RENARD ET ROUSSEAU L'ÉCUREUIL
tendait aucun bruit suspect, Rousseau ouvrit la porte qui n'était fermée qu'avec un bâton.
Renard attrapa un chapon qu'il mangea. Rousseau, sous une poule qui couvait, l’un après l’autre prit ses œufs — douze œufs qu’il huma gouluement.
Cependant, un domestique des moines qui ne dormait pas, entendit du bruit. Il se leva, ferma la porte du poulailler et alla réveiller les frères qui accoururent.
Le premier arrivé portait un flambeau allumé. Il ouvrit la porte. Renard se précipita sur lui comme s’il voulait le dévorer, et le frère épouvanté eut juste le temps de fermer la porte. Il laissa tomber son flambeau et se mit à crier :
— Âu secours ! Au secours ! Ce n’est pas un goupil, c’est le diable, il a failli me dévorer! Il m'aurait sûrement étranglé si je ne lui avais jeté la porte au nez ! Allez vite chercher le Prieur !
Ils éveillèrent le Prieur qui mit son étole, et ils's’en vinrent en procession au poulailler, la Croix devant et l’eau bénite, chantant des cantiques, chacun tenant quelque relique en main. Le Prieur ouvrit la porte. Rousseau put s'échapper. Renard voulut en faire autant, mais le Prieur lui jeta son étole autour du cou et le tira dans la cour. Un vilain accourut, portant une massue dont il cuyda férir Renard. Renard se jeta de côté, et le coup tomba sur la main du Prieur qui lâcha son étole. Renard s’en dégagea vite, courut au trou et s’'échappa. à |
Dehors il trouva Rousseau qui dd: en l’attendant.
— Pourquoi pleures-tu, Rousseau ? lui demanda-t-il.
— Je pleare parce que j'ai vu qu'ils vous avaient attrapé. Ils ont bien failli vous tuer ! fai cru que vous étiez mort!
— Ne pleure pas, dit Renard, j'en ai vu d’autres ! Allons nous reposer.
Ils se couchèrent sous un chêne et y dormirent jusqu’au jour. Ils se levèrent, et Rousseau dit à Renard :
— Allons nous laver les mains à ce ruisseau.
Quand ils se furent lavé le visage et les mains, Renard dit :
— Rousseau, bel ami, il est temps de chercher notre diner.
Ils allèrent, ils vinrent, toute la journée, jusqu’au soir, sans rien trouver. Renard bâillait et se sentait mourir de faim. Ils se couchèrent, le ventre vide, tellement affamés qu'ils auraient presque mangé leurs mains.
Renard réfléchit et se dit qu’il serait bien bête de se laisser mourir de faim quand il pouvait étrangler Rousseau. Il s’approcha de lui, Pattrapa par la queue et la tira sifort qu'il faillit l'arracher.
— Hé! s'écria Rousseau, qu'est-ce qui vous prend ? Vous me faites mal ! Pourquoi me tirez-vous la queue ? Voulezvous donc me Parracher ?
— Je veux te manger, dit Renard, je ne peux plus endurer cette faim !
Rousseau dit :
— Je me recommande à Dieu!
Il tira si fort qu'il s’échappa, en laissant la moitié du poil et de ka peau de sa queue aux dents de Renard.
Et il alla se plaindre à k: Cour du Roi.
Un certain vilain, plus riche encore que Constant Desnos, avait huit bœufs à sa charrue. Et dans tout le pays il n’y avait pas meilleurs bœufs que les siens. Sur les huit, il y en avait un qui était meilleur encore que tous les autres et qui s’appehit Rougeaud. Mais le vilain lui avait tant fait charrier de famier dans les champs, l'avait tant fait travailler pendant toute la saison, qu’il perdait ses forces, maigrissait et ne marchait plus que bien lentement. | |
Le vilain qui avait le cœur dur, trouvant un jour qu'il ne marchait pas assez vite, le piqua de son aiguillon et lui dit avec colère :
— Rougeaud, j'ai refusé de te vendre à Durant pour vingtdeux sous. Je jurais que je ne te donnerais pas au marché poor trente, même pas pour trente-cinq. Maintenant tu es devenu paresseux, tu es fatigué dès le matin. Que l’Ours te mange ! Nous n’en finissons plus de tracer un sillon. À la foire de mai je te vendraï et j'achèterai un autre bœuf pour te remplacer. Tu n'es plus bon à rien, tu ne peux même plus tenir la tête haute. Que l’Ours remporte !
L'Ours, qui passait par là, entendit ces mots et pensa que pour üne fois il avait de la chance.
Dieu soit loué ! Voilà une proie que j'aurai sans peine
— un bœuf pour moi tout seul ! Rougeaud de messire Liétart ! Sa viande sera grasse et tendre, il a été nourri d'avoine. Et si le vilain ne veut pas tenir sa promesse, il aura dure bataille avec moi, je le poursuivrai, je ne lui laisserai pas un instant de paix, jusqu'à ce que je l’aie abattu de ma large patte. Mais je dis des bêtises, je sais que Liétart me donnera son bœuf comme il me la promis — j'ai souvent entendu dire qu'il était homme de parole.
Ainsi parlait, tout seul, l'Ours qui avait grand’faim et que réconfortait l'espoir d’avoir Rougeaud. Il sortit du buisson où il était caché, en poussant un grand cri de joie. Il n'avait pas peur qu'on l'entendit car il n’y avait personne près de là, si ce n’est le vilain Liétart et un garçon qui aiguillonnait les bœufs, un domestique loué pour la saison. L’Ours courut vers le vilain en-criant :
— Dieu te garde! bel ami Liétart ! Rougeaud est à moi. Tu lui as dit : « Que l’Ours t’emporte ! » dételle-le vite que je l'emporte. C'est une bête fatiguée qui ne vaut plus rien pour travailler ; moi je ne le ferai pas travailler — j’en emplirai ma panse. Donne-le-moi tout de suite, ou je vais te mettre par terre d’un coup de patte, et tous tes bœuts seront à moi. À ta place j'aimerais mieux perdre seulement Rougeaud qui devient vieux, que tous mes bœufs ensemble.
Le vilain épouvanté eut voulu n'avoir rien dit, Mais il savait qu'il ne pouvait se défendre contre l’Ours qui était grand, très fort, et l’eût vite étranglé, lui et ses bœufs. Il arrêta son attelage, et dit humblement, en pleurant, que s’il dételait Rougeaud si matin, sa journée serait perdue, car les sept
autres bœufs ne pourraient plus tirer la charrue — Îa terre était trop forte et dure. Il lui serait très reconnaissant s’il voulait bien attendre Rougeaud jusqu’au lendemain.
— Sans faute je vous le donnerai demain. Prêtez-le-moi jusqu’à demain !
— Non, dit lOurs, tu ne lauras pas. Je ne suis pas si bête ! « Qui aise attend, aise le fuit », m’a appris Renard. Et puis je me défie de tous les vilains. Des vilains m'ont déjà trompé, et chat échaudé craint l’eau froide. La foi d’un vilain est le plus mauvais gage qu’on puisse prendre.
— Sire Ours, dit Liétart en pleurant, il y a des gens de toute espèce. Les uns sont sans péché, les autres sont souillés de crimes. Les uns sont loyaux, les autres ne le sont pas. Moi, pour rien au monde je ne voudrais mentir, et il faudrait que Dieu m'eût tout à fait abandonné pour que je ne tinsse pas ma promesse. Je jure, sur la tête de Brunmartin ma femme, de vous ramener Rougeaud, ici même, demain matin.
— Alors, dit l’Ours, emmène-le, donne-lui beaucoup de foin et d'avoine, laisse-le reposer. Je voudrais qu’il fût plus gras. J'aime autant le manger demain qu'aujourd'hui. En attendant, je vais chercher autre chose pour mon diner.
Et il entra dans Îa forêt.
Le vilain détela ses bœufs pour les laisser paître. C'était bien tôt pour les dételer, mais il était si troublé qu'il n'avait plus le cœur au travail. Il se plaignit à Rougeaud :
— Ah ! Rougeaud, mon beau grand bœuf ! Je t'ai mis moi-même dans les pattes de cet Ours sans pitié qui te mangera demain. Son dîner me coûtera cher ! J'étais trop heureux
ce matin ! J'avais huit bœufs, j'étais le plus riche vilain du pays, et voilà que je suis en train de tout perdre par ma faute. Et personne ne me plaindra ; ce qui m'arrive, je l’ai demandé!
Longtemps il continua à se plaindre.
Renard, caché dans un chêne creux où il s'était réfugié pour dépister des chiens qui le poursuivaient, entendit le vilain pleurer et gémir. Aucun aboiement n'arrivant plus à son oreille, il sortit de son creux, s’en vint droit au vilain et lui dit : |
— Dieu te garde, vilain ! qu’as-tu donc à pleurer ? -
— Sire, ce n’est pas la peine de vous le dire, je ne gagnerais rien à prendre de vous aide et conseil.
— Que Dieu te maudisse ! vilain stupide ! dit Renard. Tu ne me connais pas | Si tu me connaissais, tu saurais que je peux t'aider, même dans les plus difficiles circonstances, tu saurais que j'ai souvent de tort fait droit, et de droit tort, commeil convient, tu saurais que je suis puissant et de bon conseil. Je suis Renard!
— Par tous les Saints du paradis, êtes-vous vraiment Renard ? J'ai souvent entendu dire de vous et bien .et mal. Je sais qu'il n’y a pas plus rusé ni plus sage que vous — donnezmoi un conseil !
—- Je veux bien. Raconte-moi de quoi il s’agit, raconte-moi tout sans mentir. |
— Je vous raconterai tout, dit le vilain.
Et il lui raconta l’histoire de l’Ours et de Rougeaud.
Renard en riant lui dit :
— Vilain, ne t'inquiète pas. Un jour de répit vaut plus de
cent sous. Après le déuil vient la joie, et je te ferai, par ma ruse, avoir grande joie. Tu garderas Rougeaud et même tu auras l'Ours. Mais je crains que tu ne m’en récompenses mal, car Vilain ment volontiers et ne pense qu’à tromper. — Ne croyez pas cela, dit Liétart. Si vous me faites garder. Rougeaud, vous pourrez prendre tout ce qui m’appartient.
— Donne-moi seulement ton coq Blanchet, répondit. Renard. Eu
—— Sire, je vous apporterai demain matin Blanchet avec quinze poulets bien gras. |
— Ecoute ! dit Renard, pour ton coq tu auras Road: Voilà ce qu'il faut faire. L'ours viendra. demain matin te demander le bœuf que tu lui as promis. Toi, apporte sous ton manteau une hache bien aiguisée, bien emmanchée, et un bon couteau de boucher. Moi, je me cacherai et quand je verrai arriver l'ours, je sonnerai du cor, je crierai, je hurlerai à en faire retentir plaine et bois. L’ours croira que ce sont des chasseurs et te demandera de le cacher. Tu lui diras de se cacher dans ton sillon, et quand il y sera étendu, tu l’assommeras à coups de hache. Ensuite tu lui coùpetas la gorge avec ton couteau. Fais-le saigner, la viande en sera meilleure. Laisse-le là jusqu’à la nuit, car si le comté savait que tu as tué dé son gibier, il confisquerait tes biéns ét te ferait pendre. Quand la nuit sera tombée, tu viendras chercher la bête, tu la saleras pour la conserver en ton lardier, et de sa peau tu feras des courroies. Mais sois loyal, tu recevras de moi beducoup plus que tu ne me donneras.en échange -— pour ton coq je te rendrai Rougeaud et tu auras l’ours en ton lardier.
Le vilain remercia mille fois Renard, jurant de lui donner coqs, poules et chapons, autant qu'il en voudrait. Et ils se séparèrent.
Renard rentra dans la forêt. Le vilain rentra chez lui en chantant. Le lendemain il se leva de grand matin, prit sa hache, son couteau, appela son garçon, poussa ses bœufs et alla à son champ.
Il commençait à labourer quand l’Ours arriva en criant :
— Dételle ton bœuf ! Dételle-le ! Pourquoi l’as-tu attelé ? Vilain traître ! tu m'avais promis de ne plus le faire travailler !
— Sire, dit Liétart en tremblant, ne vous fâchez pas, Rougeaud n’en sera pas moins bon ; laissez-moi finir ce sillon — je vous le ramènerai dès que j'aurai fini ce sillon.
Tout d’un coup Renard se mit à sonner du cor, si haut et si fort qu'il «@ fit retentir la forêt, et puis il se mit à crier, à hurler comme un veneur qui excite ses chiens, faisant à lui seul tel bruit que l’'Ours fut épouvanté. Il oublia Rougeaud et dit tout bas à Liétart :
— Liétart ! quel est ce bruit ?.
— Je pense, dit le vilain, que c’est l'équipage du comte Thibault. Il est en train de chasser — je l’ai vu passer ce matin.
— Liétart, dit l'Ours, je te tiens quitte de Rougeaud si tu me laisses me coucher dans ton sillon et si tu me recouvres de terre. Pour l'amour de Dieu ! je t’en prie, ne me dénonce pas ! Si l’on me prend je perdrai ma peau.
— Je ferai ce que vous voudrez, dit Liétart, mais ne dites rien, que personne ne vous entende ! Le comte serait bien aise de vous avoir.
L’Ours s’étendit dans le sillon. Il croyait échapper à la mort et y allait tout droit. Liétart avait peine à s'empêcher de rire, et il dut plusieurs fois se cacher la figure dans les mains. Il recouvrit l’ours de terre, et quand il Peut recouvert il lui dit :
— Ferme les yeux maïntenant, que je recouvre aussi ta tête.
L'Ours qui ne se méfiait de rien, ferma les yeux. Liétart, à deux mains, leva sa hache, la leva haut, visa et déchargea un coup furieux sur la tête de l'ours. Le sang jaillit, et en deux coups la tête fut brisée. Alors Liétart enfonça son bon couteau dans la gorge de la bête et la fit abondamment saigner. Ensuite il recouvrit le cadavre du mieux qu’il put, et ramena ses bœufs à la maison.
Une fois rentré, il appela sa femme qu’il aimait beaucoup, lui raconta tout et ajouta :
— Maintenant l'ours est mort, caché dans mon sillon. Comment ferons-nous pour en tirer parti sans que personne sache rien ? Si le comte ou quelqu'un de ses gens le voyait, nous serions perdus.
Elle, qui était rusée, lui donna un tendre baiser et dit en
riant :
— Cette nuit nous irons le chercher avec une charrette où nous le mettrons entre Constancette et moi. Notre garçon Tribolet viendra aussi pour nous aider. Tout le monde sera couché, personne ne nous verra, et Dieu merci ! nous n’avons pas d’ennemis.
Elle lui donna encore un baiser.
— Belle amie, dit-il gaiement, nous ferons comme tu dis.
Tribolet sera discret et nous aurons besoin de lui. Nous ne serons pas trop de quatre pour soulever l'ours.
Il alla préparer la charrette. À minuit il évejlla sa femme, Constancette et Tribolet, prit son arc, passa deux flèches dans sa ceinture et marcha devant. Les deux femmes et Tribolet étaent dans la charrette qui s’en allait au petit pas, sans faire de bruit, sans crier, tant Liétart l'avait bien graissée. Les femmes ne disaient rien. Quand ils furent à cinq ou six portées d’arc du village, Liétart monta sur le cheval et Je fit trotter doucement jusqu’à son champ. Ils tirèrent l'ours hors de terre, à grand’peine le hissèrent sur la charrette et le ramenèrent à la maison. Liétart le dépeça, Tribolet, à grande eau, lava chaque morceau que Constancette ensuite, et sa mère, salaient avant de le déposer dans une huche.
Liétard recommandait à Tribolet de ne jamais souffler mot de tout cela. Tribolet jurait de n’en rien dire à dersonne.
Renard, de son côté, sortit de Malpertuis dès l'aube, pour aller chercher Blanchet son coq et ses poulets. De loin il aperçut le vilain qui redressait une vieille haie dans son jardin. Il arrivait, ayant grand'faim, croyant avoir tout de suite ce que Liétart Jui avait promis.
Mais Liétart, le voyant venir, pensait :
« Il s’imagine que je vais lui donner mon coq ! Il à souvent manqué à ses promesses, il est juste que le trompeur soit, à son tour, trompé. Je ne lui donnerai rien du tout. »
Il rentra à la maison où sa femme Brunmartin filait,
— Méchant paresseux ! dit-elle, vaus avez déjà fini de travailler | |
— Chère femme, ne te fâche pas ! je ne suis pas encore assez fou pour me reposer le matin. Je reviens pour te demander comment je pourrais duper Renard qui arrive pour réclamer le coq Blanchet que je lui ai promis. Si nous le laissons faire, toutes nos poules et tous nos chapons y passeront.
Elle répondit :
— Faites attacher nos trois mâtins dans la grange, laissez venir Renard, et quand il sera tout près, faites lâcher les chiens et les excitez. Nous tirerons au moins sept ou huit sous de sa peau. Pour qu'il ne se méfie de rien, retournez
travailler à votre haie. On lâchera les chiens au bon
moment.
— C'est une idée, dit le vilain. Que le garçon reste dans la grange et lâche les chiens quand je crierai.
Il retourna à sa haie, aiguiser et enfoncer ses pieux.
— Dieu te garde ! lui dit Renard, va me chercher ton coq.
Liétart fit semblant de ne pas entendre. Renard se glissa dans la haie comme un furetet l’appela. Le vilain releva la tête et le regarda de travers.
— Est-ce pour Blanchet que vous venez ? demanda-t-il. Il est bien maigre. Il ne mange que ce qu’il trouve sur le fumier, il n’a que la peau sur les os ; c’est la plume qui le fait gros. Laissez-le engraisser pendant huit ou quinze jours. Et puis il est très vieux, il à plus de trois ou quatre ans, vous vous y briseriez les dents. Un jeune poulet tendre, un oïson gras, voilà ce qu’il vous faudrait, mais je n’ai rien de semblable à vous offrir — je n’ai rien qui soit bon pour vous.
Renard ne put écouter plus longtemps ces mensonges,
— Stupide vilain, s’écria-t-il, tais-toi ! Tu crois que tu t'en tireras ainsi ! Mais, vilain rogneux, je suis plus malin que toi! Tu me sers de belles paroles et tu t’en repentiras. Dès aujourd’hui je te défie et je te ferai tout le mal que je pourrai. Tu es un déloyal, un serf, un intâme traître !
Liétart répondit :
— Renard, grande menace souvent n’a pas grand effet. Je ne te demande ni paix ni trêve, je me moque de tes menaces et de tes vantardises. Je n’ai pas peur de toi. C'est souvent le moins courageux qui est le plus hardi en paroles. Tu m'as appelé serf, déloyal et traître, mais je peux te faire plus de mal que tu ne m'en peux faire. Tribolet ! va vite lâcher les chiens !
Tribolet jeta sa cape à terre, courut à la grange, lâcha les mâtins et les excita en courant derrière eux. Ils se jetèrent sur Renard. Clavaud le prit par une oreille, Corbeau l’attaqua par la queue, Tison lui planta ses dents dans le dos. Il eut grand”peine à se dégager en leur laissant poil et cuir et chair.
Îl arriva à Malpertuis, très affaibli car il avait perdu beaucoup de sang. Hermeline sa femme bien-aimée lava et pansa ses plaies. Quand il fut un peu reposé il lui dit :
— Douce amie, j'ai vu une grande merveille dans le monde. À celui qui ne songe qu’à faire le mal, qui tue, qui vole, qui dépouille le prochain par faux ou par usure, sans avoir souci de loyauté, à celui-là nul malheur n’adviendra ; il sera le plus honoré du monde et aura abondance de biens. Mais à celui qui s’abstient de mal faire et de mal parler, à celui-là sont
réservés tous les malheurs et toutes les mésaventures. Je parle par expérience. Autrefois je trompais bêtes et gens, je volais, je trahissais, je n’avais foi ni loyauté, je me gardais de jamais bien faire. Alors rien ne me manquait de ce qu’un homme peut désirer, j'avais de tout à planté, je mangeais à mon gré, personne n’osait m'attaquer. Pour une fois que j'ai voulu bien faire, tout de suite il m'est arrivé malheur.
Jamais plus je ne ferai le bien !
Jamais plus je ne dirai la vérité !
Jamais plus je ne serai honnête et loyal !
Pour une fois que cela m'est arrivé, j'en ai été récompensé par le Diable. Et qu’il ne m’en vienne que dommage et perte si je recommence. La seule bonne action que j'aie jamais faite m'a valu plus de honte, plus d’affronts que ne m'en ont jamais attiré toutes les mauvaises que j'ai commises.
— Sire, dit Hermeline, racontez-moi donc ce qui vous est arrivé. .
Quand Renard le lui eut raconté elle dit :
— Ce n’est rien, ne vous tourmentez pas, vous n'êtes pas sérieusement blessé et vous pourrez bientôt vous venger du vilain. Il faudra le faire crever de chagrin pour vous consoler et pour illuminer de joie votre cœur.
— Douce amie, belle compagne, dit Renard, j'y compte bien.
Pendant huit jours il se reposa. Il en avait grand besoin. Hermeline le pansait et y mettait tout son cœur. Pour recouvrer plus vite ses forces, il ne faisait rien, ne sortait pas de Malpertuis. Et cela le ragaillardissait de penser qu’il pourrait
à Ÿ 264 LE ROMAN DE RENARD
nuire beaucoup à Liétart quand :il voudrait s’en donner la peine.
Un matin il sortit enfin et alla dans le champ où le vilain mettait ses bœufs deux par deux pour les atteler à la charrue. Le vilain avait posé ses courroies d’attelage près d’un buisson. Renard les prit et les emporta.
Liétart chantait joyeusement, sans se méfier de rien. Quand il eut placé ses bœufs, il s’en vint au buisson pour prendre ses courroies — il eut beau les chercher, les rechercher, il ne put les trouver. Il cherchait, cherchait et se désespérait de perdre ainsi sa journée. Et tout en jurant, rageant, il pensa à Renard.
« Hélas ! se dit-il, il m'a épié, le traître ! il commence à
À me punir, comme je le mérite, de n’avoir pas voulu lui donner Blanchet que je lui avais promis. »
Timer, son âne, l’entendit se plaindre. Il vint et lui dit :
— Ce n'est pas en vous lamentant que vous augmenterez votre avoir de la valeur seulement d’un mauvais licol. Renard, s'il peut, vous dépouillera de tout, car ilest vindicatif, Mais si vous me promettez de me donner loyalement une mesure d'orge, je vous dirai comment vous pourrez le duper.
— Timer, dit Liétart, si tu dupes le méchant roux Renard, je te donnerai de la farine, une pleine mesure d'orge et des chardons tendres autant que tu en voudras. Mais, hélas ! je ne connais homme ni bête, si malin soit-il, qui puisse le duper.
— Béau sire, répondit Timer, n’ayez pas peur: A rusé, rusé et demi. Il n’est si sage qui parfois ne fasse folie, ni fou qui parfois ne soit sage, Etimoi, qui ne suis guère malin, je vous. amènerai Renard ou sa femme, bien attaché par le cou
à vos courroies. Mais il faudra tenir loyalement votre promesse.
— Je suis curieux de voir cela, dit Liétart. Je tiendrai loyalement ma promesse. |
Timer, brayant, pétaradant, s’en alla — et bientôt fut à Malpertuis. Il se coucha devant la porte, se couvrit le museau de terre et fit le mort, retenant son souffle tant qu’il pouvait.
Quand Hermeline ouvrit la porte, elle le vit et s’écria :
— Renard ! Voilà provision de chair fraîche ! Il y a là, devant notre porte, un énorme âne mort. Nous en avons pour plus de deux mois. Passe-moi les courroies de Liétart, je l’attacherai à un bout, je m'attacherai à l’autre et je le tirerai chez nous. |
— Folle ! dit Renard, tu vois bien qu’il n’est pas mort ! Il nous prend pour des idiots et il pourrait t’arriver malheur si tu t'attachais à lui. Mords-le d’abord aux fesses, au poitrail, à la tête, aux flancs, jusqu’au sang. S'il ne — ce sera qu'il est mort et nous le tirerons chez nous.
Elle le mordit jusqu’au sang, partout où Renard avait dit, mais Timer était dure bête, il ne bouge.
— Renard, dit Hermeline, il est mort, PROS les courroies. 7 Renard apporta les courroies, mais il n'était pas encore tout à fait sûr que l’Âne fût vraiment mort. Hermeline attacha la plus forte courroie à la queue de l'âne et dit :
— Renard, tu tireras par là, tu es le plus vigoureux, c'est toi qui dois tirer le plus. Moi, je tirerai selon ma force,
mais toi quies bien reposé tu as beaucoup plus de force que moi.
Ils s’attelèrent aux courroies et tirèrent.
L'âne ouvrit un œil, leva un peu la tête pour voir s’ils étaient attachés. Renard, le rusé, le vit soulever la tête. Il comprit que l’âne voulaitles tromper et qu'ils étaient en dus péril de mort s'ils ne se détachaient vite.
— Hermeline, dit-il, détache-moi vite. Je ne peux parler tant pue cet horrible trou, là, sous la queue de l’âne. Détachemoi vite ! vite ! Cette puanteur me fait tourner le cœur, je ne peux plus tirer. Si j'étais attelé par devant je tirerais, mais là je ne peux plus ! viens sentir toi-même si tu ne me crois pas. Vite, détache-moi, je vais mourir |
Hermeline le détacha vite, craignant qu'il ne mourût en effet. Et lui, aussitôt, s’écria : |
— Nous l'avons échappé belle ! L’âne fait le mort, mais il est vivant et il voulait nous emporter. Je savais bien qu’il n'était pas mort ! Un peu plus il nous emmenait chez Liétart !
— Renard, fit Hermeline, tu es plus capon que Couard le lièvre, tu as peur d’une bête morte |
— Folle ! je te dis que je l'ai vu ouvrir les yeux et lever la tête ! |
— C'est la peur qui t'a fait voir cela. Tu n’es qu’un lâche, qu’un paresseux ! Mets un bonnet su1 ta tête et va te coucher, tu n'es pas bon à autre chose. Tu es trop lâche !
— Je suis brave, dit Renard, quand j'y trouve honneur et profit. Je ne trouve honneur ni profit à me mettre en ce
péril de mort.
Hermeline ne voulut rien entendre. Elle s’attacha par le cou à la courroie qui était fixée à la queue de l’âne. Elle serra le nœud, et tandis qu'elle serrait, Timer, désespérant d’attraper Renard, brusquement se leva et partit au galop, l’emportant. |
Renard eut grande douleur au cœur et s’écria :
— Tu n'as pas voulu me croire ! Je ne peux plus rien pour toi maintenant ! Ton orgueil te coûtera cher ! Une autre fois, si tu reviens vivante, tu me croiras ! Mais tu es perdue ! Je te recommande à Dieu, je ne te reverrai jamais.
Timer galopa jusqu’à la porte de Liétart qui se réjouit de
l'entendre arriver et de voir Hermeline attachée à sa queue.
Il crut que c'était Renard. Il alla chercher son épée, une vieille épée rouillée et ébréchée, la tira du fourreau et voulut couper la tête du goupil. Il manqua son coup. Hermeline se débattait si bien que l’épée ne l’atteignit pas, mais trancha la queue de Timer, avec un bon morceau de cuisse.
- Hermeline rentra vite à Malpertuis, traînant derrière elle le morceau. Elle trouva Renard triste et silencieux. Mais quand il la vit revenir, traînant la queue de Timer, et un morceau de cuisse avec, il ne put s'empêcher de rire et dit :
— Telle aventure arrive à quoi nul ne pensait. Tu dois une fière reconnaissance à Notre-Dame ! C'est elle qui t'a sauvée de la mort. Mais si Liétart le foi-mentie s’imagine que nous sommes quittes, il se trompe. Je veux le mettre en colère plus grande qu'il n’a jamais été mis.
— Mauvais couard, dit Hermeline, qu'attends-tu donc ? tu n'auras pas le courage de t'attaquer à lui.
— Penses-tu, folle, que j'irai l’attaquer chez lui ? Il n'aurait qu’à lancer ses trois mätins sut moi. J'irai le trouver quand il sera seul dans la forêt et jé saurai le forcer à me donner ce qu’il me doit. |
— Renard, j'en serais bien aise, mais ne te fie jamais à vilain, quoi qu'il te dise ou te promette.
‘ Le lendemain Renard alla épier le vilain dans son champ.
C'était au gros de l'été et le soleil était brûlant. Le vilain labourait, il avait très chaud. Il fut pris d’une grande envie de dormir, se coucha sous un buisson et fit un somme.
Renard, tandis que le vilain dormait, emmena dansla forêt ses bœufs et sa charrue et les cacha dans un fourré, au fond d'un fossé. Puis il revint vers lui, prit un gros bâton solide et lui en asséna un tel coup qu’il cassa le bâton en deux.
Le vilain sauta sur pieds. Le coup lui avait fait grand mal, et il ne comprenait pas d’où ce coup avait pu venir. Il ne vit plus ni bœufs ni charrue, mais aperçut Renard à quelques pas. Il comprit que c'était lui qui les avait enlevés. Il eut grandpeur de ne jamais plus les revoir.
—. Renard, dit-il, tu as emmené mes De et ma charrue. Si tu les ramènes là où tu les as pris, je jure de te donner le coq Blanchet.
—+ Tu avais déjà promis de me le dodner,
— Jete jure que tu l’auras demain matin.
Renard alla chercher la charrue et les bœufs, et les ramena. Liétart, ne se tenant pas de joie, vint à sa rencontre. . — Renard, dit-il, demain tu auras le cg et a: de tendres poulets avec. | |
Renard rentra à Malpertuis où il racorita à sa femme ce qu'il avait fait.
— Tu n'auras ni coq hi poulets, dit Hermeline. Liétart n'est pas homme à tenir ses promesses.
— Cette fois il les tiendra, dit Renard.
Quant à Liétart, rentré chez lui, il se coucha sans avoir bu ni mangé.
— Qu’avez-vous ? lui ds sa Éme
— Femme, dit-il, je suis malade. va un point de côté qui me fait grand mal.
La femme comprit qu’il y avaitautre chose qu'il ne voulait pas dire, Elle se mit au lit à côté de lui. Il ne dormait pas mais il ne voulait rien dire à sa femme. Il savait bien que si elle découvrait la chose, tout irait sens devant derrière. Elle faisait semblant de dormir, mais elle ne dormait pas et se demandait comment elle pourrait arriver à savoir ce qu'il ne voulait pas lui dire. |
Liétart, croyant qu’elle dormait, se ess sans bruit, s’en alla au poulailler, attrapa le coq et les poulets, et les mit dans un sac qu'il apporta au pied du lit. La femme le vit faire mais ne dit mot. Lui, se recoucha et s’endotmit. | .‘ La femme, à son tour, se leva, ouvrit le sac et vit dedans le coq et les poules. Elle les en retira et mit à leur place un des trois mâtins. Puis elle se ce recoucha et s'endormit profondément.
Au matin, Liétart prit le sac et poussa ses bœufs jusqu’à son champ. Il posa le sac à terre, attela ses bœufs et commença à travailler, Renard ne tarda pas à arriver.
« Hé! lui cria Liétart, tu vas avoir bonne part de mes poulets. Ce sac en est plein. »
Renard ouvrit le sac, y enfonça la tête et retira le chien qui se jeta sur lui. Il eut peine à échapper, et ce fut en très mauvais état, sanglant, clopin-clopant, qu il rentra à Malpertuis. [Il dit à Hermeline.
— Liétart s'est moqué de moi.
— Comment ? fit-elle, où sont le coq et les poulets ?
Renard lui raconta comment, à leur place, il avait trouvé un chien dans le sac.
— Mais demain je me vengerai, dit-il.
Le lendemain il se leva de bonne heure et courut au champ de Liétart. I] lui cria :
— Vilain ! dis-moi pourquoi tu as mis dans ton lardier la venaison que tu as volée ? Je vais le dire au comte et tu seras pendu. Même si tu lui offrais un plein setier de pièces d’or, tu serais pendu. Il fait toujours pendre, sans pitié, ceux qui lui volent son gibier. Il n’en prend jamais rançon. Tu seras pendu | #
Liétart, épouvanté, tremblant, lui dit :
— Ami, ayez pitié de moi ! écoutez-moi ! J'ai très mal agi envers vous, je vous en demande pardon. Ayez pitié de moi! C'est ma femme qui m'a fait agir comme un fou, mais je ne recommencerai pas. Je suis désormais votre homme, votre sert, tout ce que je possède est à vous !
— Je n’accepterai ton hommage, dit Renard, que si tu fais d’abord tuer tes trois mâtins. Ensuite il faudra jurer de ne plus me pourchasser, il faudra me donner Blanchet et les
RENARD, L'OURS ET LE VILAIN avi
autres poulets, il faudra me demander pardon à genoux.
— Je ferai tout ce que vous voudrez, dit le vilain, et les mâtins seront tués demain devant vous. Je veux être dorénavant votre ami. Vous n'aurez plus à vous occuper de votre nourriture, j'en prendrai soin et vous aurez tous les jours chapons, gelines, canards, coqs et poulets à discrétion. Je vais vous donner tout de suite Blanchet et les dix poulets promis. Mais ne me dénoncez pas ! Venez habiter chez moi, si vous voulez. Cela ne vous avancerait guère de me faire pendre et de faire mettre en prison ma femme et mes enfants. Tout ce que je possède est à vous.
— Nous verrons, répondit Renard. Situ ne fais tout ce que je veux, tu t'en reperitiras, je te dénoncerai au comte. Situ es loyal, jamais je ne te ferai le moindre mal. Mais je ne mettrai pas les pieds chez toi tant que tu n’auras pas tué tes trois mâtins.
Liétart, rentré chez lui, dit à sa femme :
— I] faut tuer nos trois chiens. Renard le veut. Il faut aussi lui donner Blanchet et dix poulets. Il m'attend dans la forêt, et si nous ne faisons ce qu’il veut il nous dénoncera au comte. Nous serons. tous deux brûlés ou pendus, et les enfants iront en prison.
Brunmartin dit :
— Îl faut en passer par là !
Liétart retourna dans la forêt, portant Blanchet et les poulets. Le garçon tenait les chiens en laisse. Renard, du plus loin qu'il les vit venir, cria au vilain :
— N'approche pas avec tes chiens! Tue-les, là où ils sont !
Liétart attacha les chiens à un chène et les assomma avec une lourde massue.
— Tues fort, dit Renard, et tu frappes de bons coups ! Je te pardonne tout le mal que tu m'as fait.
Et puis il prit Blanchet qu'il mangea sur place, tout cru, sans le plumer. Il mit ensuite les poulets sur son dos, dit adieu au vilain et retourna à Malpertuis. Sa femme et ses enfants qui avaient grand faim furent bien aises de voir arriver si belles victuailles.
— Oh! fit Hermeline, il n’est pas chiche, ce Liétart !
Elle mangea un poulet et partagea les autres entre ses enfants. |
Le lendemain Renard alla voir Liétard et Brunmartin qui le reçurent joyeusement et lui firent manger une oïie grasse. Brunmartin, tout en tremblant, lui faisait beau semblant d'amitié, le caressait, le flattait, le servait et n’osait rien lui refuser. Renard, quand elle avait le dos tourné, lui faisait la grimace.
Et Renard prit Liétart en si grande amitié, vint si souvent chez lui, que bientôt le vilain n’eut plus oïe, ni canard, ni chapon, ni poule, ni poulet, ni coq, fûtil noir ou blanc.
Renard avait tout mangé. |