‹ Le roman de Sainte-BeuveChapitre 19 sur 22 · LE LIVRE D'AMOUR · texte numérisé non relu

LE LIVRE D'AMOUR

Nous voici arrivé à la partie pénible de notre tâche, à ce qui en est pourtant la conclusion nécessaire; il faut parler du Livre d'amour. Nous allons être loin du Sainte-Beuve de 1830, de ses sentiments touchants et de leur navrante éloquence.

Quelle passion mauvaise le poussa à sa mauvaise action? Il y en eut plusieurs, mais ce fut d'abord et avant tout sa colère et sa haine,

La cause première et déterminante de la triste publication n'est autre que cette dure expulsion de 1837, signifiée par Victor Hugo, consentie et approuvée par Adèle. Sainte-Beuve s'éloigna, s'enfuit, à Lausanne, l'àme ulcérée. Ah] Victor Hugo l'avait si cruellement blessé,

après Tavoir trop longtemps humilié de sa générosité, de sa force d'âme et de son génie ! Ah! elle s'était associée à son mari pour le délaisser et le trahir! Tant pis pour lui et tant pis pour elle! il se vengerait de tous les deux!

Sa vengeance fut le Livre d'amour.

Répétons une fois de plus que le Livre d'amour se compose de deux parties, non pas seulement différentes, mais absolument disparates. Sainte-Beuve, avant 1837, avait écrit pour Adèle une trentaine de poésies d'amour, d'un amour ardent, mais respectueux et tendre et qui reste toujours dans le ton le plus pur et le plus doux. La personne aimée n'y est pas nom^ mée, pas même désignée ; mais l'eùt-elle été, qu'il n'y eût eu pour elle aucun dommage et aucune offense. Gela est si vrai qu'en 1861 Sainte-Beuve put, dans une nouvelle édition de Joseph Delorme, publier à la suite ces poésies sans qu'aucun nom ait été alors prononcé ou mêzne soupçonné. Il eût bien probablement gardé jusqu'au bout cette réserve, si M'"^ Victor Hugo n'eût pas cru devoir un jour prendre parti contre lui à côté de son mari. Mais elle l'avait fait, elle avait eu sa part dans l'affront

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dont saignait son orgueil; il résolut d'ajouter aux premières et discrètes élégies des pièces, — huit ou dix, il n'y en a pas davantage, — où il l'appellerait par son nom, où il la désignerait nettement, brutalement, par des faits notoires de son entourao;e et de sa vie. Elle l'avait aban donné, il la punirait en la calomniant.

Le Lu're d'amour \ aura-t-il réussi? Nous ne le croyons pas. Les Lettres de Sainte-Beuve par nous retrouvées en ont été, ce nous semble, une première réfutation. Le Livre d'amour même, comparé à ces letti'es, sera la seconde. Relevons-en, à chcique page, les mensonges, les exagérations, les contradictions, les impossibilités.

Les mensonges. On ne les compte pas dans les pièces ajoutées du Livre d'amour. Bornonsnous à en citer un, sur lequel on jugera des autres, celui de la pièce adressée A la petite Ad. C'est le plus abominable de tous. Sainte-Beuve y voudrait tout simplement faire entendre que le dernier enfant de Victor Hugo ne serait pas

seulement sa filleule et qu'il en serait le père. Oh! il ne le dit pas en termes exprès, ce n'est pas sa manière, mais il l'insinue clans des phrases obscures et enveloppées, qui laissent entrevoir un partage, et qu'il éclaire par ce dernier vers, au moins bizarre, où il dit, en parlant de l'enfant :

Pure, et tenant pourtant quelque chose de moi.

Or, la petite Adèle est née le 25 juillet 1830. Pour que Sainte-Beuve pût être son père, il faudrait qu'il eût été Tamant d'Adèle dès le mois d'octobre 1829, c'est-à-dire aux jours de l'amour héroïque, avant la représentation cVHeniani, avant l'aveu du mari, avant les luttes et les désespoirs de la passion douloureuse et résignée. Le lecteur n'a qu'à recourir aux pages mêmes de ce récit pour voir que les lettres poignantes de Sainte-Beuve donnent à ses vers équivoques le plus éclatant démenti.

Et ce démenti n'est pas le seul que lui inflige cette même pièce : A la petite Ad...

La pièce débute ainsi :

Enfant délicieux, (jiie sa mère m'envoie^

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Et plus loin :

Enfant qu'avec mystère 11 me faut apporter comme un fruit adultère.

La poésie est tlatée : 22 août 1832. Que le lecteur se reporte maintenant à la lettre de Sainte-Beuve à Victor Hugo datée de juillet 1832, un mois auparavant, on y lira :

« Je vous remercie bien de tu' avoir envoyé, outre Falbum. ma jolie petite filleule. »

Ainsi, ce n'était j)as la mère qui envoyait Fcnfant à Sainte-Beuve, c'était le père, — le vrai. — Et il est probable que ce fut cette visite de l'enfant qui suggéra à Sainte-Beuve ridée de la pièce : .-i la petite Ad...

Est-il possible d'être pris plus cruellement en flagrant délit, la main dans le sac du mensonge?

Les exagérations ne sont pas moins énormes. On sait quel amour tendre et profond Adèle portait à ses enfants, à sa mère, quel dévouement à son mari. Erreur! ce qui, dans ce cœur, effaçait tout, dominait tout, c'était Sainte-Beuve!

Il veut bien poiirtaiil dire à Adèle qu'il lui tolérera ses affections du nasse,

... pourvu qu'entraînant et torrents et ruisseaux, Notre amour soit le fleuve unique aux larges eaux; Oui, si tu m'aimes plus que l'ombre de l'amie. Que ta mère, martyre au cercueil endormie,

Plus qu'un premier enfant,

Que l'époux dans sa gloire, et ta fille, et ton Dieu;

Oui, si jusqu'à la mort

Tu me redis, le front contre mon sein qui bout : « Ami, j'ai tout senti, mais, toi, tu passes toull »

Ne passe -t-il pas un peu, lui, la ATaisemblance?

Après l'exagération pour le moral, l'exagération pour le physique :

On sait que Sainte-Beuve avait la parole fort séduisante, et Ton pourrait le croire s'il se contentait de dire qu'une femme sest laissée prendre à la caresse de sa voix et au charme de son discours; mai-;, quand il est avéré qu'il était si laid et, selon le mot souvent cité de M'"® Victor Hugo elle-même, « p;is seulement laid, vilain », il a grand tort, dans le Lii're d'amour, de vouloir insinuer à la postérité qu'il était sédui-

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