LE DÉJEUNER DU BOIS DE MEUDON
Le jour désiré, redouté, luit enfin.
A neuf heures, les petits conspirateurs, mêlés lUx autres invités, étaient réunis devant le Hteau. Il faisait un clair soleil d'août, déjà haud.
Dès la messe entendue, le roi s'en fut par le 5alon d'Hercule et les petits appartements, juspi'à r antichambre des chiens. Il tira de leurs armoires ses deux petits griffons favoris qui pousîèrent de joyeux abois, et, prenant de l'avance ians l'escalier, annoncèrent leur maître aux sei-
gneurs qui l'attendaient dans la petite Cour des Cerfs, puis, les premiers, grimpèrent dans le carrosse du roi. Et tout de suite, le cortège se forma.
En tête, marchaient les sonneurs de cor, suivis de quatre piqueurs, le fouet sur la cuisse. Le roi avait un carrosse fermé, dont les fenêtres montraient, aux côtés de la silhouette élégante de Louis XV, les rieuses figures de trois de ses amis, taquinant les griffons aimés. Les autres caracolaient à droite et à gauche, des chansons gaillardes aux lèvres.
Puis venaient les carrosses des dames, et quel ques autres cavaliers, parmi lesquels on remar quait le beau Castréau, et Chateaufort dont le< regards se posaient alternativement sur toutes lei personnes d'alentour, sur le ciel et sur le pavé d< la route.
Couplés, les chiens couraient derrière, tenu: par des valets à Thabit gros bleu, bottés, et don la longue natte, à la chinoise, battait le dos et vo letait.
Trois mules fermaient le cortège, portant su un large bât les provisions du déjeuner. Vers mi
di, la chasse devait s'arrêter dans une clairière du Bois de Meudon. Les trois mules trottaient, tintinnabulant, secouant le haut plumet blanc qui cimait leur front, et faisant sautiller le filet de cordes multicolores qui entourait leurs flancs.
Quelques manants, à l'appel du cor, s'en venaient écarquiller les yeux derrière les arbres de la route, et si Ton rencontrait, d'aventure, un carrosse, vivement, au risque de choir dans le fossé, il prenait la bordure, laissant la chaussée aux gens du roi.
Tout le monde avait l'air guilleret. On avait si bien choisi les invités parmi les plus jeunes favoris de la cour, qu'on n'apercevait pas une figure austère. Le roi lui-même, les doigts dans la laine soyeuse de ses griffons, semblait aller à une véritable partie de plaisir.
— D'Epemon, je suis content. Je ne sais si la chasse tournera à notre profit ou à votre dérision, mais il fait beau et j'ai déjà de Tappétit. Je vour drais être bientôt assis sur la mousse de la forêt, l'assiette en main.
Le royal désir fut saisi au vol par un des cavaliers qui le colporta :
96 LE BOMAN DB LA TINGTikMX ANNÉE
— Le roi a faim, dirent les dames à mi-voix.
— Le roi a faim, crièrent les valets.
Et les mules secouaient la tète et faisaient!
sonner leurs sonnettes qui semblaient dire auxj hôtes de la forêt :
— Le roi a faim ! a faim ! a faim !
Aussi Ton remit la poursuite du cerf à l'aprèsmidi, et, dès la première clairière, les carrosses s'arrêtèrent, les cavaliers mirent pied à terre, et! les basses branches de chênes se firent soudain porte-manteaux et se fleurirent, qui d'un cor, qui du tricorne d'une dame.
Une vaste nappe blanche fut tendue suri l'herbe, retenue aux quatre coins par des fioles ventrues, et le couvert fut vite dressé. Les valets tirèrent des malles, toutes constellées de gros clous dorés sur leur dos de cuir, les verres à pied, les carafes, les fourchettes, les assiettes d'argent, et les plats tout dressés : charcuteries piquées de feuilles de laurier, lapereaux lardés, volailles et pâtisseries. On coupa le pain, et de petits pots à sel furent posés de loin en loin.
Saint-Firmin l'aîné, préposé aux vivres, surveillait chaque détail, tandis que Gesvres et Bon-
ségur s'occupaient du roi et le faisaient asseoir sur un tertre de gazon taillé, dès la veille, en forme de fauteuil, et sur lequel on jeta, en présence de Louis, un châle de soie pourpre qui fit pousser aux dames de petits cris d'admiration.
— La forêt vous offre ce trône tissu de rayons de soleil. ji \
— Charmant, tout à fait, tout à fait, dit le roi. 11 n'y avait pas de place désignée. On mit deux
dames aux côtés du roi, deux autres en face de lui. Les hommes s'installèrent au hasard, à droite et à gauche. Il fut permis à Castréau de prendre place auprès de Mlle de Monincourt, dans un des bas-côtés.
Le hasard avait bien guidé le choix de leurs costumes : la robe de Mlle Louise et l'habit de Castréau étaient bleu clair, avec des ornements d'or. Tous deux, comme leurs compagnons, étaient coiffés en cadogans, et le ruban noir qui liait les cheveux revenait par devant se nouer sous le menton, ce qui isolait tout à fait gracieusement la tète et le cou du reste du corps.
Castréau portait une culotte couleur chaudron et des larges manches de son habit sortaient les
bras, serrés au poignet, 4e sa chemise de dentelle.
Les autres dames portaient des robes aux couleurs les plus variées, vieux rose à cravate bleu, chaudron et argent à cravate grise.
Et toutes les figures rasées des jeunes hommes aimables, toutes les têtes poudrées des jeunes femmes sous le petit chapeau de feutre incliné vers le sourcil droit, faisaient le plus charmant tableau du monde.
Aucune contrainte dans les discours ni dans les gestes. On était en récréation, le soleil brillait déjà haut à travers les chênes, et le roi faisait honneur aux mets et aux vins de France.
— Messieurs, je suis content de vous, dit-il d'une voix sincère.
Et le compliment satisfit tout le monde. L'heureuse digesliou enlève, un moment, les soucis.
Dans le coin des amoureux, cependant, les pensées n'allaient point de pair. Tandis que Castréau fouillait l'avenir d'un œil inquiet, Louise de Monincourt montrait son ravissement, et à mi-voix, pour être entendue de son seul ami, elle disait :
— Voyez, voyez, Monsieur, comme déjà le roi s'habitue à la charmante domination des jeunes hommes, à ceux que toutes les duperies du passé ne figent point, à ceux qui entendent les clairs appels de l'avenir. Souriez, Monsieur mon ami. Sans doute, l'heure est grave, mais il ne faut pas la gâter par la crainte... Ce pâté est délicieux, ne trouvez-vous pas? Les mets ont toujours la saveur que leur prêtent nos pensées du moment. Pour goûter l'existence, il ne faut pas être morose... Pour un peu, je chanterais.
— Gardez-vous-en bien...
— Cela me ravit, que les événements se précipitent ainsi. Le roi n'était pas si solidement enfermé. D'une chiquenaude, vous allez ouvrir la porte de sa prison. Regardez-moi, Monsieur Jean, et dites-moi que vous avez confiance en l'avenir et en moi.
Jean de Castréau fixa ses yeux sur ceux de son amie, mais il ne put pas ouvrir les lèvres pour dire les mots qu'on attendait de lui. Il bénit le î^ort qui, sous la forme d'un grand nègre aux yeux blancs, offrit au même moment des boîtes Je pastilles à Mlle de Monincourt.
100 LE EOHAN DE LA TINGTliSHE ANNEE
11 était à la torture ; que fallait-il dire et que convenait-il de cacher ? Sa sincérité naturelle le poussait aux plus noires confidences.
« Amie, le destin nous est contraire. Ces jeunes gens sur qui vous fondez l'avenir sont de médiocres sires indignes du pouvoir, et dont Tinfluence ne peut être que néfaste. Notre véritable devoir serait de les dénoncer et de tout avouer au roi, au risque d'être les premiers punis. Ecoutez ces rires, ces rires insensés!... »
Mais le roi riait aussi, et Gastréau, seul clairvoyant, ne se sentit pas le courage d'affronter l'étonnement et peut-être la fureur de toute cette assemblée.
Le déjeuner, d'ailleurs, prenait fin. Le roi levait son verre où le soleil dorait le Champagne.
— Messieurs, à la mort du cerf I
Ce fut le signal du départ. Les dames remonièreat dans leurs carrosses, les jeunes hommes bxiT leurs chevaux, le roi à leur tête. Et bientôt, la meute donna de la voix, et la chasse commença.
Menée gaillardement, elle dura quatre heures, le cerf se défendant comme un diable. Il fut enfin
la BOMAN DE LA TINGTIÈME ANNÉE 101
acculé dans un ravin, non loin du village de Fleury, et toute la société ayant été prévenue, on sonna l'hallali.
La nuit tombait, une nuit qui allait être fort noire, car il n'y avait pas de lune.
Il y eut un petit colloque.
On engagea le roi à remonter dans son carrosse avec des amis de l'aller. Il ne fit aucune difficulté, et le cortège, au complet, prit une avenue déjà sombre.
On marchait au pas, de peur des fondrières.
Au premier carrefour, le carrosse du roi s'arrêta et se laissa dépasser, sous le prétexte de réparer une courroie. Il y eut un moment de confusion ; l'un des cochers des dames faisait mine de rester en arrière. Saint-Firmin l'aîné dut prendre sur lui de donner un ordre de la part du roi qui, assura-t-il, (c voulait rester le dernier ».
Les menins furent enfin maîtres du terrain, et tandis que le reste de la chasse se perdait dans la nuit, à droite, du côté de Versailles, trois jeunes cavaliers, les deux Saint-Firmin et d'Epernon, montrant le chemin au carrosse du roi, prirent à gauche, vers Paris.
102 LE nOMAN DE LA VINGTIEME AXNEB
En face du roi, Gesvres discourait, taquinant tour à tour Bonségur et Castréau ; Chateaufort riait nerveusement et tambourinait sur la vitro. Le roi chantonnait, Azor et Fox endormis sur ses genoux.
— Où sommes-nous donc, amis? On n'y voit goutte.
Personne ne sut que répondre.
— Dormez-vous? Et pourquoi n'allume-t-on pas?
Le rire pointu de Chateaufort perça seul le silence. Bonségur tremblait. Gesvres préparait une fusée d'esprit.
Alors Castréau crut qu'il lui appartenait de sauver la situation par quelques paroles un peu graves :
— Sire, commença-t-il, vous êtes au milieu d'amis qui veulent travailler à votre gloire. Il vous appartient de les juger. Mais ils ont cru bien agir en essayant de vous tirer soudainement d'une funeste domination. Le roi de France, Sire, doit être le maître. Dès demain, vous pourrez le devenir...
— Où sommes-nous ? répéta le roi, tandis que
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IFox grondait sourdement à quelque caresse trop brutale.
— Castréau est complètement fou, s'écria fiesvres. Les amoureux sont tous ainsi. Il s'agit (l'une escapade qu'il ne faut pas prendre au sérieux.
— Sire, notre journée sera complète et vous serez content de nous.
— Et nous de vous, Sire, glapit Chaleaufort.
— Tout cela est bel et bien, Messieurs mes bouffons, mais je serais fort satisfait d'être tenu au courant, par le menu, de tout ce que vous avez machiné autour de moi. Et d'abord, où allons-nous ?
— A Paris, dit Castréau.
— Mais encore ?
— Au Louvre, au milieu de vos sujets.
— Et qu'arrivera-t-il demain ?
— Ce qu'il vous plaira d'ordonner qu'il se fasse.
— Et qui m'aidera dans ma tâche ?
— Nous tous, pour le bien du royaume.
— La plaisanterie passe les limites, et vous verrez que Fleury sera furieux.
104 LB KOMAN DE LA TIKOTlÈlCE Ainf^K
— Sire, secouez le joug du cardinal ridicule... A ce moment, le bruit des vitres secouées et des
roues du carrosse sur le pavé couvrit la réponse du roi et annonça qu'on avait regagné la grande route.
Il y eut un long silence.
— Messieurs, je vais dormir, dit enfin le roi, vous m'éveillerez aux portes du Louvre, pour que j'aie au moins l'air d'être de la comédie et que j'y joue mon rôle convenablement.
Et il fit comme il avait dit. Malgré les cahots, le grincement des essieux et le tapage du fer < des chevaux sur le pavé, le roi Louis, par lassitude ou nonchalance, s'assoupit tandis que ses petits amià, lancés à corps perdus dans leur aventure, songeaient, selon la mesure de leur esprit, aux conséquences prochaines de leur petit coup d'Etat.
Bonségur s'exaltait, Gesvres devenait sérieux, Castréau reprenait courage, mais Chateaufort, tout en continuant de sourire par saccades, sentait une sueur froide lui mouiller les omoplates et descendre le long de son échine.
Aux côtés du carrosse, droits sur leur selle,
les deux Saint-Finnin roulaient de terribles yeux dans la nuit, forts de leur mission, tandis que d'Epemon faisait caracoler sa jument blanche en avant et fredonnait un air de chasse.
A l'entrée du pont de Sèvres, il fallut, pour passer, prononcer le nom du roi. Dans Boulogne, le guet insista pour voir la figure du royal voyageur, le sergent pencha son falot par la fenêtre et ne fut pas long à se convaincre. Il salua, s'excusa, et le carrosse reprit sa course. Jusqu'aux portes de Paris, il n'y eut plus d'incident.
Sur le pavé de la ville, à mesure qu'on s'approchait du Louvre, les pensées des jeunes conspirateurs sautaient à l'unisson du carrosse :
— Fleury en fera une maladie...
— La grandeur de la France...
— Je mettrai Castréau dans ma poche...
-- La gloire et la fortune...
— Pourvu qu'on ait tout prévu...
— Que je voudrais être à demain, chez moi...
— C'est très amusant...
— Ministre, ministre, je vais être ministre...
— Ce que je vais les humilier, tousl...
A la blafarde clarté des lanternes de Paris, o pouvait, tous les cent mètres, apercevoir le îroi serein de Louis XV.
Le roi dormait, sans inquiétude. Il avait co\ tume de s'en remettre au destin et à ses serV teurs.
A cent toises du Louvre, d'Epernon arrêta brui quement son cheval et cria aux Saint-Firmin : '
— Aurait-on commandé un régiment pour ra cevoir le roi ?
— Pas que je sache !
— On nous attend ! Qui donc a prévenu ce co lonel ?
— Gela flaire la traîtrise !
— Il est trop tard pour reculer, dit Saint-Fir min l'aîné.
— En avant donc, et soyons crânes, dit le plus jeune, éperonnant son cheval.
Le carrosse, qui avait ralenti un moment, re prit le trot, et Ton s'avança gaillardement vers la troupe qui stationnait aux portes du Louvre.
A l'approche du carrosse, la troupe montée, qu'avait signalée d'Epernon, s'ouvrit, partie à droite le long du quai, partie le long des murs d»
palais. Des officiers parurent qui, après avoir salué la voiture du roi, se mirent à ses côtés, serrant de près los Saint-Firmin et d'Epornoa qui n'avaient pas prononcé une parole ni pu faire le moindre geste de résistance.
Et le carrosse reprit le trot sans que personne en eût donné Tordre au cocher.
Dans la voiture, on était atterré.
Comme le roi ne s'était point éveillé, on n'osait parler tout haut, mais, dans ces momentslà, point n'est besoin de longs discours pour se sentir en communion de pensée.
— Nous sommes trahis, disaient les mains fébriles de chacun.
— Nous sommes joués indignement, disaient les yeux en colère.
— Le traître sera puni, frappaient les talons. Tout à coup, Gesvres regarda ses voisins et
murmura :
— Qui de vous a vu Puybarral ?
— Puybarral n'est pas venu à la chasse.
— C'est lui.
— Il n'est pire eau... articula Chateaufort, mais la fin du proverbe lui resta dans la gorge.
A la vérité, il ne pouvait maîtriser d'excessifs battements de cœur.
Ses compagnons n'étaient pas moins troublés.
— J'aurais juré que Puybarral était un honnête homme, dit Castréau.
Dans le moment même où chacun pensait à sa propre sécurité, Castréau regardait au fond de l'âme. Il dit tout haut sa pensée. La nuit Tétreignait et les lueurs passagères des torches le blessaient comme un fer ennemi qui vous menace, tour à tour, et vous pénètre.
Le carrosse allait son train le long de la Seine.
Le roi n'entendait pas la rumeur des cavaliers sur le grès des rues, il ne voyait pas les lumières des boutiques ; il traversait en un rêve sa bonne ville de Paris, et il ne put, ainsi, prendre souci de ce qui survenait.
A neuf heures, le carrosse tourna brusquemeni sur la droite, traversa un pont de bois sonore passa sous une voûte, et s'arrêta dans une eow que des torches nombreuses éclairaient.
La troupe était restée dehors.
Le roi s'éveilla dans le Donjon de Vincennes,
I^ BOMAN^ DE LA VIKOTIÈMS ANNÉB 109
lis ce n'était point à cet endroit que pensaient
mener ses petits amis.
^u milieu des gardes, un vieillard vêtu d'une
be rouge, sans même prendre garde aux jeunes
Ds, accueillit Louis XV avec une profonde ré-
rence.
C'était le Cardinal Fleury.