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Le Roman de Molière

E. DENTU, ÉDITEUR -" Libraire de la Société des Gens de lettre. Palais Royal, 17 et 19, galerie d'Orléans.

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Ceci lïcst qu'un volume préliminaire, un petit livre d' avant-goût , servant de prélude et par avariée aussi de pièee justijîeative à l'ouvrai^e plus eomplet, Molière au théâtre et chez lui, que Je prépare pour la librairie Didier,

Molière est plus que Jamais à la

mode chei les énidits. Partout on s'occupe de lui; on cherche et l'on trouve.

J'ai donc pensé que je ne devais pas différer davantage pour dire aussi mon moi, indiquer ma part de découvertes et prouver, en attendant mieux, qu'aucune partie de cet intéressant sujet ne m'est restée étrangère.

Ce m'est d'ailleurs une favorable occasion de faire connaître ce qu'on doit, sur Molière, à l'infatigable chercheur Beffdra, dont les manuscrits dorment inexplorés à la Bibliothèque impériale, bien qu'il y eut consigné, il y a plus de trente ans

déjà, une partie des documents récemment retrouvés.

Pour mon compte, je lui suis fort redevable , Je dois aussi beaucoup à AI. Edouard Thierry .administrateur du Théâtre-Français, qui, par l'obligeante entremise de M. Léon Gu illard, bibliothécaire de la Comédie, a bien voulu me mettre à même de consulter longuement le Registre de La Grange, d'oii j'ai tiré presque entièrement un des chapitres qui vont suivre.

Je suis heureux de pouvoir l'en remercier ici.

Ce n'est pas l'auteur de comédies, dont on a tant parlé sans tout dire, que nous allons ici étudier en Molière, c'est l'homme même, en le cherchant surtout dans la passion qui le posséda le plus, et tout entier : l'amour.

S'il entra dans la voie, où l'attendaient tant d'épreuves et tant de gloire, c'est que l'amour l'y entraîna.

Si, parmi tant d'oeuvres admirées, il en est quelques-unes où le sentiment humain éclate encore mieux qu'ailleurs et sur lesquelles il semble qu'on entende retentir ce rire amer, véritable accent de l'humaine comédie, dont

parlait Boileau après avoir écouté Molière dans certaines parties du Misanthrope^-, c'est que pour ses œuvres supérieures aux autres, parce qu'il y laissa plus de lui-même, l'amour avec ses dépits, ses douleurs et ses désespoirs l'inspirait.

Je sais, parmi les chants de la Grèce héroïque, une chanson dansée, où la Comédie primitive cueillit toutes faites quelques-unes de ses plus jolies scènes d'amour, et qui nous donne aussi en sa fleur la plus épanouie la partie amoureuse de l'œuvre de Molière. La connaissait-il? je le crois, car, parmi les choses de l'antiquité, il en est peu qu'il ignorât; mais son cœur aussi pur, aussi vrai que celui des hommes primitifs à qui l'idée en était venue, aurait pu lat rouver de lui-même.

Cette chanson, égayée de danses, est ce

I. « II a encore, dit Brossette parlant de Despréaux, récité cet endroit du Misanthrope de Molière, où il dit (quand on rit de sa fermeté outrée)": Par la sangbleu, messieurs, je ne croyais pas être si plaisant que je suis. (Acte II, scène dernière.)

« Molière, en récitant cela, s'accompagnoit d'un ris amer, si piquant, que M. Despréaux, en le faisant de même, nous a fort réjouis. » Mém. de Brossette sur Boileau, à la suite de sa Correspondance. (Edit. Aug. Laverdct, i858; in-8», p. yi-i.)

qu'on appelait dans Égine, Athènes ou Sicyone, le chant amœbée. Au milieu d'un cercle de belles jeunes filles et de beaux adolescents, s'avance un jeune homme armé d'un glaive d'or, et une vierge couverte d'un voile et couronnée de fleurs. Ils chantent, ils dansent; et leurs danses et leurs chants expriment l'amour dont ils sont épris. Mais voilà qu'ils se séparent, le dépit éclate dans leurs paroles et sur leur visage. Ils se fuient, puis reviennent, mais pour se fuir de nouveau. Encore quelques instants et le dépit deviendra de la colère; des larmes, de vraies larmes couleront; mais non, un sourire a brillé, et la rosée qui perlait déjà s'évanouit sous ce gai rayon. Les mains se reprennent, les bras s'enlacent; la danse recommence avec la chanson, et les deux amoureux, fiancés parce retour de tendresse, gagnent, en se caressant toujours, la couche nuptiale. Toute la comédie de l'amour est dans cette scène antique où se reflète aussi l'image fidèle de la vie amoureuse de Molière. Partout où nous le rencontrons, il aime; partout où il aime, il trouve moins des occasions de bonheur tranquille que des occasions de dépit jaloux, et cependant il ne cesse jamais d'aimer. Ainsi sa vie se passe dans ces con-

tinuellcs variations du chant amœbée: mais, toujours soigneux de cacher ses tristesses, n'oubliant jamais sous ses propres ennuis le rire dont il a fait son art, il ne prend de ce chant, moitié sérieux et moitié triste, que la note souriante pour en faire comme le refrain de ses comédies.

Depuis l'une des premières jusqu'à l'une des dernières, depuis le Dépit amoureux jusqu'au Bourgeois gentilhomme, nous le suivons ce refrain de l'admirable esprit, trop rempli des pensées qui l'oppressent pour ne pas les faire déborder sur ce qu'il écrit, mais trop bon aussi pour en communiquer l'amertume, et s'appliquant alors à traduire en sourires pour le public toutes ses secrètes mélancolies. Si Molière n'était qu'un esprit, l'acre satire ne lui coûterait pas; elle serait l'expression naturelle et complète de ce qu'il souffre; mais c'est un cœur aussi, et comme le fiel ne sort jamais du cœur, on n'en trouve pas dans ses œuvres. Il sent qu'il doit au monde, puisque sa mission est de l'instruire, la confidence de ce qu'il souffre ; mais il lui vient du cœur je ne sais quelle crainte de communiquer sa souffrance en l'exprimant avec toute son amertume, et il n'en prend pour le montrer aux

autres que ce qui peut leur être une leçon mêlée d'amusement. Ses pensées sont amères, mais le miel est sur ses lèvres et tout s'adoucit en y passant. Ainsi, dans le Misanthrope même, où il est tout entier avec toutes ses peines, on ne trouve, sauf quelques éclats de ce rire désespéré dont je parlais tout à l'heure, que l'expression d'un chagrin qui craint d'être contagieux en se faisant trop voir, qui aime mieux rire que se faire plaindre et au fond du quel on sent bien moins la haine du mal que des regrets pour l'absence du bien. "

Et là pourtant toute son âme aurait dû éclater en sanglots, car il souffrait alors, à ce moment du Misanthrope, tout ce qu'un cœur aimant peut souffrir. Epoux, il était odieusement trahi; poëte, il était persécuté : sa comédie de Tartuffe se trouvait prise dans les pièges des faux dévots; ami, il était trompé : Racine le quittait pour la scène de l'hôtel de Bourgogne et lui enlevait V Alexandre, quoiqu'il l'eût déjà joué plusieurs fois sur son théâtre. Ce n'est pas tout, la maladie dont il devait mourir sept ans après commençait à le torturer, et comme ses acteurs ne pouvaient rien sans lui, il fallait qu'il suspendît, pendant deux mois , ses représentations I

Ainsi, malade lui-même d'àmc et de corps, souffrant de plus de toutes les misères que l'inaction allait "faire endurer à ceux dont il était moins le chef que le père et l'ami : voilà Molière, à l'heure du Misanthrope. Il faudrait à d'autres de bien moindres douleurs pour se croire le sujet d'une tragédie ou d'un mélodrame; lui, ne fit qu'une comédie, où il se représenta dans un personnage qui semble inviter moins à s'apitoyer sur ses chagrins qu'à rire de ses brusqueries. Est-il possible de pousser plus loni le dévouement pour son art et d'avoir plus gaiement la force du génie en ses expériences sur lui-même ? On peut dire de Molière, en ces luttes, ce que Sarrazin a dit de Henri IV, en ses batailles : Son courage riait l C'est que tous deux, le comédien et le roi, étaient d'essence véritablement française.

Si c'est ainsi qu'en usait Molière avec ses douleurs les plus profondes , on comprend avec quelle facilité il devait se faire un jeu des menues peines de l'amour, de ces dépits dont je parlais , et qui semblent avoir été l'accident quotidien de ses passions si nombreuses et si diverses. Ses comédies, en plus d'une scène, en ont, comme je l'ai dit, gardé

le reflet et Pécho. Eraste , du Dépit amoureux, dans la scène de fâcherie et de raccommodement avec Lucile , c'est Molière; et Gros-René, avec Marinette, c'est Molière aussi. Dans Tartuffe, Valère querellant Marianne, puis revenant à elle, c'est encore lui ; et dans le Bourgeois gentilhomme, Cléonte se prenant de colère boudeuse contre une autre Lucile, mais n'attendant qu'un sourire pour se rengager, c'est lui, toujours lui.

Il se faisait déjà vieux à cette dernière fois, c'était trois ans avant sa mort , mais il n'avait rien désappris de l'amour. Son cœur était une source inépuisable de tendresse, et la conduite de sa femme une source non moins intarissable d'amertume et de dépit. Ainsi, malgré l'âge, malgré ses quarante-huit ans, il pouvait se croire encore un jeune amoureux, puisqu'il souffrait toujours de l'amour.

C'est sa femme, c'est Armande Béjard, qui, pour la scène de Valère et de Marianne dans Tartuffe lui avait déjà donné la réplique, sinon sur le théâtre, du moins chez lui, où ne se multipliaient que trop ces sortes de brouilleries, qu'un raccommodement ne suivait pas toujours; mais cette fois-là le public avait pu se méprendre sur les personnages,

tandis que, dans le Bourgeois gentilhomme '. il ne put s'y tromper. Molière lui-même prit plaisir à peindre Lucile, qui affolait et désolait Cléonte sous les traits d'Armande ellemême.

ce — Elle a les yeux petits , dit Covielle , le valet, à qui l'amour n'a pas ôté la clairvoyance.

« — Cela est vrai, répond Molière par la bouche de Cléonte, elle a les yeux petits, mais les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.

« — Elle a la bouche grande, ajoute Covielle.

« — Oui ; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches , et cette bouche, en la vovant, inspire des désirs , est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

(c — Pour la taille, elle n'est pas grande.

« — Non, mais elle est aisée et bien prise...

« — Pour de l'esprit...

« — Elle en a, Covielle, du plus hn, du plus délicat...

« — Elle est toujours sérieuse.

« — Veux-tu de ces enjouements épanouis,

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