‹ Le roman de la vingtième annéeChapitre 8 sur 18 · LE BOKAK DB LA TIKOTIJ^KE ANNÉE · texte numérisé non relu

LE BOKAK DB LA TIKOTIJ^KE ANNÉE

animaient les hauts murs froids et se multipliaient dans les glaces, accompagnés de six bustes d'empereurs romains dont les têtes sont en porphyre et les corps en marbre de couleur. Au dessus de la cheminée, en campan vert, entre deux vases antiques, se dressait, depuis quelques mois, le grand tableau de Lemoine, « Louis XV donnant la paix à l'Europe ».

L'arcade qui fait communiquer le salon de la Paix avec la Galerie des Glaces était fermée par un grand châssis peint et le plafond de Lebrun montrait aux nouveaux venus qu'on était ici dans le séjour des grâces et du plaisir.

Précédée de son chambellan, suivie de quatre dames d'honneur, la reine entra, sortant de ses appartements.

Elle marchait lentement, alourdie, et paraissait soucieuse. Cependant, vite, elle mit sur son visage le masque qui convient à une souveraine accueillante. Ses beaux yeux noirs s'animèrent et ses lèvres sourirent. Elle n'était point belle, mais que son visage avait de bonté et de douceur ! On s'inclina devant elle; elle regarda chacun, tour à tour, ne marquant point de différence

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mtre ses hôtes, ni de préférence. Elle portait me robe de taffetas bleu, sur grand panier ; un impie collier de perles ornait son cou largement légagé. La bonté est timide et risque souvent d'être confondue avec la coupable insouliance.

Avant de s'asseoir, la reine Marie osa cepenlant porter ses regards jusqu'au marbre vert de la cheminée, jusqu'à la Gléopâtre que le sculp- ^ur Julien a imitée de l'antique et qui met ici $0Q geste blanc, enfin, jusqu'au tableau de LeiQoine. Ce qu'elle préfère dans Louis XV, ce ^'est pas le roi, sans doute, quels que soient les attributs dont on l'orne, mais l'homme lui-même, son jeune mari, le père du petit dauphin. Cependant, quel frémissement profond parcourt tout son corps, rien qu'à voir sur une toile la représentation de l'être qu'elle aime si profondément et dont elle commence à ressentir la froideur.

Il y a déjà, par le château, beaucoup d'images du roi. Elles les aime toutes et, en particulier, le Louis XV de Rigaud, si merveilleusement beau ^vec sa couronne, son sceptre, et les fleurs de

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lys de son manteau, et la vigueur de son corps de royal adolescent. Elle le considère avec des yeux d'amante. Mais c'est comme uae mère qu'elle regarde tous les « Louis XV enfant » qu'on voit dans les salons et les galeries, et jusque dans sa chambre. Elle est l'aînée du roi, et, dès le premier jour, s'est éprise de lui, en mère respectueuse et du commun à qui le destin aurait donné un roi pour eiifant.

En ce moment, elle se sent très loin de lui, à jamais séparée.

Qu'importe à ce jeune prinee prestigieux, qu'elle lui ait donné trois filles et un fils, et qu'elle soit à la veille d'être mère à nouveau 1 II chasse. Que lui importe qu'on se pâme à sa vue ou même, simplement, à la vue d'un de ses portraits ! II chasse. Que lui importe que la reine ne soit pas heureuse, et s'en rende compte chaque matin davantage I Que lui importe qu'on en fasse, autour d'eux, la remarque I II chasse, il chasse, il chasse.

Habile cavalier, il n'est heureux qu'à cheval, galopant sous bois à la poursuite du cerf, ou, en plaine, courant le lièvre derrière l'aboi des

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chiens excités. Son instinct lé pousse à tuer, à voir mourir les bètes. Son cœur bat au spectacle de quelque animal éventré, chienne ou biche.

Le sang qui coule, un être qui hurle ou se lamente, les cors qui sonnent l'hallali, les arbres qui forment la haie, respectueusement, ses amis qui le louent : le roi est satisfait. Il regarde, il s'anime, il sourit. C'est un autre homme.

C'est un autre homme, la reine le 3ait, la reine Ta vu ainsi, un soir, et cette apparition reste douloureusement gravée dans sa mémoire, car c'est cet <c autre honmie » qu'elle adore, un jeune prince qui fredonne et sourit en flattant de la main sa mo(nture.

La reine regarde le portrait du roi, si beau, si froid et couronné d'orgueil. Et la reine soupire.

Les mains sur les bras de son haut fauteuil, elle regarde son passé, ce merveilleux passé de quatre années qu'aucun de ses rêves de jeune fille n'avait osé prévoir, «t qui fit naître tant de jalousies.

Le marquis d'Argenson est debout derrière elle, et six dames d'honneur, de chaque côté, l'enca-

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drent, toutes droites dans leurs robes aux couleurs en harmonie avec la toilette de la reine et toutes décolletées selon la ligne arrondie, à la mode, qui découvre la poitrine d'une façon si simple et si charmante.

Cependant, le concert est commencé. Les violons viennent de jouer un spirituel rigodon de Rameau. De discrets applaudissements se font entendre.

Des murmures, tout de suite, bourdonnent de groupe en groupe. Les uns se penchent vers les autres, et les yeux de chacun, tour à tour, la fixent, elle, la reine, mais pas à la façon habituelle. On la regarde avec plus de curiosité que de respect. Son cœur bat plus fort. Personne, autour d'elle, ne lui adresse la parole. Elle se trouble. Qu'y a-t-il donc ? Il s'agit certainement du roi... Elle ne l'a point vu ce matin. Elle ne l'a point vu la veille. Cependant, la chasse devait avoir lieu tout près, dans les bois de Heu^ don... Serait-il donc arrivé malheur au roi? L^ cœur de la reine se serre... Elle va parler, s'eni quérir...

Mais les musiciens, en sourdine, préludent e|

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une gavotte si menue, si mignonne, si imprévue au milieu des préoccupations, que tout le monde s'arrête de chuchoter et que l'étonnement se change vite en un sourire qui va de visage en visage comme ces masques gracieux que l'on adopte pour danser.

Et l'assemblée se console. Ce n'est en somme qu'une escapade ; le roi et ses amis reviendront ce soir et l'on rira de la peur qu'on a eue. Il ne faut point s'émouvoir trop longtemps. La vie est une gavotte qui se prolonge — oh ! très peu, trop peu, — et durant laquelle il convient de faire de jolis gestes et des mines gracieuses. Dansons, rions, aimons...

Séparées, à dessein, sans doute, l'une de l'autre, les deux cousines, Thérèse et Louise, ne parviennent pas à sourire tout à fait et la reine, en quête de confidences, remarque leur visage soucieux.

La gavotte, qui avait commencé en sourdine, finit de même, si bien qu'elle était terminée depuis un moment sans que personne s'en fût aperçu.

La reine sortit la première de sa rêverie an~

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xieuse et fit un signe à Mme de Revel qui, étant de semaine, se trouvait la plus rapprochée des dames du palais.

— N'étiez-vous pas à la chasse du roi, hier?

— Oui, Madame, j'y fus,

— Comment se montra le roi ?

— Très gai.

— A-t-on de ses nouvelles, aujourd'hui ? Estil au château ?

— Non, Madame. Il n'est point rentré, ni aucun de ses compagnons. On dit qu'ils sont tous partis pour Paris.

— Pour Paris ! Voir les comédiens, sans doute?

— Non, Madame...

La reine, étonnée de cette prompte réponse, et si assurée, voulut en savoir davantage, pour sa propre quiétude, et surtout à cause de tous ces regards curieux qu'elle sentait obstinément tournés vers elle.

Mme de Revel dit ce qu'elle savait, qui n'était pas très clair : le roi et ses amis étaient brusquement partis pour Paris, et le cardinal Fleury, averti, sans doute, les y avait devancés.

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— Le Cardinal est de la partie ? dit la reine. Alors il ne se passera rien qui ne soit à sa convenance...

Le mot, prononcé à haute voix, fut entendu de toute l'assemblée, et Louise de Monincourt sentit que les battements de son cœur se ralentissaient, et qu'elle allait certainement tomber à demi-morte au milieu de l'assemblée. Dans ses poings serrés, ses ongles meurtrirent sa chair, et la jeune fille se redressa dans son raide corsage de soie rose, tout de suite désireuse de chercher qui avait bien pu trahir le secret des menins du roi, qui avait pu avertir le Cardinal Fleury.

« Ainsi, songeait Louise de Monincourt, le Cardinal Fleury, celui-là même contre qui s'était ourdie la conspiration, avait été le premier averti, et la pauvre reine s'en réjouissait. C'était pour elle, autant que pour le roi, qu'on avait tenté l'aventure... Le départ de Fleury, c'était la reine redevenant l'épouse du roi, la mère de son peuple... Elle ne comprenait pas... Ainsi, la conspiration avait été mise en échec par une autre conspiration. »

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Louise de Monincourt cherche autour d'elle.

li faut qu'elle trouve tout de suite 1

Ses yeux ^'arrêtent sur sa cousine qui a son joli visage persifleur habituel. Mais, en même temps, du fond de sa mémoire, s'avance la silhouette d'un homme aux regards fuyants qui vient se pencher sur l'épaule de la jeune femme. Et Thérèse se retourne et se met à rire tout haut. Louise reconnaît la vision : c'est Ghateaufort et la scène de l'autre soir. Et la jeune fille entend, oui, elle entend nettement les rires mêlés, les rires diaboliques de Thérèse et de Ghateaufort... Le mal vient d'eux. Louise détourne son visage de ce spectacle douloureux. Ahl comme il ferait bon sortir de cette salle, aller se cacher et pleurer, pleurer toute seule...

Mais voici qu'un nouveau bruit circule : M. de Marini est entré qui a dit un mot a une dame, et maintenant c'est une rumeur qui vient jusqu'à la reine, la dépasse, arrive jusqu'à Louise.

— Le Gardinal est de retour ; il est furieux et ne le cache point.. Il faut s'attendre aux plus grandes sévérités...

La reine est triste. Elle n'ose s'informer davantage. La nouvelle lui suffit. Elle a, tout haut, approuvé le Cardinal, et voici qu'on annonce déjà des violences de sa part... Toujours punir, pourquoi toujours punir ?

Le concert va s'achever.

Personne n'écoute le dernier morceau, une belle fugue de Bach. On va servir des gâteaux et des confitures. Des domestiques vont entrer avec des fioles d'Âlicante. Mais la gourmandise le cède, par avance, à l'émotion. On ne pense qu'à échanger ses impressions et à se rendre aux nouvelles.

La reine aussi a besoin d'être seule. Elle ne retient point ses hôtes.

Même, la voici qui, d'un geste las, se retire dans ses appartements.

À peine a-t-elle quitté la salle, accompagnée des dames de sa suite, qu'un brouhaha enveloppe toute cette société polie. Les cannes s'agitent, les fourreaux des épées s'entrechoquent, les robes qui se touchent semblent chuchoter entre elles, les seins palpitent dans leur cadre de dentelle légère.

Chacun a son opinion, puis en change; c'est une

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aimable jonglerie. On approuve Fleury, on a gausse de lui; on se moque des menins, on k admire. On a peur des conséquences, on 1 appelle à grandes clameurs. Un petit vent folie passe sur toutes ces têtes échauffées. On même jusqu'à se prendre au sérieux, l'espao d'un instant.

— Eh ! monsieur, ne dirait-on pas que vous ; êtes pour quelque chose?

— Qui vous dit que je n'en fus pas ?

— Votre habituelle prudence m'était une ga rantie...

— Il est des moments où il convient de jetd le masque.

— Prenez garde ! A se découvrir, on risque (fe s'enrhumer.

— Ce que Gesvres et d'Epemon ont ébauché, c'est à nous autres de le mener à bonne fin. Tout n'est pas dit. i

— Il n'y; a même rien de fait...

— Qui sait ?

— Le mouvement est donné. Nous sommes sui| une pente.

— Glissante...

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— Gare aux chutes !...

— Il vaut mieux tomber une fois, puis se relever, que d'être à plat ventre 3a vie durant.

— A qui en avez-vous, Monsieur ?

— Qui se sent morveux, qu'il se mouche. Les dames n'étaient pas moins nerveuses.

Mais, plus fines, elles parlaient d'autre chose.

— Mme de Mauveron a pris le pas sur la marquise de Frésine...

— C'est à n'y pas croire !

— Bah ! C'est comme cela qu'on se fait remarquer, et que l'on se pousse, à la cour.

— On s'y pousse comme on peut...

— Et l'on vous y maintient comme il est juste.

— Mais, Madame ?

— Mais, Madame, je ne parle pas de vous...

— Et vous faites au mieux...

Puis c'était un tabouret usurpé, une robe trop large, une chaise portée trop avant dans les appartements...

Peu s'en fallut que des gifles ne fussent échangées parmi les hommes et que les dames ne se ^^Tvissent de leurs ongles.

Thérèse de Boaségor s'attardait dans les groupes en quête de plus précises nouvelles.

— Mais, dans tout cela, vous ne nous dites pas ce qu'est devenu le roi ?

Il se fit un silence.

— Le roi 1 Mais il chasse 1 dit M. de Mariai.

— Il chasse. Ah ! très bien.

Et l'on rit à la ronde, et les querelles s'apaisèrent.

Louise de Monincourt restait à l'écart.

Qu'avait-elle à faire avec taus ces gens qui discutaient sans comprendre, qui jugeaient sans savoir, puis riaient sottement ?

Quand on prit le chemin de l'escalier, elle suivit, l'esprit ailleurs. Sur les marches, comme elle allait seule, elle fut en proie aux marchandes embusquées.

— Allons, ma petite demoiselle, arrêtez-vous, achetez-moi un beau chapelet, cela vous portera bonheur t

— Une médaille ?

— Le portrait du roi ? Qui n'a pas le portrait du roi ? clamait le marchand de gravures.

— J'ai des bracelets, des bagues, des colliers.

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illons, belle demoiselle, lorsqu'on est jeune, il

faut se parer.

— Qui veut des bonbons, des bonbons 7 Mais Louise est sourde, Louise ne voit rien ni

personne. Louise pense que l'avenir est tout

bouleversé et que, par delà ces décombres, il va

falloir échafauder autre chose.

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