‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 41 sur 70 · YSENGRIN PORTE PLAINTE CONTRE RENARD | A LA COUR DU ROI · texte numérisé non relu

YSENGRIN PORTE PLAINTE CONTRE RENARD | A LA COUR DU ROI

Ysengrin, ne voulant pas agir à la légère, convoqua ses amis pour leur demander aide et conseil en cette affaire.

Après que chacun eût donné son avis, ils discutèrent et s'accordèrent enfin à lui conseiller d’aller, comme il en avait formé. le projet, porter plainte au Roi. KE puis chacun rentra chez soi.

. Ysengrin, suivi de dame Hersent, se mit en | route te et ils arrivèrent à la Cour. Ysengrin pensait avoir facilement raison de Renard, s'il pouvait l’amener en jugement, car il était personnage important, tenu pour prudent et sage ; il savait plusieurs langues et le Roi l'avait nommé Connétable.

C'était justement l’époque où Noble le Roi tenait cour plénière, rendant justice en son palais. Des bêtes de toute

espèce étaient là, des faibles et des fortes, des grandes et des petites, toutes sujettes du Roi. Le Roi était assis dans un fauteuil, comme il convenait à sa Majesté ; ses familiers l’entouraient, échangeant courtoises paroles. L

Et voilà qu’Ysengrin et dame Hersent s’avancèrent. Tous firent silence et Ysengrin dit :

— Sire Roi, il n’y a plus ni justice, ni vérité, ni bonne foi! Vous avez ordonné, par ban royal, que chacun respectât le lien conjugal. Mais Renard ne vous respecte pas assez pour vous obéir, il ne respecte ni mariage, ni parenté, ni amitié, il ne respecte rien, il va semant tous les maux, il m'a honni en la personne de ma femme ! Et ne croyez pas que ce soit par haine ou envie que je l’accuse ; tout ce que je dis est la vérité. Voici ma femme Hersent qui peut en témoigner.

Alors Hersent parla:

— Sire, au temps où j'étais pucelle, déjà Renard m'aimait et me poursuivait. Je l’ai toujours fui et je n'ai jamais voulu lui accorder ce qu’il me demandait. Depuis que je suis mariée, il m’a poursuivie plus vivement encore, maïs je ne l’ai jamais écouté, et il n’a jamais pu me surprendre — jusqu’à un de ces derniers jours, où je restai prise dans une porte de sa maison. Il sortit par une autre porte, revint par derrière et me honnit tant et tantes fois que le jeu lui plut. Ysengrin mon mari a tout vu — et je suis couverte de honte.’ L

Ysengrin ajouta: :::: : : OC æ Oui, Sire, j'ai pris Renard en HR due: Aie tort de me plaindre ? Devant vos barons, je demande justice. Et je né vous ai pas tout dit encore. Il y a quelque temps, ‘il

est:venu chez moi;'én mon absence, 2 battu mes enfants, a fait sur eux ses ordures, les a appelés bâtards, fils de cornard, et leur a dit que leur mère était sa maîtresse. Un jour enfin où j'étais allé chasser avec Hersent, est arrivé l'accident qu'elle vous a raconté. Je demande justice !

Le Roi baïissa la tête, riant sous cape, et demanda : à

— Avez-vous autre chose à dire ? u

> — Non, Sire! Si ce n'est qu l m’eri coûte d’étaler ainsi ma honte. | | |

— Hersent, dit le Roi, onde ! Vous vous plaighez que Renard vous ait aimée — et vous, ne l'avez-vous “jamais aimé ? AS RE ER

. — Non, Sire! . CS:

— Alors, dites-moi, pourquoi étiez-vous si folle que d'aller seule chez lui, si vous n’étiez pas son amie ?

— Sire, je n’étais pas seule. Le Connétable, mon maître et mon époux, vous a dit ‘que nous étions ensemble, lui et moi, quand j'ai subi cette honte.

— S'il était avec vous, qui pourra'croire de Renard vous ait fait violence devant lui ?

- Ysengrin alors se leva.

.…— Sire, dit-il, vous ne devez, s’il vous plaît, défendre ni lui ni moi, mais seulement écouter ma plainte it la’ recevoir ou la rejeter. Tout ce que j'ai raconté est vrai, et j'en veux avoir vengeance. Je jure La al a fait violence à Hersent, je Pai vue - . ‘

Le Roi ne pouvait souffrir que nul fût inquiéré pour un crime d'amour. Il aurait voulu mettre la paix entre ses deux

barons sans prendre leurs gages et sans qu'ils en vinssent au combat. Il dit avec colère :

— Par Dieu ! je n'aime pas cette querelle. Je ne veux pas qu'entre Renard et vous il y ait combat, ni que vous vous déclariez la guerre. |

— Sire, dit Ysengrin, il me semble que vous etes. son parti. Par ma foi ! vous devriez mieux m'écouter ! Je vous ai toujours servi mieux que Renard n’a fait, mais vous nraimeriez davantage si j'avais été fourbe, traître et déloyal comme lui ! Par mon museau ! je regrette de vous avoir si bien servi, puisque j'en ai si mauvais loyer,

Le Roi répondit avec humeur :

— L'amour l’excuse de son péché ! S'il vous a trompé, il est cependant sage et avisé. Il sera traité et jugé selon l'usage de ma Cour. .

A côté du Roi était assis le inène It était venu dé Lombardie pour apporter à Monseigneur Noble le tribut de Constantinople. Le pape qui était fort de ses amis, l'avait nommé son légat. Il était très bien en cour, très sage et Dot légiste. Le Roi lui dit : 2. ;

— Maître, si vous avez jamais cl chez.. vous, porter semblable plainte, nous youdrions bien que vaus nous apprissiez comment on doit la juger. .. D

— Ecoutez-moi, messires ! dit le Chamean. Nos trobat en. décrez écrite legem expresse publicate de matremoine violate. Primes le dois examinar et s’il non se puisse espurgar, greyai le puez si con te place que moult a grand chose mesfare. Hec est en la mpie sentençe, s'estar non vult en amendence de si

que. parmajine commune universe sone pecune, de lapidar la corpe ou ordre de l’aversier de la Renarde, et se vos riez bone Rege ce est qui destruie la lege et la vuel vituperar, il les doie fort comparar. Mès sire, par la corpe sainte que si le jugement est fainte, et tu non saies bon seignor, fais droit juger par ton henor, par la sainte cruche de Dé que tu ne saies bone ré se réson ne droit ne vet far si con fist Julius Cæsar. Et en ta Cour saches droit dire si tu vels être bone sir. Videte bonne fovelor, por la foie tene tien toi car, se ne tiens çar ta baronie, rent toi por aménder ta vie. N’aies cure de roïaltat se tu ne juges por bontat, se tu ne. gardes bien t'enor, tu non siées bone seignor. Fovelor, Roi, quanque te place, du ne te dis ne din n’en face. : 3 | :

En entendant cette De les uns rirent, les autres se fichèrent. Le Lion, la tête haute, dit :

. — Vous tous qui êtes ici, vous les plus vaillants, les meil leurs de mes barons, allez ! et tenez conseil pour juger si celui qui, poussé par un violent amour, js la femme ” son ami, doit être puni. | D

A ces mots tous se levèrent et sortirent pour se nr en la salle du Conseil. Ils étaient plus. d’un millier, et pérmi eux les plus :importants étaient : Brichemer le cerf qui n’aimait pas Ysengrin, Brun l'ours qui aurait voulu pérdre Renard, et Beaucent le sanglier qui, ni d’un côté ni de l’autre, ne se serait écarté du droit. |

Brichemer, d’accord avec Beaucent, pi le premier : parole. :

— Seigneurs, vous avez tendu la olairite d'Ysengrin. contre

Renard. Selon l'usage de la Cour, quand on s’y plaint de forfaiture dont on veut avoir raison, il faut la prouver par triple témoignage. Sans cela, chacun pourrait à tout propos, porter plainte contre son voisin et lui causer tort. Ici nous n'avons qu'un témoin — et c'est la propre femme du plaignant qui peut la faire parler, la faire taire, la faire mentir à son gré. Ce témoignage n'est pas suffisant, il faut en trouver d’autres.

— Par Dieu ! répliqua Brun, je ne suis pas de cet avis. Ysengrin est Connétable, et la Cour doit le croire. S'il s’agissait d’un fripon quelconque, d’un traître, d’un menteur, son témoignage et le témoignage de sa femme ne vaudraient rien. Mais un baron comme Ysengrin, nous devrions le croire sur ce qu'il dit, même si nous n'avions pas d’autre garant de sa parole. | | — Je le veux bien, dit Beaucent. Mais il faudrait décider d’abord, d’Ysengrin et de Renard, quel est le meilleur, quel est le pire. Si vous dites qu’Ysengrin est le meilleur, Renard dira le contraire. Et qui croire ? Si chacun pouvait se plaindre et se faire rendre raison sur le témoignage de sa femme, chacun pourrait venir nous dire : « Un tel me doit cent sous », et mettre en peine le plus loyal baron. Je ne permettrai pas que l’on agisse ainsi là où j'aurai quelque pouvoir. Je suis de l'avis de Brichemer, il n’y à homme au monde qui eût pu parler plus sagement.

Plateau le daim prit alors la parole.

— Seigneur, il s’agit d’autre chose encore. Ysengrin se plaint que Renard ait battu ses enfants, les ait couverts d’or-

dures, les ait appelés bâtards, et cela seul comporte une forte amende. | |

— C'est vrai, dit Brun. Honni soit qui laissera Renard honnir un honnête homme ! Ce serait folie au Roi que de ne pas venger son baron ! Et je ne pense pas que Sa Majesté s’honore beaucoup en riant d’Ysengrin et en le contredisant pour un mauvais garçon comme Renard. Que Dieu m'accorde de me venger de lui. Je veux vous conter comment ce traître m’a trompé moi-même. |

Dans une ferme, près de la forêt, il avait déjà mangé plus de trente poules. Le vilain qui habitait cette ferme, avait juré de lattraper et n'avait laissé sente, dans le bois, où il n'eût tendu piège, ou collet, ou trébuchet, ou filet. Renard n'osait plus aller à cette ferme. Ce n’était pas qu’il eût peur de tous ces pièges qu'il savait très bien éviter, mais le vilain était toujours au guet, et prêt à lâcher ses chiens. Alors ce diable de Renard se dit que, s’il m’emmenait avec lui, comme je suis beaucoup plus gros que lui, on me verrait beaucoup plus facilement et qu’on s’en prendrait à moi plutôt qu'à lui. Si on m'attrapait, il pourrait s'échapper.

Il savait que j'aime le miel par-dessus tout. Il vint me trouver un jour — c'était un peu avant la Saint-Jean — et me dit : | | — ÂAhl!sire Brun ! quel pot de miel je connais |

— Où cela ? demandai-je.

— Chez Constant Desnos.

Nous y allâmes, en évitant tous les pièges. Nous trouvämes la barrière ouverte, nous entrâmes dans le verger et nous

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