UN BEAU-FRERE
Pendant que, mon manuscrit sous le bras, je cherchais dans tout Paris un éditeur pour publier mon premier roman, exaspéré par les attentes, humilié par les airs superbes avec lesquels on me recevait, quand on me recevait, je m'étais juré de ne plus jamais courir pareille aventure. Ceux qui voudraient, — directeurs de journaux ou éditeurs de livres, — présenter à leur public ce que je faisais, me le demanderaient. Pour moi, je ne leur présenterais rien, pas même ma personne. C'était de la folie, car on avait le droit de m'ignorer, et de ne pas venir à moi simplement parce qu'on ne savait pas mon existence. Mais, dans la jeunesse, on aime ces audaces qui consolent de bien des illusions perdues. Si périlleuse que fût cette méthode, je l'ai suivie depuis mon premier livre jusqu'à mon dernier, quelquefois inquiet, je l'avoue, sur les résultats qu'elle devait produire, mais toujours résolu à ne pas transiger. On verrait bien. Quelquefois et même pour parler franchement, le plus souvent, je
ne voyais rien du tout, et des journaux où j'aurais été heureux de publier mes romans ne pensaient pas à m'en demander. Mais, quelquefois aussi, d'autres me faisaient signe ; et par cela seul qu'on venait à moi je n'aurais pas à discuter les concessions qu'on impose trop souvent à ceux qui s'offrent.
Dans ces conditions, on comprend quel fut mon soulagement et quelle fut ma satisfaction quand, un beau matin, je reçus une lettre de M. Edouard Bertin, le directeur du Jouimal des Débais, me disant que si je voulais m'enlretenir avec lui d'un roman pour son journal, je le trouverais à son atelier, 17, quai Voltaire, tous les jours, de deux à quatre heures. fl
— Hé, hé! le Journal des Débats, ce n'était pa^T des guignes : à cette époque n'était-il pas le seul journal qui, en même temps que les lettres, représentât la liberté. Ma méthode, malgré mes doutes, n'était donc pas si mauvaise que quelquefois je me le disais, sans jamais penser -à l'abandonner d'ailleurs?
Le lendemain, à deux heures, je montais les nombreuses marches conduisant à l'atelier de M. E. Bertin, qui, en même temps qu'il dirigeait le Journal des Débats, faisait de la peinture, comme sa sœur, mademoiselle Louise Bertin, faisait de la musique, non en amateurs, ni elle ni lui, mais en^ artistes. w
A mon coup de sonnette, un grand vieillard, te- • nantune palette de la main gauche, M. Bertin luimême, vint m'ouvrir, et je me trouvai dans un ate-w lier sans feu, qu'une journée de décembre, grise et froide, rendait glacial: sur son chevalet se trouvait
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un tableau représentant un paysage d'Italie, avec des moines graves qui déambulaient sous des arbres classiques.
— M. Taine m'a rapporté, me dit M. Berlin, que vous seriez disposé à donner un roman au Journal des Débats.
— Je serais heureux que le Journal des Débats voulût bien m'accueillir, mais de roman je n'en ai pas à vous présenter en ce moment.
— Vous en avez en préparation ?
— Sans doute.
— Eh bien 1 racontez-m'en un qui pourrait paraître dans notre journal ; ce que vous voudrez.
Et, m'invitant à m'asseoir, il se remit au travail, me tournant le dos, tandis que moi je faisais face au tableau.
L'homme qui a en tète une idée longuement caressée se trouve dans des conditions d'obsession qui lui font faire bien souvent d'étranges maladresses. Au lieu d'être sensible à l'accueil que je rencontrais, et de ne m'attacher qu'à profiter de cette bienheureuse occasion, en trouvant quelque moyen adroit pour en tirer parti, je ne pensai, du moment où M. Bertin m'eût dit : «Ce que vous voudrez », qu'à lui faire prendre un roman qui à l'heure présente me plaisait plus que tout autre. Sans doute, je reconnaissais bien que ce roman pouvait avoir certains côtés dangereux, ou tout au moins inquiétants, mais le « Ce que vous voudrez » me poussait, m'obligeait pour ainsi dire à risquer l'aventure.
Et en ce mois de décembre 1867, je me mis à lui raconter Un Mariage sous le second Empire, tel qu'il
a paru en 1872, après la chute de l'Empire ; alors, ce roman avait pour titre : Un Fils d'Excellence.
Ce n'est pas toujours chose facile que de conter le roman qu'on veut écrire ; il faut être clair, ne pas s'embrouiller dans les événements, ni les personnages, mettre certains faits en lumière, passer vite sur d'autres, enfin donner une impression à peu près compréhensible de ce qui n'est encore qu'à l'état d'ébauche, sans l'ordre et le relief que donne l'exécution. Cependant, comme j'étais maître de mon sujet, je ne l'exposai pa-s trop mal.
Pendant que je parlais M. Bertin continuait de peindre, sans se retourner une seule fois de mon i côté, et je ne voyais pas l'effet que je produisais ; seulement, il me semblait qu'il était beaucoup plus attentif à ce qu'il faisait qu'à ce qu'il entendait.
Alors, pour le ramener à moi, j'appuyais sur ce que je croyais le plus intéressant, particulièrement sur le fond réel de mon roman : sur le préfet que je tâchais de peindre tel que je l'avais étudié ; sur les intrigues de cour pour marier un personnage du monde impérial à une riche héritière fiancée à un orléaniste; sur la fuite de la riche héritière auprès de son oncle ; sur les m.oyens politiques mis en œuvre pour peser sur cet oncle fonctionnaire.
Enfin, arrivé au bout, je me tus.
Alors seulement M. Bertin se retourna vers moi :
— Est-ce que vous n'auriez pas en tête un autre roman? me dit-il.
Je ne laissai paraître ni surprise, ni déception. Au fond, je me demandais bien si ce peintre passionné n'allait pas me faire raconter ainsi les Mille et une Nuits, pour me dire en fin de compte que mes