‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 11 sur 70 · COMMENT RENARD DÉROBA LES POISSONS · texte numérisé non relu

COMMENT RENARD DÉROBA LES POISSONS

à petits coups, le nez très haut levé, il reconnut, parmi les parfums qui passaient, une odeur de poisson, et il pensa qu'il pourrait bientôt trouver bonne provende dans une charrette qui s’avançait sur le chemin et d’où venait sans doute cette suave odeur réconfortante.

Or, c'était une charrette de marchands de poissons qui portaient au marché paniers pleins de harengs et autres poissons pêchés dans la mer, paniers encore pleins d’anguilles qu'ils avaient achetées en chemin. Ils allaient vendre tout ce poisson à la ville prochaine où ils comptaient être rendus le lendemain qui était vendredi. Et, comme chacun sait, ce jour de vendredi est le meilleur pour vendre poissons.

Et voilà ce que fit Renard pour en avoir sa part.

Il se coucha sur le chemin, faisant le mort, tout le corps flasque, gueule entr'ouverte, langue pendante et les yeux clos. Le charretier qui marchait le premier sur la route, le voyant, s'arrêta net et fit signe à son camarade qui tenait le cheval par la bride. L'autre arrêta le cheval et vint à pas de loup.

— Est-ce un goupil ? chuchota-t-il, est-ce un blaireau ? On croirait qu'il dort, approchons-nous sans l’éveiller, peut-être pourrons-nous lavoir.

Îls approchèrent, et cependant le goupil ne bougeait, ni ne bougea quand ils furent près de lui et le poussèrent du pied.

— C'est un goupil, dit lun, il est mort, et nous l’aurons sans risquer d’être mordus — vois comme il a les dents aiguës.

Et, ce disant, du doigt il retroussait la lèvre de Renard qui ne bougeait. Ils le pincèrent, le chatouillèrent, le secouèrent

pour s'assurer qu'il était mort — il ne bougea, ne respira.

— Îlest bien mort, dit le premier, et c’est un beau goupil ! Vois comme le poil est épais sur sa peau, et nette sa belle gorge blanche 1 Il vaut quatre sous pour le moins,

— Quatre sous ! dit l’autre. Pour cinq je ne voudrais pas le donner |

— Quatre sous ! Cinq sous ! Six sous ! Nous verrons “bed chez le faurreur où nous le porterons demain. Mettons feu messire Goupil dans la charrette, sur nos paniers. Dès ce soir, en arrivant au gite, nous l’écorcherons, de peur que la peau ne se gâte,

Quand Renard fut dans la charrette, il rit de se trouver si près de son butin. Des dents il eut vite ouvert un panier — et puis il eut tôt fait de manger ce qu'il y avait dans ce panier, sans s’attarder à considérer si c'était hareng, lamproie, morue, limande ou sole ou autre poisson qu'il mangeait. Il n’en laissa bribe, avalant écailles, arêtes et nageoires et têtes et queues. Alors, sa faim calmée, il pensa à sa femme et à ses enfants — il ouvrit un autre panier où son nez lui disait :

« Là sont des anguilles ! »

Il en mangea une petite, par onde et n'en put vraiment pas manger davantage. Puis il choisit les deux plus belles et les fixa à un collier qu’il se fabriqua avec des brins d’osier dont il trouva une botte dans la charrette,

Il sauta sur la route, et au bruit qu'il fiten retombant, les marchands se retournèrent.

— Bonsoir, amis, leur cria-t-il, bon voyage | Je vous ai mangé quelques poissons et j’emporte les deux plus belles de

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