RENARD ET YSENGRIN SE DONNENT LE BAISER DE PAIX
A quelque temps de là, Renard rencontra Monseigneur Noble, le roi Lion, qui allait par chemin. Ysengrin son connétable laccompagnait.
Renard d’abord eut envie de fuir, puis il se dit qu’en présence du Roi il n’avait rien à craindre d’Ysengrin, et il vint
tranquillement au-devant de Sa Majesté. Il la salua. = — Bienvenu soyez-vous, Sire! Vous et votre compagnie !
Le Roi ne put s'empêcher de rire en le voyant, sachant quels bons tours — et quels mauvais! — il avait joués à Ysengrin. |
Ysengrin, lui, ne riait pas ; et plus volontiers en riait le Roi.
— Bonjour, Renard ! dit-il, quelle malice as-tu en train pour aujourd’hui ?
— Aucune, Sire. Je cherche honnêtement ma vie et celle de ma femme. Elle est enceinte. Depuis ce matin je n'ai riei attrapé ; elle a faim à la maison. J'aurais grand besoin que vous m’apprissiez quelque ruse.
— Par la mort ! dit Noble, tu sais bien te tirer d'affaire sans moi.
— Sire, vous n’aimeriez guère qu'un homme de rien, comme je suis, allit en votre compagnie. Ceux qui ont place auprès de vous, ce sont les grands barons de votre Cour, Brun l'ours, Beaucent le sanglier, le Seigneur Ysengrin, et
— Beau Renard fit Monseigneur le Roi, je crois que tu te moques de moi. Tu vas venir avec nous, s’il te plaît, et tous trois nous chercherons de quoi déjeuner.
— Sire, bien volontiers j'irais avec vous et je m’en tiendrais très honoré, mais je n'ose, à cause de messire Ysengrin que voici, Il m'a pris en haine, je ne sais pourquoi, jamais je ne l'ai offensé. Il s’imagine que sa femme et moi l'avons trompé. Ce n’est pas vrai. Toujours j'ai respecté dame Hersent comme j'aurais respecté ma mère. Et il ne veut pas le croire.
— Renard, dit le Roi, tout cela n’est que plaisanterie ; je veux que tu fasses la paix avec Ysengrin.
— Que Dieu vous bénisse, Sire ! Je n’ai pas de plus che désir. Par la foi que je dois à ma femme, je jure qu’il se trompe et que je dis la vérité.
— Ysengrin, dit le Roi, Ysengrin mon ami, vous êtes fou de soupçonner Renard d'une telle félonie. Par Notre-Dame ! je suis sûr qu'il n’en est pas capable! et vous avez grand tort
de croire ce que vous ne savez que pour l'avoir entendu dire. Ce n’est pas d’un homme sage. Je connaïs Renard, je me porte garant que, pour tout l’or du monde, il ne voudrait pas vous tromper, ni mentir en aucune façon.
— Sire, dit Ysengrin, du moment que vous vous en portez garant, je le crois.
— Or donc ! vite pardonnez-lui ! et de bon cœur!
— Je lui pardonne. Je ne suis plus courroucé contre lui, je le jure et je veux être son ami jusqu'à la mort.
— Embrassez-vous ! dit le Roi. |
Alors. Renard et Ysengrin se donnèrent le baiser de paix, devant le Roi. Ils ne s’en aimèrent pas davantage. Et cette paix ne sera pas longue. Ils peuvent s’embrasser, rien ne fera qu'ils ne se haïssent. Cette paix c’est la paix Renard! L
Quand elle fut faite et parfaite et signée par le baiser, Noble dit : | |
— Maintenant, Renard, sois notre guide puisque tu connais très bien ces bois. S'il y a, dans le voisinage, quelque pâturage isolé où nous puissions trouver bonne proie, conduisnous là tout droit, et tu seras ‘un loyal serviteur. Mais gare à toi si tu nous trompes |
Renard répondit :
— Il n'y a pas grand'chose par ici pour Monseigneur le Roi. Cependant je me rappelle qu’en un certain vallon, dans un pré entre deux collines, souvent l’on mène paître des bœufs. Allons-y, si vous voulez -- peut-être trouverons-nous à manger pour trois.
— ÂAllons-y ! dit le Roi.
Et les voilà partis en chasse ; Renard devant pour les conduire, et puis la Majesté du Roi, et puis Ysengrin par derrière. Ils suivirent la route pavée et bientôt virent, de loin, le pré que Renard avait dit.
— Sire, fit Ysengrin qui avait grand faim, nous avons pris le bon chemin, et tout va bien car je vois, ce me semble, en ce pré, un taureau avec une vache et son veau. Mais avant d'y aller nous-mêmes il serait bon d’y envoyer Renard, pour nous assurer qu'il n'y a là-bas ni mâtin, ni bouvier qui puisse nous gêner et manquer de respect à Votre Majesté. Renard est petit et mince, il passera inaperçu plus aisément que Vous ou moi.
— Vous avez raison, dit le Lion, il est sage et rusé, il saura s’y prendre. Renard, ajouta-t-il, va vite voir s’il n’y a ni chiens ni vilains pour garder ce bétail. Ce ne serait pas la peine d’aller là-bas si nous n’y pouvions faire profit.
— Sire, bien volontiers, j'y vais.
Et tout aussitôt il partit. Trottant menu il arriva dans le pré. Le vilain, qui gardait les bêtes, dormait, couché sous un ormeau.
Renard s’assit, se demandant comment il le piperait. Et puis il sauta légèrement sur une branche de l’ormeau. De branche en branche, sans faire de bruit, il arriva juste audessus de la tête du vilain. Alors, levant la queue, il laissa tomber tout ce qu’il put laisser tomber d’ordure, et le vilain en fut couvert.
Le vilain s’éveilla brusquement. Il sentit la puanteur de
cette ordure qui était chaude sur son visage ; il se tâta et en eût la main pleine.
Jurant Dieu et ses Saints et le Diable, il se leva et ne vit rien dans l'arbre où Renard restait, caché par le feuillage épais. Il courut au bout du pré à un fossé profond où il y avait bien vingt pieds d’eau, jurant toujours Dieu et ses Saints et les diables d'enfer, qu’une fois lavé il monterait dans l'arbre et saurait qui l'avait ainsi arrangé — et s’en vengerait. Il s’accroupit au bord du fossé et se pencha pour se laver.
Renard était descendu, au petit trot l'avait suivi, sans être vu. Quand le vilain se pencha, Renard lui sauta sur le dos et bondit de l’autre côté du fossé. Le vilain, tête en avant, tomba dans l’eau. Droit au fond il descendit. Et puis il remonta, pataugeant, barbotant, enfonçant, ressortant, ne pouvant crier tant il avait déjà bu d’eau. Renard lui jeta sur la tête une grosse pierre carrée. Il retourna au fond.
Cependant, Ysengrin disait au Roi:
— Sire ! voyez quel mauvais sujet est ce Renard ! Vraiment il vous prend pour son cousin, qu'il vous fasse attendre ainsi ! Ce serait tout à fait le messager qu'il faudrait pour envoyer chercher la mort — il ne reviendrait pas vite ! Allons voir ce qu'il fait là-bas. Regardez-le jouer, courir, sauter au bord de ce fossé. Il pense bien à nous ! Il a dû trouver pâture à son gré !
— Par ma barbe, dit Noble, je lui ferai payer cher son insolence. Allons là-bas ! |
Le vilain se débattait encore dans le fossé, mais il perdait ses forces. Renard l'avait envoyé déjà deux fois au fond de
l’eau — il remontait toujours. Renard, perdant patience, se mit à lui jeter des pierres. Tant de pierres, et de pierres encore, et de mottes de terre il lui jeta, que le pauvre vilain, pour la troisième fois, alla au fond. Cette fois il y resta, bien mott. Renard pensa :
« En voilà un qui ne chantera plus ! Personne ne nous empêchera, maintenant, d’emporter ce taureau, cette vache et ce veau. »
Alors seulement, ayant fini son affaire, il s’en retourna vers Noble et Ysengrin. A peine eut-il fait trois pas qu’il les vit, venant droit à travers le pré, sans suivre chemin ni sentier. A petits sauts il alla au-devant d'eux et les salua gentiment.
— Soyez le bienvenu, Sire ! Vous et votre compagnie !
— Renard, dit Noble, je ne te salue pas ! tu mériterais d’être pendu pour m'avoir fait attendre si longtemps.
— Sire, que votre Majesté ne se mette pas en colère ! Je suis fâché de vous avoir fait attendre, la faute en est au vilain qui gardait le troupeau. Il m'a donné beaucoup de peine, mais — Dieu soit loué ! — je l'ai si bién mené qu'il est mort au fond de ce fossé, et moi je suis sain et sauf et entier.
Alors Renard raconta comment il était monté sur l'arbre, comment il avait sali le vilain de son ordure, comment le vilain était allé se laver dans l’eau du fossé, et comment lui, Renard, l'y avait fait choir.
— Et maintenant, ajouta-t-il, le taureau, la vache et le veau sontà nous.
Le Roi, battant des mains, jura qu'il n'avait jamais oui si joyeuse histoire. Ysengrin grogna : |
— Entendit-on jamais pareilles bourdes ? Je ne les croirai pas, que je n’aie vu, de mes yeux vu, ce vilain mort dans son fossé. |
— Dis-tu [x vérité, Renard ? bad le Roi.
— Sire, il n’y a rien de tel, pour croire, os de voir. Si vous ne me croyez, allez voir. |
— Non, dit Monseigneur Noble, ; je te crois. Je n'aime pas les vilains ; je n’ai pas envie d'aller voir celui-là — laissons-le dans son fossé. Renard, tu as bien travaillé ! Il n’y a pas dans toute ma Cour, homme plus loyal, plus sage, plus courageux que toi. N'est-ce pas Ysengrin ? Maintenant il faut partager notre butin. Ysengrin, mon ami, approchez. Fixez-nous, à chacun, notre part. |
Ysengrin dit : |
— Sire, puisque tel est votre bon plaisir, je ferai ce partage. Voyons: ! nous avons ici un taureau, une vache et un veau...
Et il pensa qu’il aimerait mieux être pendu que d’en rien donner à Renard.
— Dieu me sauve ! reprit-il, il faudrait, ce mesemble, garder pour vous le taureau. Cette vache grasse et tendre sera pour Madame Orgueilleuse notre Reine ; je crois qu’elle la trouvera bonne. Moi j'aurai le veau. Quant à ce vilain roux de mauvais poil, à ce Renard, ce n’est pas là viande pour lui — qu'il aille chercher autre chose, où il voudra.
- Seigneur ! Quelle grande chose est la Majesté royale ! Elle veut toujours tout garder pour elle, et Ysengrin n'aurait pas pas dû l'oublier en faisant son partage !
Quand Noble ouït ce que proposait Ysengrin, il secoua F tête.
11 n’était pas content car il voulait tout pour lui. C'était cela qu'il entendait quand il parlait de partage. Plein de colère il s’'avança vers Ysengrin, leva la main droite et le frappa si rudement qu'il lui rabattit la peau de la joue et le mit en sang. Et puisil se tourna vers Renard :
— Renard, voyons comment, toi quies si savant, tu feras ce partage.
— Sire, en vérité, moi je n'ai droit à rien. Prenez ce que vous voudrez et donnez-nous ce dont vous ne voudrez pas. Vous savez que tout est à vous.
—- Non, dit Noble, cela ne peut aller ainsi, cela n’est pas un partage, et je veux que ce partage soit fait.
— Sire, puisque vous l’ordonnez, je ferai ce partage ainsi :
Comme le disait Ysengrin, le mieux est que vous ayez le taureau.
La vache, si grasse et si tendre, sera pour Madame la Reine, que Dieu bénisse !
Et le veau sera pour votre fils qui vient d’être sevré. Ce veau de lait sera très bon pour lui.
Quant à ce vilain et à moi, nous irons chercher pâture ailleurs.
— Ah! s’écriale Roi tout joyeux, voilà un réel Renard ! Renard ! dis-moi, sans mentir, qui t'a appris à si bien faire les partages.
— Sire, c'est ce vilain-là, ce loup qui porte si rouge capuchon. Je n’ai jamais eu d’autre maître.
— Par ma tête ! dit le Roi Noble, il n'y a pas plus rusé que toi dans tout l’Empire: Tu dis ce qu'il faut dire et tu sais
profiter de l'exemple d'autrui. Vous, Ysengrin, une autre fois répondez mieux, ou bien il pourrait vous arriver pis encore. Maintenant, adieu vous deux ! allez chercher de quoi manger. Bonne chasse !
— Sire, dit Renard, ne donnerez-vous pas à ce vilain de quoi déjeuner ! Il est si mal en point qu’à peine il peut se tenir sur pieds. Je n’ai rien à lui donner, mais j'ai le cœur attendri de lui voir si horrible blessure. Comme vous avez déchiré son chaperon ! Et d’un seul coup de patte, vlan! :
Ce disant, sans qu’Ysengrin le vit, il lui faisait la grimacecet lui tirait la langue.
Noble, qui le voyait, partit d’un grand éclat de rire et s’en alla, poussant devant lui le taureau, la vache et le veau.
Dès qu’il fut parti, Renard dit à Ysengrin :
— Nous voilà bien traités ! Quelle blessure il vous a faite là ! sans droit ni raison ! Si vous vouliez, nous la lui ferions payer cher, et il pourrait se repentir de s'être moqué de nous. Je suis votre ami et je vous aiderais volontiers à vous venger. Si nous le laissons faire, ce sera pis une autre fois.
Ysengrin écoutait Renard. Ï] aurait bien voulu se venger de Noble et lui faire beaucoup de mal, mais sans qu’on sût de qui cela venait. Il se disait que Renard était plus sage, plus rusé que tous ceux de la Cour, et lui donnerait aide et conseil meilleurs qué quiconque: |
« Mais, pensait-il, j'ai. peur qu'il n'aille me Aébonee au Roi ! — Et pourquoi me dénoncer ? Il est mon ami, mon neveu, nous avons fait loyale paix. » . LE
Enfin il lui dit : —
:: æ— Doux ami, je jure de me venger du Roi, ce félon orgueilleux qui m'a arraché et rabattu la peau du visage ! Aide-moi et je te donnerai riche récompense. Je haïs ce Notle et je veux en tirer vengeance. Que faut-il faire !
— Rien, pour linstant, dit Renard, le moment de notre vengeance n’est pas encore venu. Mais Noble entendra bientôt parler de nous ! |
Renard n'avait pas d'autre idée que d'attirer Ysengrin dans une mauvaise aventure,.sans s'y engager lui-même, » mais les choses allèrent autrement qu’il ne pensait. |