LE LIVRE D AMOUR
sant aussi de figure, il a tort de dire à la pauvre Adèle :
Mon visage assidu, délices de tes yeux!
Il a tort, quand il s'avoue si chauve, de faire tenir à son amante éperdue le langage passionné de Juliette à Roméo :
Est-ce moi dont, hier, en tes raains convulsives, Serrant sur tes genoux, le front trop défleuri. Tu murmurais : C'est lui! c'est le trésor chéri!
Le mot genou est fâcheux dans ce gracieux tableau; il appelle trop une répétition.
Dans Tordre des contradictions, il en est une qui frappera l'esprit le moins exercé. C'est la différence, c'est le contraste absolu dans la forme entre les poésies d'avant et d'après 1837. Les unes sont dans le style et dans le goût des Consolations ; les autres, ajoutées pour découvrir Adèle, sont dans la manière piteuse et pâteuse des Pensées d'août. Autant les premières sont limpides et spontanées, autant les autres sont laborieuses, obscures, guindées et bizarres. Nous en avons cité des hyperboles amphigouriques ; cueillons-y quelques
vers amusants pour égayer un peu ce triste sujet :
Folle dentelle au front souf les chcveii.v du soir.
... Déjà je me sens vieux.
Je le sens bien souvent à ma tête qui pèse, Aux rheveux dont ma main, qui s'y baignait à Taise; Ramène sur mon front quelque anneau dispersé.
De là vient peut-être l'acception populaire du ver])e ramener.
Un fiacre, c'est « un asile errant. » — Faire sa première communion, c'est
avec ferveur Sur sa langue sans fraude appeler son sauveur.
Ce sont là des vers simplement grotesques; il y en a qui sont épouvantables :
Elle sait que de place on a changé deux fois... Dès qu'on fut de voiture au logis descendu...
On comprend le mot spirituel de Théophile Gautier : « Ces vers-là sont trop mauvais pour que Sainte-Beuve n'ait pas menti ! »
Abrégeons. Nous ne saurions énumérer toutes les impossibilités matérielles et morales du
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Livre d'amour; bornons-nous à en signaler une (fui semblera révidence même. Elle porte encore sur ces premières poésies irréprochables qui forment, en somuîe, la plus grande partie du Livre d'amour.
Il est probable, il est certain si Ton veut, qu'Adèle Hugo a pu et dû connaître ces poésies, et non seulement elle n'en a pas été offensée, mais elle en a sans doute été aussi charmée qu'a pu l'être Laure de Noves des stances et des sonnets de Pétrarque. Là-dessus Sainte- Beuve, maître au jeu de l'équivoque, a dicté cette note, pour être placée en tête du Livre d'amour :
« Ces vers d'amour ont été faits, de l'aveu des deux êtres intéressés, pour consacrer le souvenir de leur lien. »
De Là on pourrait conclure, et les amis complaisants se sont empressés de conclure en effet, que M°*^ Victor Hugo avait connu et avait approuvé le Livre d'amour, tel qu'il a été imprimé en 1843, avec les poésies perfides qui la dénoncent. Mais à quel homme ayant le sens commun, à quelle femme ayant le sens moral
Sainte-Beuve espérait-il faire accroire que M™" Victor Hugo, femme du plus glorieux des poètes, mère de quatre enfants, dont une grande jeune fille adorée, aurait pu vouloir un instant éterniser la mémoire de sa chiite et consentir à se voir célébrer devant l'avenir dans ces vers parfois ridicules, elle à qui sont dédiés les vers de Date lilia ?
Faire les vers accusateurs était coupable, les faire imprimer était plus coupable encore. 11 ne pouvait penser à les publier ; il ne les fit tirer qu'à un petit nombre d'exemplaires et ne les distribua qu'à quelques intimes. Mais ils existaient, et Sainte-Beuve aurait toute sa vie la joie secrète de penser que la vengeance était là qui couvait sourdement pour éclater triomphante un jour.
Voici à quelle occasion, en 1843, il fit commencer l'impression du livre.
Aux environs de 1840, Sainte-Beuve avait été hanté de l'ambition légitime de devenir académicien. Il y avait, dans ce temps-là, un salon
LE LIVRE d'amour 279
qui passait pour être une antichambre de l'Académie, le salon de M""" d'Arbouville, janséniste et coquette. Sainte-Beuve s'était fait présenter à elle par M. Mole et lui avait fait si sérieusement sa cour littéraire qu'il était tombé réellement amoureux d'elle.
M™" d'Arbouville n'avait pas la beauté de jyjma yictor Hugo ; mais elle était de noblesse, elle passait pour avoir disposé de plus d'un siège sous la coupole; elle-même faisait des vers qui, ma foi, n'étaient guère moins bons que ^ceux du Sainte-Beuve d'alors. Elle était donc fort courtisée et elle se montrait fort accueillante aux courtisans; mais elle aimait son mari et elle était jugée jusque-là impeccable. L'amour qu'on avait pour elle n'était, à ses yeux, que la forme la plus flatteuse du respect; c'était line Célimène rigide. Quelle gloire c'eût été pour Sainte-Beuve de devenir tout de bon l'amant d'une vertu si entourée! Deux ou trois ans de suite, il s'y employa de son mieux. Ce fut une joute raffinée de sentiments, un échange galant de rimes : — Aimez-moi, de grâce! — De grâce, ne m'aimez pas! Madrigaux tout platoniques ! Quand Sainte-Beuve lui lisait ses vers
OU lui tenait ses doux propos. M'"" d'Arbouville l'écoutait charmée; mais elle le regardait et elle ne lui cédait pas.
Nous avons donc là encore une des raisons, la moins répréhensible peut-être, qui engagèrent Sainte-Beuve à faire imprimer le Livre d'amour. Quand il mettrait sous les yeux de la rebelle, sinon la preuve, du moins l'affirmation catégorique qu'il avait possédé la plus enviable des maîtresses, une femme que jM™" d'Arbouville, si liant placée qu'elle fût, pouvait à tout le moins considérer comme une égale, il espérait, il comptait, qu'elle se laisserait gagner à la contagion de cet illustre exemple. Il lui apporta donc en grand mystère le premier exemplaire du Livre d'amour.
On n'a pas l'appréciation de M""^ d'Arbouville, mais, si elle était cette âme exquise, on peut croire qu'elle fut plus choquée que charmée, et si elle était cet esprit avisé, elle prit plutôt en défiance un vainqueur si peu discret. Dans tous les cas, elle ])laignit peut-être la victime, mais elle ne témoigna aucune envie de l'imiter. Elle continua de résister à Sainte-Beuve et ne se départit jamais de cette résistance.
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Sainte-Beuve essaya de se rattraper ailleurs; il tendit à d'autres femmes teintées de littérature auxquelles il espérait faire retii-er leurs bas bleus, l'amorce de sa nivstérieuse brochure. On nomme une autre grande dame, la duchesse de Rauzan ; on nomme M'"" Hortense AUart, moins escarpée, qui semble pourtant ne lui avoir prodigué d'autres faveurs que de vaines louanges.
Mais, à défaut de femmes, Sainte-Beuve se croyait sur de tromper au moins la postérité.
Ce fut son troisième mobile. En même temps qu'à sa haine, celui-là plaisait à son orgueil. Il faudrait dire : à son double orgueil, orgueil de poète, orgueil de séducteur. Sainte-Beuve était convaincu d'abord que son principal titre de gloire en poésie serait le Livre d'amour, le Livre d'amour tout entier, a\'ec ses pages récentes et médiocres, mais aux([uelles, naturellement, il tenait d'autant plus qu'elles lui avaient donné j)lus de pein(>. Le Livre d'amour
lui paraissait ensuite Findiscutable témoignage qui établirait devant l'avenir que lui, Sainte- Beuve, il avait été l'amant, l'amant heureux, de la femme du glorieux poète.
Aussi sa grande préoccupation, quand il tint dans ses mains le précieux livre bien et dûment imprimé, ce fut d'en assurer à jamais la durée.
Dans un testament confié, dès 1843, à M. Juste Olivier, il lui recommande de prendre possession après sa mort de tous les exemplaires du Livre d'amour, dont il lui fait le compte minutieux. « Ma volonté expresse, dit-il, est que ce livre ne périsse pas. » De plus, il en fait relier un certain nombre, dissimulés à la fin d'autres volumes. Nous avons eu dans les mains un de ces exemplaires, relié à la suite de CalixtCy le roman de JM™** de Cîiarrière, et à la première page duquel il avait écrit :
Cela et serva hune libellum ut in posterum remittatur\
Sur l'exemplaire de M. Paul Chéron, que possède la Bibliothèque nationale, on lit :
I. « Cache et conserve ce petit livre pour qii'il soit transmis à la postérité, »
LE LIVRE d'aMOI"R 283
Lege atqite tace, et fidei tmv commissuni secreto in posterum serva ^
C'est donc avec un soin minutieux, avec une vigilance passionnée que Sainte-Beuve s'est efforcé d'assurer l'existence de ce livre, qui pourtant, nous l'espérons bien, ne déshonorera que lui. En effet, quelle garantie cette postérité aura-L-elle de la véracité de l'auteur? 11 parle seul, il raconte seul, il affirme seul. Cependant, à côté du témoignage intéressé de l'amant, il y en a un qui serait bien convaincant, et, il faut le dire, bien nécessaire, l'aveu, le témoignage de l'amante. Ah! ce témoignage-là, il clorait la bouche aux plus incrédules!
Qu'à cela ne tienne! Sainte-Beuve a reçu, nous dit-on, de trois à quatre cents lettres ou billets de M""" Victor Hugo. Ces lettres, il les a religieusement conservées toutes et précieusement serrées dans une cassette de bois jaune. Oh! voilà qui est bien! parmi ces trois ou quatre cents lettres amicales et même tendres, il y en aura bien une dizaine, il y en aura bien trois ou quatre, il y en aura bien une, où nous
I. B Lis el tais-toi, et garde en secret pour la postérité ce que je conde à ta fidélité. »
284 LE ROMVN DE SAINTE-nELVE
allons trouver la preuve attendue, la preuve indiscutable. Nous ne demandons pas à y lire : « 0 mon trésor chéri ! » Mais nous en trouverons au moins une où Adèle fera allusion à quelque bonheur récent, à quelque rendez-vous de délices, une où elle dira : « Je t'aime »; une où elle dira « tu »? Et celle lettre-là, cette preuve-là, Sainte-Beuve l'aura fait relier avec l'exemplaire de la Bibliothèque? il l'aura fait copier, autographier, authentiquer par-devant notaire?
Eh bien, non! toutes ces lettres, ces trois ou quatre cents lettres, Sainte-Beuve les traite fort négligemment. Dans ses premières instructions testamentaires à Juste Olivier, il lui dit qu'il « pourra les détruire ». Plus tard, il ordonne qu'après sa mort elles soient remises à son ami Paul Chéron, en Ijloc, sans réserve, avec cette simple indication : — 11 en fera ce qu'il voudra — et cette seule interdiction : On n'en livrera rien à aucun memJDre ou ami de la famille de M""* Victor Hugo.
La logique la plus élémentaire, le juge d'instruction le moins avisé, conclura qu'il n'y avait dans ces lettres rien, aljsoliniient rien, de
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nature à confirmer ou à prouver les vaniteuses allégations du Livre d'amour. Mais Sainte- Beuve, en donnant toute latitude à ses amis pour que ces lettres fussent détruites ou non à leur gré, comptait bien qu'elles le seraient : existantes elles ne prouvaient rien; détruites, elles laisseraient tout supposer.
On sait ce que sont devenues ces lettres. Paul Chéron, en mourant, les avait transmises à son fils, le docteur Chéron. qui, en 1885, après la mort de Victor Hugo, trouva le dépôt quelque peu embarrassant. Que faire de ces lettres qu'on ne pouvait rendre à la famille? Le docteur Chéron consulta quelques amis ; on lut ces lettres et, dans le moment, on jugea sans doute inutile de laisser ces traces de l'intimité tendre que M""^ Victor Hugo avait entretenue avec Sainte-Beuve à finsu de son mari. Les lettres furent, en conséquence, brûlées.
Il ne survit aujourd'hui qu'un seul témoin impartial qui se souvienne de ces lettres, c'est l'honorable ]M. Henri Havard, l'inspecteur des Beaux-Arts. Quelles étaient celles des lettres qu'il eût été fâcheux de laisser connaître? M. Havard s'en rappelle deux, qui ne sont pour-
tant pas bien graves. — Lors de la première communion de Léopoldine, on avait invité à Fourqueux tous les amis de la maison, et Sainte- Beuve n'était plus du nombre. M'"® Victor Hugo lui écrit l'heure de la cérémonie et lui demande d'aller à la même heure prier dans une église où ils se sont retrouvés plusieurs fois. Ceci rentre dans l'ordre mystique des promenades aux cimetières et des visites aux églises que nous avons signalées. — L'autre lait est moins sérieux encore. Oti avait fait, avec Chàtillou et d'autres amis, une partie d'ànes dans la forêt de Montmorency. Il y avait un àne rétif dont personne ne voulait; Victor Hugo, seul, avait prétendu qu'ayant dompté Pégase, il dompterait bien un âne. Mais Fane, plus fougueux que le « cheval de gloire », avait vivement envoyé le poète s'étaler à quinze pas sur le sol. M""" Victor Hus^o racontait cette déconfiture à Sainte-Beuve et plaisantait agréablement son mari. Ce n'est pourtant pas bien méchant. — Le prétendu amour d'Adèle peut donc se résumer ainsi : rien des sens, une part du cœur, pres({ue tout dans la tète.
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Terminons ici Tenquète, ou, si l'on veut, le plaidoyer, auquel nous avons été amenés malgré nous pour défendre une mémoire chère et sacrée. Nous avons suivi et noté, avec un soin attentif, et que nous croyons impartial, les diverses phases du sentiment qu'éprouva ^jmc Yictor Hugo pour Sainte-Beuve; d'abord amitié tendre, puis compassion profonde, commencement de séduction en 1831, reprise en 1833 ou 1834. Maintenant revient la cruelle et délicate question : La séduction a-t-elle été jusqu'à la faute ? — « C'est ce qu'on ne saura jamais, » a dit Emile Faguet. — « Quel ennui de n'en rien savoir! » a dit Jules Lemaître.
Quand ont-ils dit cela? En 1896, alors qu'on ne connaissait encore, pour réphqite au Livre d'amour, que les seules Lettres de Victor Hugo. On a aujourd'hui un îiouveau et puissant élément de conviction, on a les Lettres de Sainte- Beuve. Nous n'avons plus rien à dire. Toutes les pièces du procès sont là; qu'on les examine,
qu'on les compare, qu 'on les éclaire les unes par les autres, — et qu'on juge.
Juger des tombes! On devrait })ourtant bien laisser dormir en })aix les pauvres mortes; celle-là surtout, qui a été toute sa vie si indulgente et si douce! celle-là sur qtii appelaient nos bénédictions ces vers :
Si, quand la diatribe autour d'un nom s'élance, Vous voyez une femme écouter en silence, Et douter, puis vous dire : — Attendons pour juger. Quel est celui de nous qu'on ne pourrait charger? On est prompt à ternir les choses les plus belles. La louange est sans pieds et le blâme a des ailes...
C'est elle. Pourquoi Ta-t-ou accusée, elle qui n'a jamais accusé personne, elle qui ne croyait pas, qui ne voulait pas croire au mal? Et encore, si le mal lui était prouvé, elle tâchait de l'excuser, et, si c'était impossible, elle le plaignait. Nous avons épargné à son calomniateur les reproches sanglants et les dures épithètes, parce que nous savons bien qu'elle-même, elle aurait pardonné à ce triste orgueilleux', à ce pauvre méchant.
Le récit est terminé des amitiés et des amours que nous avons appelés « le Roman de Sainte-Beuve ». Mais la vie ne se comporte pas comme le roman, elle n'a guère de dénouements arrêtés, les événements s'y enchaînent et s'y continuent. En 1837, Sainte-Beuve et M. et M"'" Victor Hugo avaient encore de longs jours à vivre et, appartenant au même monde, devaient forcément s'y rencontrer. C'en était fini entre eux des sentiments, non des relations. Ces relations ne furent pas sans intérêt et ce livre serait incomplet s'il ne les faisait connaître. Les trois êtres dont nous avons suivi les joies et les douleurs y restèrent d'ailleurs eux-mêmes, et l'on y retrouvera la générosité
292 APPET^DICE
chez Victor Hugo, la duplicité chez Sainte- Beuve, la confiance et la bonté chez Adèle.
Il semblait qu'après la violente scène de rupture il dût y avoir désormais entre Sainte- Beuve et Victor Hugo un abîme que rien ne pourrait combler, et il en eût été sans doute ainsi, s'il n'y avait eu dans l'esprit de Sainte- Beuve une passion plus forte que n'importe quelle haine ou quel amour, une passion qui fut, au fond, la seule, la vraie, de sa vie, — la littérature. Ce que Balzac appelle le « gendelettres » dominait tout, primait tout chez Sainte-Beuve. Or, quelle est, pour le véritable homme de lettres, la grande ambition, quel est le but, quel est le rêve? L'Académie! Sainte- Beuve y pensait depuis des années; dès 1839 il avait commencé ses travaux d'approche. Nous l'avons vu, en 1840, dans ses ardentes assiduités au salon de M™^ d'Arbouville, pousser jusqu'au mal d'amour le mal académique.
Cependant il se rendait bien compte qu'il n'avait aucune chance d'entrer à l'Académie tant que celui qui était en somme le chef de la génération à laquelle il appartenait, tant que
Victor Hugo n'y serait pas entré lui-même. « Hugo, écrivait-il à M'"^ Juste Ollivier, a toutes nos destinées académiques dans ses flancs. »
C'est précisément vers ce temps-là que Victor Hugo posait à IWcadémie ses premières candidatures. D'abord sans succès, mais son génie finirait par forcer les portes. Et Sainte- Beuve se disait qu'il ne lui serait pas bon, ce jour-là, de trouver en lui un ennemi.
11 ne pouvait penser à un rapprochement, mais n'y avait-il pas du moins moyen de détendre un peu la situation? Il connaissait son ancien Victor, il savait que ses rancunes les plus vives ne tenaient pas contre un bon mouvement et qu'au lendemain de ses colères les plus justes il regrettait d'avoir blessé. Avec une astuce admirable, il s'avisa d'une libéralité, fort touchante en apparence, qui ne lui coûtait pas grand'chose. A l'occasion de quelque fête ou jour de l'an, il écrivit à Victor Hugo pour lui demander la permission de donner à sa filleule la petite Adèle, quoi? la propriété des Consolations. Victor Hugo dut sourire quelque peu de cetlc générosité platonique; il connaissait la
valeur marchande des Consolations, qui était loin d'égaler leur valeur poétique; le livre avait eu deux éditions et n'en devait pas avoir, et n'en eut jamais, vme troisième. N'importe, Victor Hugo pouvait-il refuser un don auquel se rattachaient tant de pieux souvenirs? Il accepta donc en remerciant, Les chiens étaient rompus, et Sainte-Beuve d'écrire à un ami : « Voyez un peu ce Victor Hugo ! Nous étions brouillés à mort ; je fais un cadeau (il ne dit pas lequel) à ma filleule; il s'empresse, bien entendu, d'accepter, et nous voilà presque remis. » O magnifique Sainte-Beuve! ô rapace Victor Hugo !
Sainte-Beuve eut bientôt à se féliciter de son ingénieuse manœuvre : en janvier 1841, Victor Hugo était enfin nommé de l'Académie, et par là même en ouvrait les portes à ceux de 1830, dont, à un bon rang, Sainte-Beuve. De plus, l'élu devenait électeur et allait nécessairement avoir sur ses nouveaux confrères une sérieuse influence. Sainte-Beuve ne se dissimulait pas que sa voix pourrait en entraîner d'autres. Que faire pour le flatter et se le rendre favorable? Voici ce qu'il trouva encore :
La réception de Victor Hugo aj)prochait; Sainte-Beuve eut à demander pour des amis à M. Lebrun, le secrétaire perpétuel, des billets d'entrée à la cérémonie. Il n'en demanda pas pour lui-même. Il prit ce détour adroit de paraître vouloir tenir le sien de Victor Hugo. Il lui écrivit doucement, presque timidement.
Ce dimanche [fin mai 1S41].
« Ce n'est pas sans une grande hésitation que, vous sachant accablé comme vous devez Tétre de demandes, je me décide à y venir ajouter la mienne. 11 me serait pourtant très agréable de vous devoir mon billet d'entrée à votre réception. Dans mes sollicitations près de M. Lebrun, je n'en ai pas fait pour moi, me réservant de vous l'adresser. Ce que vous pourrez ou ne pourrez pas sera bien, car je ne doute pas que vous ne désiriez répondre favorablement à mon désir.
« ^Nlille souvenirs et hommages autour de vous.
« Sainte-Beuve. »
I ter, rue Mont-Parnasse.
La demande était faite de bonne grâce, Victor Hugo pouvait-il aigrement la repousser? Il envoya donc à Sainte-Beuve le billet souhaité. Et Sainte-Beuve se hâta de le remercier de l'envoi du carton comme d'une véritable marque d'amitié.
Dimanche [juin i&'it].
« Je voulais vous remercier l'autre jour, après celte belle solennité, de votre amabilité pour moi ; mais vous étiez trop entouré pour que je l'aie pu faire. Maintenant que le Ilot est moins pressé, laissez-moi vous dire combien j'ai été reconnaissant, et pour tout le plaisir que vous m'avez procuré, et pour la façon que vous y avez mise. Votre billet, que je garde, est pour moi un jeton très honorable de présence qui pour longtemps me suffit.
« Mille et mille compliments et hommages, s'il vous plaît, à votre famille.
« Sainte-Beive. »
Après quoi, le silence se refit entre les anciens ajuis. Deux ans se passèrent sans qu'il reste trace de visite ou de lettre échangée.
Le 4 septembre 1843, Lëopoldine, la fille bien aimée de Victor Hugo, meurt à dix-neuf ans, noyée à Villequier avec son jeune mari. C'est là, pour le père et pour la mère, le coup le plus affreux; devant une telle catastrophe, tous les amis s'émeuvent, les adversaires se rapprochent, les enîiemis se réconcilient. Victor Pavie écrit éloquemment à Sainte-Beuve : « C'est le moment pour vous de rentrer par cette large blessure. » Que répondre à une telle invitation? Comment se justifier auprès de Victor Pavie, cœur généreux et tendre, de cette désertion cruelle? 11 faut trouver des raisons, des prétextes. Sainte-Beuve écrit :
«... Trois fois, depuis une année fatale (1837), la liaison réclamée, suppliée, reprise à grand'peine, a manqué... Deux fois sur les .trois, la liaison s'est brisée, avec injures, par lettres contre moi, injures non méritées. La dernière fois que la trame s'est pour jamais déchirée, c'a été à la suite d'une visite, qu'il avait réclamée de moi, pour le pauvre enfant Toto bien malade... Un mois après, j'ai reçu une lettre de rupture, et violente, motivée par ma conduite et mon attitude froide en cette visite. J'ai
répondu respectueusement , affectueusement. Nouvelle lettre qui m'interdit de répondre... Pour que jV retournasse, même après cet affreux malheur, il eût fallu qu'elle m'en exprimât le désir formel, c'eût été un ordre. Elle ne Fa pas fait. En voilà pour l'éternité ! »
On a vu avec quelle courtoisie Victor Hugo avait répondu à Sainte-Beuve à propos de l'Académie.
Il n'y a d'ailleurs qu'un mot à dire pour faire tomber tous ces flagrants mensonges de la lettre à Pavie. Comment! Sainte-Beuve a conservé de Victor Hugo toutes les lettres nobles, douces, cordiales, toutes les lettres qui le consolent, toutes les lettres qui lui pardonnent ; et il aurait bénévolement anéanti ces lettres d'injures imméritées, ces lettres violentes qui accuseraient la dureté de cœur de Victor Hugo envers son affectueux et respectueux Sainte-Beuve ! En vérité, Sainte-Beuve n'avait pas l'habitude d'une telle magnanimité!
Non, il y avait une autre raison, — et celle-là bien forte et bien impérieuse, — pour que Sainte- Beuve n'allât pas consoler ce père et cette mère en larmes. C'est qu'au moment même où ceux
qu'il avait aimés étaient plongés clans un tel désespoir, Sainte-Beuve préparait contre lui et contre elle la trahison du Livide d'amour. Tout autre à sa place eut déchiré Fodieux libelle et couru auprès de la mère douloureuse. Lui, il eut la pudeur de ne pas l'approcher dans cette heure sacrée. Mais il continua tranquillement de corriger ses épreuves. Léopoldine était morte le 4 septembre 1843; le 6 décembre 1843, la Bibliographie de la France annonçait le Livre d'amour.
« En voilà pour Féternité! » Mais réternité est une chose dont Sainte-Beuve a fait assez bon marché toute sa vie. Cette maison, jadis amie, de la Place Royale, à laquelle soi-disant par dignité blessée, il avait dit dans ce jour de deuil cet éternel adieu, il s'y précipitait, bien peu de temps après, en solliciteur, pour le salut de sa candidature à l'Académie.
Une élection avait eu lieu le 8 février 1844. Trois candidats étaient en présence : Alfred de Vigny, Sainte-Beuve et M. Vatout, écrivain de troisième ordre, mais fraternellement patronné
par le roi Louis-Philippe. Il y avait trente-cinq votants; majorité absolue, dix-neuf. M. Yatout eut seize voix, Sainte-Beuve dix-sept, Alfred de Vigny trois. Victor Hugo, de préférence au critique, avait voté pour le poète; on trouvera, même à distance, qu'il avait voté comme il faut. L'élection fut ajournée au mois suivant.
Sainte-Beuve était hors de lui d'impatience et de dépit. « Il sèche sur pied », disait Doudan'. Il courait éperdu d'un académicien à l'autre, de Cousin à Saint-Priest et de Saint-Priest à Mole. Mais, il n'y avait pas à se le dissimuler : tout, en fin de compte, dépendait de la voix décisive de Victor Hugo. Comment se le concilier? Ne disait-on pas au National qu'à défaut de Vigny, et par animosité contre Sainte-Beuve, Victor Huo-o, au dernier tour, donnerait sa voix à Vatout, pour plaire au roi et être nommé pair de France? C'est dans cette anxiété que Sainte- Beuve se décida à retourner fort humblement Place Royale.
Voici dans quel dessein. Victor Hugo ne renoncerait assurément pas à voter pour Alfred de Vigny; il fallait donc obtenir qu'Alfred de Vigny se retirât; Sainte-Beuve leur proposerait
DERÎSIÈRES RELATIONS 301
cette combinaison, assez usitée en Académie : AllVed de Vigny déclinerait pour cette fois toute candidature, et les partisans de Sainte-Beuve prendraient l'engagement de le nommer à la première vacance. Mais Alfred de Vigny consentirait-il? Victor Hugo voudrait-il le lui conseiller ? et, s'il gardait vraiment une rancune tenace à Sainte-Beuve, allait-il se prêter à cette manœuvre? — Victor Hugo s'y prêta. Le lendemain Sainte-Beuve écrivait à Victor Cousin :
Ce mardi matin.
« Cher Monsieur Cousin,
« Tout marche. J'ai vu hier à huit heures du soir M. Hugo; un quart d'heure après est arrivé M. de Vigny. On a causé deux heures durant, et Hugo a parlé à Vigny sur son intérêt mieux que je n'aurais pu faire. Hugo, je dois le dire, a été parfait, et il a accepté franchement une proposition qui était faite de même. Je les ai laissés causant... »
Dans la séance du 14 mars suivant, Sainte- Beuve, grâce au désistement de Vigny, était enfin élu de l'iVcadémie.
Il annonça, radieux, sa victoire à M™* Juste Olivier et ajouta avec désinvolture :
« Il y a une espèce de paix plâtrée entre Hugo, de Vigny et moi. Mon élection était assurée sans cela. »
Ce n'était pas la dernière fois qu'en cette affaire la bonne grâce persistante de Victor Hus-o envers Sainte-Beuve allait être mise à l'épreuve.
Il se trouva que Victor Hugo ayant été directeur de l'Académie au moment où était mort Casimir Delavigne, le prédécesseur de Sainte-Beuve, c'était lui à qui incombait de répondre au discours de réception du nouvel académicien. La situation pour tous deux était des plus délicates, mais ils étaient tous deux gens de tact et de goût et ils ne pouvaient manquer de s'en tirer à leur honneur. Victor Hugo ne marchanda pas l'éloge au critique et à l'historien et alla jusqu'à louer le poète, à coup sur au delà de ses mérites. Sainte-Beuve cependant n'avait pu se tenir de glisser dans la phraséologie subtile de son discours certains
aperçus qui pouvaient passer pour agressifs. Victor Hugo le lui fît observer et lui demanda de vouloir bien modifier ces passages; autrement, il aurait peut-être à modifier lui-même quelques louanges qui avaient paru à plusieurs dépasser la. mesure de la simple justice. Sainte- Beuve répondit aigrement que Victor Hugo ferait ce qu'il voudrait, mais que, quant à lui, il ne changerait pas une ligne à son discours. En effet, le jour de la séance de réception, Sainte-Beuve ne supprima pas un mot de ses phrases désobligeantes. Mctor Hugo maintint ses éloges excessifs.
C'est encore Sainte-Beuve qui lui en rend témoignage dans cette lettre :
[26 février i845].
« Le flot de monde m'a empêché hier de vous atteindre. J'ai couru le soir pour vous chercher. Recevez mes remerciements pour ce que vous avez écrit et proféré sur moi avec l'autorité que j'attache à vos paroles, pour ce que vous avez pour ainsi dire écrit deux fois puisque vous l'avez maintenu. Quand je m'occuperai de Port- Roval, j'aurai désormais en vue le grand
tableau que vous en avez tracé comme fond de perspective, et quant à ma poésie, ce que vous avez bien voulu en dire restera ma gloire.
« S.vi>'te-Beuve. »
Victor Hugo répondit :
« Monsieur,
« Votre lettre me touche et m'émeut. C'est
du fond du cœur que je vous remercie de votre
remerciement.
« Victor Hugo. »
Les rapports entre les deux anciens amis en restèrent à cet échange — un peu inégal — de bons procédés. Il y eut encore sans doute entre eux des rencontres, à l'Académie et ailleurs, il n'y eut plus de relations.
Quand sa réponse au discours de réception de
Sainte-Beuve fut imprimée, Victor Hugo en offrit
à sa femme un exemplaire, en tête duquel il
écrivit :
A ma femme.
Double hommage,
de tendresse parce quelle est charmante ,
de respect parce'quelle est bonne.
Et il ëpingla sur la première page la lettre de remerciement de Sainte-Beuve.
Maintenant, quelles furent les dernières relations entre Sainte-Beuve et M""" Victor Hugo?
Lors de la formidable insurrection de juin 1848, tandis que Victor Hugo, avec les autres représentants du peuple, haranguait les insurgés aux barricades, la place Royale fut occupée par Fémeute et subit un véritable siège ; M™* Victor Hugo s'y trouva enfermée avec ses enfants, et ses amis eurent pour elle, pendant plusieurs jours, de graves inquiétudes. Dès qu'elle fut délivrée, Sainte-Beuve s'empressa de lui écrire, et sa lettre est la première et la seule trace qui reste de toutes ces années.
« Chère Madame, « Au milieu de l'horrible crise où vous venez de passer, comment êtes-yous, vous et les vôtres? J'ai bien pensé à vous dans ce cercle de fer où vous étiez renfermée. Gomment vont vos fils? Un mot, un simple mot, bien ou assez
bien, jeté à la poste me donnerait une vraie joie. Votre mari a-t-il pu être avec vous?
« Je suis tout à vous, chère madame, avec mille respects. »
Puis Sainte-Beuve alla à Liège, les événements politiques se pressèrent; vint le coup d'état, vint l'exil.
Y eut-il, dans tous ces temps-là, entre ^jme Yictor Hugo et Sainte-Beuve, interruption de relations affectueuses? Pourquoi y en aurait-il eu? L'âme sereine et bonne de M""® Victor Hugo n'avait qu'une tendance et qu'un besoin : oublier le mal. se rappeler le bien. La femme la plus honnête ne se souvient pas sans attendrissement d'avoir été aimée, surtout quand elle n'a pas été insensible à cet amour; on pourrait même dire que l'attendrissement est d'autant plus grand que la femme est honnête. M™* Victor Hugo a dû revoir Sainte-Beuve, elle a dû lui écrire. Elle ne s'en cachait à personne, pas même à son mari.
On sait que ses lettres à elles ont été toutes anéanties. IVous n'avons de lettres de Sainte- Beuve qu'à la date de 1858.
Ils ne sont plus jeunes ni l'un ni Fautre. Le caraclère de la correspondance de Sainte-Beuve est maintenant d'une gravité respectueuse ou d'un amical enjouement. Il dit son désenchantement et sa mélancolie. Il se plaît à revenir vers le passé et parle souvent et longuement de Victor Hugo.
Citons de ses lettres quelques passages intéressants qui en donneront le ton.
Ce 28 juillet [i838j.
« ... Je n'avais plus eu de nouvelles depuis quelque temps, et votre frère Victor que j'avais rencontré ne m'ayant rien dit à ce sujet, je ne lui en avais point parlé. Il serait bien que vous pussiez venir, dans ce beau mois d'août et peut-être la santé du poète, qui n'est pas fait pour la maladie, sera-t-elle assez tôt réparée pour vous le permettre.
« Je me rappelle un temps bien lointain où nous faisions avec lui le projet presque fabuleux de quitter Paris et d'aller habiter je ne sais quel domaine champêtre du côté du Rhin : c'était au temps des grandes rêveries lyriques
et avant qu'il songeât à la lutte présente du théâtre. Gomment, après des années, après trente ans, cette absence, cette émigration de Paris s'est-elle accomplie dans des conditions et sous des étoiles si différentes? L'inspiration lyrique, certes, y a gagné, et, au point de vue de l'avenir, le poète (pour ne parler que de lui) paraîtra s'y être retremj^é à des sources puissantes bien qu'amères.
« Voilà ce qu'il faut vous dire et ce qu'il se dit bien, sans doute, à lui-même tout bas. Cela n'empêche pas les longueurs et les ennuis de bien des journées. — Nous autres, — moi du moins, qui vis ici à deux pas du tourbillon, mais en dehors, si je ne m'ennuie ])as, c'est que j'ai fait dès longtemps mon deuil de tout vrai plaisir. Excepté cette grande table, toute chargée de plusieurs couches de volumes, je n'ai pas de distractions et n'en veux plus, et n'en conçois j)lus.
« La vie isolée permel d'arriver ainsi à une indifférence finale consommée qui n'est pas faite pour riiomme et que doivent ignorer ceux qui vivent de la vie de famille.
n ()uoique les mêmes pensées de déclin et
de terme doivent être pressenties de tous à de certains âges, elles sont heureusement corrigées et sauvées pour ceux qu'entourent à chacfue instant des affections et des liens. C'est ainsi que les extrêmes fins d'automne peuvent être riches encore, et qu'on arrive à l'hiver avec une provision de chaleur et de cordialité qui chez d'autres est dès longtemps épuisée.
« Je voudrais savoir quelques nouvelles littéraires, de celles qui vous pourraient intéresser... En fait de poésie, ce ne sont que des imitations ou des diminutifs. Un ou deux poètes des derniers venus soutiennent assez noblement l'honneur du pavillon. Mais ce sont les vieux encore qui sont les plus jeunes et, entre tous, celui qui est dans son île comme le roi de Thulé. On dirait que la légende a commencé pour lui. Je désire qu'elle ne s'éternise pas, dût la poésie y perdre. Je souhaite qu'un jour, et sans, pour cela, que la terre ait à trembler sous nos pas, nous puissions le retrouver, ne fût-ce qu'à l'Académie, et vous, chère amie, vous revoir fixée au milieu de ceux qui vous aiment, avant les cheveux blancs. Car vous n'en avez pas du tout.
« Voilà, direz-vous, un étrange compliment que je vous fais là pour finir. Mais j'ai mes licences, étant du même âge.
« A vous de cœur et de respect. »
Dès qu'elle recevait une lettre de Sainte- Beuve où il parlait de Victor Hugo dans ces termes d'admiration et d'ancienne amitié, M'"* Victor Hugo s'empressait de porter la lettre à son mari. Cette âme aimante avait fait le rêve de rapprocher ces deux hommes qui avaient été deux frères. Elle ne se rendait pas compte, dans son incorrigible candeur, que la politique avait creusé entre eux un nouvel abîme; Victor Hugo était exilé par l'Empire et Sainte-Beuve s'était rallié avec ferveur à l'Empire. Victor Hugo pourtant ne la décourageait pas de sa bonté et lui répondait par un sourire. Sainte- Beuve, peu confiant, éludait, doutant que « ceux qui l'entourent fussent aussi bien disposés qu'elle? »
« ... Le bon Robelin m'a invité à l'aller voir à sa maison de Saint-James, et à y diner. C'est ce que j'ai fait, il y a huit jours; on y a parlé de
VOUS, et les oreilles ont pu vous tinter... Comme il y avait près de trente ans que je n'avais dîné chez Robelin, cela a été pour moi un événement intérieur par tous les souvenirs que j'ai sentis se réveiller.
« Je serais embarrassé à me traduire à moimême l'effet que le temps a produit en moi : je crains que cet effet n'ait pas été un simple apaisement. Je me suis appesanti, jai essayé de recourir à tout un ordre de sentiments et d'idées. J'ai réussi du moins à me donner un grand désabusement et à acquérir un découragement profond. Assis auprès de ma table, je m'en tire avec ces gros livres que vous avez vus et que je renouvelle de temps en temps : toute mon activité se porte désormais sur eux et se passe autour d'eux. Hors de là, je ne suis guère d'usage, ni, comme on disait autrefois, de bonne compagnie. Le repos, la tranquillité est mon rêve ; mais une tranquillité parfaite, au milieu d'iui jardin, et avec une monotonie de vie que rien n'interrompe. Cette tranquillité-là, on ne la trouve complète que sous le gazon.
« Vous me dites que vous vous occupez de mettre en ordre ces souveniis littéraires de
notre jeunesse; vous faites bien, vous avez entre les mains de riches matériaux, vous pouvez, par des questions, suppléer à tout ce qui manquerait. Écrivez simplement ce que vous avez vu, entendu ; rangez les lettres que vous retrouverez, et mettez-les, pour être imprimées, à leur date. Vous êtes à même de dire des clioses qui, sous votre plume, seront plus convenables que sous celle même du grand chef d'Ecole : il ne pourrait entrer dans certains détails, qui, de votre part, seront bien reçus. Si, sur quelques points, je pouvais vous donner quelques éclaircissements, vous n'avez qu'à parler; je vous les donnerais.
« Je n'ai jamais douté du fonds de bons sentiments que je trouverais pour moi en vous à chaque rencontre. Seulement, je suis un peu en méfiance, et tout naturellement, les personnes qui vous entourent et qui vous sont proches et chères n'étant pas tenues à une égale bienveillance envers quelqu'un qui a dû leur être présenté plus d'une fois sous une face au moins douteuse. C'est là la seule ombre que je vois aux idées de rapprochement et aux perspectives amicales que vous m'entr'ouvrez. Mais il m'est
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déjà très doux que vous en ayez la pensée; et j'en accueille l'espérance sans trop presser l'avenir, sans trop me demander comment elle pourra se réaliser. Veuillez, mon amie, me conserver ces indulgentes dispositions et croire à ma reconnaissance. »
M™^ Victor Hugo s'obstinait à ne pas vouloir que Sainte-Beuve restât tout à fait un étranger pour elle et les siens. Elle lui a fait part de ses projets pour marier sa filleule Adèle. Il répond :
Ce 3o janvier iSSg.
« Laissez-moi protester tout d'abord sur ce mot : crainte d'ennuyer, qui ne saurait avoir de sens de vous à moi. Un souvenir de vous est toujours un événement dans ma vie. En tombant dans le lac immobile et mort, la pierre peut bien ne pas éveiller d'écho, mais l'abîme profond a tressailli.
« J'ai aussi des lettres de Béranger, et il y parle de lui [V. H.] comme à lui, il lui parlait de moi. Je crois que, sur tous ces points, il faut laisser dire. On est en proie à la publicité. Tous ces propos vrais, faux, contradictoires, se con-
fondent, se corrigent, et dans tous les cas on n'y peut rien.
« — Je crois, puisque vous voulez bien vous découvrir à moi sur ce point de tendresse maternelle, qu'il y aurait lieu, en effet, de songer à un mariage. Pourquoi ne réaliseriez-vous pas cette idée que vous avez eue, de venir ici passer trois mois, de janvier ou février à avril? C'est ici seulement que votre chère enfant trouverait qui l'apprécierait : ce serait pour vous tous un lien étroit si elle s'établissait à Paris; vous y seriez tout naturellement rappelés, et une partie de la famille venant ici de temps en temps serait utile à ceux qui resteraient là-bas sur le rocher. 11 n'est pas hors de propos de s'assurer comment le monde continuera chez nous de rouler, de se renouveler, de faire sa danse comme devant.
« Je crois que le Shakespeare de votre fils réussit, et je vous en félicite. C'est un travail qui lui fera honneur. — Vous étant à Paris pour quelques mois, il suffirait qu'on le sût, qu'on devinât vos intentions, que quelques amis particuliers eussent le mot, pour que les occasions passassent devant vous et devant elle, la chère
enfant, qui se laisserait peut-être reprendre, de la sorte, à l'espérance et au rayon.
« Je suis, mon amie, tout à vous d'un cœur bien respectueux. »
Ici, une lacune de quatre ans, mais les lettres qui nous manquent ne devaient pas différer beaucoup des précédentes. En 1863, ISl^" Victor Hugo publie Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie et en envoie un exemplaire à Sainte-Beuve. Il la remercie :
Ce i: juin i863.
« Madame et amie, « Je reçois avec un mot de votre main les beaux volumes : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Je me mets à la lecture avec l'intérêt qu'inspirent et le sujet et le témoin. J'y trouve des laits tout nouveaux, j'y retrouve des faits que je connaissais et qu'un récit piquant réveille. Je goûte le talent du narrateur. Mais combien je suis touché en voyant le sou-
venir aima])le qu'on a gardé de moi et la manière charmante et honorable dont mon nom est encadré dans ces pages que tous désormais liront! Agréez, madame et amie, l'expression de ma gratitude et de mes respectueuses amitiés. »
Dans l'automne de 1864, W" Victor Hugo fît un petit voyage à Paris et s'installa à Auteuil pour u« mois ; elle écrivit dès son arrivée à Sainte-Beuve et le pria de la venir voir. L'aimable invitation ne fut pas sans causer un gros embarras au critique du Journal Officiel; fortement appuyé auprès de l'empereur par la princesse Mathilde, il attendait d'un jour à l'autre sa nomination de sénateur ! Etait-il opportun qu'on le rencontrât, en un tel moment, faisant visite à la femme du grand proscrit? Une curieuse correspondance, et qui les peint bien tous deux, s'engagea entre elle et lui. Sainte-Beuve paraît d'abord vouloir s'exécuter et annonce sa prochaine visite :
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Ce 19 septembre [1864]-
« Chère madame et amie,
« Je vous remercie de votre amical souvenir. En temps ordinaire, je ne suis pas un travailleur, je suis un mercenaire, assujetti à un article chaque semaine et sans une minute de loisir : avec cela, la pesanteur insensible qui vient avec lie temps et qu'augmente cette vie forcément sédentaire ! Mais je viens de m'accorder un congé de quelques semaines et j'en profiterai pour vous aller saluer... »
« A bientôt donc, chère madame et amie, avec mille hommages de cœur. »
Il a promis, mais il ne tiendra pas. Quinze jours se passent et M"" Victor Hugo n'a pas vu venir Sainte-Beuve. Elle lui écrit pour lui rappeler qu'elle est pour bien jieu de tem[)s à Paris. Le voilà obligé de donner des raisons pour expliquer qu'il renonce cette fois au plaisir de la voir.
Ce 3 oclobre [i8G4].
« Chère madame et amie,
« Vous devez m€ croire en faute ! J'ai eu mille ennuis et soucis. Et puis j'ai reculé un peu, je Favoue, à l'idée de certains visages que le hasard pourrait me faire rencontrer. Vous ne pouvez savoir et sentir à quel point quelquesuns de ceux qui vous approchent et qui sont du groupe de l'illustre proscrit, ont été et sont pour moi des ennemis personnels, injurieux, sans que jamais je les aie offensés ni mémo vus. C'est le malheur des partis et des préventions politiques.
« 11 y a, depuis quelques mois, suspendue sur ma tête, une nomination qui peut venir ou ne pas venir et dont le public et les journaux s'occupent plus que je ne le voudrais... Mais les retards se prolongent et menacent de s'éterniser : et voilà, en attendant, ce que je vous confie.
« Excusez-moi, chère madaiiio et amie, ma vie n'est pas toujours agréable; je suis en ce
moment fort à bout de travail et de cet assujettissement de journal à poste fixe. Je voudrais vous expliquer bien des choses par causerie. « Je suis à vous de tout cœur et de respect. »
C'étaient là des choses auxquelles la droiture de M'"' Victor Hugo ne devait rien entendre. On n'a pas sa lettre, mais il est aisé de la supposer d'après la réponse de Sainte-Beuve : — Quelle énigme lui donnait-il à débrouiller? Quels étaient ces ennemis personnels et injurieux? Elle ne lui en connaissait pas de tels auprès d'elle. — Et elle devait ajouter qu'en tout cas ses amis étaient gens bien élevés qui ne se permettraient devant elle aucune injure. Mais, pour que Sainte-Beuve ait l'esprit en repos, elle s'arrangera pour être seule le lendemahi vers trois heures. — Là-dessus, Sainte- Beuve, assuré du secret, se risque à faire le voyage d'Auteuil.
6 octobre i8*i4.
« Chère madame et amie, « Je ferai en sorte d'être à Auleuil avant trois heures. — 11 n'y a pas d:énigme à dé-
brouiller; je n'ai personne en vue, mais je crai gnais d'avoir chance de rencontrer des personnes à qui mon visage serait peu agréable, ainsi qu'eux à moi; du moment que vous serez seule, il n'y a plus qu'à parler de vous. « Avec mes respects de cœur. »
Malgré sa prudence, Sainte-Beuve ne fut nommé que l'année suivante. Une fois sénateur et inamovible, il ne se priva pas de faire de l'opposition à l'Empire et se brouilla à cette occasion avec la princesse Mathilde indignée.
La correspondance de Sainte-Beuve avec M""" Victor Hugo ne dut pas cesser, mais on n'a plus retrouvé aucune de ses lettres. M"" Victor Hugo cite un fragment de l'une d'elles en écrivant de Bruxelles à son mari à la fin de mai 1867.
«... Sainte-Beuve, qui est malade et qui me donne quelquefois de ses nouvelles, m'écrit : « Voilà donc paru ce Guide à Paris ^ qui nous