UN BEAU-FRÈRE
histoires ne l'amusaient pas du tout ; mais je n'avais qu'à parler tant qu'il lui plairait de m'écouter, et je recommençai.
Cette fois, ce fut le sujet d'C/n Beau-Frère que je lui exposai, tout aussi longuement, avec tout autant de détails que pour Un Fils d'Excellence, mais en me gardant bien de laisser croire qu'il pouvait y avoir une part de réalité dans mon récit : l'expérience que je venais de risquer m'avait rendu circonspect. On pouvait très bien, au Journal des Débats, ne pas partager mon goût pour la vérité et la craindre avec tout le cortège d'ennuis qu'elle traîne bien souvent.
Quand j'eus fini, ce fut une physionomie toute différente que me montraM. Berlin.
— Je suis heureux de constater, me dit-il gracieusement, que vous n'êtes point à court de sujets : c'est de bon augure pour l'avenir. Celui-là me convient. Mettez- vous à l'exécution aussitôt que possible.
— Demain.
— Vous passerez aussi tôt que vous serez prêt. Cette bonne grâce me décida à risquer une question :
— Qui vous a déplu dans Un Fils d'Excellence?
— Tout. Comment avez-vous pu imaginer que sous le régime dont nous jouissons, un journal consentirait à publier un roman de ce genre? En vous écoutant, je me demandais si vous vouliez faire supprimer le Journal des Débats.
— Je n'avais pas pensé à cela.
— C'est à moi d'y penser. Pour publier votre roman, attendez que l'Empire soit à bas... s'il doit tomber.
— J'attendrai.
J'attendis quatre ans et j'eus alors toute liberté de dire ce que je voulais ; mais il m'aurait plu davantage de le dire moins facilement.
L^idée à'Un Beau-Frère est d'une extrême simplicité et tient en quelques lignes :
« Un homme sain d'esprit, mais que des parents ont un intérêt à faire passer pour fou, est reconnu fou par des médecins, et enfermé dans un asile d'^Hi liénés où il devient fou. » t|'
La première objection qu'on peut opposer à ce thème est suggérée par la loi de 1838 sur les aliénés, qui a précisément pour but d'empêcher que les gens sains d'esprit puissent être séquestrés comme fous ; ce qui, avant 1838, devait se produire assez souvent sans doute, puisqu'on a été obligé de faire une loi spéciale, avec toutes sortes de disp^Hj sillons, qui à la lecture, semblent reposer sur wP' fantaisie tant les faits qu'elles visent paraissent invraisemblables, pour prévenir et punir ces séquestrations. Interrogez un préfet, un procureur de la République, consultez surtout un médecin aliéniste, demandez, aux uns et aux autres, s'il est possible qu'une personne raisonnable puisse être enfermée dans uoe maison d'aliénés, tous vous répondront par la loi de 1838; et si vous insistez les fonctionnaires hausseront les épaules, tandis que l'aliéniste vous examinera pour voir si vous n'êtes pas un candidat «à la manie de la persécution ».
Mais la loi n'est trop souvent que des mots et les faits sont les faits. fli
Peu d'années après le vote de cette loi, il se passIF' dans notre entourage un de ces faits qui, précisé-