‹ Le roman de mes romansChapitre 29 sur 34 · MONDAINE · texte numérisé non relu

MONDAINE

11 n'est pas toujours facile pour un romancier, — qui ne se contente pas des livres publiés avant lui, — d'étudier les gens et les choses dont il veut parler, quand il n'est pas dans son caractère de s'en tenir à l'a peu près. Si, au moment d'écrire un roman qui met en scène le monde des églises, il va demander à un prêtre ce qu'il y a dans la messe, les chances sont pour que la messe qu'il dira n'ait guère d'accent ; de même si, pour aller vite, il traverse simplement en chemin de fer le pays où se passe son action, les chances sont pour que ce pays n'ait pas de physionomie propre.

Quand le plan de Mondaine commença à passer de la rêverie vague dans l'exécution un peu précise, je n'eus pas d'embarras pour établir assez nettement ce que serait le monde chic dans lequel mon personnage allait évoluer avec son entourage ; pas plus que je n'en eus pour le tableau de la rue Sainte- Marguerite d'où son père était parti; cela rentrait

dans une observation courante qui ne demandait pas des connaissances spéciales.

Mais à côté de ces parties faciles, je n'avais aucune idée de ce qu'était le commerce des métaux, ni des grosses spéculations auxquelles il peut donner lieu, ni de l'industrie du cuivre si importante à Paris, ni de l'art de l'émailleur, ni de la langue flamande que parlerait un de mes personnages.

Il me fallait donc étudier tout cela, sinon à fond, au moins aussi loin que je pourrais, et en tous cas, pour le cuivre et l'émail, de façon à ne pas faire hausser les épaules à ceux qui, par profession ou autrement, savaient ce que j'ignorais.

Pour la place assez restreinte que j'avais à donner dans mon roman au commerce des métaux et à l'industrie du cuivre, il ne m'était pas indispensable de pousser mon étude bien avant ; quelques entretiens avec des négociants en métaux, des visites dans les usines qui, à Paris, travaillent l'étain, le laiton, le zinc, le nickel, le cuivre et ses alliages, suffisaient à me mettre au courant.

Mais l'art de l'émailleur ?

Sans doute, l'industrie de l'émail, c'est-à-dire l'emploi d'une matière vitrifiable sur un métal ou sur le verre, est largement représentée à Paris : il y aies émailleurs pour plaques de rues, numéros, écussons, étiquettes, plaques de propreté, cadrans, réflecteurs; ily a ceux pour bijoux, coffrets, flacon s, bonbonnières; il y a ceux pour carreaux et panneaux ; ceux pour mosaïques et bien d'autres encore. Cependant, dans tout cela, je ne trouvais pas ce qu'il me fallait : des industriels, des ouvriers, des artisans plus ou moins habiles, quelques-uns

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d'une habileté extraordinaire dans le bijou, oui ; des artistes, non. Chez Barbedienne, aux ateliers de la rue de Lancry, je vis en exécution de beaux émaux cloisonnés. Chez Bapst et Falize, de plus beaux encore qui étaient d'admirables œuvres d'art. Mais les émaux cloisonnés sont de l'orfèvrerie, bien plus que de la peinture, et ceux qui les exécutaient n'avaient rien du peintre dont j'avais besoin. N'en était-il donc pas un à Paris qui continuât les Pénicaud et les Limousin, ces grands artistes du seizième siècle, ou les Petitot, ces gracieux portraitistes du dix-huitième ?

Je devais cependant le trouver ce peintre-émailleur, ou faire mon roman de chic, c'est-à-dire ne pas le faire du tout, puisque telle n'est pas ma manière de travailler : d'après nature ou rien ; un moment, je crus que ce serait rien.

Ce fut M. Falize qui me vint en aide, et je ne pouvais pas avoir un guide plus compétent, plus homme de goût, avec l'érudition et l'autorité. Il voulut bien me conduire rue Couesnon, là-bas, bien loin, derrière la gare Montparnasse, où dans un petit jardin je trouvai un atelier de peintre-émailleur avec un four pour la cuisson, et l'occupant deux jeunes artistes, MM. Grandhomme et Garnier, qui se mirent à ma disposition avec une entière bonne grâce, en me permettant d'assister à leur travail: si je ne suis pas devenu peintre-émailleur, c'est que les études premières me manquaient.

Depuis cette époque, les expositions du Champde-Mars ont fait connaître ces deux artistes en mettant sous les yeux du public, avec le style et le caractère de chacun, des œuvres dignes des plus

belles du temps passé. Mais alors leurs noms n'étaient pas encore sortis du cercle étroit des connaisseurs. Et combien sont-ils à Paris qui ont assez de flair et de hardiesse pour aller au neuf et à l'original avant qu'il n'ait été signalé à leur attention, tambouriné pour la galerie et surtout diplômé, garanti assez solide pour passer à la postérité? Ce n'est pas tant la beauté ou le mérite que le connaisseur recherche dans l'œuvre d'art qu'il commande ou qu'il achète, que ce qu'elle vaudra plus tard, en cas de vente. L'art n'a rien à voir dans les affaires, et rares sont les amateurs qui dépensent leur argent sans la conviction qu'ils font une dépense rémunératrice, fll

La question du cuivre étant réglée et aussi cell™ de l'émail, restait celle de la langue flamande; et bien que le flamand que j'eusse à mettre dans mon roman fût de peu d'importance, il devait cependant être correct aussi bien pour le nom de mon héroïne que pour les paroles qu'elle dirait.

Commej'ai des amis et des parents à Dunkerque, cela n'était pas pour moi une difficulté. Je consultai le docteur Duriau, et bien que celui-ci parle flamand, il voulut pour me guider s'entourer de garanties exceptionnelles. Pour cela, il s'adressa à l'interprète flamand du tribunal qui est une autorité en la matière, et lui soumit les renseignements qu'il me donnait. Je pouvais donc me croire solidement documenté. Ah I bien oui !

Alors que Mondaine paraissait dans V Illustration, je reçus une lettre d'un avocat de Hasselt (Belgique) qui me prouva (une fois de plus) que si grande que soit la conscience qu'on mette dans les choses dont

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