‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 13 sur 70 · COMMENT RENARD FIT BATTRE PRIMAUT LE FRÈRE D'YSENGRIN · texte numérisé non relu

COMMENT RENARD FIT BATTRE PRIMAUT LE FRÈRE D'YSENGRIN

Or, tandis que Renard courait, alourdi par les anguilles très pesantes qu'il portait au cou, et par tous les autres poissons dont il venait d’emplir son .estomac, sur le même sentier venait, en sens inverse, Primaut le loup, le frère germain d'Ysengrin, né de même père et de même mère que lui.

Nez à nez ils se rencontrèrent. Le nez de Primaut frémissait à la bonne odeur des anguilles — le nez de Renard se faisait très humble vers la terre, et bien petit espoir lui restait de garder ses anguilles. Primaut dit, rudement :

— Où cours-tu ? d’où viens-tu ? et que portes-tu à ton cou ? Il me semble que ce sont des anguilles, et les anguilles sont un mets délectable. Donne-les-moi vite !

Renard lui répondit :

— Mon beau doux sire, il ne convient pas que vous mangiez telle ordure. Ces deux anguilles, je les ai souillées en les serrant dans ma bouche, entre mes dents, en les frottant contre mon poil où elles ont pris mauvaise odeur, en les traînant à terre. Mais je vous dirai d’où elles viennent et où vous en pourrez trouver pleines panerées de plus belles, toutes fraîches et propres, dignes d’un haut et puissant seigneur tel que vous êtes.

Primaut sentit croître en lui le désir de ces pleines panerées d’anguilles et il demanda à Renard :

— Où trouverai-je ces beaux paniers ?

— Dans la charrette que vous entendez rouler là-bas, sur la route pavée — et que vous verrez si vous montez sur ce talus — elle en est toute remplie. Prenez le grand galop, couchez-vous sur la route avant que la charrette passe, et feignez d’être mort, comme j'ai fait, n'ouvrant œil, ne clignant paupière, ne remuant patte ni oreille, et surtout retenant votre vent. Les charretiers vous jetteront dans la charrette, comme ils m’y ont jeté, cuydant prendre ce soir votre peau pour en fourrer une pelisse. Quand vous serez dans la charrette vous vous servirez à loisir, et puis vous en irez et prendrez voie emmi le bois, comme je fais, avec autant d’anguilles au cou qu'il vous plaira. N'en mangez pas autant que j'en ai mangé — voyez comme je suis lourd et pesant, j'aurai peine

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