VI A MA PETITE-FILLE PERRINE MESPLE
gagnée ineffaçable, j'ai assez foi clans la tendresse de ta mère pour être certain que tu la garderas à celui que, dans ton parler enfantin, tu appelles « grand-père chéri » et que ce qu'il est aujourd'hui pour toi, il le sera toujours.
Ce n'est point pour expliquer la valeur de ceux de mes romans qui ont réussi que ce livre est écrit, ni pour plaider les circonstances atténuantes en faveur de ceux qui ont eu une moins heureuse fortune.
Rien d^esihétique, tout anecdotique.
L'esthétique n'est pas mon affaire, ayant toujours pensé que le romancier se met en posture ridicule quand il s'explique ou se défend.
Tandis qu'il me semble être dans son rôle quand il conte le roman de son roman : comment il en a eu l'idée, comment il l'a étudié, où il a pris ses personnages, dans quelles conditions il Ta exécuté.
C'est ce que j'ai tenté.
Sans doute, je ne me suis pas dissimulé que s'il y avait des probabilités pour que cela n'in-
téressât pas les lecteurs qui ne me connaissent point, d'autre part, il suffisait que, parmi ceux qui m'ont si longtemps été fidèles, il y en eût quelques-uns qui eussent la curiosité de ces détails, pour que je leur fisse le plaisir de les leur donner en même temps que je me ferais ce plaisir à moi-même.
Cette forme de livre étant adoptée, il est évident que je vais parler de moi tout le temps. Ceux qui n'aiment pas ça, sont avertis. Mais comme ce ne sera pas pour m'étendre sur mon talent, ni pour mettre mon esprit en relief, ni pour collectionner mes mots spirituels, ni pour constater que je ne manquais ni de beauté, ni de courage, ni de générosité, ni d'à-propos, en m'opposant à mes confrères enlaidis adroitement — on me pardonnera peut-être.
DE
Lorsque je quittai Rouen pour venir à Paris, je ne comptais pas faire ma trouée avec un roman, mais bien avec un drame en cinq actes que j'apportais dans ma malle.
Pourquoi un manuscrit de pièce et non de roman, quand c'était au roman qu'allaient mes préférences ? Simplement parce que j'imaginais qu'une pièce se faisait plus vite et produisait des effets plus prompts : à vingt-trois ans on est pressé.
Écrit dans l'isolement et la liberté de la campagne, sans autre souci que de me satisfaire moimême, mon drame n'avait en vue aucun théâtre déterminé, — je choisirais.
Arrivé à Paris, je me trouvai embarrassé, car mon choix, au moment de le faire, se présentait avec des difTicultés, que de loin je n'avais pas pré-
vues. Et pour me guider pas de conseils à demander, puisque je n'avais de relations littéraires qu'avec Louis Bouilhet, l'ami de Flaubert, qui, en même temps que moi, quittait Rouen pour Paris, où nous nous étions promis de nous retrouver et de nous lire nos pièces : Bouilhet ce qu'il avait écrit de Madame de Montarcy à laquelle il travaillait pour le Théâtre-Français où elle ne fut pas jouée d'ailleurs; moi mon drame.
Tandis que je m'étais logé en plein Paris, rue Neuve-des-Bons-Enfants, en face du jardin qui occupait alors les derrières de la Banque de France, avec des arbres, des gazons et un gros jet d'eau dont le clapotement égayait ma solitude parisienne, Bouilhet, plus ami du calme, avait pris un appartement rue de Grenelle-Saint-Germain. Ce fut là, dans un cabinet sommairement meublé, auquel on arrivait en traversant une salle à manger pas meublée du tout, que se firent nos lectures.
Non seulement, Bouilhet ne me tira pas d'embarras en m'indiquant le théâtre (Jui pouvait jouer mon drame, mais encore il l'aggrava en ne me cachant pas qu'il n'y en aurait vraisemblablement aucun qui l'accepterait.
— Trop comme dans la vie, me dit-il.
— C'est précisément ce que j'ai cherché.
— Croyez-vous que le théâtre soit à point pour la représentation de la vie réelle? Le roman peutêtre, et encore. Vous auriez des succès derrière vous, un nom, qu'on pourrait faire attention à votre tentative; vous êtes un débutant, serez-vous de force à triompher des résistances ou de l'inertie que vous rencontrerez? Cela présage bien des luttes.
— Je n'en ai pas peur.
Bouilhet avait une dizaine d'années de plus que moi; il venait de faire avec Melœnis un début retentissant qui lui donnait de l'autorité à mes yeux; et si JG me disais bien que Madame de Montarcy était trop romantique et ronflante, cela ne m'empêchait point de sentir la justesse de ses observations : il était dans la bonne voie pour arriver et réussir au théâtre! j'étais dans la mauvaise, au moins la dangereuse.
Devais-je renforcer mon action, accentuer les caractères de mes personnages, empanacher mon dialogue? Je l'essayai. Et je donnai beaucoup plus de travail à ces remaniements que ne m'en avait demandé mapre'mière pièce. Décidément le théâtre ne se faisait pas aussi vite que j'avais imaginé.
De temps en temps je retournais rue de Grenelle, où je rencontrais tantôt Leconte de Lisle « semblable à un jeune Dieu » tant il était Olympien ; tantôt Maxime Du Camp, qu'on blaguait parce qu'il venait d'être fait officier de la Légion d'honneur pour services exceptionnels rendus à une princesse; et aussi le savant Babinet, vieux singe; mais où ne venait jamais Flaubert occupé à ce moment à écrire un roman, qui, me disait Bouilhet, « allait fiche Balzac à bas», ce qui me faisait rire un peu, car je ne savais pas que ce roman serait Madame Bovary ^ qui, si elle n'a pas « fiché Balzac à bas », méritait cependant les éloges enthousiastes de Bouilhet. Nous discutions. Et après beaucoup de paroles je m'en revenais chez moi en rapportant de temps en temps un pain de savon qui était le bénéfice le plus pratique de ces longs
entretiens : par Flaubert, Bouilhet se trouvait en relations avec madame Louise Colet, et comme celle-ci écrivait dans un journal de mode, qui payait sa collaboration en partie avec des produits de parfumerie, elle chargeait ses amis de les écouler à moitié prix ; j'en profitais, car si la parfumerie ne me disait rien, il n'en était pas de même du savon.
J'avais remanié ma pièce scène par scène, et l'avais récrite eu entier; mais plus je la corrigeais moins elle me plaisait ; il arriva un moment où je la mis dans un tiroir d'où elle n'est sortie que vingt-cinq ans plus tard pour me fournir la principale situation de mon roman Pompon, celle d'un mari qui, rentrant au milieu de la nuit à l'improvisLe, trouve un homme dans son vestibule, sans savoir pour qui il est venu, — sa femme ou une autre.
Dégoûté de mon drame, je ne l'étais pas du théâtre ; je me mis à une comédie pour laquelle le panache romantique n'était pas obligé. Quand elle fut achevée je la portai à Théodore Barrière qui m'avait promis de la lire, la lut en effet, et la trouva injouable dans l'état où elle était.
— Mais vos personnages sont vivants, me dit-il, et de plus, ce qui est rare chez un débutant, vous avez trouvé un vrai rôle de femme. Présentez-la au Gymnase, où je la porterais moi-même, si je n'étais pour le moment en délicatesse avec Montigny, Il est possible qu'on la reçoive à correction. Alors nous la ferons ensemble.
Mais on ne la reçut pas du tout, et E. Lemoine, frère de Montigny, beaucoup plus solennel que ce-
lui-ci ne l'a jamais été, ne me cacha pas que c'était vraiment bien de l'audace à moi d'avoir eu la prétention d'écrire un rôle pour madame Rose Chéri... à laquelle je n'avais pas pensé d'ailleurs.
Quand je transmis celte réponse à Barrière, il commençait à s'occuper d'une grande machine à spectacle qui mettrait en scène toute l'histoire de Paris.
— Et ce qu'il y a d'admirable, me dit-il, en me parlant de cette pièce, c'est que nous ne savons pas d'autre histoire que celle qu'a racontée A. Dumas, et encore ! Quand nous sommes devant une époque dont n'a pas parlé Dumas, c'est le noir. Savez-vous la vraie, vous?
— A peu près.
— Cela peut nous suffire, je pense, car ce qu'il nous laut, c'est que nous ne soyons pas exposés à placer le tableau du départ de la première croisade dans Notre-Dame de Paris, comme nous en avions eu l'idée, — ce qui est cocasse, parait-il. Pour cela, voulez-vous chercher dans l'histoire de Paris, du commencement à nos jours, les faits intéressants, pas trop connus, qui peuvent nous fournir des tableaux ? Plus vous en trouverez, mieux cela vaudra : nous choisirons. Nous vous donnerons deux louis par représentation. Si nous en avons une centaine, cela vous fera 4,000 francs. Qu'en dites-vous?
Décidément le théâtre avait du bon; avec ces 4 ,000 francs, j'aurais tout le temps d'écrire à mon aise mon premier roman. Mais, le malheur voulut que cette pièce n'eût aucun succès, et, les droits d'auteur se trouvant misérables, mes 4,000 francs se réduisirent à rien, bien que mon travail eût été
aussi important que si elle avait eu deux cents représentations.
En même temps que la trouée ne se faisait pas par le théâtre, la question d'argent devenait d'autant plus pressante pour moi, que mon père, qui, en sa qualité d'ancien notaire, ne savait rien des difficultés d'un début dans la vie littéraire, m'avait très justement signifié que puisque je ne voulais pas suivre la carrière — la sienne, — pour laquelle j'avais été préparé, je devais lui prouver que celle qu'il me plaisait de prendre pouvait me faire vivre.
— Si je ne m'oppose pas à ta volonté, me dit-il tristement, par contre donne-moi cette consolation.
Vivre ! Evidemment il le fallait ; je le devais. Mais comment? De quoi, avec quoi?
Ceux qui sont entrés dans le monde intellectuel sous le second empire savent seuls, pour en avoir souffert, quelle a été la dureté de cette époque noire. Sans doute les portes sont toujours difficiles à forcer pour les débutants, mais alors il n'y avait pas de portes où frapper pour qui voulait garder son indépendance, ses opinions, ou simplement sa dignité : pas de journaux ; des procès aux livres ; les éditeurs, les imprimeurs paralysés par la crainte de la prison et de la ruine. Ce qui mieux que des phrases prouve l'état misérable auquel étaient réduits les écrivains, c'est que ceux dont les noms et la situation littéraire étaient considérables en arrivaient à accepter les plus infimes besognes. Ainsi la librairie Hachette fondant un petit journal de romans, le Journal pour tous, analogue à peu
près à ce que sont aujourd'hui la Vie populaire et le Bon Journal^ mais avec une partie de variétés inédites, lui avait donné pour directeur Jules Simon. Le hasard voulut que mon ancien professeur de philosophie, qui voyait mon désarroi, me proposât une lettre de recommandation pour lui, et je pus ainsi me présenter avec quelques chances d'être accueilli ou tout au moins écouté.
On sait quel homme aimable, affable était Jules Simon, qui gardait son ironie et ses épigrammes pour l'intimité.
— Vous avez un roman à me proposer? me dit-il.
— Non. Ce que je viens vous demander, c'est de me faire gagner, par des petits travaux, ce qu'il me faut pour vivre pendant le temps que je mettrai à en écrire un.
— Qu'est-ce que vous savez?
Malgré le ton encourageant de la question, je fus interloqué.
— Vous êtes bachelier ; vous avez fait votre droit. Tout le monde est bachelier. Tout le monde a fait son droit. Je vous demande ce que vous savez de spécial, quelque chose que tout le monde ne sache pas et me permette de vous trouver ici une place qui ne soit pas déjà prise.
— Rien.
.— Alors, que voulez-vous que je fasse pour vous?
— Vous avez raison. Pardonnez-moi.
Je me dirigeais vers la porte, quand je m'arrêtai et revins :
— Je sais la botanique.
— Vous savez la botanique et vous ne vous en vantez pas !
— C'ei5t-à-dire que je la sais uq peu.
— Oe peu suffira certainement pour ce que je vais vous proposer. Avez- vous un franc?
— Oui.
— Eh bien, avec ce franc, vous entrerez à l'exposition des fleurs qui ouvre demain aux Champs- Elysées, et vous écrirez un article dans lequel vous direz ce que vous aurez vu d'intéressant; puisque vous connaissez les plantes, vous ne prendrez pas les roses pour des œillets. Votre article pourra vous rapporter quarcinte ou cinquante francs.
Ce n'étaient pas les quatre mille francs du théâtre, mais ils furent payés. D'autres petits travaux, attrapés de ci de là, suivirent, les uns sérieux, les autres insignifiants, et me firent gagner l'indispensable à la vie matérielle, — ma mère complétant ce qui manquait quand sa tendresse inquiète, toujours en éveil, jugeait qu'il était temps d'intervenir.
L'expérience du théâtre m'ayant démontré que les chemins qui paraissent directs ne sont pas toujours les plus courts, je m'étais mis à un roman; mais je ne tardai pas à faire cette autre découverte que les personnages de roman sont des êtres si fugitifs que, pour les bien voir et en être maître, il faut vivre avec eux dans une union étroite, les étreindre dans une possession jalouse, de telle sorte que si on leur fait une infidélité pour le monde réel, on ne les retrouve plus le lendemain ce qu'ils étaient la veille, mais amoindris, faussés, insaisissables, fantoches ou fantômes qui prennent les traits ou parlent la langue de l'a peu près. Coupé par le travail du pain quotidien, interrompu
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chaque jour pour les distractions, que rend irrésistibles l'insouciance de la jeunesse, mon roman n'avançait pas, et ce qui était plus grave, les petits morceaux pris, quittés, repris, qui s'ajoutaient les uns aux autres, ne me contentaient point.
Combien de temps cela irait-il ainsi?
A la fin je m'arrêtai à un parti décisif : mes parents, qui avaient quitté la Normandie pour se rapprocher de moi, étaient venus habiter un village aux environs d'Écouen, Moisselles ; j'irais vivre avec eux ; sans hâte je pourrais recommencer mon roman et sans distractions l'achever.
Ce travail me prit deux ans, de journées pleines, sans autres lectures le soir que quelques pages de Saint-Simon avec lesquelles je m'endormais. Ce qui s'est passé pendant ces années 1857 et 1858, où je restais des mois entiers sans ouvrir un journal, je ne l'ai connu que par nos conversations avec mon père, aux heures des repas.
Avec l'assurance de mon âge et l'entrain d'un Normand, ce n'était point un petit roman que j'entreprenais, mais une trilogie qui formerait trois gros volumes. Si je le commençais bravement, je n'étais cependant pas sans souci sur son exécution.
A la vérité, j'aurais pu me rendre compte de l'effet de mes premiers chapitres, en les lisant à ma mère qui avait été grande conteuse d'histoires pour amuser mon enfance ; mais risquer cette consultation, c'était laisser paraître mes doutes, et je ne le voulais pas pour sa tranquillité qui avait besoin d'une foi entière.
Pendant que je faisais des recherches à la bi-
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bliothèqae pour mes travaux de librairie, j'avais un jour, devant le bureau des conservateurs, retrouvé un de mes anciens camarades de Rouen, Jules Levallois, que Sainte-Beuve venait de prendre pour secrétaire, et notre camaraderie d'autrefois était devenue une amitié assez confiante chez moi pour lui demander d'être mon conseiller et mon juge, assez solide chez lui pour qu'il acceptât ce rôle ingrat. Pendant l'hiver, mes lectures se firent à Paris où j'allais quand j'avais achevé un chapitre ; pendant l'été, à Moisselles où il venait me rejoindre. Je l'attendais soit à Montmorency, soit à Ermont, ayant emporté notre déjeuner dans un sac; et en revenant à travers la forêt ou la plaine, assis au pied d'une meule où à l'orée d'un bois, je lui lisais mon chapitre. Puis c'étaient des discussions qui, nées d'idées opposées, de sentiments différents, donnaient la vie à 'ma fiction qui prenait ainsi à mes yeux la solidité du réel.
Au mois de décembre 1858, la première partie de ma trilogie, les Amants, était achevée et il ne restait plus qu'à trouver un éditeur qui voulût bien la publier. Pour être agréable à Levallois, Sainte- Beuve en avait parlé à Michel Lévy qui, lorsque je lui portai le manuscrit, me promit une prompte réponse.
Prompte, elle le fut en effet, mais fâcheuse aussi, car Lévy ne consentait à éditer qu'à condition que je corrigerais certains passages trop vifs et qu'il en supprimerait d'autres entièrement.
— Le procès de Madame Bovary est là pour me servir d'avertissement, me dit-il ; je ne veux pas qu'on m'en fasse un de ce genre, qu'on serait heu-
reux de m'intenter, pour me punir, d'une façon indirecte, d'être l'éditeur du monde orléaniste.
Je plaidai l'innocence des passages suspects, il ne se laissa pas ébranler:
— Supprimez, vous paraissez dans six semaines. Je comprends que vous vous révoltiez contre ces suppressions qui nuiront à votre roman ; mais que voulez-vous que j'y fasse? je n'ai pas envie d'aller en prison. Si vous ne vous résignez pas, reprenez votre manuscrit.
J'étais à un âge où le martyre n'effraie pas; au contraire. Je repris donc le manuscrit, et alors commencèrent, dans Paris, des courses après l'éditeur, ma copie sous le bras qui me paraissait terriblement encombrante, quand les commis auxquels je m'adressais la regardaient avec le sourire moqueur qu'on a pour un ours trimballé; et cependant j'étais vêtu d'un bon paletot, que plus tard Jules Vallès m'a reproché amicalement comme celui d'un aristocrate. Pouyais-je leur dire que cet ours et moi nous faisions notre chemin de croix, et volontairement encore?
Elles durèrent trois mois, ces courses : Amyot^ Dentu, Bourdillat, Poulet-Malassis, tous les éditeurs du temps y passèrent et même d'autres encore qui n'éditaient guère. Je ne rapporterai que la réponse de Dentu parce qu'elle est la plus drôle : « Ce n'est pas un passage spécial qui m'inquiète, c'est l'esprit général du livre que Je trouve trop passionné, tout à fait incompatible avec mes opinions personnelles et traditionnelles. » Nous en avons ri de ces opinions, moi au moins plus franchement que lui. lorsque quinze ans plus tard, vou-
lant être mon éditeur exclusif, il a dû payer à Lévy la forte somme pour lui racheter, avec vingt autres, ce même roman qu'il avait refusé.
Un matin, au moment où je ne voyais plus à quelle porte frapper, je me trouvai nez à nez, rue Vi vienne, avec Michel Lévy qui sortait de chez lui.
— Hé bien ! où en êtes-vous? me demanda-t-il. Je lui racontai mes démarches.
— Vous voyeî que j'avais raison d'exiger des suppressions. Faites-les, vous paraissez dans un mois. Je vous donne quatre cents francs pour le droit de propriété pendant cinq ans, et vous me cédez les deux volumes qui suivront aux mêmes conditions.
Quatre cents francs pour plus de deux années de travail ! Certainement, mon père n'avait pas tort de croire que la profession de notaire vaut mieux que celle de romancier. ^|
Le livre rapidement imprimé parut le 20 m™ 1859, en pleine guerre d'Italie, quinze jours avant Magenta. Serait-il lu seulement ? n'avait-il pas les plus fortes chances pour sombrer inaperçu ? L'intérêt du public n'était pas au roman, ni sa curiosité.
Je n'eus pas longtemps à attendre : le 7 juin, un feuilleton d'Edouard Thierry, dans le Moniteur, se terminait par ces quelques lignes : « Je voudrais que tout le monde lût ce livre pour faire fête à ce jeune romancier qui a déjà tant de parties d, maîtres. »
Du coup je pouvais, semblait-il, me faire u opinion sur la vie littéraire.
Si elle ne rapportait pas d'argent, au moins attirait-elle la bienveillance et la sympathie.
ti-
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On trouvera peut-être cette opinion naïve : elle était de mon temps, car je crois bien que les jeunes d'aujourd'hui, éclairés par une expérience plus pratique, ne se laissent pas aussi facilement abuser.
En tout cas, je pouvais d'autant mieux admettre la sympathie que je ne tardai pas à en recevoir une nouvelle marque qui, dans les circonstances où elle m'arriva, se trouva beaucoup plus forte. C'était des Amants qu'avait parlé Edouard Thierry. Ce fut à propos des Amants et des Epoux, c'est-à-dire quand ma trilogie formait déjà un ensemble, que Taine publia un article qui a eu sur moi une influence décisive, — tout d'abord en me confirmant dans ma manière de comprendre le roman « comme si j'avais été le témoin, parfois même l'acteur de ce que je racontais » ; — et aussi en justifiant à mes propres yeux le genre de vie que j'avais adopté et dans lequel je devais me tenir enfermé. C'est à ce titre que je donne ici cet article, car je n'ai pas du tout l'intention de réimprimer dans le Roman de mes Romans ceux, bons ou mauvais, qu'ils ont pu susciter: celui de Taine sera l'exception.
A cette époque, il n'existait ni Courrier, ni -Argus de la Presse^ ni aucune de ces agences qui aujourd'hui transmettent à leurs abonnés la coupure du journal le plus infime qui parle d'eux. Pour suivre les journaux, il fallait les aller chercher dans les cafés, les cercles, les cabinets de lecture. Or, comme déjà j'habitais le village que je n'ai pas quitté depuis, je n'en lisais guère ; et quand j'apprenais ce qu'on disait de mes livres, c'était que l'éditeur Michel Lévy avait eu la complaisance de m'envoyer le numéro des journaux qui en parlaient. Et
il ne me les envoyait pas tous : les uns, parce qu'il les jugeait insignifiants ; les autres, parce que, comme disait Oalmann Lévy avec son bon rire : « Il ne faut jamais lire les mauvais articles qui ne servent à rien qu'à empêcher de travailler » ; parole sage d'un homme qui connaissait les dessous de Ja vie littéraire.
Ce Tut ainsi que le Journal des Débats, envoyé par cette bienveillante entremise, m'apporta l'article que voici : ^
« Il y a quelques mois, ayant fait une longue course, j'entrai, pour me reposer, chez un ami qui se trouva absent. J'ouvris, en l'attendant, un livre qui était sur la cheminée, et j'en lus environ la moitié, oubliant de m'asseoir ; quand mon ami rentra, il y avait une heure et demie que j'étais debout. Je supposai qu'un livre qui maintenait si longtemps et dans une telle attitude un homme fatigué devait être bon et même beau, et je me promis, à la première occasion, ou même sans occasion, d'en dire mon sentiment aux gens qui aiment à lire.
» M. Hector Malot est un écrivain connu, mais qui n'est pas assez connu ; ses deux romans, les Amours de Jacques et les Victimes d'Amour, celui-ci en deux séries distinctes, sont excellents de tout point, et, si l'on excepte Madame Bovary^ égaux aux meilleures œuvres de fiction qui aient paru depuis dix ans.
» Ce qui leur a manqué pour les mettre à leur rang dans l'opinion publique, c'est probablement ce qui, à mes yeux, fait leur principal mérite. Ils
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n'ont rien d'énorme ni de trop visiblement saillant ; ils ne soutiennent pas de thèse ; ils ne sont ni moraux ni immoraux; ils n'étalent pas, de parti pris, des personnages très vils ni très grands ; ils ne sont point écrits dans un style très pittoresque ni dans un style très sec; ils ne copient pas le réel avec la fidélité minutieuse d'un moulage ; ils ne représentent pas l'idéal avec l'accent poétique d'une déclamation ; ils sont simplement une œuvre de bon aloi, celle d'un esprit attentif et sincère, qui, ayant vu de près, avec un coup d'œil juste, les sentiments et les actions humaines, les raconte sans s'astreindre à un plan trop systématique, sans se ménager des effets trop calculés. Ils sont composés de faits, voilà leur excellence. « La part de la forme, disait » Stendhal, devient plus mince de jour en jour... » Le public, en se faisant plus nombreux, moins » mouton, veut un plus grand nombre de petits faits » vrais sur une passion, une situation de la vie. » Ainsi compris, le roman est une suite de renseignements, non pas sur les habits, les meubles et les détails infiniment minces d'une profession ou d'un métier, mais sur les diverses manières de sentir, de penser et de vouloir des hommes. Il s'agit de donner le plus grand nombre possible de ces renseignements coordonnés et exacts, sans s'attarder dans la description, sans s'égarer dans l'éloquence. L'auteur fait ainsi : il parle simplement, il ne profite pas de ce qui serait matière à développement, à dialogues, à réflexions ; il ne cherche pas les coups de théâtre ; il n'oublie jamais ses personnages ; il est toujours occupé de ce qui se passe en eux. « Il » fit ceci, puis il fit cela ; il eut telle idée, puis telle
» autre ; il passa par telle émotion, puis par telle émo • » tion contraire. » Voilà de quoi son livre est plein; c'est pourquoi on a l'esprit plein quand on l'a lu; on complète soi-même ce qu'il indique ou ce qu'il abrège ; on a suivi une longue série de sentiments vrais, et on en a deviné une série plus longue. Cette sincérité, ce bon sens, cette plénitude font le plus vif plaisir. Il a l'air d'avoir été le témoin, parfois l'acteur de ce qu'il raconte ; je ne serais pas étonné si plusieurs de ces scènes avaient pour source une expérience personnelle, et l'on dirait qu'avant de faire son roman il l'a vécu.
» Par tous ces traits, ses livres ressemblent aux romans anglais contemporains ; un autre trait les sépare. Ce qu'il a mis en scène, avec une liberté, une vivacité, une hardiesse qui feraient peur en Angleterre, c'est la passion, j'entends l'amour abandonné, qui gâte l'homme et le conduit tantôt à l'avilissement, tantôt à la mort. Il a exposé l'envahissement, les progrès, les ralentissements, les rechutes et les extrémités de cette maladie avec une force singulière, sans emphase oratoire, sans affectation médicale, par la simple énumération et l'enchaînement rigoureux des circonstances et des symptômes ; et l'étude de cette dégradation, sous laquelle périssent la volonté et la dignité humaines, ne l'a point empêché de dresser en pied, auprès de ses héros débiles et souffrants, des âmes énergiques et capables d'action. Il y a chez lui des viveurs endurcis par système : Chaisemartin et M. de Keirgomar, qui sont peints en quelques traits avec une rudesse et une vigueur parfaites. Il y a chez lui des âmes droites et loyales, Armande et Martel, dont la
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patience et la noblesse sont décrites avec une rare sobriété de touche. Sans doute, on trouvera çà et là des fautes : d'abord ce titre, les Victimes d'Amour, titre peu simple et peut-être imposé par le libraire ; ensuite des tours incorrects, un style trop semblable à la conversation courante, des arrêts ou des commencements trop brusques, des figures qui ne sont qu'ébauchées ; bref, un manque d'artifice qui est parfois un manque d'art. Mais ces imperfections ou ces insuffisances ne sont que des nœuds, des rugosités, avortements partiels dans un arbre sain et de belle pousse, et j'éprouve aujourd'hui un plaisir vif et neuf pour un critique : celui de saluer un talent précoce, original et solide dans un homme que je ne connais pas et que je n'ai jamais vu.
» H. Taine. »
{Journal des Débals, 19 décembre 1865 )
Pour comprendre l'effet que me produisit cette lecture, il faut se rapporter à ce que Taine était alors : le maître de la critique, l'esprit le plus hardi, la conscience la plus haute du monde des lettres. Quant à moi, j'avais pour lui une admiration respectueuse, religieuse, et si la bonne fée de la littérature avait surgi devant moi, sa baguette à la main, pour me dire dans une apparition magique : « Par qui veux-tu être jugé , par qui souhaites-tu être approuvé ? » je n'aurais pas cherché ma réponse : tout de suite, j'aurais nommé Taine.
Et voilà que ce maître, cette conscience que je ne connaissais, que je croyais ne devoir jamais connaître, faisait à mon roman, que je ne lui avais
même pas envoyé, l'honneur du jugement que j'aurais demandé à la bonne fée.
Ce ne fut pas seulement une satisfaction immédiate que me causa cet article. Je m'étais ûxé à la campagne pour y travailler librement, loin des cafés aussi bien que des salons où se font les réputations littéraires, à l'écart de la camaraderie que je fuyais au lieu de la rechercher, renfermé dans un cercle étroit d'amis, tout à mon œuvre, ne voyant rien, n'admettant rien en dehors d'elle, au point de considérer comme des ennemis les gens du monde qui m'invitaient à des réunions dans lesquelles je me serais créé des relations qui auraient pu servir ma réputation. On voudra bien, j'espère, ne pas croire que j'avais la naïveté d'imaginer que c'était là ce qu'il fallait pour pousser mes livres, et que j'étais encore assez simple pour ne pas voir comment se font les succès, par quels moyens, par quelle souplesse d'échiné, quelles habiletés de conduite, quelles sollicitations ou quelles intrigues, et de quelles complaisances on doit les acheter, de quelles lâchetés de caractère, les pires de toutes. Mais si je n'avais plus cette simplicité, d'un autre côté j'avais celle de ne trouver de plaisir à un article que s'il m'était une surprise, comme aussi j'avais cette faiblesse de n'y croire que parce que je ne l'avais point demandé.
C'est pour cela et aussi pour toutes sortes d'autres raisons qu'une fois mon livre paru je ne m'en occupais plus. A lui de faire son chemin dans le monde. Tant qu'il était au nid je lui appartenais corps et âme, le jour, la nuit ; soins, tendresse, amour, il m'avait tout entier. Du jour où le brocheur lui avait
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mis des ailes grises ou roses, c'était tini. Je me disais bien que cela n'était ni juste pour lui, ni bon pour moi, et que j'agissais comme ces oiseaux qui ne connaissent plus leurs petits dès que ceux-ci ont pris leur vol. Cependant les discours n'y faisaient rien ; c'était la couvée de l'avenir qui me prenait, non l'envolée.
Mais après l'article de Taine les reproches que je m'adressais furent étouffés. Puisque sans me connaître, sans invitation, de ma part ou de mes amis^ il était venu à moi spontanément, pourquoi d'autres ne feraient-ils pas comme lui?
Je les ai attendus.
Et, chose curieuse, il m'en est venu.
Dans les premiers temps, j'avoue que je ne comprenais pas bien qu'ils ne fussent pas plus nombreux... puisque Taine...
Aujourd'hui, si je m'étonne de quelque chose,, c'est qu'il y en ait eu tant.