MONDAINE
on parle, il se trouve toujours des braves gens heureux de vous pincer en faute.
a Je prends la liberté de vous faire une petite remarque, uniquement de détail. Le nom de votre héroïne, Lotieu, que vous dites être en flamand un diminutif d'Isabelle, est en réalité un diminutif de Charlotte. Bqgter s'écrit dochter. »
Aussitôt, je consultai mes autorités, et la réponse fut que dogter s'écrivait ainsi ou dochter à volonté. Pour Lotieu qui s'écrit Lotje et se prononce Lotieu, c'était bien le diminutif d'Isabelle. Belle, Lotje, les trois dernières lettres tje s'ajoutant en flamand à ce qui est familier. Le diminutif de Charlotte était Carletje: je pus coller mon avocat.
N'y avait-il pas là de quoi jeter des doutes sur l'utilité de la précision dans l'exactitude?
Ce n'est point de Mariage Riche ni du Café Adèle que je veux parler; c'est simplement de Vire de Bord.
Mariage Riche et les nouvelles de ce volume n'ont rien qui les distingue de mes autres romans : comme eux ils ont été conçus et exécutés après une préparation plus ou moins longue, avec des documents réunis partout où je pouvais les chercher, sur un plan arrêté, tandis que Vire de Bord n'est qu'un rêve écrit le matin tel qu'il s'était déroulé la nuit, dans le sommeil inconscient, et qui à ce titre mérite peut-être une certaine curiosité.
Inconscient, l'était-il vraiment ce sommeil ?
C'est la question qu'il me semble intéressant d'examiner en quelques mots.
On a longuement écrit sur la production des rêves, et même des bêtises extraordinaires ont été entassées là-dessus dans des ouvrages graves de physiologie. Pour ceux qui ne se contentent pas de phrases toutes faites sur de vieux airri, ce qui appa-
raît de moins vague dans ce sujet, obscurci encore plus qu'obscur, c'est que cette production est engendrée par un ensemble de préoccupations ou d'émotions, de besoins, de désirs, de soucis que, sous l'influence d'excès ou de privations, nos habitudes d'esprit ou de vie dirigent dans un sens déterminé en les faisant passer par certains sentiers, terrestres ou célestes, qui se sont peu à peu tracés dans le cerveau, et leur imposent ainsi un itinéraire forcé. Il est certain qu'un romancier ne rêve pas comme un financier, un soldat comme un prêtre. Ce ne sont ni les mêmes idées qui occupent leur sommeil continuateur de leurs veilles, ni les mêmes développements qu'elles prennent, ni les mêmes chemins qu'elles suivent. A ce qui est individuel s'ajoute ce qui est professionnel : le chien rêve de chasse, le bébé de tétées, la jeunesse d'amour, la vieillesse de jeunesse, le romancier d'histoires.
C'est précisément d'un rêve de romancier qu'est né Vire de Bord; et bien que les gens qui content leurs rêves mettent leurs auditeurs en déroute, — ce qui est une maladresse quand on à intérêt à connaître le caractère ouïes tendances de celui qui parle, — je veux dire comment celui-là a donné naissance à cette nouvelle, simplement parce qu'il peut être une contribution à l'étude de la production des rêves.
Malgré tout ce qu'on a écrit sur le sommeil, ou peut-être à cause de ce qu'on a écrit, il est resté si mystérieux et si bien inexpliqué qu'on peut encore se demander comme au temps de Pascal si la moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil dont nous nous éveillons quand nous peu-
258 LE nOMAN DE iMES KOMANS
sons dormir. Tant qu'on discutera philosophiquement ses phénomènes, les ténèbres qui l'enveloppent s'épaissiront ; il n'y aura lieu d'espérer un peu de lumière que par le contrôle entre elles d'un certain nombre d'expériences personnelles menées et exprimées avec une rigoureuse bonne foi, sans aucune opinion préconçue. J'apporte la mienne.
Au temps de ma plus grande production, si pressé que je fusse, je n'ai jamais prolongé mon travail le soir. Sept heures sonnées, je posais ma plume, souvent avant, surtout si je me trouvais en face d'une difficulté. Pour rien au monde on ne m'aurait décidé à écrire une ligne. Après sept heures, le dîner, la causerie en famille, la lecture rapide d'un journal du soir, c'était tout. Je me couchais de bonne heure et m'endormais aussitôt. Mais il était rare que l'arrêt dans l'élaboration cérébrale dont parlent les physiologistes eût lieu; souvent, au contraire, c'était sa continuation inconsciente.
Comment parler de cette continuation, me dira-t-on, si elle était inconsciente? Parce que, au réveil, elle fournisait des produits qui affirmaient et prouvaient son activité. ,. ,
Que de fois me suis-je couché, ayant interrompu mon travail sur une situation de roman inextricable, après avoir vainement essayé d'en sortir, et qu'au matin je trouvais arrangée pour le mieux, sans savoir c omment, si ce n'est que c'était par une opération latente pendant le sommeil, sans intervention delà volonté, et par un mystérieux fonctionnement d'élaboration cérébrale I Combien de scènes sont nées ainsi, que je pourrais noter! Je
n'en rappellerai qu'une pour le lecteur à qui mes
romans sont familiers : celle du retour de la petite Paulette dans le roman de ce nom, auprès de son père ivre, que j'ai trouvée tout fait à mon réveil comme si le bonhomme Noël l'avait déposée dans ma cheminée, — c'était précisément une nuit de Noël, — et dont je n'avais pas le premier mot la veille.
D'autres fois, au contraire, c'était sous forme de rêve que le travail cérébral fonctionnait avec la mémoire pour l'enregistrer; et alors je le suivais, mais sans le diriger, c'était lui qui m'entraînait, et tout ce que j'aurais pu, si j'avais voulu faire un effort de volonté, c'eût été l'interrompre en me réveillant.
C'est ainsi que Vire de Bord a été rêvé du commencement à la fin, avec sa composition, son développement, les phases par lesquelles passe l'action, son dialogue, ses paysages (que je connaissais d'ailleurs); si bien que le lendemain matin il n'y a eu qu'a écrire cette historiette, à laquelle je me serais bien gardé de rien changer, puisque je voulais la présenter comme une observation personnelle de la forme que peut prendre le rêve dans un cerveau façonné depuis longtemps au travail de l'imagination et l'esclave de ce travail.
Et c'est là qu'est l'intérêt de cette observation, car je ne suis pas malheureusement assez ignorant pour m'imaginer qu'elle est une découverte originale, et que j'ai eu la bonne fortune unique de combiner en dormant des idées d'une manière suivie. Il y a déjà un certain temps que Voltaire endormi a composé des vers de la Henriade, que Tartini a trouvé la sonate du Diable, et que Burdach, le phy-
siologiste allemand qui a précisément traité ce sujet, a fait des découvertes scientifiques.
Ce que j'ai cherché en expliquant comment est né Vire de Bord, c'est donner une note même de ma personnalité de romancier qui se trouve dans cette nouvelle plus nettement, plus franchement affirmée que dans aucun de mes romans, puisqu'elle est un produit spontané, sans intervention de la volonté.
Peut-être serait-il jusqu'à un certain point intéressant que je fisse moi-même l'étude de cette personnalité en prenant les exemples de ma démonstration dans Vire de Bord. Mais cela ne serait possible qu'en mettant en relief mes qualités, et j'ai en horreur ce genre de parade. De même cela ne serait possible aussi qu'en montrant mes défauts et mes lacunes, et franchement, je ne vais pas être assez simple pour les crier moi-même tout haut. Sans doute, c'est une mode assez généralement pratiquée de s'expliquer soi-même en mettant en avant des questions générales. Mais elle n'est pas pour me séduire, car si adroit qu'on puisse être pour faire l'ange auprès des naïfs et des gobeurs, auprès des malins on fait la bête.
J'ai déjà eu l'occasion de dire que je m'étais rarement mis en scène pour raconter des faits personnels; cependant, cela est quelquefois arrivé, et notamment dans Mère, car l'aventure que raconte Sperlette (pp. 375, 376) est la mienne, et je suis le romancier qui reçut la visite d'un pensionnaire de Charenton, à lui adressé par le directeur de cette maison. Dans Mère, je dis que cette maison est celle de Sainte-Claire qui n'existe pas ; mais puisque je conte cette histoire, elle doit être ici plus précise que dans le roman.
Un matin, j'étais au travail, ayant près de moi, assise dans mon fauteuil, ma fille, toute petite alors, qui s'amusait à regarder un livre d'images, quand j'entendis sonner à 1^ grille du jardin; les yeux levés, je vis entrer, avant qu'on eût été au-devant de lui, un jeune homme de tenue assez élégante, tandis que deux hommes en uniforme restaient en dehors, comme s'ils montaient une faction. Introduit près de moi, le jeune homme me tendit
une carte sur laquelle je lus : X***, directeur de la Maison de Oharenton.
— Vous n'êtes pas le directeur de Oharenton, je suppose ?
Il sourit :
— Je suis un pensionnaire de Oharenton, mais c'est au nom de notre directeur que je me présente à vous^ ainsi que cette carte en fait foi.
Instinctivement, je pris ma fille dans mes bras, et vivement je la portai dans une pièce voisine dont je refermai soigneusement la porte ; car, sans éprouver à l'égard des fous le sentiment de frayeur qui se trouve chez tant de médecins, je savais qu'on ne joue pas plus avec la folie qu'avec un obus amorcé. Qu'était celui-là ? Qu'allait-il me demander? Si je le contrariais, qu'allait-il faire? Le plus prudent était d'être seul avec lui. jfll
— Que voulez-vous de moi ? ^'
— Je vais vous l'expliquer, si vous voulez bien me donner quelques minutes.
— Je vous écoute.
Longuement, mais très sagement aussi, tandis que je ne le quittais pas des yeux pour mettre mon bureau entre nous si une explosion se produisait, il me conta son histoire.
Il était le âls naturel d'un médecin, directeur d'ane des plus importantes maisons de santé des environs de Paris, où ^ mère était lingère. Elevé tendrement par celle-ci, il l'avait été avec indifférence par son père, mais cependant de façon à avouer sa paternité par l'éducation qu'il lui avait donnée et qui n'était pas celle de l'enfant d'une lingère. Aussi, son entrée dans la vie n'avait-elle pas
été d'un pauvre diable de bâtard, mais bien d'un jeune homme riche. Les portes... des fournisseurs s'étaient ouvertes faciles et larges devant lui ; quand son père avait refusé de payer ses dettes, on l'avait accusé d'escroquerie ; et pour qu'il échappât à la prison avec l'infamie qui en résulte, on l'avait mis à Charenton...
— Entre médecins aliénistes, on ne se refuse pas ces petits services.
Comme j'avais laissé échapper un éclair de surprise, sans se fâcher il insista, en m'affirmant qu'il avait été ainsi enfermé plusieurs fois ; si bien qu'à la fin, il s'était trouvé des honnêtes gens révoltés pour s'intéresser à lui, et particulièrement le directeur de Charenton, qui ne doutait pas que l'auteur d' Un Beau-Frère ne prit en main, dans les journaux , la cause d'un malheureux en butte à la persécution la plus inique, car il avait sa raison, toute sa raison : coupable de prodigalité, oui, cela était vrai, il se le reprochait ; mais enfin, qui n'a pas fait des dettes de jeunesse?
L'auteur à! Un Beau-Frère, c'était celui qui signe ces lignes ; et comme il est rare qu'on s'adresse vainement à la vanité d'un auteur, un premier mouvement me fit trouver cette démarche toute naturelle. Pourquoi le directeur de Charenton, en hostilité avec le père de ce garçon, ou bien indigné des procédés employés à l'égard de ce misérable, mais ne voulant pas se mettre en avant, ne demanderait-il pas le concours d'un écrivain qui avait accès dans les journaux, pour jouer un bon tour au père sans pitié ?
Mais la réflexion, et avec elle la prudence, repri-
rent tout de suite le dessus. Pourquoi ne serait-ce pas plutôt au romancier qu'on voudrait jouer un bon tour, en le poussant à intervenir dans une affaire dont il ne savait pas le premier mot, et en montrant ainsi avec quelle ignorance lui, et ses pareils, font les sots quand ils veulent faire le Don Quichotte ? Était-il vraisemblable que cet appel à son influence fût sincère ?
En même temps que la question se posait, me revenait devant les yeux, une gravure que j'avais vue autrefois, et qui représentait Piron — celui de VOde à Priape — se reposant sur un banc appuyé à un mur ; des paysans passaient devant lui en ôtant respectueusement leur chapeau, et il les saluait d'un air satisfait, prenant pour lui cette marque de respect qui, en réalité, s'adressait à une Madone au-dessous de laquelle il était assis. De même me revenait àl'espritle souvenir du général Moreau, le rival de Bonaparte, qui, arrivant en exil aux Etats- Unis, et assistant à un concert, saluait le public chaque fois que dans une cantate arrivait le refrain : « To-morrow, to-morrow » qu'il prenait pour un hommage de circonstance qu'on rendait à son nom.
Avec des paroles vagues, je tâchai d'éconduire mon visiteur, eu lui disant qu'avant tout je devais me renseigner. Il voulut bien s'en aller, sans trq résister.
Précisément, j'avais pour voisin un ancien médecin en chef de Charenton, avec qui j'étais en relations depuis qu'il avait pris sa retraite, le D' Oalmeil : un homme intelligent et un brave homme dont le nom a marqué dans la science, qui, n'ayant
jamais exercé le commerce de marchand de soupe pour les aliénés, ne voyait pas partout des fous. Tout de suite je l'allai voir et lui contai la visite que je venais de recevoir, mais sans nommer celui qui me l'avait faite.
Ce fut lui qui me dit ce nom.
— Qu'avez-vous promis?
— Rien du tout.
— Vous avez été prudent.
— Il est fou ?
— Kleptomane ; arrêté dix fois pour vol.
— Je vois maintenant le bon tour qu'on a espéré me jouer. Ou je le recevais bien, je m'intéressais à lui, dans les journaux je soulevais une question X***, et plus tard il y avait à rire quand on le pinçait de nouveau. Ou je le recevais mal: il se fâchait alors, m'administrait une raclée en attendant que ses gardiens vinssent à mon secours, et il y avait de quoi rire tout de suite. Dans les deux cas, c'était la vengeance de ceux que j'ai eu l'imprudence d'inquiéter : aimable combinaison.
— Ne croyez pas cela. Je ne dis pas que la combinaison soit heureuse, mais je n'admets pas qu'elle ait été ce que vous supposez : on a voulu se débarrasser d'un pensionnaire gênant.
— Pourquoi l'avoir reçu ?
— Kleptomane.
— Alors, pourquoi ne pas le garder?
— Parce qu'il appartient à cette catégorie d'aliénés qui ameutent l'opinion publique d'autant plus facilement injuste qu'elle est plus ignorante, et qu'elle crie à la séquestration arbitraire quand elle ne remarque pas dans un individu les signes con-
ventionnels de l'agitation désordonnée qui caractérisent la folie au théâtre. Comme en ces derniers temps les journaux ont accueilli trop souvent ces criailleries, ceux qu'elles poursuivent cèdent quelquefois à la faiblesse de vouloir s'en garer. C'est votre cas.
— Pour vous, c'est un impulsif?
— Absolument.
— Cependant, je n'ai remarqué en lui rien de ce qui, pour certains aliénistes, aussi exclusifs dans leurs observations que la foule ignorante dans les siennes, fait reconnaître l'escroc à première vue : la pâleur du teint, les yeux hagards, la barbe rare, les oreilles écartées, la microcéphalie, la... ^H|
Le docteur Calmeil m'arrêta en riant : ^■'
— Il y a aliénistes et aliénistes. Mais pour en revenir à notre homme par le plus court, soyez sûr que si vous aviez pu l'observer, vous auriez constaté qu'il y a en lui un ensemble de caractères morbides, tels que sa constitution névropathique, des troubles nerveux revenant périodiquement, des alternatives d'excitation et de dépression, en un mot, tout un groupe de symptômes qui éclairent le médecin...
— Et le font conclure à une responsabilité limitée et partielle quand cet homme est arrêté comme voleur. ^^
— Mais parfaitement. ^■j
— Eh bien, permettez-moi de vous dire qu'en vous suivant dans cette voie, on viderait les prisons pour emplir les asiles. Sans doute, je vois bien ce que les aliénistes directeurs d'asiles privés gagneraient le jour ou ils auraient à nourrir (peu), en les
faisant travailler (beaucoup,) cette population de misérables. Mais eux, que gagneraient-ils, les misérables, à vivre dans un asile plutôt que dans une prison? On sort de la prison son temps fait, on ne sort pas de l'asile où le contact est plus dangereux que celui des criminels, où l'on se trouve aussi exposé à la contagion de la folie, qu'en prison on l'est à celle du crime. Si encore on les guérissait ces fous I Si on les traitait mieux que les prisonniers ; si leurs gardiens ne les rendaient pas responsables, ces irresponsables, des fautes qu'ils commettent contre la discipline ; s'ils ne les rouaient pas de coups trop souvent; si même quelquefois ils ne les assommaient pas tout à fait! C'est pourquoi, au lieu de penser, comme tant d'aliénistes, qu'il faut étendre la doctrine de l'irresponsabilité, je pense qu'il vaudrait mieux, au contraire, la restreindre. C'est le mal de notre temps l'irresponsabilité ; en criminalité, en médecine, en politique, en tout : personne n'est responsable de rien. C'est évidemment à ce sentiment mis en avant par la pitié paternelle que ^notre homme à dû d'être enfermé à Charenton plutôt que de l'être à Melun ou à Poissy ; eh bien, j'aimerais mieux pour lui la prison que l'asile.
— Soyez tranquille; s'il sort de l'asile, ce sera pour entrer au plus vite en prison, et, sa condamnation purgée, y rentrer encore pour une nouvelle.
En effet, quelques mois après, je vis dans les journaux qu'il s'était fait condamner pour une grosse escroquerie au préjudice des bijoutiers et des chemisiers qui avaient espéré voler ce voleur. Puis, d'année en année, la police correctionnelle
le condamna, tant que la jobarderie des boutiquiers parisiens, unie à l'appât d'un gain facile, se laissa prendre à ses belles manières. Et ainsi de suite, toujours, depuis que la pitié paternelle l'avait abandonné.