‹ Le roman de LamartineChapitre 20 sur 23 · A AYMON DE VIRIEU · texte numérisé non relu

A AYMON DE VIRIEU

« Ce que je trouverais de plus doux dans le talent (si le public m'en reconnaissait jamais), ce serait d'en offrir l'hommage à ce que j'ai de plus cher au monde.

(c C'est à ce titre que je te prie d'accepter la

dédicace de Saûl. Je le composai pour toi et pour cette autre moitié de moi-même... [M'"^ Charles]. Je ne puis le dédier qu'à son ombre. Mais, comme chacun de mes sentiments lui fut rapporté pendant sa vie, que chacune de mes actions lui soit consacrée après sa mort ! Elle ne s'offensera pas de partager ce faible mais ardent hommage avec un ami pour lequel elle partagea tout mon attachement ici-bas.

« Je ne sais ce que décideront les connaisseurs d'un ouvrage si peu soumis aux règles inconnues de leur art : la poésie, tu le sais, m'a toujours semblé moins un art que le résultat d'une inspiration, et, dans cet ouvrage, comme dans tous ceux qu'elle m'a forcé de produire, je n'ai suivi qu'elle, et je puis dire avec vérité que ce qu'il y a de bon, comme ce qu'on pourra y trouver de mal, appartient à elle et non à moi. J'ignore donc absolument ce que j'ai fait. L'avenir m'en instruira, et je livre Saïd avec crainte à des jugements si peu prévus par moi, pour apprendre, par le sort qu'il aura, le sort probable de mes autres œuvres.

« 11 y a un noble courage à toi d'accepter la

dédicace d'un ouvrage dont le succès est livré au hasard de la représentation sur une scène si sévère, si orageuse, et dans un temps où la poésie est aussi loin de nos goûts que de nos mœurs. Je reconnais là cette généreuse amitié qui nous a unis dès Tenfance et qui de nos deux destinées n'en fera jamais qu'une. » (1^^ mai 1818.)

Que chacune de mes actions lui soit consacrée après sa mort ! On sent effectivement que Lamartine ne vit désormais que de la pensée de sa chère morte, et rien, ni le temps ni l'absence éternelle, ne pourra plus le distraire de son souvenir. Saul est à peine fini, qu'il ébauche ses premières Méditations poétiques. Le 24 août, au moment où il se disposait à aller à Paris pour lire sa tragédie à Talma, il en avait déjà composé huit dont celle de Y Isolement qu'il envoyait à Virieu. Mais avant de partir pour Paris, l'envie lui prit d'aller passer vingt-quatre heures à Aix. M"® Eléonore de Ganonge venait d'y arriver et il lui avait écrit la veille pour s'excuser de ne pouvoir partager ses plaisirs :

« Gomment êtes -vous logée ? lui disait -il. Gomment passez- vous les soirées? Gar pour les

journées je sais bien où. Gomment se trouve ]y[iie Virginie ? Y a-t-il quelque charmant Ecossais à la figure ossianique qui fasse palpiter son cœur? Ya-t-elle rêver toute seule au clair de lune sous les treilles de M. Perrier? ou bien passe-t-elle sa nuit au bal chez quelque voisine qui remplace M™« Donnadieu ? La table est-elle bien composée ? Avez-vous réussi à y mettre de force quelque gaieté? Oii êtes-vous assise vis-à-vis de quelque grotesque figure d'Allemand, comme votre gros voisin d'ennuyeuse mémoire ? Je m'intéresse vivement à tout cela à cause de vous, mais un peu moins pourtant depuis que je sais que vous prolongerez le moins possible votre séjour à Aix. »

Que s'était-il donc passé dans son esprit, qu'il avait changé d'avis d'un jour à l'autre ? Il s'était dit que M™^ Charles n'étant plus là pour assister à la représentation de Saùl^ son devoir était d'aller en lire des fragments à son ombre, aux lieux qu'elle devait hanter de préférence, à Aix, à Saint-Gloud, et jusque dans le cimetière de village 011 elle reposait. Et voilà pourquoi il avait commencé son pèlerinage par Aix-les-Bains.

Si nous ouvrons, en effet, le petit carnet que

lui avait donné M™^ Charles, nous lisons sous la date du 30 août 1818 : « Au bout de l'allée des Petits-Peupliers, sur les restes d'un petit mur, assis à la place même qu'elle occupait le premier soir où nous nous promenâmes au clair de la lune, premier aveu, premier baiser. «

Le surlendemain il partait pour Paris, et trois jours avant de lire sa tragédie à Talma, il allait à Saint-Cloud méditer sous l'arbre de l'Adoration. C'est encore son petit carnet qui nous apporte ce renseignement :

(( 16 octobre 1818, matin, revu les allées, l'arbre au pied duquel pour la dernière fois nous nous assîmes le 3 mai 1817, à Saint-Gloud, au bout de l'allée que finit la lanterne. »

Dans l'intervalle il était allé prier sur sa tombe ; où? je n'en sais rien encore, mais je ne désespère pas de l'apprendre un jour.

Il a écrit beaucoup plus tard dans son étude sur Alfred de Musset :

« ... Cette belle personne mourut... Je n'étais pas à Paris, j'y revins deux ans après (c'est neuf mois qu'il aurait dû dire). Je parvins avec bien de la peine à me faire indiquer sa tombe

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sans nom dans un cimetière de village, loin de Paris. J'allai seul à pied, inconnu au pays, m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de reverdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre audessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les prairies : il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil , comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur le gazon, pleurant, appelant, rêvant, priant, invoquant, dans le sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus à mon âme la crainte de la séparation ou. de la douleur de l'absence. L'éternité me semblait avoir commencé pour nous deux, et, quoique mes yeux fussent en larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos, était tellement sensible en moi pendant cette demi-journée de prosternation sur une tombe, qu'aucune heure de mon existence n'a coulé dans plus d'extase et dans plus de piétié. » (92)

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Vue 1)11 Caste) du Pi.f.ssis-i.a-Mussi

Ce pèlerinage accompli, il lui parut qu'il était en règle avec son cœur et sa conscience. Mais il ne se tint pas quitte pour si peu envers cette femme céleste. Bien avant qu'elle lui eût été ravie, il lui avait élevé dans le fond de son âme une chapelle privilégiée, un autel exclusif oii il ne cessa de l'adorer. Et comme si ce n'était pas assez qu'elle fût l'objet de son adoration permanente, il voulut que le monde entier partageât son culte. Il lui fit une couronne poétique qui n'a d'égale, dans la littérature ancienne et moderne, que celle de Béatrice et de Laure. Après l'avoir chantée dans les Méditations sous le nom d'Elvire, il la chanta dans Jocelyn sous le nom de Laurence, dans Raphaël sous celui de Julie. Bref, il vécut toute sa vie sur cet épisode de sa jeunesse qui avait duré un an à peine, et ce qu'il y a de plus merveilleux c'est qu'il finit par communiquer cet amour sans pareil à sa femme légitime. On sait que, lorsqu'il leur naquit une fille, elle consentit à ce qu'elle portât le nom de baptême de M™^ Charles. Elle lui était reconnaissante d'avoir inspiré à son mari les vers qui l'avaient charmée et conquise à son tour. Pendant cinquante ans Lamartine fit celé-

brer à Saint-Germain-des-Prés, au jour anniversaire de la mort de M™*^ Charles, une messe pour le repos de son ame. Et lui-même, quand il mourut, il voulut embrasser le crucifix qui lui avait inspiré une de ses plus belles Méditations... (93). Non, voyez-vous, il n'y a que les grandes passions, qui n'ont pas été pleinement satisfaites du côté de la chair, qui laissent à riiomme ce souvenir, ces regrets éternels. Les autres — à de rares exceptions près — subissent la loi de nature qui veut que tout s'efface, tout s'oublie et tout meure!

On a dit qu'il y avait des sites prédestinés à servir de cadre à certaines figures romanesques. Je crois aussi qu'il y a des êtres prédestinés à s'unir — ne fût-ce qu'un jour, et que certains noms s'appellent et se répondent, à travers le temps et l'espace, comme deux échos partis de deux rives opposées.

Il y a quelques années, quand personne ne se doutait que l'Elvire de Lamartine fût d'origine nantaise, la ville de Chantenay (près Nantes) décidait d'ouvrir une voie perpendiculaire à la rue Bouchaud, sur des terrains dépendant de l'ancien

manoir du Plessis-la-Musse où Julie Bouchaud des Hérettes fut recueillie après la révolution de Saint-Domingue. — Quand cette voie fut livre'e à la circulation publique, on se demanda quel nom lui donner. Le maire, qui avait une grande admiration pour l'auteur des Girondins, dit: « Appelons-la rue Lamartine! »

Et, depuis, le nom de Lamartine voisine avec celui de Bouchaud — nom de famille d'Elvire — sur les plaques indicatives d'une rue de Gliantenay.

La rencontre n'est-elle pas étonnante?

En vérité, je vous le dis, il n'y a pas dans la littérature française une histoire d'amour comparable à celle-là. Elvire est une figure unique, et Lamartine s'est montré, une fois de plus, bon prophète en lui promettant l'immortalité dans ces vers :

Mais les siècles auront passé sur ta poussière, Elvire, et tu vivras toujours.

c^^fê«r

(1) page 5. — Correspondance de Lamartine, t. IV.

(2) page G. — Correspondance de Lamartine, t. IV.

(3) page 6. — Raphaël parut chez Perrotin, le 20 janvier 1849, et Eug. Pelletan en rendit compte le lendemain dans la Presse.

(4) page 7. — Cours de littérature, 108^ entretien, p. 521.

(5) page 7, — C'est M. Albert Sorel qui, le premier, en rendant compte de mon livre sur Lamartine, cita ces lignes du grand poète, sans prendre positivement parti dans la question. Naturellement, M. Doumic s'en empara pour fortifier son opinion, mais il oublia, comme M. Albert Sorel, de lire la phrase de Lamartine jusqu'au bout. C'est ainsi qu'on travestit la pensée d'un auteur.

(6) page 10. — Lamartine par lui-même, p. 55 et 81.

(7) page 16. — Nicolas-Prosper Guichard, né à Bienassis, commune de Ville-Moirieu (Isère), le 16 avril 1789, mort à Bienassis, le 27 mai 1855.

(8) page 16. — Corresp. de Lamartine, t. I, p. 85.

(9) page 18. — Corresp. de Lamartine, p. 95.

(10) page 23. — Il avait déjà passé trois semaines à Paris, au mois de juillet 1812, en revenant de Naples [Cî. sa Corresp. t. I, p. 204).

(11) page 25. — Corresp. de Lamartine, t. I, p. 220.

(12) page 28. — Son engagement dans les gardes du corps datait du 15 juillet 1814 (Arch. du ministère de la Guerre).

(13) page 29. — Lettre du 30 novembre 1814. Corresp. t. I, p. 240.

(14) page 29. — II. démissionna le 1'-^" novembre 1815 (Arch. du ministère de la Guerre).

(15) page 39. — Analyse des Eaux thenyiales dWix.

(16) page 39. — Voici la copie de son acte de décès :

« L'an mil huit cent trente-trois, le vingt-trois avril, sur les trois heures après-midi, est décédé sieur Picn-e-François Perrier, marié à dame Philiberte ^'erniquet, muni des sacremens, âgé de quatre-vingt-huit ans, et le lendemain il a été inhumé. ,, ^-^^^ . p Collomb, curé. »

(Communiqué par M. l'abhé Meic/noz, ancien curé d'Aix-les-Bains.)

(17) page 44. — L'Eté à Aix en Savoie, par le baron d'Espine.

(18) page 52. — Champein (Stanislas), compositeur dramatique, né à Marseille le 19 novembre 1753, mort à Paris le 19 septembre 1830.

(19) page 61. — Pictet (Marc-Auguste), né en 1752, mort en 1825, a laissé une grande réputation dans le monde savant. C'est à lui que Charles avait confié sa femme.

(20) page 61. — Partie de Paris, le 27 juin 1816, pour Genève, M™« Charles arriva dans cette ville le 30 de ce mois et y resta jusqu'au 17 septembre, jour de son départ pour Aix-les-Bains. Ces dates nous sont données par le petit carnet de M^^c Charles que M. Doumic a publié dans le Journal des Débats du 6 avril 1907. On croyait jusqu'alors, et M. Doumic le premier, que ^îmc Charles s'était rendue directement à Aix.

(21) page 82. — Sur la généalogie de M™» Charles, consulter notre ouvrage : Lamartine de 1816 à f830, Elvire et les Méditations.

(22) page 83. — J'ai publié l'acte de mariage de M. et Mme Charles dans l'ouvrage cité ci-dessus.

(23) page 84. — Il s'agit de Fontanes, ancien grand-maître de l'Université.

(24) page 98. — En voici le texte original :

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