‹ Le Roman de MolièreChapitre 30 sur 88 · I. Mémoires du chevalier d'Arvieux, 1735. in · texte numérisé non relu

I. Mémoires du chevalier d'Arvieux, 1735. in

t. IV

— 8o — est venu : a Mardi, 14 février (1662), les Visiojinaires, VEscole des maris y visite chez M. d'Equevilly. — Mariage de M. de Molière, au sortir de la visite. » Que vous semble de Molière se mariant après avoir joué ? Que dites-vous de cette activité, de ce zèle pour son état qui ne lui permettent pas même une vacance d'un jour pour se marier à son aise?

Il était alors dans toute la violence d'une ardeur que l'affaiblissement de ses forces l'obligea seul de calmer trop tôt. Un autre exemple nous fera juger mieux encore de son assiduité au travail et du soin qu'il prenait pour ne pas perdre même une heure.

Le Surintendant l'a fait venir à Vaux, le II juillet 1661 % de là Molière se rend à Fontainebleau, chez le roi, et reste en tout absent quatre jours. Dans la nuit du quatrième, il part, avec sa troupe, arrive à Paris dans le milieu du jour suivant, et joue au débotté, (c Le lundy 1 1 juillet (1661), dit La Grange, la troupe est partie pour aller à Vau,

I . Nous parlerons dans notre travail définitif des rapports de. Molière et de Fouquet, dont il existe une preuve dans une lettre écrite au sujet du procès de celui-ci par le gouverneur de la Bastille.

— 8i — pour M. Fouquet... La troupe revint à Paris la nuit arriva à Essone, le vendredy i5, à la pointe du jour, et arriva à midy au Pallais - Royal, pour jouer Hiion de Boy^deaiix et VEscole des maris qu'on avait affichés. »

Auprès de la mention que La Grande fait de son mariage, dans son registre, se trouve une espèce d'hiéroglyphe qui demande quelques mots d'explication, d'autant plus que les signes du même genre, quoique de forme et de couleurs différentes, sont en grand nombre sur ce manuscrit.

N'écrivant que pour lui, comme je l'ai dit, La Grange a cru pouvoir tout naturellement se permettre un svstème de svmboles mnémoniques que lui seul pouvait comprendre.

C'était une économie de temps et de stvle ; à première vue, suivant la couleur de ces signes, teintés d'après la nuance triste ou gaie des événements, il lui était facile de faire le bilan des chagrins ou des joies de sa vie, et de voir qui l'avait emporté du bonheur ou

du malheur. Pour celui-ci, c'est une losange peinte en noir qui sert de symbole; pour la prospérité, au contraire, c'est un rond ordinairement barbouillé de bleu.

Or, à côté de l'article de son mariage, le rond d'azur s'étale magnifiquement. La Grange, quoiqu'il eût devant lui l'exemple de Molière, qui, à cette date d'avril 1672, s'en allait agonisant déjà, moins de la maladie que des chagrins dont sa femme était cause, n'avait pas craint d'arborer pour son mariage la nuance du bonheur! Était-ce une imprudence ? Eut-il à s'en repentir ? Ce que nous avons dit plus haut le donnerait à croire, cependant la losange noire n'apparaît nulle part aux endroits ou La Grange trouve à parler de mademoiselle Marotte, sa femme.

Pour Molière il lui faut, hélas 1 être moins économe de la sombre couleur. Ainsi, en l'année où il a si bien arboré pour lui-même l'hiéroglyphe azuré de la joie, La Grange doit marquer de la losange noire, un jour néfaste entre tous pour le pauvre grand homme, et six mois à peine après, mettre encore à côté de son nom un signe plus large et plus sombre. La première fois, c'est le second fils de Molière, le seul qui lui restât, qui

vient de mourir; la seconde fois, c'est Molière qui est mort.

La Grange écrit donc d'abord, huit pages plus loin que la date de son mariage :

a Mardi, ii octobre 1672, néant (ce qui veut dire relâche), à cause de la mort du petit Molière, y)

Puis huit ou dix pages encore plus loin, à la date du vendredi 17 février 1673 :

(( Le même jour, après la comédie, sur les dix heures du soir, M. Molière mourut dans sa maison, rue RicheHeu, ayant joué le rôle du Malade imaginaire fort incommodé d'un rhume et d'une fluxion sur la poitrine, qui lui causoit une grande toux, de sorte que dans les grands efforts qu'il fit pour cracher, il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas une demi-heure ou trois quarts d'heure depuis ladite veine rompue, et son corps est enterré à Saint-Joseph, ayde de la paroisse Saint-Eustache. Il y a une tombe eslevée d'un pied hors de terre. y>

Ces détails sur la mort de Molière étaient connus, mais la source si authentique et si naïve d'où je les tire m'a fait penser, qu'à cause d'elle, on les relirait avec intérêt ici.

En voici d'autres qui le sont beaucoup

moins et qui même peuvent passer pour à peu près inédits.

Ils se trouvent dans une lettre écrite, au sujet de l'enterrement de Molière, ce à Louis Boyvin, prestre, docteur en théologie, » le même qui fut de l'Académie des inscriptions. Il était absent de Paris, et comme la mort de Molière, qui fut pendant quatre jours au moins ^ l'événement de la ville, faisait l'objet de toutes les conversations, l'auteur de cette lettre, qui ne l'a pas signée, mais que l'on suppose être un ecclésiastique, croit devoir lui en donner le détail circonstancié, si précieux pour nous aujourd'hui.

Presque rien n'y est omis 2, si ce n'est

1 . Il faut, en effet, remarquer que Molicre, mort le vendredi, 17, ne fut enterré que le mardi suivant. Les démarches qu'il fallut faire « pour obtenir par prière un peu de terre » pour le grand homme, comme l'a si bien dit Boileau, avaient exigé ce délai. BefFara, dans sa Dissertation sur Molière, p. 17, fait observer que sur l'acte de mort de Molière, il n'y a pas de signature de témoins. Les deux ou trois lignes qui suivent la constatation de sa mort sont en blanc. Est-ce un oubli ? ou bien personne n'a-t-il voulu témoigner pour ce maudit?

2. Il faut croire cependant qu'on est bien loin de tout savoir sur la mort de Molière et surtout sur son enterrement. L'auteur du livret, si peu connu. Lettre

pourtant le motif qui avait fait que Molière, au lieu d'être porté au grand cimetière de Saint- Eustache, sa paroisse, le fut à celui de Saint- Joseph. Mais pour le théologien Louis Bovvin, cette explication était-elle utile ? Il savait de reste qu'un excommunié, comme Molière, ne devait avoir pour dernier asile que l'endroit où Ton mettait les enfants morts sans baptême^ et les suicidés-. Or, le cimetière de Saint-Joseph, ou autrement du petit Saint- Eustache, était un de ces asiles de maudits '.

critique à M. de... sur le livre intitulé la Vie de M. de Molière, Paris, 1706, p. 40-41, reproche fort à Grimarest d'avoir omis sur ce point ce qui était le plus intéressant : « Il ne dit pas, écrit-il, la moitié de ce qu'il faut dire, par exemple, sur son enterrement, dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son livre, et qui auroit été rempli de faits fort curieux. »

1 . Dans l'Histoire abrégée des ouvrages latins, italiens et françois pour et contre la comédie, Paris, 1697, on lit à l'article qui concerne Rosimond, que les comédiens ne doivent être enterrés que dans le petit cimetière des enfants morts sans baptême. V. aussi le Discours, du P. Lebrun, sur la Comédie pour prouver qu'elle n'est pas permise aux chrétiens, 1 73 1 , in- 1 2.

2. Les suicidés étaient mis dans le cimetière des mort-nés. \'. Tallemant, édit. in- 12, t. X, p. 18.

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