I. Acte II, scène i
trop rares scènes de cet ouvrage qui soient de lui. Son cœur se l'était gardée. En lui, dit le père, parlant de son enfant perdu :
En lui j'ai renfermé par des soins assidus Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse; A lui, j'ai de mon dme attaché la tendresse; J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, La consolation de mes sens abattus.
Le doux espoir de ma vieillesse.
Ils m'ôtent tout cela ces Dieux, Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt, dont je souffre l'atteinte! Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur
Des tendresses de notre cœur.
Pour m'ôter leur présent, me fallait-il attendre
Qjte j'en eusse fait tout mon bien?
Cu plutôt, s'ils avaient dessein de le reprendre, N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien?
Je doute qu'Armande partageât ces douleurs si délicates et si vives. Quand on n'aime pas sa maison, l'on n'a qu'une faible affection pour ses enfants, et s'ils meurent, on ne sait pas les pleurer. La naissance d'un second fils, les soins qu'elle devait à sa fille, seule enfant qui survécut à Molière, ne l'attachèrent pas beaucoup plus à ses devoirs. En 1672, peu de temps avant la mort du grand homme, la discorde s'était de nouveau mise entre lui et sa
femme. Il était remonté à son second étage, et il y serait mort dans l'isolement sans aucun soin de celle qu'il avait tant aimée, si une nouvelle réconciliation ne les eût encore une fois rapprochés. Un simple détail de rôle qui flatta chez Armande la coquetterie de la comédienne avec la vanité de la chanteuse lui ht accepter de jouer dans le Malade imaginaire-, quelques conseils de Chapelle et du marquis de Jonsac, autre ami de Molière, amenèrent ce dernier accord. Voici comment les choses se passèrent, d'après l'auteur de la Fameuse Comédienne : « Molière venoit d'achever son Malade. Dans l'intention d'offrir à sa femme le rôle d'Angélique et sachant combien la douceur de sa voix ajouteroit à l'expression des sentiments naturels, il avoit su rendre ce rôle assez aimable pour faire applaudir d'un bout à l'autre l'actrice qu'il en chargeroit. Jonsac fit sentir à la Molière le prix d'un pareil soin de la part d'un mari maltraité. Peutêtre ce motif la toucha-t-il faiblement, mais l'espérance de plaire dans un rôle écrit pour elle la décida. Le rapprochement eut lieu dans la soirée même, et le succès d'Angélique donna pour un moment un air de tendresse à la vanité satisfaite ».
Peu de jours après, Molière mourut, ayant au moins, grâce à ce rapprochement suprême, la consolation qu'aucune amertume ne se mêlait à son dernier adieu.
Pour avoir tout entière l'histoire de son cœur, il ne faut pas parler que de ce seul amour de Molière. Il en eut d'autres qui furent la comédie de sa vie, comme celui-là en fut pour ainsi dire le drame. Ils le préparèrent, ils en égayèrent les péripéties; ils complétèrent pour le poète cette science du cœur dont il ne voulait rien ignorer, dût son bonheur en payer les frais. Il ne faut donc pas les oublier : c'est la petite pièce avant et pendant la grande; c'est le chapitre moins sérieux d'un livre qui sans cela l'eût été trop ; c'est l'éveil constant du comique à côté de la passion qui se désespère; c'est pour cet homme, si triste et si gai à la fois, comme un second visage; je ne dis pas un masque, car si la comédie antique en avait un, celle qu'il créa n'en eut point.
La fatalité du premier amour qu'on lui connaisse l'avait jeté tout à la fois dans la carrière où il ramassa la gloire, et dans cette autre passion où il rencontra le malheur.
Dans les premières années du règne de Louis XIV, une troupe de jeunes gens s'était, depuis quelque temps déjà, formée en compagnie dramatique sous le titre présomptueux à^ Illustre théâtre. Les Béjard , du quartier Saint-Paul ^, famille de basse robe^ qui visait à la noblesse-, et qui ne semblait pas, à première vue, prédestinée au comique, du moins pour le jouer, s'étaient enrôlés dans cette troupe après quelques années d'apprentissage
1. Tous les enfants de Joseph Béjard et de Marie Hervé, sa femme, naquirent dans ce quartier, soit sur la paroisse Saint-Paul, soit sur celle de Saint-Gervais.
2. Voyez : Descente généalogique d'Etienne Porcher, habitant de Joigny, etc. i65o, in-S», pages 14, 89, 122, i34, i35, 141 et rc-xcellcntlivre de M. Joannis Guigard, Biblioth. Héraldique, éd. Dentu, i8ôi, in-8*, p. 406, n" 4434.
dramatique dans les provinces du Midi, où nous irons les chercher tout à l'heure.
La famille presque entière était du métier. Je n'affirmerais pas que le père s'en fût mis, car c'eût été trop déroger à ses fonctions d'huissier ordinaire du roi ès-eaux et forêts de France; mais il est probable que la mère en était, et il est sûr que les deux frères et les deux sœurs s'y faisaient distinguer, bien que Jacques, l'aîné, fût légèrement bègue *, Louis un peu boiteux^, Geneviève assez sotte et Madeleine un peu rousse ^ Elle était l'aînée *, et à cause de cela , en même temps que pour son talent supérieur à celui des autres, elle avait eu la direction de la troupe nomade. Elle était galante aussi fine que comédienne adroite. Poquelin, qui devait avoir vingtdeux ans quand il la connut, se laissa bientôt prendre à ses mines. Sans regarder qu'elle