I. P. 22 et suiv
— Travée un cœur sensible. J'étois persuadé qu'il V avoir fort peu de femmes qui méritassent un attachement sincère; que l'intérêt, l'ambition, la vanité, font le nœud de toutes leurs intrigues. J'ai voulu que l'innocence de mon choix me répondît de mon bonheur; j'ai pris ma femme pour ainsi dire dès le berceau; je me suis mis entête que je pourrois lui inspirer par habitude des sentiments que le temps ne pourroit détruire, et je n'ai rien oublié pour y par\'enir... Le mariage ne ralentit point mes empressements; mais je lui trouvai dans la suite tant d'indifférence que je commençai à m'apercevoir que toutes mes précautions avoient été inutiles, et que ce qu'ejle sentoit pour moi étoit bien éloigné Je ce que j'aurois souhaité pour être heureux. Je me fis à moi-même des reproches sur une délicatesse qui me sembloit ridicule, et j'attribuai à son humeur ce qui étoit un effet de son peu de tendresse pour moi. Je n'eus que trop de
moyens de me convaincre de mon erreur
Je pris dès lors la résolution de vivre avec elle comme un honnête homme qui a une femme coquette, et qui en est bien persuadé, quoiqu'il puisse dire que sa méchante conduite ne doive contribuer à lui ôter sa réputation
Sa présence me fit oublier toutes mes résolutions, et les premières paroles qu'elle me dit pour sa défense me laissèrent si convaincu que mes soupçons étoient mal fondés que je lui demandai pardon d'avoir été si crédule. Mes bontés ne l'ont point changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle comme si elle n'étoit pas ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi. Ma passion est venue à un tel point qu'elle va jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et quand je considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être la même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de disposition à la plaindre qu'à la blâmer. Vous me direz sans doute qu'il faut être poëte pour aimer de cette manière; mais pour moi, jei:rois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de semblables délicatesses n'ont jamais aimé véritablement. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur; mon idée en est si fort occupée que je ne sais rien en son absence qui me puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on
peut sentir, mais qu'on ne sauroit exprimer, m'ôtent l'usage de la réflexion; je n'ai plus d'yeux pour ses défauts , il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de la folie^ et n'admirezvous pas que tout ce que j'ai de raison ne serve qu'à me faire connoître ma faiblesse, sans en pouvoir triompher ? »
Ne vous semble-t-il pas que vous venez d'entendre parler Molière lui-même. Quant à moi, mon avis sur ce précieux débris de conversation, c'est qu'il n'y faut pas voir autre chose que le fragment d'une lettre écrite par Molière à Chapelle, du temps de ses chagrins, communiquée par celui-ci à l'auteur de la Fameuse Comédienne, qui, suivant un procédé déjà connu alors, aura cru bon d'en faire une scène pour la rendre plus intéressante.
Quand on se voit et se parle chaque jour, quand l'un des deux cœurs demande sans cesse à se rapprocher de l'autre, la séparation n'est point réelle; il ne faut que le hasard d'un sourire ou d'un mot pour amener une réconcihation. C'est ce qui arriva entre Molière et sa femme, et sans doute plus d'une fois. Réconciliés pour un mot, pour un mot on se brouillait encore; et le chant amœbée.
reprenant son jeu à travers le ménage, reparaissait aussi comme réminiscence dans les pièces du poëte, chez qui l'homme ne s'oubliait jamais. Si Molière mit dans le Bourgeois gentilhomme cjttc scène de Lucile et de Cléonte, dont j'ai déjà parlé; si, dans les Amants magnifiques , il glissa aussi cette charmante traduction de l'Ode d'Horace : Donec gratiis eram, qu'on y oublie trop, c'est qu'au moment où il écrivait ces œuvres de son âge plus mûr, il était, comme au temps des œuvres de sa jeunesse, sous l'impression constante de ces scènes de dépit, de brouille et de réconciliation qu'amant il avait trop connues, que mari il était forcé de connaître encore.
Sur la fin de sa vie, pendant le temps qui s'écoula depuis la Psyché, faite en collaboration avec Corneille, jusqu'au Malade imaginaire, il semble pourtant avoir eu plus de tranquillité. L'accord était revenu dans le ménage. Un jour, du temps que Molière faisait les Femmes sapantes, Boileau, l'étant venu voir, le trouva qui sortait pour s'aller promener, comme un bon bourgeois, avec sa femme ' .
I . Correspondance entre Boileau et Brossette: cdition Laverdet, page 3i3.
C'est vers ce temps-là qu'il fut père pour la troisième fois; la naissance d'un second fils, que malheureusement il ne devait pas non plus conserver, le consola de la mort de son aîné, qu'il avait perdu on ne sait pas au juste à quelle date, mais sans doute à l'époque de la Psyché, où les plaintes qu'il prête au père, regrettant son enfant, indiquent chez Molière une disposition d'esprit semblable. Il en est ainsi avec lui. Si un fait de sa vie échappe, on peut, en cherchant bien, le retrouver dans ses œuvres. Par ses œuvres, on connaît son cœur; par son cœur, on connaît sa vie. Ce premier fils devait avoir huit ans à peu près, quand il était mort; c'est assez pour qu'on ait eu le temps de mettre tout son espoir dans un enfant, surtout lorsque, comme Molière, on est contraint de ne demander au ménage d'autres joies que celles de la paternité; surtout lorsque sachant trop bien que la femme infidèle à son devoir d'épouse, ne devra pas en bien remplir d'autres, le père se fait un bonheur d'être, à lui seul, toute une famille pour son enfant. MoHère pleura donc bien son premier né, j'en ai pour preuve les larmes qu'il fait répandre au père de Psyché *, dans une des