‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 62 sur 70 · COMMENT RENARD SE CACHA PARMI LES PEAUX DES AUTRES GOUPIES · texte numérisé non relu

COMMENT RENARD SE CACHA PARMI LES PEAUX DES AUTRES GOUPIES

Un chevalier, de grande prouesse et de haute naissance, avait fait bâtir un château. C'était le plus beau château du monde. IL était construit sur une roche élevée, et tout entouré de murs. Dans les fossés passait une eau courante, et un pont-levis était

jeté par-dessus. L'eau était profonde, les navires venaient, de la mer, apporter leurs marchandises jusqu’au château. Au bord de l’éau était une praïrie qui avait bien deux Hieues sur quatre. Les vignes étaient les meilleures de France. La forêt avait plus de cent arpents, elle était très belle, riche en gibier et en bêtes sauvages de toute espèce.

Un jour, lé chevalier dit qu’il voulait aller chasser dans la forêt. Il monta à cheval, les écuyers accouplèrent les chiens, le Veneur partit en avant sur un grand cheval gris.

On leva un goupil. C'était Renard. Les chasseurs excitèrent les chiens en criant :

« Or ça! Or ça ! goupil ! goupil ! »

Renard s'enfuit vers le château, chiens et chevaux gälopant derrière lui. I franchit ke pont-levis et entra dans # château.

— Nous le tenons f dit le chevalier.

H s'élança, ke premier derrière Renard. Les antres chasseurs entrèrent après lui, et tous mirent pied à térre dans la cour. Ils cherchèrent Renard, cherchèrent partout, nulle part ne le trouvèrent, ni dans les cuisines, ni dans les écuries, ni dans les appartements. Ils mirent tout sens dessus dessous, mais ne le trouvèrent pas. On chercha dans les greniers, dans les chambres, dans les celliers, on chercha dans tous les coins, sous tous les meubles, sous les bancs, sous les bahnts, dans les huches, darts les armoires, même dans une vieille ruche dont on avait Ôté le miel, on ne le trouva pas.

— Qu'at-il bien pu devenir ? disaient les chasseurs, il faut qu'il soit entré sous terre !

— Je ne sais, fit le chevalier, mais puisque nous ne pouvons le trouver, laissons-le. Cependant je l’ai vu entrer!

— Nous le chercherons jusqu’à la nuit, dirent les autres. Qu'est-ce qu’on penserait de nous si nous le perdions ?

— Cherchez-le si vous voulez, répliqua le chevalier, moi je ne cherche plus. |

Il les laissa, eteux continuèrent à chercher. Tant qu'il fit jour ils cherchèrent. Ils n’y renoncèrent que lorsqu'ils entendirent sonner le couvre-feu. Alors ils allèrent dire au chevalier :

— Le goupil s’est moqué de nous!

— Comment ?

— Nous ne l'avons pas !

— Je ne sais ce.que cela signifie, mais cela signifie certainement quelque chose, dit le chevalier. Ah ! le goupil est rusé! Il nous a souvent trompés, il nousa souvent volé nos chapons! Je le croyais cependant pris cette fois ! Demain nous retournerons le chasser, et si nous le prenons cela me fera une peau de plus pour ma pelisse. Maintenant allumez: les chandelles et mangeons ! Ne pensons plus à ce maudit goupil qui nous fait souper si tard. Allons ! de l’eau ! et lavons-nous les mains!

On se mit à table. La femme du chevalier s’assit à côté de son Seigneur. Elle était belle et gaie, et riait parce que le goupil s'était moqué des chasseurs. On servit riche venaison, cerf et sanglier lardés, on but bons vins d'Anjou, de la Rochelle et du Poitou.

Quand le souper fut fini, il était tard, on desservit, la dame se leva, vint vers son Seigneur, le baisa et dit :

— Sire, si vous voulez m'en croire, vous irez vous coucher, il en est temps, il est près de minuit. Vous avez besoin de vous reposer après cette chasse augoupil.

— Ne parlons plus de ce goupil! dit le chevalier. Allons dormir, je le veux bien, si vous en avez envie.

Le chevalier se leva et entra dans sa chambre. C'était une belle chambre incrustée d’ambre. Toutes les bêtes et tous les oiseaux du monde y étaient figurés, et même les exploits de Renard y étaient représentés. C'était un travail admirable. Le chevalier se fit déshabiller et se coucha. La dame se coucha aussi, et on laissa deux chandelles allumées.

Tout le monde ensuite se coucha et dormit jusqu’au matin.

Il faisait grand jour quand le Veneur entra dans la chambre du chevalier qui était déjà levé, et le salua. Le chevalier s’habilla, descendit dans la salle, et tous se levèrent à son entrée en lui disant : |

— Sire, que la journée vous soit bonne! |

— Qu'on selle vite mon cheval, répondit-il, je veux aller chasser le goupil !

Vite on sella son cheval, on l’amena à l'escalier, le Veneur prépara les chiens. Les chasseurs se mirent en selle et par: tirent. À peine sortis du château, ils levèrent le goupil qui était couché sous un pommier. On lâcha les chiens. Il s'enfuit, les chiens le suivant de près. Il alla droit au château, et tous l’y virent entrer, par la porte. Il disparut, et personne ne put savoir ce qu’il était devenu. Les chiens perdirent ses’ traces et s’arrêtèrent. La chasse était finie. |

— Par Dieu ! dit le chevalier, ce goupil se moque de nous il faut le trouver !

Ils recommencèrent à tout mettre sens dessus dessous dans le château, cherchant, criant, faisant plus de tapage qu’on n’en entend à la foire de Senlis quand on y mène pendre un larron. Et ils ne trouvèrent pas le goupil.

— Tant pis! dit le chevalier, laissons-le! Il ne faut pas jeûner encore aujourd’hui, comme hier. Qu’on mette la nappe! et àtable !

À peine étaient-ils assis qu’ils virent venir deux écuyers, chacun apportant, sur la croupe de son cheval, une pièce de venaison — sanglier ou cerf, je ne sais. Ils mirent pied à terre ay bas du perron et montèrent jusqu’à la salle. Ils s’inclinèrent devant le chevalier et lui dirent :

— Sire ! que Dieu vous bénisse ! vous et votre compagnie !

Le chevalier, courtoisement, répondit :

— Dieu vous garde, amis ! soyez les bienvenus. Lavez-vous les mains et asseyez-vous à table avec nous.

— Sire, nous vous dirons d’abord pourquoi nous sommes venus. Votre père et vos deux frères vous envoient leur salut ; ils seront içi demain matin.

Alors le chevalier les reconnut, se leva, les embrassa joyeusement. Deux valetsentrèrent, deux beaux enfantsqui portaient, l’un une serviette, l’autre un bassin d’argent plein d’une eau claire et limpide. Les écuyers se lavèrent les mains et dirent à un des valets :

— Allez chercher la venaison que nous avons laissée au bas

du perron, et veillez à ce que l’on donne foin et avoine à nos chevaux.

L'un des valets soccupa de la venaison, l’autre mena les chevaux à l'écurie, et puis ils revinrent dans la salle.

Les écuyers étaient assis à table, à côté de la dame au clair visage qui leur faisait gracieux accueil. Le chevalier était joyeux de savoir qu’il verrait le lendemain son père bien-aimé et ses frères.

Quand ils eurent assez mangé ils repartirent en chasse, chercher de la venaison pour ceux qui allaient venir. Ils ne tardèrent pas à lever dans la forêt un cerf de quatre cors. Chiens et chevaux s’élancèrent à sa poursuite. Il fuyait et bondissait quand un archer lui décocha une flèche qui l’atteignit au flanc. I] tomba et les chiens se jetèrent sur lui. Ainsi fut-il pris.

On laissa deux écuyers pour le dépecer et l’on se remit en chasse. Le Veneur sonnaïit du cor haut et clair. Le chevalier battant les buissons avec un bâton, fit lever un sanglier que tout ce bruit effraya. Un grand lévrier vigoureux, devançant les autres chiens, le saisit par une oreille, mais le sangl?er, d’un coup de boutoir, lui ouvrit le ventre et lui fit sortir les boyaux. Puis il le lança contre un chêne, si rudement qu’il lui brisa le crâne. Et sans attendre les autres chiens il s’enfuit.

Chiens et chasseurs le suivant de près, il déboucha du bois et se jeta dans la rivière. Un chien lui sauta sur le dos, mais avant que les autres aient eu le temps d'arriver à son secours, le sanglier l’avait écrasé et noyé. La meute se mit à la nage derrière le sanglier — les chasseurs étaient furieux d’avoir perdu

déjà deux chiens. Bête et chiens traversèrent la rivière à la nage, et la poursuite reprit à travers la campagne. Le sanglier se fatiguait. Un chien le rattrapa, mais il reçut un coup de boutoir qui le lança très haut en l’air et il s'écrasa la tête en retombant. Les autres ne perdirent pas courage etse ruèrent sur le sanglier. Il ne les attendit pas et se remit à fuir. Le chevalier jura de ne pas le lâcher tant qu’il aurait un chien vivant.

Le sanglier revint à l’eau; les chiens y sautèrent après lui, et il regagna le bois d’où il était parti, éventrant encore un chien qui l'avait rattrapé. Les chevaux étaient fatigués. Le chevalier, furieux d’avoir perdu quatre chiens, fit un détour et se plaça sur le chemin devant le sanglier qu’il perça de son épieu. L’épieu se brisa, le fer resta dans le corps de la bête qui tomba morte. Et les chasseurs rendirent grâces à Dieu.

Le Veneur ouvrit le sanglier, donna aux chiens les poumons et les entrailles, puis on chargea la bête sur un cheval de service et l’on rentra au château. Tous étaient très fatigués, le chevalier était pâle, tant il était las.

Le Veneur fit allumer un feu de paille, et quand le sanglier fut brûlé comme il fallait, on l’apporta devant le chevalier.

Puis on se mit à table, on mangea de bon appétit et ensuite on monta prendre l’air sur la tour. On regarda les champs, les vignes, les prairies, les labours, et l’on vit venir vers le château quatre valets conduisant limiers, lévriers et brachets. L'un des valets sonnait du cor. Derrière eux venaient deux chariots remplis de victuailles, conduits par. deux écuyers et un nain. Derrière encore, une troupe de quatorze ou quinze che-

vaux richement harnachés. Le chevalier appela les écuyers de son père et leur demanda : |

— Amis, est-ce là l'équipage de mon Seigneur ?

— Oui, sire, répondirent-ils.

Les nouveaux arrivants entrèrent au pas dans le he et s’empressèrent de décharger leurs bagages, car la nuit approchait. Quand ce fut fait, ils montèrent dans la salle où le chevalier, assis, les attendait. Ils s’inclinèrent devant lui en disant :

— Sire, que Dieu vous donne bonne nuit |

Il leur rendit courtoisement leur salut, les fit asseoir à table, et quand ils eurent mangé, tout le monde alla se coucher.

Le lendemain le chevalier s’en fut d’abord ouïr la messe à l’église, avec sa dame ; puis il commanda de seller les chevaux pour aller au-devant de son père. Il fit aussi préparer la cour pour le recevoir. Il partit avec ses gens, au grand trot sur la route pavée.

Ils n'avaient pas fait demi-lieue qu’ils entendirent une troupe à cheval. Marchant devant cette troupe, quatre valets tenaient leurs chiens en laisse. Le chevalier courut au-devant de son père qu'il aimait et l’'embrassa joyeusement. Il embrassa ensuite ses frères, et ils eurent beaucoup de choses à se raconter avant d'arriver au château.

Chemin faisant, regardant vers la forêt, ils virent un goupil qui s’en allait, tranquillement au petit pas. Le chevalier dit :

— Voyez ce goupil ! il s’est moqué de moi deux fois déjà. C’est bien lui, je le reconnais.

— Moqué ! et comment ?

— Par deux fois je l’ai chassé. Quand il a vu les chiens venir, il s’est enfui vers le château, y est entré, et personne n’a pu le trouver. Je ne sais pas où il se cache.

Son père lui dit:

— Certes, le goupil est rusé, mais qu’on lâche les chiens, nous allons chasser celui-ci, cette fois il ne nous échappera pas!

Les valets lâchèrent les chiens, Renard s'enfuit vers le château. Il franchit le pont, passa la porte. On ne put le trouver, pas plus que les autres fois. Le chevalier dit à son père en riant :

— Seigneur, voilà les tours que me sert ce goupil !

Alors le père et les frères se prirent par la main et entrèrent dans la salle où ils trouvèrent le nain qui semblait être un diable venu directement de l'enfer. Il avait les jambes et les cuisses tordues, ses bras étaient comme deux troncs de sapin, si courts qu’il n’y avait pas une aune dedrap en chacune de ses manches, Il avait une énorme bosse par devant, une autre par derrière. Il avait la figure toute ridée, une horrible bouche aux lèvres retournées où serait entré le pied d’un bœuf, les dents couleur de jaune d’œuf, et pas un pouce de nez. Il avait de gros yeux de chien, des oreilles de cerf, des cheveux noirs comme de l'encre. Il s'était mis sur la tête une couronne de fenouil.

— Nain ! dit le chevalier, que Dieu te garde!

Il ne répondit rien, mais baissa la tête en grognant.

La dame vint et salua courtoisement les chevaliers.

Et puis il fut l’heure de manger, on mit les nappes, on

apporta les salières et le pain, en donna de l’eau pour les mains. Il y eut du sanglier au poivre, des lardés de cerf, des pâtés de chapon — et à boire bons vins d'Auxerre et d'Orléans.

Tandis que lon mangeait, deux brachets entrèrent, et levant la tête se mirent à aboyer furieusement. Le chevalier demanda au Veneur :

— Combien avous-nous donc de peaux de goupil suspendues là au plafond ?

— Sire, nous en avons neuf,

— Comment neuf ? j'en vois dix! et pourquoi ces brachets viennent-ils aboyer ici ?

Le Veneur s’approcha des peaux et vit Renard suspendu par les dents et les pieds, au milieu d’elles. I respirait, son ventre se soulevait et s’abaissait.

— Sire, s'écria-t-il, le goupil est là ! c’est lui qui fait aboyer les chiens. Attendez ! je vais le prendre.

Il tendit la main pour le saisir, mais Renard se retourna brusquement, se tenant par les pieds de derrière, et le mordit si fort qu'il lui arracha un ongle. Et puis il se laissa tomber à terre et s'enfuit,

Il franchit la porte et disparut dans la forêt.

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