‹ Le Roman de MolièreChapitre 83 sur 88 · Lettres sur les Anglais, lettre xix · texte numérisé non relu

Lettres sur les Anglais, lettre xix

moins un dans VÉcoîe de la médisance de Sheridan; et Chéron n'eut pas tort lorsqu'il donna le titre de Tartuffe de mœurs à la pièce qu'il tira de cette comédie.

Je ne connais pas le Tartuffe anglais. Je sais seulement que l'auteur, trouvant sans douté qu'il y avait disette de personnages dans l'original, crut utile de renforcer sa pièce en y ajoutant Laurent, le valet de Tartuffe'.

De tous ceux qui, sous pavillon anglais, s'en allèrent en forbans écumer les œuvres de Molière, le plus effronté fut le poëte lauréat Shadwell, qui traduisit VApare. Adoptant, comme principe littéraire, cet axiome de haute pègre, qu'il faut tuer son homme après l'avoir volé, il cria bien haut dans sa préface, que s'il avait ainsi détroussé le pauvre homme, ce n'était point p*r pauvreté d'inven-

I. G. Guérct, la Promenade de Saint-Cloud, dans les Mémoires de Bruys, t. II, p. 209, note.— Ce personnage de Laurent se trouve aussi, comme nous l'avons dit plus haut, p. i83, dans la Critique du Tartuffe, pièce mauvaise et méchante, qui fut jouée dans sa nouveauté « sur un théâtre particulier, dans le Faubourg Saint-Honoré, chez un seigneur dont on n'a pas retenu le nom. » {Journal du Théâtre françois, par de Mouhy, manuscr. de la Biblioth. imper., t. III, p. 1254, v".)

tion, mais par envie de le rendre meilleur et peut-être, ajoute-t-il superbement, peut-être un peu par paresse : «Je crois, — ce sont ses propres paroles, — je crois pouvoir avancer sans vanité que Molière n'a rien perdu entre mes mains; jamais pièce française n'a été maniée par un de nos poètes quelque méchant qu'il fût qu'elle n'ait été rendue meilleure. Ce n'est ni faute d'invention, ni faute d'esprit que nous empruntons des Français; mais c'est par paresse : c'est aussi par paresse que je me suis servi de V Avare de Molière. »

Il faut convenir, pour être juste, que Shadwell fut plus heureux dans cette imitation de V Avare qu'il ne l'avait été pour celles qu'il avait faites des Fâcheux dans ses Sullen lovers et des Précieuses ridicules dans sa Buryfair.

Fielding fit mieux encore dans sa traduction du chef-d'œuvre ^ Il y ajouta notamment un trait qui ne manque pas de comique. Vous vous. souvenez de la scène dans laquelle Harpagon, tout heureux de l'adage : Il faut manger pour vivre, etc., que vient de lui

I. L'abbé Prévost, dans XtPour et Contre; ij33, in-S", t. I, p. 81-96, parle avec éloge de cette imitation, II en traduit même plusieurs scènes.

apprendre Valère, s'écrie : « Souviens-toi de m'écrire ces mots^ je veux les faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle. » Dans la traduction anglaise. Harpagon qui s'appelle Lovegold ', se ravise sur ces lettres d'or. Il pense qu'il ne faut pas prodiguer son argent, même pour la sagesse, et se décide à n'employer dans l'inscription que des lettres ordinaires, d'autant plus, dit-il, qu'elles sont aussi lisibles pour le moins.

Si les Anglais n'eussent glissé que de ces traits dans leurs imitations des pièces de Molière, nous ne leur eussions pas fait grande chicane. Ils eussent ainsi suivi en quelque chose la tradition de Shakspeare , qui, lui aussi, ne se fit jamais faute d'emprunter et d'imiter, mais toujours à la condition d'ajouter, et d'embellir en ajoutant.

Molière ne savait pas l'anglais; mais Shakspeare, lui, connaissait à fond le français

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