T40 LE ROMAN DE RENARD
nous couchâmes à côté de la grange, dans un champ de choux. Nous devions rester là jusqu’au soir, casser le pot quand la nuit serait venue, manger le miel et nous en aller. Mais le glouton aperçut les poules et ne put plus se tenir. Il se jeta sur elles. Elles crièrent si bien que les vilains accoururent. Quand je vis que Renard faisait mine de s'enfuir, je lui dis : | À
— Comment ! allez-vous m'abandonner ?
Il me répondit :
— C'est ce que j'ai de mieux à faire. Ces vilains vous veulent mettre en sel. Quel bruit ils font ! Si votre peau vous gène, consolez-vous, elle vous sera bientôt enlevée. Je pars devant pour faire accommoder cette poule ; à quelle satuce désirez-vous la manger ?
Et il disparut. Chiens et vilains m’attaquèrent. Je me défendis furieusement contre les chiens. Jamais on n’en fit tel massacre ! Je me serais bien débarrassé d'eux, mais flèches et javelots se mirent à voler autour de moi. Alors, laissant les chiens, je me jetai sur les vilains. Pas un ne fut assez hardi pour me tenir tête, tous: tournèrent le dos. j'atteignis un des fuyards et je le renversai. Il cria si fort quand il fut sous rhes pieds qu’un autre se retourna, leva à deux mains 54 massue — une énorme massue — et m'en donna derrière l'oreille un coup qui me fit aller à terre. À peine relevé, j’eus de nouveau sur moi les chiens. Les vilains, de loin, me lançaient des pierres, des flèches, des javelots. J'étais couvert de blessures, je battis en retraite et je finis par m’échapper dans la forêt.
Si je dis cela, ce n’est pas que je veuille déposer üne plainte
LA PREMIÈRE PLAINTE D'YSENGRIN tat
contre Renard, c’est seulement pour vous montter ce qu il est capable de faire. + |
Aujourd’hui c’est Ysengrin qui se plaint de lui. Avant-hier c'était Tiercelin qu’il a traîtreusement plumé. Il a voulu faire prendre au piège Tybert le chat. Il‘a. voulu manger sa commère la Mésange, sous prétexte de lui donner un baiser, éomme Judas a trahi Notre Seigneur en le baisant.”Bref, il a commis tant de ER et de crimes que ce serait péché de ne pas le punir. |
Ainsi parla l’Ours, Sn Brichemer lui répondit brièvement : | |
— Messire Brun, bien sage serait celui qui pourrait juger droitement sans: entendre les deux parties ! Nous avons entendu la plainte, nous devons maintenant entendre: la défense. Rome n’a pas été bâtie en un jour ! Quand Renard sera venu et quand la cause aura été contradictoirement entendue, l'amende que payer le coupable sera fixée par jugement:de justice. ‘‘ : : |
Cointereau le singe ajouta : CR”
— Maudit soit ce marmiteux d'Ours qui ne sait ce qu’il dit. — Je ne m'étonne pas que vous vous mettiez du parti de Renard, répondit Brun. Vous êtes deux malins — et il sortira encore de ce mauvais pas si on vous laisse faire, lui et vous.
. Cointereau lui fit la grimace pour l'irriter encore plus et le faire grogner plus fort. Il lui demanda : 4
— Beau Maître Ours, dites-moi, vous, comment jugeriez- VOUS P 2. a
— Il ny a, dit Brun, cour au nn dis laquelle je
ne sois prêt à affirmer qu’Ysengrin accuse justement Renard. Que vous faut-il de plus ? Il a été pris en flagrant délit d’adultère avec sa. propre commère. Hersent et Ysengrin déposent tous les deux contre lui. Il mériterait d’être jeté en prison, pieds et poings liés, et puis fouetté, et puis châtré pour qu'il ne puisse plus violer la femme d’autrui. Même si c'était avec une fille publique qu'il s'était ainsi comporté, il mériterait rude châtiment — et c’est avec une femme mariée ! Qui croira Ysengrin assez sot pour porter plainte s’il n'avait pas vu ? Et sa honte serait plus grande encore si Me ne payait l’amende.
— Je m'étonne, dit Cointereau, qu’on mette son honneur à publier sa honte, Si Renard a fauté, à tout péché miséricorde ! Et puis il n’est pas vaincu encore. Le loup n’est pas si puissant que vous croyez — et grand vent tombe à peu de pluie. Messire Ours vous avez longuement parlé, et vous avez perdu une belle occasion de vous taire !
Le sage Brichemer qui n’aimait ni les querelles ni les railleries, l’interrompit :
— Seigneurs, prenons jour pour que Renard comparaisse. Cointereau l’a dit, on ne peut plaider une cause où les faits ne sont pas apertement démontrés. Fixons d’abord devant qui la cause sera portée. Ronneau, le chien de Frobert de la Fontaine, serait un très bon juge, intègre, véridique ; tout le monde approuverait que la cause fut portée devant lui. Mais s’il plaît à Dieu, et avec son aide, nous réconcilierons les deux adversaires — nous les réconcilierons facilement quand ils sauront combien leur querelle est déplaisante au Roi.
Tous furent d’avis que le choix de Ronneau était bon, etils retoufnèrent à la Cour.
Brichemer dit au Roi :
— Sire, rous avons recherché quels sont les usages du pays en pareille matière. Nous avons trouvé, et — si vous le permettez — je vais vous exposer ce que nous avons trouvé.
Le Roi lui fit signe de parler. Brichemer s’inclina et dit :
— Seigneur Roi qui m’écoutez, si je me trompe corrigezmoi. M'est avis que nous devons recevoir la plainte d’Ysengrin et y faire droit. Mais il faudrait qu'il trouvât un autre témoin pour confirmer les faits. Nous nous sommes accordés à penser que le seul témoignage de sa femme ne peut suffire en justice. Afin d’être sûrs que justice jmpartiale serait rendue, nous avons choisi pour juge Ronneau, le chien de Frobert de la Fontaine, devant qui, dimanche matin, comparaitront Renard et Ysengrin. Et'nous les déciderons, une fois le jugement rendu, à faire ensemble la paix.
Le Roi répondit :
— Je suis content pour plus de mille francs ! Enfin cette affaire est finie, je n’aurai plus à m'en mêler ! Dimanche, après la messe, devant Ronneau, la Cour se réunira. Je ferai appeler Renard par Grimbert le blaireau. Ysengrin lui déférera le serment, et tous deux, ensuite, feront ce qu'ordonnera le juge: | Tous avaient écouté en silence. Quand le Roi se fut tu, chacun rentra chez soi.
. Grimbert partit, alla droit à Malpertuis, trouva Renard et lui conta comment, au nom du Roi, les barons l’avaient cité
Lg ” ‘+ ‘LE ROMAN DE RENARD".
à comparaître devant la Cour que présiderait Ronneau le mâtin. | | | Renard répondit qu'il ne demandait pas mieux, qu’il y serait et ferait tout ce que la Cour ordonnerait.
Et Grimbert revint rendre compte au Roi de son message, . Renard resta à Malpertuis. Il aurait fallu maintenant qu'il fût plus sage que d’habitude — mais il était très fou, très orgueilleux -— il ne s’'inquiétait guère de ses ennemis ét laissait ses affaires aller comme elles pouvaient.
RENARD REFUSE DE PRÊTER SERMENT SUR LA DENT | DE SAINT RONNEAU LE RECHIGNÉ
‘ Mais Ysengrin s’occupait beaucoup plus des siennes,
Trois joursavant le jour du jugement, il alla trouver Ron: neau qui était couché sur le fumier de Frobert et s’amusait à. aboyer. Ysengrin, le voyant, s'arrêta, un peu effrayé d’abord. L'autre se tut et lui fit signe d'avancer. Ysengrih s’approchäet dit : US :
æ— Je suis venu vous demander aide. Renard m'à offéhisé. Nous sommes én guerre, et je né suis plaint. Jour est pris