LE MARIAGE DE JULIETTE UNE BELLE-MÈRE
Ce roman était en publication dans le Siècle depuis un certain temps déjà, lorsqu'on introduisit près de moi un monsieur grave, ayant l'attitude d'un témoin de duel : d'un air gourmé qui ne présageait rien de bon, il me tendit sa carte et une lettre sur l'adresse de laquelle je reconnus l'écriture courue de Sarcey.
— Je vous serais reconnaissant de lire cette lettre, me dit-il ; elle me présentera.
Sarcey me disait qu'une personne avec laquelle il entretenait des relations d'amitié avait cru se reconnaître dans mon roman et qu'il me demandait de recevoir le fils de cette personne, désireux d'avoir un entretien avec moi à ce sujet.
Je n'avais qu'à écouter le monsieur grave ; il s'expliqua :
— Ce qui nous inquiète dans votre roman, ma mère et moi, ce sont certains types qui paraissent peints d'après nature, et surtout, le milieu dans le-
quel se passe votre action, pareil à celui dans lequel nous vivons.
— Celui des fondeurs d'or et d'argent?
— Précisément.
— Les fondeurs sont sacrés ?
— Je ne dis pas cela.
— Cependant vous trouvez mauvais que j'introduise un fondeur d'or et d'argent dans un roman, comme vous trouvez mauvais aussi sans doute que je place son industrie dans la rue des Vieilles-Haudriettes. |H|
— Il est certain qu'il y a là une localisation^ qui prête aux conversations malignes des gens du quartier. jflj
— Mais ou diable voulez-vous que je place cett^"' industrie, si justement elle s'exerce rue des Vieilles- Haudriettes, rue de Montmorency, rue Chapon, rue Beaubourg, rue des Quatre-Fils? Ce n'est pas moi qui ai choisi ce quartier, c'est lui qui m'a été imposé par la réalité.
— Il est évident que dès là que vous preniez pour personnage principal de votre roman un fondeur d'or et d'argent, vous ne pouviez pas placer sa maison de commerce rue Royale ou aux Champs- Elysées.
— Alors mon tort est d'avoir pris un fondeur.
— Cette industrie est tellement spéciale...
— Il y a d'autres industries qui sont spéciales si j'avais pris un grand chocolatier, les chocolatiers qui se croient grands auraient eu raison de se plaindre ; dans ces conditions il ne resterait donc au romancier que les militaires et les paysans qui sont assez nombreux pour que les malins ne cher-