniers?
Nous soupons joyeusement, et, notre hôte étant absent, nous faisons galamment son éloge.
Nous voici donc à Fréjus...
— N'allons pas si vite, dit Gesvres. Le nouvel évêque se fit un peu tirer l'oreille pour regagner son diocèse. Il fallut pourtant s'y résoudre. Versailles, pendant dix ou quinze ans, l'oublia. Lui, ne l'oublia pas un instant. Il s'instruisait, se maîtrisait, se préparait. Comment il devint précepteur du Dauphin, vous le savez tous, et depuis combien de temps il nous gouverne, vous en êtes instruit aussi bien que moi. I
— Ce vin est tout à fait exquis, dit Bonségur. Je lève mon verre à qui nous l'offre. A notre maî-| tre le Cardinal Fleury, à son avenir...
— Et à notre confusion, ajouta le mélancolique Castréau.
Saint-Firmin le jeune, heureux de voir que l'aventure, provisoirement, tournait à la joie, se
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eva, le teint fort coloré, et entonna une chanson iont chacun, le scandant de la tête, reprit le refrain...
Allons, soyez sage, Voici votre cage, Favori, canari.
Votre maître est Fleury.
l'enthousiasme
Pour les dames, le retour à Versailles s'était passé le mieux du monde. Les dames qui ne se sont pas quittées d'une journée ont tant de choses à se raconter... Il y a toujours un commérage qu'on a oublié, une médisance en retard. Si bien que le chemin se fit en un instant, et que personne ne prit garde a l'absence du roi. Il avait, du reste, l'habitude de fausser compagnie à ses hôtes, et souvent, il s'arrêtait aux écuries. Après un moment d'attente polie, les dames qui habitaient le château descendirent de carrosse, tandis
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que les autres, prenant congé, se firent conduire chez elles .
C'est à ce moment que Louise et Thérèse songèrent à examiner un peu gravement la situation. Pendant tout le trajet, plus énervées encore que leurs compagnes, elles avaient bavardé à tort et à travers et pour ne point pleurer,
— Que va-t-il arriver ? se demandait Louise de Monincourt, toute droite, les yeux tournés vers le château.
— Que va-t-il arriver ? se demandait Thérèse de Bonségur se caressant les mains par habitude et n'osant pas trop regarder au dehors.
Jusqu'à l'hôtel de Bonségur, elles ne dirent mot et se mirent à table en silence. Cependant, il fallait bien parler... Le souper tôt fini, Thérèse fit mine d'aller vers son épinette...
— Que va-t-il arriver? dit enfin, tout haut, Louise à sa cousine qui, s'irritant et chassant l'inquiétude qui la glaçait, s'écria :
— Bah ! Cela n'a aucune espèce d'importance / Il n'arrivera rien ou pas grand'chose, et cela ne vaut pas la peine d'y penser.
— Ce n'est pas mon avis, ma cousine. Je ne
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sais ce qu'il adviendra, mais il ne peut advenir que de grandes choses. Lisez notre histoire : les moindres déterminations sont grosses de conséquences. Quand le roi se résoud à ne pas vivre au jour le jour, et le lendemain à l'image de la veille, quand il se donne une tâche noble et n'a de cesse qu'elle soit accomplie, on peut tout attendre...
— Attendons !
— Oh ! Thérèse, sur quel ton dites-vous cela ? Il ne faut pas croire que vos amusements en seront dérangés. Au contraire. Ce seront des amusements un peu plus relevés, voilà tout...
— Me voici consolée.
— J€ vous ennuie. Vous n'aimez point à raisonner. Moi non plus, mais je m'y force. Je préférerais agir. Mais, femmes, il nous faut contenter du rôle, à côté, des confidents de tragédie.
Agissez donc enfin, Madame, en souveraine.
— Dans les tragédies, il n'y a jamais qu'un confident, toujours écouté. Les poètes arrangent la vie au mieux de leurs intérêts. Ici, pour un prince, il y a cent courtisans, avec, chacun, deux
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opinions» selon que le soleil luit clairement on qu'il pleut.
— Qu'importe I II faut se mettre à part, sortii du rang, et surtout n'avoir qu'une foi. Quelle force on a au cœur, lorsqu'on est poussé par un souffle puissant ! Et quelle joie ! Suivre unel grande idée, avoir le sort dans son secret, et croire en soi : toute la vie est là. On n'est pas ici-i bas pour jouer à cavagnole et faire de jolis gestes à la promenade, pour amuser de jeunes hommes,..
— Ce qui peut cependant mener à un bon mariage...
— Il faut croire, croire, croire.
— A qui, à quoi ?
— A tout: à l'avenir, aux hommes, à Dieu !
— Vous oubliez le roi, ma cousine.
— Non, car il résume tout, l'avenir, les hommes et notre salut.
— Et dire qu'il ne s'en doute pas ! j
— Il le saura, et le beau contentement qu'il en ressentira nous sera déjà une récompense mer- i veilleuse.
Louise de Monincourt avait, à la vérité, le vi-
sage illuminé, et ses yeux en disaient plus long que les mots qu'elle prononçait. La foi, chez les jeunes gens qui ne savent pas l'étayer à l'aide des matériaux que l'expérience accumule chaque jour en nous, est un rayonnement. Elle étonne autrui, elle réchauffe les âmes les plus réfractaires. Thérèse, malgré les petites phrases qu'elle lançait, commençait à ressentir une impression bizarre. Ses lèvres, qui tremblaient, se turent enfin.
Il y eut un silence.
Les deux jeunes femmes ne se regardaient pas. Thérèse, figée, attendait. Louise suivait son beau raisonnement.
— Avez-vous quelquefois, dit-elle tout à coup, regardé les étoiles ?
— Sans doute...
— Et songé à la superbe harmonie qui règne entre elles. Nous autres, infiniment petits, que n'imitons-nous les étoiles que l'on dirait mises là-haut pour nous instruire ?...
— Quel orgueil, ma chérie ! mumura Thérèse qui venait de se ressaisir et qui termina sa phrase par un petit ricanement.
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— C'est donc que vous ne me comprenez pas dit lentement la jeune fille qu'un peu de mélad colie traversa un instant.
Mais elle chassa vite cette impression et, pr^ nant les mains de sa cousine, elle ajouta :
— C'est que vous ne me comprenez pas encore Mais vous verrez, vous verrez I Ah I si l'on poof vait entraîner à sa suite tous les jeunes gensi qu'on aime. Quel élan I Quelle ardeur I Quelli gloire I Aller tous ensemble, les bras tendus, et visage souriant...
Sous les doigts fiévreux de la jeune fille, les mains de Thérèse tremblaient. Mais ni l'une ni\ l'autre ne s'en apercevait, car l'esprit de chacune était tourné vers un avenir différent.
Elles parlèrent encore longtemps, sans se comprendre... Thérèse, qui en savait plus que sa cousine, usait tour à tour de l'ironie et de l'indifférence. Parfois, elle se surprenait à approuver les enthousiasmes de Louise, puis, vite, elle aiguisait un mot méchant, qu'elle lançait à sa cousine.
Mais la foi, en pleine action, rend invulnérable.
TJR SOMAN DE LA VIKOTIÈME AKSÊm 125
Louise de Monincourt, du fond de S€S yeux loirs, ne voyait que son beau rêve, et, au milieu iu silence de la maison, n'entendait que ses propres paroles que lui rapportaient en écho les belles voûtes sonores de son cœur.