I. Troisième trimcslre, n° ni. p
On avait placé le respectable fauteuil dans la salle du comité, et Baron, qui se croyait sérieusement le successeur de Molière, ne manquait jamais d'y venir trôner à sa manière *.
Dans la petite comédie qui servit, en 1782, de pièce d'ouverture au nouveau Théâtre- Français (l'Odéon), et dont le titre était : Molière à la nouvelle salle ou les Audiejices de Thalie, La Harpe se croyait fort bien autorisé à faire dire par la Muse comique, montrant du doigt le vieux meuble :
Mais vraiment ce fauteuil en vaut bien quelques autres, Oest dommage qu'il soit vacant ;
La gloire d'y siéger ne serait pas vulgaire.
Mais depuis bien longtemps, et c'est mon désespoir. On n'y voit personne s'asseoir, Que le Malade imaginaire.
Le brave valet de théâtre qui se dévoua pour le préserver croyait bien aussi sauver un meuble de Mohère. Le théâtre lui en tint compte et le pensionna jusqu'à sa mort.
Ce garçon, nous a dit M. Régnier, se nommait Pontus. Sa famille, qui se perpétua dans le service de la Comédie-Française, où elle
I . Paris, Versailles et les provinces au xviiie siècle, 1S23, in-8, t. II, p. 2(jq.
était encore représentée, il v a vingt ans, par mademoiselle Pontus, dernière du nom, avait été fort longtemps attachée à notre premier théâtre. En cherchant dans les almanachs dramatiques, même les plus anciens, nous l'y trouvons. Dans les Sjsectacles de Paris de 1780, par exemple, nous lisons, parmi les ouvriers employés à la Comédie, le nom de Pontus, TAILLEUR. Dans le même almanach, pour l'année 1782, nous le rencontrons encore avec l'indication de sa demeure, rue Dauphine.
La perpétuité d'une même famille dans le service de la Comédie-Française n'a pas que ce seul exemple.
M. Taschereau parle, d'après Auger, d'une autre famille de vieux serviteurs qui, depuis Molière jusqu'à nos jours, ce a fourni sans interruption des concierges au théâtre. » Il faut rappeler aussi la famille Laurent, dont le dernier survivant est un des employés supérieurs de la Comédie.
Déjà, du temps de Molière, un Laurent était attaché au théâtre. Quand Tartuffe, à sa première entrée en scène, se retournait vivement pour dire à la cantonade :
Laurent! serre^ ma hère avec ma discipline, etc.,
— i83 — c'est à Laurent, le valet du théâtre, qu'il s'adressait. Molière avait trouvé le nom heureux, et l'avait donné au cuistre dévot qui servait son imposteur.
Dans la Critique du Tartuffe^ petit acte en vers, méchants à tous égards, qu'un anonvme, — peut-être Pradon, — décocha contre le chefd'œuvre, Laurens {sic)^ le valet, joue l'un des principaux rôles ^ Il y recommence, en vers des plus maussades, la plupart des scènes dans lesquelles Molière a fait parler l'imposteur. Ainsi, il a une scène avec Lise, la soubrette, contre-partie de la scène entre Dorine et Tartuffe. Le comique est nul, l'esprit manque toujours, mais les injures et les obscénités abondent. Nous n'en citerons que ces vers où le Laurens, bavard de la Critique^ parle du Laurent muet de Tartuffe :
Qiie Laurens, vion fortmit, vxérite qu'on le prise!
Lui seul à l'auditeur yia point dit de sottise,
Et, loin de m'en choquer, je m'en loûrois toujours.
Pourquoi le Laurens du sot anonyme n'estil pas aussi discret ?
I. Il paraît aussi dans la pièce anglaise imitée de Tartuffe. V. le chapitre suivant.
Depuis le vrai Laurent, dont Molière avait emprunté le nom, jusqu'à celui d'aujourd'hui, les Laurent devaient faire souche à la Comédie-Française. Sur ce point encore, les almanachs de spectacles nous sont d'excellents éclaireurs. Dans celui de 1757 — le plus ancien de ceux que nous ayons sous les yeux — on lit * : « Mademoiselle Laurent * reçoit les billets des secondes loges. » Sept ans après, elle a monté en grade. Elle tient en main toute la location. L'almanach de 1764 dit : « // faut s' adresser à mademoiselle Laurent pour louer les loges à V Hôtel des Comédiens ^ »
Nous n'aurions qu'à chercher pour trouver certainement une mention analogue dans les cinq almanachs qui précédèrent celui de 1757, et dans tous ceux qui suivirent : ici, pour les ascendants ; là, pour les descendants de mademoiselle Laurent.
Une autre famille s'éternisa de même dans le service de la Comédie, c'est la famille Cros-