‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 61 sur 70 · RENARD MANGE PINÇART LE HÉRON · texte numérisé non relu

RENARD MANGE PINÇART LE HÉRON

Courant toujours il arriva au bord de l'Oise.

Sur sa gauche, à l'ombre d’un saule, il vit Pinçart le héron qui pêchait. Aussitôt il baissa la tête, se caucha et se demanda comment il pourrait l’attraper.

« Que faire ? Si j'attends qu’il vienne de mon e je pourrai peut-être le prendre — mais je peux attendre longtemps et le manquer. Si je ne trouve pas une ruse, je peux rester ici toute la journée à bâiller, et ne rien gagner. J’ai une idée ! »

Il arracha des roseaux sur la berge qui en était couverte, et il en lança une brassée dans la rivière. Les roseaux descendirent au fil de l’eau, vers le héron qui, les voyant venir, leva la tête et sauta en arrière. Reconnaissant que ce n'étaient que roseaux, il les repoussa du bec et se remit à pêcher.

Renard en arracha une autre brassée et la jeta encore au fil de l’eau. Le héron eut peur encore et sauta. Puis il revint vers les roseaux, du pied et du bec les toucha, les éparpilla. Voyant que ce n'étaient toujours que roseaux, il se remit encore à pêcher.

Renard, couché sur l’herbe fraîche, aux aguets, avait bien surveillé le héron. Il arracha une grande quantité de roseaux, les rassembla, les lança dans la rivière et se coucha dessus, en ramenant quelques-uns sur lui, pour se mieux cacher. Il était impossible de le voir, car il était presque de la même couleur que les roseaux. Ainsi flottant il descendit vers le héron qui, tout occupé à sa pêche, ne songeait pas à se garder de trahison.

Pinçart vit les roseaux qui flottaient et descendaient, mais il n’eut pas la moindre peur, pensant que ce fussent seulement roseaux comme ceux qui avaient passé déjà.

Quand Renard le vit à portée, brusquement jetant les dents, il l’attrapa par le cou et l’emporta. Il l’'emporta sous un buisson d’aubépine et sans écouter ses cris, sans mot dire, il l’étrangla.

Et quand il l’eut étranglé, il le mangea.

Quand il eut fini son repas, le soleil était déjà bas. Il y avait dans un pré, au bord de la rivière, une meule de foin. Comme il n’est pas bon — du moins les médecins nous le disent — de marcher après manger, Renard grimpa sur cette meule pour s’y reposer et y passer la nuit.

Avant de s'endormir il voulut se mettre à l'aise. Il releva sa queue et fit sept pets l’un après l’autre en disant :

« Ce premier est pour mon père et ce second pour l’âme de ma mère. Ce troisième est pour tous mes bienfaiteurs et pour mes ancêtres. Ce quatrième pour les poules que j'ai mangées, Ce cinquième pour le vilain qui a coupé ce foin. Ce sixième pour l'amour d’Hersent ma douce amie, et ce septième pour Ysengrin. Puisse Dieu lui envoyer male mort ! » | |

Ensuite il se recommanda aux douze apôtres et dit douze « pater noster » pour tous les larrons, traîtres, félons et imposteurs, pour tous ceux qui vivent de ruse et prennent leur bien où ils le trouvent. Enfin il pria Dieu dévotement d'envoyer dommage et tourment aux moines, abbés, prêtres, ermites et tonsurés de toute espèce. Telles étaient les prières de Renard!

Quand il les eut dites, il mit son nez entre ses pattes, et le lit était si bon qu'il s'endormit aussitôt.

Le lendemain, avant d'ouvrir les yeux, il pensa :

« Je vais me lever. Goubert le vilain engraisse une oie pour la manger à Noël. Je crois qu’il ne la mangera pas et que je saurai aujourd'hui ce qu'elle a dans la panse. Maudit soit qui permit jamais à un vilain de manger une oie ! Un vilain doit vivre de chardons. C’est à moi et aux autres nobles barons qu'il appartient de manger les bons morceaux. Et nous les mangeons très bien ! »

Alors seulement il ouvrit les yeux et s’aperçut que la meule était entourée d’eau de tous côtés. Pendant la nuit la rivière avait grossi et inondé la prairie. Les eaux montaient toujours et Renard sentit bientôt que la meule était soulevée. Elle se mit à flotter et s’en alla à la dérive dans le courant.

« Hélas ! gémit Renard, quel idiot je suis d’être venu me coucher sur cette meule ! C'est le diable qui m'a inspiré. Si je saute en bas, je me noïe. Si je reste, je vais mourir de faim. »

Tandis qu’il se lamentait, il aperçut un milan qui volait vers son nid pour aller s’y reposer. Il lappela :

— Milan ! venez vers moi, pauvre créature qui suis en grand danger de mort ! Venez, ami! C'est Dieu qui vous envoie pour me confesser. Grâces lui en soient rendues !

Le milan, le voyant pleurer, vint se poser près de lui et lui fitun beau sermon pour le réconforter.

— Renard, dit-il, les clercs et les prêtres sont fous, et un homme qui ne pèche pas ne vaut pas grand’chose. Que ceux

qui font le mal, les parjures, les déloyaux, les sodomites, les hérétiques, soient quittes des peines de l’enfer !

Ce beau sermon fini, il ajouta :

— Maintenant, frère, dites:moi vos péchés, j'écoute.

Quand Renard eut avoué une longue kyrielle de péchés, le milan lui dit :

— Fi ! vilain roux ! Vous êtes bien sot d’avoir donné votre amour à Hersent, cette vieille carcasse qui ne tient plus debout, cette vieille barbue, toute ridée, toute ratatinée, toute desséchée, qui n’a plus de dents et qui est plus vicieuse, à elle seule, que toutes les plus vicieuses du pays réunies ! Renard! choisissez une autre amie plus jeune, plus belle, et qui sache au moins se tenir propre. La femme de Belin le mouton est gracieuse et fraîche, et jolie, elle est sage et bien élevée, elle ferait votre affaire. Mais Hersent ! un mâtin galeux n’en voudrait plus ! Et puis le jeu est mal arrangé — elle est trop grande et vous trop petit !

Renard fut très irrité d'entendre blâmer, injurier et vilipender son amie. Le milan lui parut stupide. Il dit entre ses dents :

— Je te punirai d’avoir injurié Hersent, fils de ribaude ! il faut que tu sois mauvais moine pour médire ainsi de la plus noble, de la plus belle des femmes !

Le milan reprit :

— Continuez à me dire vos péchés, pour que la confession soit complète et tout à fait bonne.

Renard allongea encore une longue kyrielle de is et dit enfin :

— J'ai fait ce qu’on oserait à peine imaginer, j'ai mangé un de mes enfants !

Le milan sauta brusquement en arrière.

— Renard, dit-il, que le diable te brûle ! j'en ai le cœur qui bat ! et je tremble comme une feuille !

Alors Renard se prit la queue à pleine gueule, s’arrachant le poil et la peau, se roulant dans le foin, et criant :

« Je me meurs ! »

Et il resta couché sur le ventre, ‘comme “pâmé. Le milan hésita d’abord à s'approcher. Et puis il se dit: que Renard n’oserait pas faire de mal à son confesseur, il s’approcha, lui prit l'oreille avec son bec et lui releva la tête. Renard, la sale bête, jeta les dents pour le happer, mais le manqua. Le milan se signa cinq ou six fois et s’écria :

— Seigneur Dieu ! fiat voluntas tua ! et debitoribus noster ! credo et in deum pater ! à qui se fier quand le pénitent veut manger son confesseur ? Jamais je n’ai entendu raconter rien de pareil ! Quelle peur il m'a faite, ce puant, cette ordure ! Puisse-t-il tomber dans une cuve de poix bouillante ou de plomb fondu ! Honte sur lui ! Que la male passion le torde !

Quand le milan fut un peu calmé, il reprit :

— Renard ! vous n'avez pas encore fini de me dire vos péchés. Continuez.

— Volontiers, dit Renard, je continue. Un jour, dans un champ, j'ai trouvé quatre petits milans bien emplumés, gentils et beaux. D'un bond je les ai attrapés. Je m’en repens, je les ai mangés. Îls étaient fils d’un certain Hubert, un très reli-

gieux ermite qui prêche en ce pays, et va confessant tout le monde, les malades et les pécheurs qui ont peur de leurs péchés. Je les ai mangés tous les quatre. Je m'en repens.

A ces mots le milan leva les yeux au ciel :

— Traître ! pourquoi les avez-vous mangés ? C’étaient mes fils que j'ai cherchés partout pendant plus d’un mois. Et vous les aviez mangés ! C’étaient mes quatre fils ! Puissiez-vous ne pas quitter cette meule sans vous noyer |

Renard, qui ne pensait qu’à se tirer d'affaire, lui répondit :

— Sire, ne m'injuriez pas ! Ce n’est pas l'habitude que le confesseur injurie le pécheur qui se confesse à iui. Venez plus près, écoutez mes péchés et imposez-moi une pénitence. Je me repens — par Notre-Dame je ne savais pas ce que je faisais.

— Je vous crois, dit Hubert, je vous pardonne — parce que je ne peux pas faire autrement — mais si je pouvais je vous jetterais à l’eau pour vous noyer.

— Sire, j'ai mangé vos fils, je m'en repens ! Voulez-vous que nous fassions un accord ? Pour vos enfants que j’ai mangés je deviendrai votre homme lige. Embrassons-nous !

— Je veux bien, dit Hubert. |

Il tendit le bec vers Renard. Renard brusquement l’attrapa, mais son pied glissa sur le toin et il dut le lâcher pour ne pas tomber à l’eau.

Hubert s’envola sans plus s'occuper de son pénitent. Et bientôt Renard ne pensa plus à lui car il aperçut, venant dans une barque, un vilain qui ramait en remontant le courant. Quand le vilain fut près de la meule, il vit Renard couché dessus, |

« Dieu ! pensa-t-il, quelle aubaine ! Le voilà pris ce goupil! Quelle fourrure ! Je vais l'attraper et j'irai vendre sa peau. Mais je garderai pour moi sa belle gorge blanche et j'en ferai une bordure à mon manteau. »

Renard crut que sa dernière heure était venue, mais les choses souvent vont autrement que ne pensent Îles fous. Le vilain vint droit à la meule, prit son aviron à deux mains et en déchargea un grand coup sur Renard. Renard sauta de l'autre côté de la meule, et le coup ne latteignit pas. Le vilain fit le tour de la meule dans sa barque et lança un autre coup à Renard qui sauta encore. Le vilain le manqua encore. Saute de ça ! Saute de là! Renard sautait, le vilain le pourchassait, chasse de ça ! chasse de là ! mais toujours le manquait. Enfin le vilain comprit que s'il ne montait sur la meule, il n’aurait jamais son goupil. Il ôta ses souliers pour grimper sur le foin et grimpa. Renard, le voyant approcher, son grand aviron en main, sauta à pieds joints dans le bateau qui s’écarta et s’en alla.

Voilà le vilain bien penaud ! en grand danger de se noyer, pour avoir convoité la peau d’un goupil. On a raison de dire que tel cuyde faire profit qui trouve dommage.

Le vilain resta sur la meule. Renard s’en alla dans le bateau que le vent et le courant poussèrent à terre. Et il rentra à Malpertuis. |

Le vilain restait en détresse, de toutes parts entouré d’eau. Il ôta ses habits, il fit son meà culpä, il avait grand’peur de tomber à l’eau et de se noyer.

Le vent se leva, une di jeta la meule sur un pieu, qui

la démolit. Le vilain tomba à l’eau, plongea, barbota, se débattit, et s’évertua si bien qu’enfin, à grand’peine, il regagna la terre ferme. |

Et là, il jura de ne jamais plus se frotter à Renard, de ne plus jamais chercher à lui faire du mal.

Renard marchait joyeusement à travers la campagne. Sur un grand chêne aux branches vigoureuses, il vit un nid de milans. Dans ce nid il aperçut quatre petits milans, presque aussi gros déjà que père et mère. Il se jura à lui-même qu’il les mangerait.

Il grimpa sur le chêne, comme il put, jusqu’au nid. Il eut vite fait de manger les quatre petits milans, car il avait grand faim, et il en eut le ventre plein.

Mais avant qu'il tôt descendu, les deux milans arrivèrent. Ne retrouvant pas leurs oisillons, furieusement ils se jetèrent sur lui. Il ne put faire prompte retraite, il avait la panse trop pleine. Un des milans, d’un coup de bec le fit tomber du haut de l'arbre. Peu s’en fallut qu’il ne se tuit. Vite il se releva pour fuir, mais l’autre milan comme un dragon, l’attrapa, le renversa, le frappa.

Et les deux milans s’acharnèrent sur lui, le traînant de-ci

de-là, piquant du bec, cognant des ailes, lui enfonçant leurs griffes dans la chair. Renard se défendait à grand’peine. Enfin il happa à belles dents un des milans qu'il mit en pièces. L'autre, sans perdre courage, à coups redoublés l’attaqua. Il allait sûrement lui crever les yeux et le tuer, quand Renard, sautant désespérement, l’attrapa par le cou, serra les dents de toutes ses forces et lui arracha l’âme du corps.

Renard, épuisé, se coucha sur la place, et pour rien au monde il n’aurait pu mettre un pied devant l’autre.

Un chevalier vint à passer accompagné d’un écuyer et d’un garçon. Il vit Renard couché en travers du chemin, trace livide, cuir déchiré. Le chevalier dit à son écuyer :

— Est-ce un goupil ?

— Oui, sire, mais par ma foi ! il est mort !

— M'est avis, dit le Chevalier, que ce sont ces milans qui l'ont tué — et lui les a occis tous deux. |

— Sire, je vais prendre sa peau. Elle pourra vous servir |

— Tu as raison. Fais-le porter à la maison. C’est lasaison où la fourrure est belle.

L’écuyer mit pied à terre, tira son épée, et coupa une branche de chêne qu’il passa à travers les jarrets de Renard. Puis il appela le garçon et lui dit :

— Tiens ! Prends cette bête et porte-la à la maison. Surtout ne t'arrête pas en chemin ! Dès que tu seras arrivé, tu lui enlèveras la peau.

Le garçon partit, portant le goupil. Il sortit du bois et entra dans une prairie.

Renard était en mauvaise passe, pris au piège, la tête

en bas. Il ne s’en pouvait tirer que par ruse. Il réfléchit. Quand il eut bien réfléchi, il regarda tout alentour. Il n’y avait personne en vue. Alors, à belles dents il empoigna une fesse du garçon qui se mit à hurler. Il ne lâcha pas et serra les dents tant qu’il pût, si fort que le garçon tomba. Mais Renard ne le lâcha pas. Le garçon avait beau crier, Renardne le lâchait pas. Le pauvre garçon souffrait grande douleur, etenfin il retira le bâton des jarrets de Renard pour l’en frapper et lui faire lâcher prise. Dès que Renard se sentit délivré du bâton, sans attendre les coups, il laissa là le garçon et s’enfuit aussi vite qu'il put.

Le garçon, le voyant courir, se mit à pleurer et retourna vers son maître à qui il raconta comment il avait été mordu à aa fesse par Renard, comment il avait retiré le bâton qui lui traversait les jarrets pour le frapper et lui faire lâcher prise, comment il avait été furieux de le voir s'enfuir.

Le chevalier, en l’écoutant, battait des mains joyeusement.

— Par ma foi, s’écria-t-il, je n’ai jamais entendu raconter si belle aventure !

Et il continua son chemin.

Quant à Renard, il allait péniblement à travers les prés. Il souffrait beaucoup de ses plaies et ilse mit à chercher une certaine herbe qu'il connaissait, dont il espérait prompte guérison. Il la trouva sur le bord d’un fossé, l’arracha, la mangea telle quelle. Avec ce qui en restait, il frotta ses plaies. Elles se fermèrent instantanément, et il se trouva en aussi bonne santé qu'il l'avait jamais été.

Îl tendit les bras vers le ciel pour rendre grâces à Dieu.

Renard, un certain jour d'été, vit, au flanc d’une colline, un cerisier tout chargé de cerises bien mûres. Sur ce cerisier, Drouin le moineau sautait de branche en branche, légèrement. Renard lui dit :

— Drouin, tu es le plus heureux des oiseaux ! Tu as làhaut tout ce que tu veux. Elles ont l’air bonnes, ces cerises !

— Renard, je te les laisse, j'en ai assez mangé, j'en suis dégoûté.

— C'est dommage que je ne puisse les atteindre. Jettem'en deux, que je sache si elles sont vraiment bonnes,

— Tun’as jamais rien mangé de pareil. Si tu les aimes, je t'en donnerai autant que tu en voudras.

— Beau doux ami, quand je les aurai, grand merci vous dirai.

Drouin lui jeta trois cerises attachées ensemble qu'il mangea et trouva très bonnes.

— Ah ! Drouin, dit-il, elles sont bonnes ! Jette-m’en encore.

— Oui, répondit Drouin, tant que tu voudras.

Il lui en jeta beaucoup d’autres et puis demanda :

— En veux-tu encore ?

— Non merci, je ne peux plus avaler.

— Renard, dit alors Drouin, maintenant écoute ! J'ai fait tout ce que tu as voulu, tout ce que tu m'as demandé. Toi, tu as beaucoup appris, tu as beaucoup vu et tu dois avoir beaucoup retenu. Je voudrais te demander un conseil, maïs je ne sais si tu consens à faire profiter de ton savoir les petites gens comme moi.

— Jete conseillerai de mon mieux, puisque tu as fait ce que je t'ai demandé. Dis-moi de quoi il s’agit. |

Du haut de son arbre Drouin lui dit : |

— J'ai neuf moinillons qui ont, chaque jour, des crises d’épilepsie.

— Je les guérirai, dit Renard, tu peux en être sûr. Il ya deux ans, je suis allé en Calabre, en Roumanie, en Toscane, en Arménie, j'ai traversé quatre fois les mers, je suis allé à Constantinople, en Angleterre, en Irlande, en bien d’autres pays, et c’est moi qui ai trouvé enfin le remède qui a guéri l'Empereur.

— Dis-moi, Renard, comment les guériras-tu ?

— Drouin, tu n’as qu'à les faire baptiser. Dès qu’ils seront chrétiens ils n’auront jamais plus de crises.

— Peut-être, fit Drouin, mais où trouver un prêtre ?

— Un prêtre! fit Renard, mais je suis prêtre !

— Je l'avais oublié, dit Drouin. Alors je te demande deles baptiser.

— Très volontiers. Nous appellerons l'aîné Léonard, et nous verrons ensuite quel nom donner aux autres.

Drouin entra dans son nid, et sans hésiter jeta son fils aîné à Renard qui tout aussitôt l’avala. Un à un, Drouin jeta ses

enfants, et Renard les baptisa tous de la même manière. Drouin disait :

— Baptise-les bien !

Renard répondait :

— Sois sans crainte, jamais plus ils n’auront de crises.

Quand Drouin eut jeté le dernier, il regarda en bas et ne vit aucun de ses enfants.

— Renard, dit-il, où sont mes fils ?

— Jci, en bas.

— Ha !'traître, tu les as mangés | — Mais non ! |

— Si! voilà comment tu m'as récompensé de ce que j'ai fait pour toi !

— Tues fou ! ils se sont envolés.

— Envolés! ils n'avaient pas de plumes !

— Mais si, ils se sont envolés.

— Tu mens!

— Je mentirais, si cela me plaisait.

-— Que la male goutte te crève l’œil ! comme jete le crèverais moi-même si je te tenäis !

— Viens-y! |

— Sije pouvais ! Dis-moi, traître, ce que tu as fait de mes enfants ! |

— Ce que j'en ai fait ?

— Oui.

— Je les ai mangés !

— Mangés ! hélas!

— Oui ! Par tous les saints ! ils ne tomberont plus jamais d’épilepsie, et je voudrais aussi te tenir.

Et Renard s’en alla. Drouin, resté seul, se fit de violents reproches à lui-même :

— Hélas ! mes doux oisillons ! je vous ai livrés à la mort | C'est moi qui vous ai tués, moi seul ! toute la faute en est à moi ! Ce n’est plus la peine de vivre !

Il se laissa choir à terre, pâmé, et en tombant se fit sigrand mal qu’il revint à lui. Il se traita de fou, de misérable, se donna de furieux coups de bec, s’arracha la moitié des plumes.

Il avait beaucoup de chagrin, il pleurait. Quand il se fut bien maltraité, il résolut de se venger. Il se mit en route et alla demander à tous les chiens, mâles et femelles, du pays, s'ils ne voudraient pas l’y aider. Mais tous ceux et celles à qui il en parlait lui répondaient gentiment qu'ils ne voulaient pas s’en mêler. Ils disaient :

— Ce n’est pas une petite affaire ! Nous avons peur de Renard, nous ne voulons pas nous mettre contre lui. Demandez ailleurs | |

Drouin était fâché d'entendre toujours même réponse. Quand il vit qu'il ne fallait pas compter sur ces gens-là, il rentra chez lui. En chemin il trouva, couché sur un fumier, un mâtin maigre et décharné, à moitié mort de faim quine pouvait plus remuer pied ni patte. Il s’approcha de lui et lui dit :

— Morout, comment vas-tu ?

— Très mal, répondit Morout, je n'ai rien à manger, je ne tiens plus sur mes jambes. Le méchant vilain que je sers me laisse mourir de faim. |

— Ah ! dit Drouin, il croit que nous sommes en tempsde famine parce que la vie a un peu renchéri ! Ecoute-moi, cher ami ! Si tu veux me rendre un service, tu auras à manger autant que tu voudras.

— Si vous me donnez à manger, assez pour me rendre mes forces, je ferai tout ce que vous me demanderez. Et si j'avais mon ancienne vigueur, aucune bête ne pourrait m'échapper, cerf ni biche, ni daim, ni sanglier. Je retrouverais vite cette vigueur si j'avais à manger.

— Tu auras à manger, dit Drouin, et plus que tu ne pourras avaler — tu en laisseras.

— Mais quel est celui à qui vous en avez ?

— C'est Renard, le mauvais roux qui a dévoré mes enfants. Si j'étais vengé, je ne demanderais autre chose à Dieu.

— Vous serez vengé, dit Morout. Renard est un insolent, mais si vous me donnez à manger, il sera mal arrangé quand il tombera sous ma patte !

— Léve-toi, dit Drouin, et viens avec moi.

Morout se leva. Il était si faible qu'il pouvait à peine se tenir debout. Mais il avait si grande envie de manger qu'il suivit lentement Drouin. Drouin le fit cacher dans un buisson, près du chemin, et lui dit :

— Reste là, tu auras bientôt à manger, je vois venir une

charrette chargée de viandes et de pain. Je vais jouer un tour au charretier. Quand tu verras qu'il s'occupe de moi, va à la charrette et emporte un jambon. -

— Compris ! dit Morout.

Drouin se posa devant le charretier, comme s'il avait été blessé. Le charretier, dès qu’il Paperçut, courut pour l'attraper. Drouin sautilla plus loin, le charretier le poursuivit. Drouin ne l’attendit pas, le charretier courut après lui. Et lui, sautillant, voletant, allait toujours un peu plus loin. Alors Morout, sans perdre de temps, sortit de son buisson, s’en alla vers la charrette, à grand’peine monta dedans, jeta en bas un jambon et puis descendit et emporta son jambon, le traînant comme il put, avec beaucoup de difhculté. Drouin s’envola en se moquant du charretier qui revint à sa charrette, furieux de s'être laissé tromper par un moineau, remonta sur son cheval et repartit. Il envoyait Drouin à tous les diables. Drouin alla se poser sur une branche, au-dessus de Morout qui mangeait.

— Que Dieu t'assiste, Morout !

— Sire, je devrais me lever devant vous, maïs je ne suis pas encore assez fort pour rester debout.

— Reste assis, Morout ! Tais-toi ! Mange ! c’est ce quetu as de mieux à faire, pour l'instant.

— Oui, mais j'ai grand besoin de boire. Pour le manger, j'en ai assez. |

— Tu auras à boire. Je vois venir une charrette de vin, tu en auras plus que tu n’en pourras boire.

Drouin alla se poserau milieu du chemin, et quand la charrette approcha, il se jeta à la tête du limonier en lui donnant de

grands coups de bec sur les yeux. Le charretier prit son fouet et voulut frapper le moineau, mais Drouin s’envola et ce fut le cheval qui reçut le coup sur la tête, un coup si fort que le pauvre cheval tomba raide mort. La charrette versa, le charretier trébucha, le tonneau se rompit et le vin s’épandit. Quand le charretier vit son cheval mort, son vin perdu, il ne fut pas content. Il tira son couteau, écorcha son cheval et emporta la peau. Drouin alla chercher Morout qui mangeait toujours, dans son buisson.

— Morout ! le charretier s’en va, tu as assez mangé, viens boire !

Morout but à sa soif. Drouin lui demanda :

— Cela va-t-il mieux, Morout ? as-tu tout ce que tu veux ?

— Oui, sire, merci.

Ils restèrent quelque temps en cet endroit. Morout mangea et but tout son saoul, tant qu’il redevint gros et fort et agile et léger. Un jour enfin il dit au moineau:

— Sire, je vous remercie, vous m'avez rendu grand service. Maintenant je suis fort et agile, allons ! je peux vous venger de Renard, et il paiera cher le chagrin qu’il vous a causé !

— Beau doux ami, dit Drouin, je ne demanderais plus rien au monde si j'étais vengé de lui ! Reste là, et ne bouge jusqu’à ce que je revienne, je vais tâcher de te l’amener.

— Que je le tienne seulement ! dit Morout.

Le moineau vola droit à la tanière de Renard, se posa devant la porte et regarda par le trou de la serrure. Il vit Renard couché et cria de toutes ses forces :

— Renard ! viens me manger! viens m'étrangler ! je

t'attends, je ne bougerai pas de là. Viens me délivrer de ma douleur, je ne peux plus la supporter. Je ne peux plus vivre depuis que tu as tué mes enfants.

Renard était couché, bien tranquille, il se reposait quand il entendit crier Drouin. Vite il sortit et se précipita sur lui. Mais Drouin s’envola et se posa un peu plus loin. |

—- Fi! dit Renard, vilain moineau, tu fuis, tu n’oses pas m'attendre ! T’imagines-tu que je veuille t’attraper ! Je ne faïs que jouer, je n’ai pas plus envie de te toucher que de m’arracher ou de me crever un œil. Assieds-toi là, je ne te ferai pas de mal. |

— Je sais bien que si, dit Drouin, mais viens, je ne bougerai plus. |

Renard courut, sauta. Drouin vola un peu plus loin, et puis encore un peu plus loin, jusqu'à ce qu’il fût arrivé devant le buisson où Morout était caché. Il se posa là et dit :

— Maintenant je ne bougerai plus — c’est là que je veux mourir.

Renard se précipita pour l’attraper. Tout à coup, Morout sortit de son buisson et se jeta sur Renard qui voulut s'enfuir. Morout, à belles dents l’attaqua, happant, mordant, déchirant, tirant. Renard lui échappa ; il le rattrapa, le roula, lui monta sur le ventre, lui arracha la peau du dos, tant et si bien qu'’enfin ille laissa pour mort. Alors il dit à Drouin :

.— Je crois qu'il n’aura plus jamais faim, et qu’il ne se remettra pas sur ses pieds. S’ilen réchappe, c’est que le Diable

s'en mêlera.

— Je suis content, dit le moineau, tu m'as rendu ce que tu me devais ! |

Et ils se séparèrent en se recommandant l’un lautre à Dieu.

Drouin, sautillant, s’approcha de Renard.

— Comment vas-tu, sire Renard ? lui demanda+t-il. Ta ruse ne t'a pas servi à grand’chose ! Tu es en triste état! Ta fourrure est abimée ! Il y faudra coudre des pièces et des morceaux ! Si le temps ne se réchauffe pas, ilte faudra en acheter une autre, à moins que dame Hersent ne te garde entre sa chemise et sa peau.

Renard ne répondit rien. Il entendait mais ne pouvait bouger pied ni patte.

Quand Drouin l’eut assez gabé, il s’envola, content de s’être si bien vengé de lui.

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