‹ Le roman de mes romansChapitre 33 sur 34 · Nous avons perdu notre avocat général, es · texte numérisé non relu

Nous avons perdu notre avocat général, es

prit fin, subtil, habile à démêler les impressions du jury et à les diriger dans le sens qu'il veut; celui qui le remplace est son contraire ; il app:irtient au vieux jeu, au genre Ambigu, parle avec des trémolos, dédaigne de séduire, prétend s'imposer, arracher la conviction du jury par sa seule autorité, par le respect qu'on doit à ses fonctions. Le résultat ne se fait pas attendre : deux affaires, deux acquittements et cependant les avocats ont été misérables. Je crois bien que c'est aussi un peu par leur nullité qu'ils ont gagné leurs causes ; on a eu pitié des accusés si mal défendus. Décidément c'est un instrument délicat que le jury, et dangereux. Quand dans le public on s'indigne contre les verdicts idiots, on ne se rend pas compte bien souvent de ce qu'ont été les débats et les plaidoiries.

6. — Notre président commence aussi à perdre un peu de la confiance que son invocation à l'humanité lui avait gagnée. Il est déconcertant, avec les témoins comme avec les avocats.

Avec les témoins il ignore certainement l'article du Code disant : a que le témoin ne peut être interrompu », car il ne les laisse pas enchaîner deux phrases sans intervenir, s'ils sont contraires à l'accusation pour les bousculer, s'ils lui sont favorables pour les pousser et les aider. Dans les trois mots « Allez vous asseoir », il rend son arrêt sur eux : un imbécile, ou un bien brave homme.

Avec les avocats c'est par l'ironie qu'il procède. Aujourd'hui celui qui défend l'accusé fait, pendant la déposition favorable d'an témoin, un signe d'approbation. Vivement le président intervient : — ^q vous hâtez pas de triompher ; attendez les autres

témoignages ; vous allez voir ; c'est nerveux n'est-ce pas, calmez-vous. — Et l'avocat se calme en effet. Comment se fâcherait-il? Presque tous ils sont choisis d'office, et par là dans la dépendance du président, dont ils doivent tout supporter.

Avec son jury, il se fiche de lui tout le temps, simplement, d'un air bonhomme et narquois. Si l'homme au jabot n'avait pas vu son sourire, d'autres l'avaient surpris, et ceux-là ne se gênent pas pour dire « qu'ils ne trouvent pas ça digne ». — S'il était à notre place ! — Pour moi, je crois que s'il était à notre place, ce qui le gênerait le plus, ce serait de se taire, mais il se rattraperait en se moquant du président, de l'avocat-génôral, des avocats et de nous tous. Voilà le danger d'avoir pour président un homme d'esprit qui ne peut pas résister au besoin de montrer ce qu'il est.

L'appel de nos noms est même pour lui matière à drôlerie, car si ces noms ne sont pas absolument insignifiants, il fait à ceux qui peuvent avoir un sens quelconque, un sort cocasse, et par sa prononciation, il les rend tout à fait drolatiques.

Il s'amuse ; il faut bien passer le temps. Mais ne s'amusent pas ceux dont il se moque et même les autres qui se demandent si ce ne sera pas leur tour demain: le jury vaut bien la magistrature, sans doute ; plus d'un trouve même qu'il est au-dessus-

Et puis, de notre côté, ce qui avive l'antipathie qui commence à se manifester, c'est qu'en bon robin il saisit toutes les occasions qui se présentent de taper sur les commerçants; or, la majorité de son jury est précisément composée de commer çants.

Aujourd'hui, on a jugé deux vols par commis : l'un au préjudice d'un grand magasin de nouveautés, l'autre dans une maison de vente à crédit.

Le premier secoué, est l'un des directeurs de ce magasin, et cependant, pour paraître devant la cour, il a fait une toilette qui aurait dû lui mériter la bienveillance de celle-ci : jamais gravure de mode n'a été aussi soignée : l'homme au jabot est satisfait de voir qu'il se trouve encore des gens qui ont de la tenue. Ce directeur vient déposer sur des vols commis par des employés, dans ses magasins, et le président s'est mis en tête de lui faire dire à quel chiffre s'élève le montant de ces vols dans une année ; ça n'a pas un rapport bien direct avec l'affaire, mais ça intéresse sa curiosité. Cependant, il a beau se faire pressant, il n'arrive à rien de précis, soit que le directeur ne connaisse pas le montant de ces vols, soit qu'il ne veuille pas l'avouer pour que son énormité n'encourage pas les voleurs à continuer. — Enfin, on vous vole ou on ne vous vole pas? — On nous vole. — • Combien ? Tout est inutile. Et les accusés en profitent pour se défendre en disant que quond on vend 18 francs le mètre une soie qui ne coule que 6 francs, 15 francs le mètre un drap qui ne coule que 4 francs, c'est le public qui est volé. — C'est le commerce, conclut le président. Et les commerçants du jury ne sont pas du tout satisfaits de cette explication, ahl mais pas du tout, du tout, pas plus que de voir bousculer un des leurs.

Avec l'autre, c'est bien pis.

— Votre profession? — Directeur de... — Vous n'avez pas fait faillite ? — Mais, monsieur le prési-

dent. — Non, allons tant mieux. Quel est votre chiffre d'affaires ? — Deux millions. — Vous vendez donc à crédit et vous prétendez ainsi être le bienfaiteur des classes laborieuses. — Mais... — C'est vos réclames qui le disent. En réalité, vous faites payer très cher les prétendus services que vous êtes censé rendre ; si bien qu'après le premier versement, l'objet vendu par vous est plus que payé. MM. les jurés apprécieront.

MM. les jurés apprécient en effet que les témoins ne sont pas les accusés et qu'on pourrait les traiter moins dédaigneusement... quand ils sont commerçants.

9, 10. — Rien.

H. — Avortement et tentative d'assassinat. L'aP faire est grave puisqu'elle peut entraîner la mort ; c'est la première fois que je sens bien toute la différence qu'il y a à assister à une audience comme public ou comme juré, et combien sont différentes aussi les rumeurs de l'auditoire quand on les entend dans la salle ou de la chambre des délibérations ; comme elles pèsent sur la conscience et l'oppressent. Lorsqu'on construit une salle d'assises, on devrait bien placer la chambre des délibérations assez loin pour que les rumeurs de la foule ne puissent pas arriver jusqu'à elle; mais ce sont les architectes qui construisent, et jamais ils n'ont souci de prévoir à quel usage leur construction doit servir. Il est neuf heures du soir quand on nous renvoie dans notre chambre, et nous y entrons silencieux, émus, mal à l'aise, car nous sentons que la mort plane, et qu'il dépend de nous, d'un petit mot de trois lettres pour qu'elle s'abatte et frappe.

Jusqu'à ce jour, j'ai plus écouté que parlé, car si l'on se défiait des magistrats, on se défiait tout autant du romancier, mais en ce moment je crois avoir quelque chose à dire et je le dis :

— Il est neuf heures du soir, j'ai déjeuné ce matin à huit heures avant de partir de chez moi ; si, malgré la faim qui me talonne, je prends la parole, ce n'est pas pour retarder votre dîner et le mien.

On a commencé par m'écouter d'un air inquiet, cependant, on se rassure ; et quand j'explique que si le père et la fille sont coupables tous les deux, ils ne le sont pas également ; que si le père a toute la responsabilité, celle de la fille doit être atténuée, un courant sympathique s'établit qui bientôt arrive à l'acceptation de circonstances atténuantes pour la fille. Je ne crois pas que j'aurais obtenu ce résultat avec de belles phrases ; on me sait gré d'avoir épargné à des estomacs exigeants celles qu'on redoutait d'un auteur.

11. — Ceux qui n'en font pas des belles phrases, ce sont les avocats. Depuis que nous siégeons, nous en avons vu défiler une trentaine ; rares sont ceux qui ont pris la peine de plaider. A noter parmi eux, cependant, un vieux, qui a discuté son affaire, non avec des périodes éloquentes, mais après avoir étudié son dossier et bâti un plan serré composé, enchaîné, qui partait d'un point pour arriver à une conclusion. Aussi, celui-là nousa-t-il mis dedans et gagné sa cause qui, avant qu'il parlât, semblait irréparablement perdue. Les autres, le gâchis du va comme je te pousse, au hasard de l'improvisation. On n'apprend donc plus à parler. On dit que les maîtres du barreau dédaignent les plaidoiries

d'assises ; ce dédain semble avoir gagné les jeunes. Il est vrai que ceux qui ont parlé devant nous ne seront probablement jamais des maîtres nulle part : ni art, ni travail, rien. Et cependant, combien elle pourrait être puissante, passionnante, cette éloquence de cour d'assises qai s'adresse à douze bonshommes si différents entre eux, et qui, pour ignorants ou bêtes qu'on les suppose, présentent au moins cela d'intéressant de n'être point coulés dans le moule du professionnel, et par conséquent d'avoir gardé une plus forte part d'humanité.

Comme ces avocats diffèrent des experts que nous avons entendus jusqu'ici : ces derniers calmes, méthodiques, parlant bien sans se reprendre autrement que par des parenthèses habilement ouvertes.

12, 13. — Un forçat doit déposer :

— Vous savez que vous ne pouvez pas prêter serment, lui dit le président, mais vous devez dina la vérité. U

— Je le jure sur votre honneur, monsieur le président.

Autre témoin : c'est une concierge s'adressant à lin homme, accusé de viol, qui rentre chez lui après plusieurs jours d'absence :

— Je lui ai dit : ne vous faites pas arrêter ici, je vous en prie, dans notre maison, ça me fendrait le cœur.

14. — Notre avocat général, le premier que nous avons eu, nous est revenu, et tout de suite, on s'en aperçoit :

Contrefaçon de monnaie d'argent. Un homme venant de Bruxelles a tenté de décidep un apprenti d'une imprimerie où l'on tire les actions et les obli-

galions de chemin de fer à lui remettre les feuilles gâchées de ces obligations. Le gamin n'a pas refusé et a donné rendez-vous pour le lendemain à son tentateur chez un marchand de vins, puis il a prévenu son chef d'équipe, et la police a été avertie, si •bien que quand le lendemain l'homme arrive chez le marchand de vins, on l'arrête. On ne peut pas le poursuivre pour les obligations, bien que l'usage qu'il en voulait faire soit facile à deviner, mais on a trouvé sur lui deux pièces de cinq francs en argent fausses, et ce sont elles qui l'amènent aux assises.

L'interrogatoire du président est tout à fait sommaire, puis la parole est donnée à l'avocat général.

— Jamais affaire plus simple ne fut soumise à votre examen, messieurs les jurés, et je croirais faire injure à vos lumières si j'entrais dans des développements vraiment superflus. L'accusé était-il porteur de deux pièces fausses? Il le reconnaît. A-t-il introduit ces pièces en France? Il le reconnaît aussi, puisqu'il est arrivé de Bruxelles la veille de son arrestation.

Et c'est tout, l'avocat général s'assied.

L'avocat croit devoir imiter cette concision et lui aussi parle de la simplicité de cette affaire, comme aussi de l'injure qu'on ferait à nos lumières en la plaidant longuement. Qui n'est pas exposé à porter dans sa poche des pièces fausses ? Pour cela passe-t-on aux assises ? Et pendant dix minutes à peine il plaide l'innocence de son client.

Nous aussi nous sommes rapides j et en quelques minutes nous avons répondu oui à la question posée sur l'introduction de ces deux pièces fausses en

France. Comme l'homme est évidemment un voleur, pas de circonstances atténuantes dont ne nous a pas parlé l'avocat sûr d'un acquittement.

C'est l'article 132 du code pénal lu par le président qui nous ouvre les oreilles et l'esprit:

a Quiconque aura contrefait ou altéré des monnaies d'or ou d'argent ayant cours légal en France, ou participé à l'émission ou exposition des dites monnaies contrefaites ou altérées, ou à leur introduction sur le territoire français sera puni des travaux forcés à perpétuité. »

Les travaux forcés à perpétuité pour cela 1 c'est de la stupeur chez quelques-uns, de rindignati^B, chez quelques autres. ^|

Je vais voir le président dans son cabinet où je le trouve avec l'avocat général ; ils sont souriants.

— Comment la trouvez- vous? dit le président.

— Abominable...

Mais je n'ai pas le temps de développer mes reproches, le défenseur vient de paraître la tête basse :

— Vous savez, dit le président avec son air goguenard, que si vous voulez me demander mon concours pour entrer dans la magistrature il vous est acquis ; vous obtenez si bien le maximum.

15. — Nous voici à notre dernier jour ; le président nous faisant ses adieux nous adresse un petit discours pour nous remercier du concours éclairé, — combien de choses dans ce petit mot, — que nous avons prêté à la justice, et aussi pour rassurer notre conscience au sujet des peines prononcées par la cour en vertu de nos verdicts ; — évidemment il esl bon d'atténuer pour nous l'effet produit

par notre verdict rendu dans l'affaire de la fausse monnaie :

— Quant à ces peines, si dures qu'elles vous paraissent, soyez certains qu'elles seront adoucies si les condamnés le veulent ; par leur conduite ils sont les maîtres de leur vie ; et la durée de ces peines c'est eux qui la déterminent.

Voilà les timorés soulagés, mais ce qui mieux encore que ces paroles allège les scrupules c'est la collecte qu'on nous fait faire entre nous au profit des condamnés :

— J'ai encore à vous remercier de votre collecte ; ainsi vous avez prouvé que vous savez concilier4es devoirs de la justice et ceux de l'humanité.

Elle a produit cent soixante-cinq francs cette collecte entre quarante jurés ; ça met le repos des consciences à quatre francs Tune.

De tous mes romans, celui qui a été le plus souvent pris pour type du roman à recommencer, c'a été Sans Famille. PendaQt quinze ans, si j'avais voulu, j'aurais pu indéfiniment raconter les aventures d'un enfant, ou ce qui valait mieux encore dte| deux enfants, de beaucoup d'enfants. '9|

Cela pouvait être très rémunérateur, mais d'autre part cela aurait été d'une monotonie extrême en même temps que d'un ennui immense... pour moi au moins. Sans doute j'étais très sensible aux indications qu'on voulait bien me donner, mais pour le moment mes visées étaient tournées d'un autre côté, je chercherais. — En réalité j'étais parfaitement décidé à ne pas chercher dans ce sens. S'il me venait, par hasard, envoyé par ce dieu inconnu qui inspire les romanciers, un sujet qui pût faire un pendant à Sans Famille, je ne l'écarterais pas de parti pris; je le pèserais; et si en fin de compte il me donnait satisfaction, après avoir imposé silence à toutes les objections que je commen-

cerais par lui opposer en vertu des droits de son aîné, je finirais peut-être par Taccepter.

J'attendis une douzaine d'années, non parce que je ne trouvais rien, mais parce que parmi les idées qui me passaient par l'esprit, il n'y en avait aucune qui me parût mériter d'être arrêtée.

Mais pendant que je restais ainsi sans me presser, des confrères moins difficiles que moi, et qui n'avaient pas d'ailleurs des raisons pour se montrer rigoureux envers eux-mêmes, jugeant que le sujet de Sans Famille n'était pas épuisé, et qu'il pouvait encore être fructueusement exploité, ne se gênaient pas pour refaire Sans Famille dans le roman et au théâtre.

Les romanciers mettaient une retenue dans leurs arrangements que les gens de théâtre ne gardaient pas; pourquoi se seraient-ils gênés? N'esl-il pas de règle chez eux qu'ils prennent leur bien où ils le trouvent, et que leur art met en valeur tout ce qu'il touche.

L'un d'eux cependant eut une délicatesse, ou une adresse, ou une maladresse vraiment drôle. Ce fut de m'envoyerses deux volumes, avant d'en tirer sa pièce. Dans quel but me fit-il cet envoi d'axiteur? Fût-ce pour plaider les circonstances atténuantes, comme Albert Delpit qui chaque fois qu'il me prenait une situation, me disait : — Je vous ai pris une situation ; ne considérez cela, je vous prie, que comme un hommage rendu. -- Ou bien fût-ce pour me montrer combien les simples inventions d'un romancier gagnent à être mises en œuvre et dramatisées par un homme de théâtre ? Je ne l'ai jamais su.

Cette pullulation n'était pas pour m'encourager, au contraire. Si bien qu'au lieu de m'arrêler aux idées flottantes qui pouvaient fournir un pendant à Sans Famille, je les repoussais, sans même leur laisser le temps de prendre corps.

Cependant comme, lorsqu'on est romancier, on se raconte des romans à soi-même, pour s'amuser ou s'endormir selon les heures, — au moins est-ce mon cas, — il arrivait parfois que dans ces vagues romans qui ont le caprice et l'indécision delà rêverie, il s'en trouvait qui, malgré moi, tombaient dans le cadre où je ne voulais rien mettre.

Ce fut ainsi qu'en faisant une recherche dans le dernier chapitre de Sans Famille qui a pour titre : En Famille, l'idée se présenta d'un roman qui serait le développement même de ce titre, et tout de suite ce développement se déroula avec ses personnages nécessaires, sa fable et son milieu, si clairement, si nettement, qu'il me sembla bien que c'était enfin le pendant que je n'avais pas voulu chercher, pas plus que je ne voulais le repousser s'il se présentait.

Je n'avais plus qu'à marcher et pour commencer à mettre mon plan à point, ce qui, pour un roman de ce genre, exigeait un long travail préparatoire, non pas tant pour l'industrie du jute, que pour l'étude par les livres, aussi bien que par la visite de certains établissements industriels, des améliorations qui se sont réalisées en ces dernières années dans la condition des ouvriers, — pour leur travail, leur bien-être, leur vie matérielle et morale, et même leurs plaisirs.

J'avais eu tout d'abord l'idée de faire de mon

centre industriel transformé une sorte de Silente ouvrière où j'aurais réuni toutes ces améliorations. Mais c'était là une idée de conception générale, qui ne reposait sur rien de réel. Quand je fus avancé dans mon étude, je vis combien on est éloigné de s'entendre sur ces améliorations ; et comment, avec les meilleures intentions du monde on diffère ; comment on discute ; et même comment on se querelle, à ce point que le bien pour les uns est le mal pour les autres. M'était-il possible, sans compétence spéciale, sans éducation préalable de me reconnaître au milieu de ces contradictions, et de faire un choix. Ce choix lui-même, d'ailleurs, n'était-il pas la négation de l'ensemble que j'aurais voulu réaliser. Comment faire vivre côte à côte des frères ennemis, qui ne cherchent qu'à se dévorer, précisément parce qu'ils sont frères? C'est pourquoi, jetant mon idée par-dessus bord, je fais dire à M. Vulfran converti : « Nous commençons seulement : des crèches, des maisons ouvrières, des cercles, c'est l'a b c de la question sociale; ce n'est point avec cela qu'on la résout ; nous ne sommes qu'à notre point de départ. »

Cependant si prudente que fût cette conclusion, par laquelle j'espérais laisser la porte ouverte à l'imagination des bonnes volontés — mes visées de romancier n'allant pas plus haut, — elle me valut d'être relevé par les économistes ; et M. Yves Guyot, voulant bien très courtoisement, mais avec sa logique irréductible, faire à ce roman l'honneur de le discuter, constata que les fondations d'œuvres dites d'économie sociale, n'ont d'autres résultats que de fausser les rapports des employeurs et des travailleurs.

S'il peut être vrai au point de vue économique pur, que le contrat de travail consiste uniquement dans le salaire payé par le patron et le travail fourni par l'ouvrier, il n'en est pas moins certain qu'au point de vue humain, cette formule ne satisfait pas du tout la conscience. Il faut n'avoir jamais passé quelques heures dans un village industriel pour accepter sans révolte la comparaison qui s'établit entre l'existence du patron et celle de l'ouvrier, quand la journée finie, chacun d'eux revient chez soi, tous deux las de la tâche accomplie, le patron quelquefois plus encore que l'ouvrier, car il s'est peut-être moins ménagé.

Je ne voudrais pas refaire le tableau du patron qui rentre dans son château en l'opposant à celui d€ l'ouvrier qui rentre dans son pauvre garni, il se trouve dans ce roman. Car ce riche château dominant le village où grouille une misérable population ouvrière, n'a point été dessiné de chic, pour des phrases. 11 existe, comme il en existe bien d'autres, de même qu'existent des taudis dont un propriétaire ne voudrait pas pour ses bestiaux. Et c'est parce que les choses sont souvent ainsi que je les ai peintes telles que je les ai vues: — le château au milieu de son parc, avec ses fleurs, son ameublement luxueux, ses serres, ses écuries, ses équipages, sa valetaille ; — le village ouvrier avec sa misère et sa saleté, ses cabarets empoisonneurs et sa débauche.

Qui ne sent qu'entre ces deux existences, il y a une disproportion que des cœurs généreux, des cœurs de patrons croient devoir effacer en partie par des fondations d'économie sociale, et cela dans un esprit de justice humaine, même au risqué de faus-

ser les rapports des employeurs et des travailleurs? C'est ce qu'a voulu montrer ce roman.

Je ne serais pas parti de cette idée que certainement elle me serait venue par mon étude de la vie ouvrière dan? les pauvres villages de la Somme où l'existence de ceux qui travaillent le lin, le chanvre et le jute, est si lamentable, — hommes, femmes, enfants.

Mais ce que cette étude des lieux mo donna, et je le dis ici pour rendre justice à l'observation directe, ce fut l'existence possible d'une enfant, dans ce pays sauvage que constituent les entailles des tourbières de la Somme. Plusieurs fois, en chemin de fer, j'avais suivi cette vallée de la Somme, et, par les glaces du wagon, j'avais vu ces tourbières. Mais que vaut l'observation en wagon ? Ce fut en marchant à travers les prairies que j'appris ce qu'étaient ces entailles et vis le parti que je pouvais en tirer pour l'idée maîtresse de mon roman.

C'était en effet le développement d'une idée que je voulais poursuivre, bien plus que le récit d'une histoire; non que je dédaigne les histoires, mais enfin elles n'ont jamais été le point capital d'aucun de mes romans. Celui qui devait diriger En famille^ c'était l'étude de la volonté. Ce que je chercherais à mettre en œuvre, ce serait sa formation dans un caractère, son fonctionnement, les miracles qu'elle peut accomplir. Mon plan général avait noté beaucoup de petits faits dans ce sens. Mais le principal me manquait, et si je ne désespérais point de le trouver, parce qu'on trouve toujours quand on se donne la peine de chercher, je n'étais pas sans souci à ce sujet.

En me promenant au milieu de cette nature sauvage, j'eus tout de suite la vision de ce ^ue pourrait accomplir une enfant douée de volonté, isolée dans une île de ces tourbières, et comment elle y pourrait vivre, sans autre appui que l'effort constant de cette volonté.

Je n'avais plus qu'à écrire mon roman.

Pendant dix ans j'avais chaque jour recueilli des documents pour un roman que j'appelais ; Le B-'puté malgré lui. C'était celui d'un provincial intelligent, honnête, riche que ses concitoyens envoyaient, malgré ses résistances à la Chambre, pour sa droiture, la dignité de sa vie, la fermeté de ses principes, et qui, après un certain temps passé dans le monde politique, au milieu de ses intrigues, de ses tripotages, de ses vilenies, ayant acquis la conviction qu'il n'y pourrait rien faire de bon, donnait sa démission, écœuré, et encore plus attristé. Vous me direz que cela était bien romanesque, et tenait plus du conte de fées que de la réalité. Peut-être pas tant que ça; car enfin, parmi nos député?, il en est bien... quelques-uns qui ressemblent au mien, à la démission près, et encore a-t-on vu des démissionnaires. Eu tous cas, comme je m'étais mis celte idée en tête je la suivais sans m'inquiéter du reste: à l'exécution je rendrais vraisemblable ce qui en imagination était chimère. Mon sujet était trop

amusant pour l'abandonner sans l'avoir entièrement mis à point : ne me permettait-il pas de juger chaque jour les faits et les hommes de la politique courante, comme les aurait jugés mon député dans la peau duquel j'avais fini par entrer.

En attendant que ce point fût atteint, il se produisit un incident sur lequel je n'avais pas compté, et qui me rendait toute critique contre le parlementarisme impossible aussi bien que toute attaque contre les parleme.ntaires, — cet incident ce fut le Boulangisme ; car ce n'était pas au moment où les Chambres se trouvaient menacées par un danger de cette gravité que j'allais apporter ma pierre, si petite qu'elle fût, pour qu'elle pût servir contre elles. Combien l'existence de ces députés, de ces sénateurs devenait-elle précieuse et leurs fonctions sacrées le jour où ceux qui voulaient les remplacer partaient en guerre contre eux, avec leur armée, surtout avec cette armée composée comme elle l'était I

Le Boulangisme passa; mais il ne s'effondra pas si complètement qu'il ne laissât après lui cette leçon que les Boulanger ne sont que des instruments aux mains de la foule dont ils paraissent être les chefs, quand en réalité ils ne sont que des domestiques ; or, comme dans notre état politique et social on n'a encore rien trouvé de plus résistant que le parlementarisme pour barrer le chemin à ceux-là, c'est folie d'affaiblir ce barrage alors qu'on n'a rien mieux pour le remplacer.

Sans doute on peut penser qu'il est outrecuidant à un romancier de se préoccuper de l'effet que peuvent produire ses romans dans un pareil

ordre d'idées. Cependant j'avoue que j'ai toujours eu le souci de la responsabilité de mes paroles, et que quand pour ne prendre qu'un exemple j'ai écrit des romans sur l'armée : les Souvenirs d'icn Blessé, le Lieutenant Bonnet, je n'ai pas dit un mot sans me préoccuper de la façon dont ce mot pourrait être interprété à l'étranger, ce qui m'a épargné la douleur réservée à un de mes confrères, qui lui aussi a publié un roman sur nos défaites et l'a écrit de telle sorte que j'ai vu notre ambassadeur, dans une des grandes capitales de l'Europe, claquemuré dans son palais pendant plusieurs semaines pour ne pas avoir à subir les ironies de nos vainqueurs à propos « de ce grand succès pour la France ». Et cependant il sait se défendre, parler, répliquer, faire tête avec assez d'à-propos et de force pour qu'on ne se risque pas à la légère dans une lutte contre lui ; mais que pouvait-il contre des sourires de femmes? Les Chambres aussi sont devenues une armée, l'armée de la Défense nationale, et il faut penser à cela avant de partir en guerre contre elles : comment savoir à l'avance où peut porter le mauvais coup d'un maladroit?

Je renonçai donc à mon Député malgré lui.

Mais je l'avoue ce ne fut pas sans regret ; pendant si longtemps je l'avais nourri, caressé, choyé : pendant si longtemps je m'en étais si bien amusé moimême I Tant de notes amassées seraient donc perdues ; leur gros dossier ne servirait donc à rien ; tant de bonshommes à qui j'espérais donner la vie resteraient donc dans leurs langes ?

Ce n'était pas la première mésaventure de ce genre qui m'arrivât, et ces documents inutilisés

allaient en rejoindre d'autres, particulièrement ceux que, pendant trente années, j'avais recueillis pour en tirer un roman sur le monde des lettres et des journaux. Déjà, plus d'une fois, Claretie qui peut parler de tout parce qu'avec sa curiosité intensive, il est informé de tout, l'avait annoncé, car j'en racontais volontiers des épisodes, dont je m'amusais moi-même en y apportant un intérêt plus immédiat et plus personnel que pour le Député malgré lui, puisque je devais y peindre mes confrères. Comme ce serait mon dernier, il me faudrait tout dire : que de types curieux à étudier ; que de dessous inconnus à montrer en m'ofîrant enfin la satisfaction de rendre, avec bonne mesure, ce qai m'avait été fait: pour ne pas se plaindre, il n'est pas dit qu'on ne se vengera pas tôt ou tard. Hé, hé, ce serait drôle... pour moi d'abord, pour le public ensuite. Mais précisément, c'est le plaisir que le public pouvait prendre à cette drôlerie, qui, lorsque le moment de l'exécution de mon idée se rapprocha, me fit renoncer à la mise en œuvre de mes notes, car il ne serait pas fait de bienveillance ce plaisir, mais au contraire d'hostilité. Peu sympathique aux écrivains qui, pour lui, ne font qu'un avec les journalistes, le public leur est au contraire malveillant d'instinct, et aussi parce qu'il s'agace du tapage que tant d'entre nous font dans le monde. Si bien que leurs querelles ou leurs réclames le poussent à courir, avec un mauvais sentiment, aux indiscrétions comme aux attaques qui peuvent abaisser ces bruyants, et à applaudir les coups portés sans s'inquiéter de savoir s'ils sont loyaux ou non : qu'ils soient bien appliqués, qu'ils soient violents

qu'ils soient cruels, même mortels, c'est là ce qui l'amuse : bravo, bravo. Me convenait-il d'apporter mon appoint à cet amusement? D'autres l'ont fait sans doute, et avec succès, mais je ne me suis jamais préoccupé de ce qu'ont fait, ou de ce que feront les autres. Tout bien pesé, je ne le crus point, et serrai mes notes avec celles du Député malgré lui, et plusieurs autres.

Pour le Député malgré lui, je commençais à ne plus penser à lui, ou tout au moins à n'y penser que d'une façon inconsciente, quand en rêvant à ylmowrs de Jeune et à Amours de Vieux, j'entrevis le moyen d'utiliser les notes que j'avais prises pour le Député malgré lui. Sans doute, je ne pourrais en employer dans mon dossier qu'une faible, qu'une bien faible partie, puisque tout ce qui était vie parlementaire à la Cbambre serait forcément supprimé, et c'était là pour moi ce qu'il y avait de plus intéressant, mais enfin tout ne serait pas perdu.

Ce fut ainsi que quelques incidents et quelques personnages de la vie politique furent introduits dans Amours de Vieux ; et il était temps pour mes études de leur trouver cette place, puisque depuis plusieurs années déjà, j'étais décidé à renoncer au roman ; que celui-là réussît à peu près, et il serait le dernier que je donnerais.

Il eut cette bonne fortune de n'être point trouvé au-dessous de ses aînés, et le 25 mai 1895, maître enfin de me libérer des travaux forcés auxquels je m'étais depuis trente ans condamné, j'écrivis dans le Temps la lettre que voici :

» Au directeur du Temps.

» Vous me demandez si je ne reviendrai pas sur ma résolution de renoncer au roman après Amours de Jeune et Amours de Vieux. Cette résolution qui a été pesée est définitive et puisque vous avez la gracieuseté de vous en étonner, je veux vous dire, comment je m'y suis arrêté, ce qui me sera une occasion de prendre congé (P. P. 0.) des lecteurs du Temps, dont plus d'un pendant près de vingt-cinq années de collaboration a bien voulu me donner des marques de sa sympathie.

» Plus d'une fois, j'ai vu dans des nécrologies et j'ai entendu dans des discours funèbres louer un écrivain d'être mort la plume à la main. J'avoue n'avoir pu m'émouvoir de cet éloge. Mourir les armes ou l'outil à la main pour défendre son pays ou nourrir les siens, très bien. Mais en quoi l'artiste, son œuvre accomplie, fait-il acte méritoire en mourant la plume ou le pinceau à la main, au lieu de s'arrêter dans une production qui n'a plus d'autre but que d'exploiter un nom auquel les années ont donné une valeur commerciale, alors que cette exploitation n'est indispensable ni à sa vie matérielle, ni à celle de sa famille ? N'y a-t-il pas là une obstination sénile et aussi une àpreté de gain qui ni l'une ni l'autre ne méritent l'éloge ? Ce n'est pas la plume à la main que ceux-là meurent, c'est l'argent à la main. Puisque dans les œuvres d'imagination on ne se continue pas sans se répéter, le jour où l'on n'a plus rien à dire d'inattendu, le

mieux est de se taire. J'ai entendu quelquefois le public ou les rivaux parler des œuvres de vieillesse de gens considérables, et le mépris de ceux-ci comme la pitié ou l'esclaffement de ceux-là m'ont été des leçons que je me suis promis de ne pas oublier : mieux vaut se les rappeler soi-même que de se les faire rappeler par les autres. Quels seraient ces autres ? Ceux près de qui j'ai marché dans la vie littéraire? Je veux leur épargner cette charitable sollicitude. Les miens ? Je ne veux pas leur imposer ce chagrin.

» L'homme-plante est une conception par certains côtés réelle, puisque, comme la plante, l'homme pousse sur le sol où il a germé, fleurit, porte des fruits et disparaît. Mais, tandis que la nature règle fatalement le rôle de la plante, l'homme s'ingénie, lutte et se cramponne pour prolonger le sien : mes fleurs étaient belles, mes fruits étaient bons, pourquoi ne le seraient-ils pas toujours ? Misérables discussions avec son orgueil ou son intérêt dont je ne veux pas pour moi I Misérable esclavage qui ne sera pas le mien, car j'entends finir libre comme j'ai vécu, sans faiblesses et sans compromissions envers moi-même !

» Peu de temps après la publication de mon premier roman, Buloz — le vieux, le fondateur de la Revue des Deux-Mondes — me fit demander, par l'éditeur Michel Lévy, celui auquel je travaillais. Quelques jours après, rendez-vous m'ayant été donné, je montai le petit escalier de la rue Saint- Benoit, plus curieux de ce qui allait se dire dans cette visite que confiant en son résultat. Buloz n'avait jamais été ni aimable, ni alfable, la politesse

n'était point son souci, et les trente années de direction de sa revue pendant lesquelles tant d'écrivains s'étaient soumis à sa rude autorité, n'avaient fait qu'exagérer son despotisme devenu chez lui un moyen de gouvernement en accord avec sa nature aussi bien qu'avec son intérêt. Sachant cela, je ne comptais donc pas sur un accueil encourageant, malgré les avances faites.

» — Pourquoi ne m'avez-vous pas apporté votr^premier roman? me dit-il d'un ton rogue. |HI

» — Parce que je n'ai pas cru que vous le publieriez.

» — Je ne l'aurais pas publié, en effet, mais je vous aurais donné des conseils qui vous auraient servi pour votre second que je viens de lire et où il y a de l'intérêt, des caractères, de la composition, un style français, de la poésie même, mais tout cela noyé dans des défauts qui doivent être corrigés.

» Et vigoureusement, comrhe s'il cognait à coups de serpe, il tailla dans mon roman, en même temps qu'il m'indiquait comment je devais remplacer ces abalis. Ce fut seulement quand il se tut que je répondis :

» — Ce que vous m'indiquez là, c'est le roman Revue des Deux-Mondes.

» — C'est le bon.

» — Je ne dis pas qa'il n'ait pas été lo bon, mais il n'est peut-être pas le seul bon. iHI

» — Il l'est pour moi. Des écrivains qui vous valen^'^ bien, ont compris qu'ils avaient intérêt à suivre mes indications, et elles leur ont profité. Voyez Octave Feuillet; il commence à bien faire, je l'ai formé. Voyez madame Sand: elle avait du génie ; quand

elle n'a pas écrit à la Revue^ elle est devenue folle. Vous n'avez pas, je pense, la prétention de ne pas accepter des corrections?

» — C'est que justement je fais des romans pour dire ce qui me plaît, tout ce qui me plaît, et rien que ce qui me plaît.

» — Ah ! ah ! très bien ! Vous verrez où cela vous conduira, jeune homme.

Si jeune que je fusse, je ne l'étais pas cependant au point de ne pas sentir la gravité d'un pareil avertissement. Le manque d'affabilité n'est pas la preuve qu'on ne connaît ni la vie ui les hommes. Et en regardant d'où Buloz était parti pour arriver à créer la puissance qu'était la Bévue, à ce moment restée seule intangible au milieu du désastre des journaux (1859), on ne pouvait pas prendre pour paroles en l'air celles de ce bourru ; et elles avaient d'autant.plus d'importance pour moi qu'elles précisaient, avec l'autorité de l'expérience, ce que je m'étais déjà dit. Il continua :

» — L'intransigeance n'a jamais été utile à personne ; reprenez votre roman, corrigez-le dans le sens que je vous indique, et je le publierai, comme je publierai probablement les autres si vous n'en faites pas trop et suivez mes conseils : il faut se châtier comme il faut se borner. Si Alfred de Musset ne m'était pas revenu après avoir tâlô des journaux, il était perdu.

» Que la sagesse me fît me soumettre et j'étais enrégimenté sous cette direction ; je n'avais plus qu'à écrire des romans sur le modèle connu sans inquiétude et sans recherche. Jusqu'à un certain point, j'étais comme ces jeunes peintres qu'un petit

succès vient de signalera l'atlention des marchands de lahleaux, qui les enrôlent à leur service en leur achetant d'avance leur fabrication, réglée à l'avance aussi, et leur assurent avec la fortune les honneurs officiels.

» Mais cela ne me tentait point, j'avais d'autres idées, d'autres visées, un autre but, et si aventureuse qu'en fût la poursuite, ces sages avertissements ne me le feraient pas abandonner : suivonsnous d'autres conseils d'ailleurs que ceux qui s'accordent avec notre caractère? « Je verrais bien», comme disait Buloz, où cela me conduirait et si je rencontrerais partout des exigences analogues à celles qu'il m'opposait.

» E 11 bien , après de longues années de collaboration aux journaux qui ont publié mes romans, je dois leur rendre ce témoignage que partout j'ai rencontré la plus complète indépendance : au Journal des Débats comme au Temps^ à la Nouvelle Revue comme au Siècle^ à V Illustration, au Figaro, ya,! eu entière liberté pour le sujet, la façon de le traiter, les développements que je voulais lui donner ; si je n'ai pas mieux fait, c'est ma faute, pas de circonstances atténuantes à plaider.

» De ce côté, les dangers qui semblaient menacer mon parti pris ne se sont donc pas réalisés, puisque je suis arrivé à ce résultat que, dans mes soixante volumes, il n'y a pas une phrase qui ne soit l'expression de ma pensée : sans doute, je n'ai pas toujours pu dire tout ce que j'aurais voulu, mais je n'ai jamais dit que ce que je voulais.

» A d'autres points de vue les journaux m'ont-ils perdu, et mon œuvre vaudrait-elle mieux si je

l'avais donnée sous une direction qui l'aurait bornée et châtiée ? C'est une question difficile à résoudre pour moi, et à laquelle peuvent seuls répondre les lecteurs qui m'ont accordé leur intérêt, sans me tenir rigueur de ce que j'ai toujours cherché à me satisfaire moi-même, plutôt qu'à leur plaire par des concessions à leurs idées, à leurs préjugés, à la mode du jour. Et encore s'il en est qui veuillent m'honorer de ce jugement, devront-ils considérer qu'il porte sur un isolé qui s'est tenu à l'écart des camaraderies, des coteries, des sociétés d'admiration mutuelle, qu'elles fonctionnent dans les cafés ou dans les salons, dédaigneux des honneurs, insensible au silence, indifférent à l'injustice de ceux de qui il n'attendait rien, par cela même qu'il ne leur avait rien demandé? Il est vrai que son isolement lui a parfois valu des critiques d'autant plus précieuses qu'elles étaient inattendues, et qu'il s'est trouvé très fier le jour où son éditeur lui a envoyé un numéro du Journal des Débats dans lequel il lisait un article de Taine (1). De même, il l'a été aussi lorsque des articles, signés d'écrivains dont il admirait le talent, lui ont apporté une marque de sympathie. Mais de quel effet peuvent être ces articles intermittents dans l'assourdissant tam-tam qui doit maintenant précéder, accompagner et suivre le lancement du moindre volume : interviews plus ou moins préparés, indiscrétions sur les maladies, les infirmités, l'amaigrissement, l'engraissement, banquets, voyages, réceptions? » Est-ce à dire que, les choses étant ainsi, il n'y

(i) Voir cet article, page i-t.

ait qu'à sortir indigné d'un monde où se sont établis de pareils usages? Ma foi, non. Et j'avoue que si je ne trouvais pas ma tâche avancée, je la continuerais : en somme et au bout de tout, on se fait le nom et la réputation qu'on a poursuivis. Mais je crois le moment venu d'interrompre cette tâche et je m'en vais tout simplement.

» Pendant trente années j'ai vécu pour les autres, pour mon œuvre à laquelle je me suis donné corps et âme, cloîlré dans une existence de travail aussi sévère qu'elle aurait pu l'être à la suite de vœux véritables, à la campagne, loin des relations mondaines ; je voudrais bien maintenant vivre un peu pour moi et pour ceux que j'aime, pour leur plaisir comme pour le mien. Sans doute, c'est quelque chose d'amuser ses contemporains, mais c'en est une autre qui a son intérêt aussi de s'amuser soimême, pendant qu'il vous reste de l'intelligence pour comprendre, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des jambes pour marcher et de la bonne humeur pour s'accommoder de tout. Tant que j'ai travaillé je n'ai lu, vu, étudié que ce qui devait servir à ma consommation immédiate ; j'ai étudié la théorie de la chaleur pour mon roman Une bonne Affaire ; l'émaillerie pour Mondaine ; la fabrication du drap pour Baccara; le jute pour En famille; j'ai été à Rome une première fois apprendre comment on fait un comte du pape pour le roman publié sous ce titre ; Londres m'a fourni Vices français ; l'Alsace, Madame Obernin; et ainsi toujours comme le juif errant. Ces voyages et ces études avaient leur intérêt, mais combien eùt-il été plus vif, plus large si j'avais pu m'attarder et pous-

ser à fond ; par malheur, on ne s'attarde pas à cueillir les fleurs du chemin quand on suit une roule imposée avec un horaire réglé à l'avance. Ainsi emporté malgré moi, que de choses je n'ai pas vues, que de livres je n'ai pas lus, les remettant à un lendemain toujours encombré, qui ne s'est débarrassé que depuis quelques mois et qui va me donner maintenant le loisir de faire le tour des idées, des choses, des hommes et des pays que je n'ai pu qu'effleurer ou entrevoir en passant trop vite.

» Puisque mon dernier roman a eu la chance de n'être point trouvé au-dessous de ses aînés et de mériter qu'un critique dise de lui ; « Ceci un dernier roman, allons donc ! Il y a là toute la force jeune d'un esprit qui n'a pas donné sa dernière pensée » ; il me semble que c'est le moment de m'en tenir là par un sentiment de coquetterie qu'on voudra bien me pardonner peut-être : raté, je l'aurais recommencé et indéfiniment sans doute ; il marche, moi je m'arrête. Ce ne serait vraiment pas la peine d'avoir eu la prétention d'enseigner la vie aux autres, pour ne pas avoir appris soi-même à finir proprement. A la vérité, j'ai dans mes tiroirs une dizaine de romans préparés : plan, milieu, personnages ; mais à vouloir les écrire, qui sait si je serais en état de soutenir l'accord étroit qui doit exister entre la conception et l'exécution ?

» C'est en avril 1894 que j'ai achevé d'écrire Amours de Vieux. Aussitôt je suis parti pour l'Italie et l'Orient. Et cette fois, en débarquant à Rome, je n'ai pas eu à me demander : — Le pape me recevra-t-il? — Qui dois-je voir? — Dans quels quartiers dois-je placer mes personnages? C'est en eu-

rieux, en flâneur le nez en l'air que j'ai pu me promener sans prendre des notes en vue de tirer parti plus tard du plaisir goûté, qui par cela même se trouve amoindri. A l'Acropole, le souci d'utiliser ce que je sentais n'apasfait tomber la mousse de mon enthousiasme. Les rives du Bosphore, roses de la floraison des arbres de Judée, m'auraient-elles paru aussi riantes, si j'avais dû. traduire mes impressions en phrases précises ? S'il est un âge ou les mots agrandissent nos sensations, il en est un où ils les diminuent. » Une seule fois pendant ce voyage j"ai éprouvé un regret d'avoir renoncé aux phrases, c'est au retour. Un crochet par Nuremberg nous avait fait traverser toute l'Allemagne du Sud, et parla portière, sous un clair soleil de juin, je regardais filer les pays, leurs moissons mouvantes, c< leurs vertes forêts », leurs villages aux maisons propres, fraîchement peintes, leurs villes, leurs cheminées d'usine, et quoique ma rentrée en France fût la vingtième peut-être, je me demandais quelles comparaisons j'allais faire de l'autre côté de la frontière. La voilà franchie. Le ciel, d'un bleu de turquoise, n'a rien des violences lumineuses de l'Italie et de la Grèce, mais qu'il est doux aux yeux, aimable et tendre ! Les prairies fleuries n'offrent pas les tapis de ficoïdes aux lueurs fulgurantes qui couvrent les grèves du golfe de Tarente, mais comme leurs pâquerettes blanches mêlées aux boutons d'or, aux campanules et aux reines des prés ont un charme printanier ! Les villages se groupent, le paysage se meuble de maisons, de gens au travail, debétes ; le long de la voie défilent de grandes usines, des hautsfourneaux qui vomissent des flammes et des coulées

de feu ; les machines ronflent ; sur des fils aériens courent des wagonnets. Comme la campagne est fertile, la vie intense, l'industrie puissante ! Plus de comparaisons à craindre; un sentiment de fierté. Belle à voir la baie de Naples; belle aussi la Corne d'Or; mais que la France est bonne à habiter ! Voilà l'impression que je ressens et que je regrette de n'avoir plus l'occasion de traduire. Mais c'est fait.

» Maintenant à vous les jeunes... qui êtes jeunes. Le champ que nous avons labouré n'es' pas épuisé; avec des méthodes neuves, vous pouvez lui l'aire produire encore de belles récoltes, « c'est le fonds qui manque le moins ». Quand la Grande Révolution a mis la jeunesse au pouvoir et à l'armée, elle a donné au monde un coup d'aile qui l'a enlevé. Si les vieux n'avaient pas enveloppé Gambelta, son effort eût produit d'autres eftets. Ce n'est pas seulement dans la politique que les vieilles barbes sont obstruantes. Peu importe que les idées soient vieilles ; ce qu'il faut, c'est que ne le soient pas les formes et les personnes qui les mettent en œuvre.

» Voilà bien des mots, n'est-ce pas? pour dire que je me tais. Mais quand les silencieux s'y mettent, ils sont de terribles bavards. Au printemps dernier, visitant les catacombes de Rome, notre guide était un trappiste condamné au silence. Pour nous, il fallait qu'il parlât cependant. Comme il se rattrapa! Ah ! l'aimable bavard, abondant, inépuisable de paroles, de belle humeur, heureux de trouver les oreilles attentives de deux compatriotes!

» Hector Malot. »

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