AN'IE
très anciens qu'a si biea caractérisés André Lemoyne en disant d'eux :
Ils avaient travaillé simplement pour la gloii-e.
Les affaires, ils en prenaient bien souci vraiment, et sans faire rire personne, le père Signol, que sa Femme adultère a conduit à l'Institut, pouvait dire à un candidat : « Je ne vote jamais pour ceux qui gagnent de l'argent. »
Insuffisant, incomplet était donc mon savant à.' Une tonne Affaire, et il m'en fallait un autre qui fût de notre temps ; car c'est une nécessité pour un romancier qui marche avec son époque et veut se renouveler, se compléter, de ne point s'en tenir, dans son âge mûr, aux personnages de sa jeunesse, qu'il a pu peindre vrais à ce moment, mais qui ne le sont plus par cela seul que les mœurs se sont transformées.
Je cherchais mon savant nouvelle manière, lorsqu'un jour, en me rendant au laboratoire de mon camarade Georges Pouchet, je vis dans une cour des palefreniers et des cochers occupés à panser des chevaux et à nettoyer des voitures qui, par leur élégance, étaient si peu en situation dans ce quartier que, tout en bavardant avec Pouchet, je lui demandai à qui appartenaient ces équipages.
— A Sauvai.
— Le professeur?
— Lui-même.
J"eus le pressentiment que je pouvais trouver en lui quelques-uns des traits principaux qu'il me fallait pour mon personnage. Je l'étudiai et l'introduisis dans Anie. Un critique, parlant de Sauvai,
dit que ce type est plus commun qu'on ne pense, et, faisant allusion à celui de la réalité il ajouta : « J'ai pris mes informations sur les personnes, je le connais même personnellement depuis ma lecture à'Anie, et il paraîtrait, — ma conviction est faite, — que justement il ne rentrerait pas dans la catégorie précitée, et que ce savant serait au contraire un lutteur, un généreux et un prodigue. »
Que le Sauvai de mon roman ne soit pas la reproduction exacte et fidèle du vrai Sauvai, cela est parfaitement juste; je suis le premier à le reconnaître, et même je suis satisfait que cela ait été dit. Je me suis déjà expliqué là-dessus: je fais des romans, non des photographies; et quand j'étudie un personnage rencontré dans la vie courante, ce n'est point la vérité du portrait que je recherche, c'est celle du roman. Sauvai m'a fourni des traits du savant dans le train ; je ne l'ai pas copié, pas plus que dans aucun de mes romans je n'ai copié ou photographié un seul des acteurs que j'ai mis en scène. Il y a une vérité d'art, plus haute et plus vraie que celle de la réalité. C'est celle-là que j'ai poursuivie. « Ce n'est pas avec sa femme qu'on fait une Jeanne d'Arc », me disait un jour Ohapu ; et cependant, pour toutes les Jeanne d'Arc, il y a eu la pose d'un modèle vivant.
J'ai parlé trop souvent du jury, dans mes romans: Une Belle-Mère, le Docteur Claude, Conscience, Justice, Complices, et j'ai trop souvent montré jusqu'où il peut aller ou jusqu'où on peut le conduire pour ne pas devoir donner la preuve que je l'ai étudié et que mon opinion à son égard ne s'est pas formée à la légère. Pour cela, je ne saurais mieux faire, me semble-t-il, que de reproduire ici mes notes prises au jour le jour pendant une session où j'ai été moi-même juré.
NOTES d'un juré
Un matin de septembre, on introduit dans mon cabinet un gendarme ; et comme je le regarde assez surpris, tout de suite il me sourit pour me rassurer, en homme habitué à faire des visites désagréables.
— C'est pour le jury, me dit-il.
Et, dans la sommation qu'il me remet, je lis que
je dois me rendre au Palais de Justice, le 1" octobre, à dix heures du matin.
Bien que cette sommation me surprenne au milieu d'un travail pressé, la perspective de suspendre ce travail ne me fâche pas du tout; ces quinze jours ne seront pas perdus. Jusqu'à ce moment, je n'ai connu de la cour d'assises que ce que le public en peut voir, soit en assistant à quelques grandes affaires, soit en lisant dans le Droit celles qui présentent de l'inlérêt ; mais je vais entrer dans les coulisses et de spectateur devenir acteur ; c'est une élude qui vaut bien les quinze jours qu'elle va me prendre : le président, l'avocat général vont fonctionner sous mes yeux, et ce qui est autrement curieux, autrement mystérieux les jurés eux-mêmes « dans la chambre de leurs délibérations ». Par quelles raisons se déterminent ces figures de sphinx dont les verdicts si souvent stupéfient ou indignent le public ? Il faudra bien qu'ils les fassent connaître, puisque je vais les écouter, et même les interroger quand l'envie m'en prendra. Les études des magistrats sur la cour d'assises sont nombreuses ; mais du jury, ils n'ont pu rien dire, puisqu'ils ne savent rien de lui ou presque rien.
1«' octobre. — Dans la chambre du conseil, le président, assis devant une grande table, a à sa droite et à sa gauche ses assesseurs ; à un bout est l'avocat général ; en face, le greffier; les accusés sont collés le dos à la muraille, flanqués de municipaux ; les avocats sont dans un coin ; les quarante jurés titulaires ou suppléants composant la liste de session se tiennent groupés, tassés les uns contre les autres, graves, inquiets, ahuris, avec des attitudes
étudiées pour dissimuler leur embarras ; ils semblent pénétrés de leur importance, de la grandeur du rôle qu'ils vont remplir, et cela non pas seulement depuis qu'ils sont dans cette salle, mais certainement depuis qu'ils ont reçu leur sommation ; cela se voit à la toilette sévère qu'ils ont faite et qui est d'autant plus soignée que celui qui la porte est plus vulgaire ; « en leur âme et conscience », ils sont venus avec la ferme intention de se montrer « des hommes probes et libres ».
En attendant qu'il soit procédé à l'appel général, ou s'examine : les magistrats les jurés, les jurés les magistrats, et des deux côtés avec une égale défiance. — Combien allons-nous trouver d'imbéciles parmi ces quarante bonshommes? se demandent les magistrats. — Quels mauvais tours vont nous jouer ces enjuponnés? se demande plus d'un juré qui croit que le président et l'avocat général ne cherchent qu'à faire couper le cou à des innocents pour avoir de l'avancement. Il y a longtemps que, les journaux aidant, le respect est mort, celui des jurés pour les magistrats, celui des magistrats pour les jurés ; quel magistrat ne s'esclafferait pas si on lui disait qu'un juré est respectable au même titre que lui magistrat ; et cela par la faute des uns comme des autres, pour des verdicts scandaleux de sottise, aussi bien que pour des débats conduits avec une partialité révoltante. Parmi ces quarante imbéciles, tous ne le sont pas jusqu'à ce point, mais précisément ceux qui savent, n'ignorent pas que depuis une vingtaine d'années, les parquets s'efforcent d'enlever au jury, pour les envoyer devant la correctionnelle, les affaires qui, d'après la loi, de-
vraient être jugés par lui, et cela mieux que tout dit l'esprit et les sentiments de la magistrature ; puisque le voilà juré, il s'en souvient.
L'appel se fait. Que de commerçants : fabricants, boutiquiers, épiciers, bouchers, coiffeurs, marchands de vin ; il semble que ce soit un tribunal de commerce, de tout petit commerce. Que va-t-on tirer de cet assemblage ?
Avant tout, et quels que soient ses sentiments secrets, le président veut gagner notre confiance ; après, on verra jusqu'où nous nous laisserons mener. Pour cela, il importe qu'on n'aille pas s'imaginer qu'il est impitoyable aux accusés. Lui dur, allons donc. Il parle donc d'indulgence et d'une voix attendrie, il loue cette disposition de la loi qui a voulu laisser aux jurés le privilège des circonstances atténuantes leur permettant de concilier ainsi leurs devoirs envers la société en même temps qu'envers l'humanité.
L'avocat général le suit : « Qa'allez-vous penser de moi, messieurs les jurés, en voyant celui que la société a posé en sentinelle avancée pour la défendre, se départir de la sévérité de ses fonctions et incliner à la faiblesse. N'allez-vous pas vous dire qu'il abandonne son poste. En étudiant le dossier de cette affaire, j'étais résolu à m'opposer énergiquement à l'admission de circonstances atténuantes. Mais après avoir vu l'attitude de ce malheureux jeune homme à l'audience, après avoir entendu ses sanglots, je ne m'oppose plus à ce que vous mitigiez votre verdict par l'admission de ces circonstances atténuantes si vous trouvez humain de 1( lui accorder. »
Et voilà un jury retourné : des hommes comme d'autres, ces magistrats, que nous avons la chance d'avoir pour nous diriger : on ne voit plus leurs jupes ; maintenant, le vent de défiance s'est apaisé ; encore un peu on les suivra où ils voudront nous faire aller. Dans ces deux petites affaires choisies exprès pour tâter le jury dès le premier jour, on aurait certainement répondu « non ». Puisqu'ils nous ont demandé un verdict mitigé^ on ne peut vraiment pas le leur refuser, et c'est « oui » avec conviction.
2 octobre. — A l'audience, ils se tiennent dans des attitudes composées, MM. les jurés, parce qu'ils ont conscience que le monde entier a les yeux fixés sur eux et qu'ils doivent être dignes de la cérémonie dans laquelle ils officient. Mais rentrés dans la chambre de leurs délibérations, autrement dit, daos les coulisses, qu'ils sont donc effarés, éperdus, cocasses ou piteux. Hier, après la première affaire, il y en eut un qui, perdant tout à fait la tête, voulut retenir l'huissier qui nous avait amenés dans la chambre de nos délibérations ; mais celui-ci, se doutant de ce qu'on allait lui demander, se retira discrètement avec un sourire méprisant. — Que lui vouliez-vous donc? — Il sait, lui, il aurait pu nous renseigner.
Se renseigner, c'est là surtout ce que recherche le juré dans son désir de bien juger : il ne sait pas, on ne lui a pas appris.
Et pour apprendre, plus d'un se colle le nez devant l'article 342 du Code d'instruction criminelle affiché en gros caractères : « La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se
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sont convaincus... elle ne leur fait que cette seule question qui renferme toute la mesure de leur devoir : « Avez- vous une intime conviction?»
Et cette lecture redouble son anxiété, car il ne l'a pas celte intime conviction pour décider si l'accusé est ou non coupable ; où plutôt il en a deux : une qui s'est formée pendant que l'accusation parlait ; une autre contraire qui lui a été suggérée par la défense. Comment s'y reconnaître ? Comment se décider? Et l'on examine ses voisins. Si parmi eux il s'en trouvait un qui eût des lumières spéciales, qui fût un ancien juré, par exemple, ayant la tradition, ou bien qui lût avocat ; mieux vaudrait le consulter plutôt que l'huissier trop discret, ou le garçon de cour d'assises qui porte sur son visage tous les crimes que depuis trente ans il entend juger, et que cachent mal les lunettes noires derrière lesquelles il abrite son regard.
Aujourd'hui, comme nous avons à décider dans une affaire d'attentat à la pudeur commis par un homme de cinquante ans sur une petite fille de huit, mon voisin se penche vers moi pour lire mon bulletin :
— Vous mettez oui?
— Assurément.
— Sans circonstances atténuantes ?
— Et je n'hésite pas.
— Pourtant?
Il est membre d'un bureau de bienfaisance
voisin, et marguillier; je le regarde, il approche de la soixantaine ; il s'explique en me parlant à l'o^fj reille : ™'
— Vous ne savez donc pas que c'est à cinquante
ans que le sang d'un homme qui a employé sa vie à travailler commence à fermenter ; sa femme est trop vieille pour lui; il est lui-même trop vieux pour faire des connaissances, alors son sang l'emporte ; et puis vicieuses qu'elles sont, les gamines ; dans mes fonctions on apprend ça.
Le chef du jury est un boucher qui pour le triomphe de la tenue l'emporte extraordinairement sur nous tous : sa redingote noire a le brillant du neuf, et dans son gilet à châle largement ouvert bouffe le jabot plissé d'une chemise de fine toile. Au moment de donner lecture de notre verdict qu'il lient de la main gauche, il voudrait bien pour obéir à la loi mettre sa main droite sur son cœur, mais son beau jabot justement incliné de ce côté le gêne fâcheusement ; il a un moment d'hésitation partagé entre le respect de son beau linge et celui de la loi. C'est le linge qui l'emporte ; avec résolution il plaque sa main sur son nombril. Espérons qu'il n'a pas vu le sourire du président.
Ce n'est pas seulement de son jury que le président veut faire la conquête, c'est aussi de ses jurés individuellement, au moins de quelques-uns. Aujourd'hui il m'a fait appeler dans son cabinet avant l'audience, et nous avons causé.
— Comment trouvez-vous la salle?
— Trop grande.
— On voit bien que vous n'avez pas à répondre aux demandes de places pour une affaire à sensation.
— Il est fâcheux qu'on en donne : vingt-cinq places pour le public debout suffiraient à la publicité des débats qu'exige la loi et le spectacle serait
)risi^^
supprimé : non castigat mores la cour d'assises.
— Et les journaux?
— Les journaux n'auraient pas de places : l'aggravation de la publicité par les journaux est une calamité. En tous cas, si la salle était petite, on entendrait ce qui s'y dit, ce qui n'a pas lieu dans celle-ci, au moins pour les témoins qui font face à la cour et non au jury.
— Et moi m'entend-on ?
— Parfaitement.
— Eh bien alors I Evidemment il tient à être entendu notre pi
dent, et ce n'est pas seulement pour ses assesseurs qu'il fait des mot?. Quelle déception pour lui s'il n'avait qu'un public de vingt-cinq personnes et ses jurés.
Gracieusement il me propose de me faire récuser quand j'aurai des empêchements, et il paraît sur-^i pris que je lui réponde que je n'en aurai pas. Ul
— Ça vous amuse donc ?
— Ça m'intéresse ; surtout ce qui se passe dans les coulisses, celles oti vous ne pouvez entrer que si nous voulons bien vous faire appeler, et où un tas de braves gens se mettent la cervelle au supplice pour se faire « une intime conviction » .
— Dites à vos confrères que pour être juré il ne faut pas perdre le boire et le manger.
— Je ne crois pas que cela arrive, au moins le boire, si j'en juge par les déjeuners des suspensions d'audience.
3, — Mon nom n'est pas appelé. ^flj