‹ Le roman de Sainte-BeuveChapitre 4 sur 22 · I. G. de Sainl-"\'alrv · texte numérisé non relu

I. G. de Sainl-"\'alrv

Saiiile-Beiive suivit ce charme avec entraînement ; les idées et les opinions de Victor Hugo devinrent ses o{)inions et ses idées; lui qui de sa vie ne s'était attardé à considérer le portail d'une église, il s'était fait initier à tous les les secrets du plein cintre et de Togive. Mais, pour les deux amis, c'était encore la poésie qui était le plus cher sujet de leurs entretiens. Il y a bien peu des notes de Joseph Delonue qui ne soient des échos de la causerie de Victor Hugo. Sainte-Beuve, d'aulre part, faisait communier avec lui ^'ictor Hugo dans le culte de Ronsard et de la Pléiade. Ils se lisaient, au fur et à mesure, s'échaulVant, s'inspirant ensemble, les poèmes qu'ils écrivaient alors : — Sainte-Beuve, Joseph Dclonne, et Victor Hugo, les Orientales.

Au mois d'août 1828, cette précieuse communauté fut interrompue par une invitation que reçut Sainte-Beuve de faire un voyage en Angleterre. Les deux amis se séparèrent avec peine en se promettant de s'écrire, et Sainte-Beuve écrivit en elTet deux longues lettres, pleines du sujet ([u'il savait passionner son ami : l'architcM-ture o-olhidue :

28 LE ROMA>' D?: SAi:\T):-BEUVh:

« Dans tout ce que j'ai vu de ])eau jusqu'à présent, lui dit-il, et dans tout ce que je verrai, vous entrez pour une grande part; je sens et j admire ])ien souveuî ;i votre intention autant qu à la mienne. Je vous dois d'ailleurs, et cela m'est bien doux, de cojuprendre et de sentir Fart, car auparavant j'étais un barbare. Une cathédrale était pour moi une énigme dont je ne cherchais j)as le mot, et le plus beau tableau ne nie semblait (ju'une i(l(''e ([ue j'évaluais à la gens (le lettres... »

« ... J'ai dû, ])encianl mon voyage, dire bonsoir à toute poésie; ce sera pour mon retoui-, (juand j'aurai retrouvé votre vivifiant soleil, à h vous, à de Viffuv, à Boulano'er, à Emile Descham])s ; cai- cette poésie, au moins chez moi, est une taupe honteuse (|ui rentre à cent pieds sous terre, à moins de silence profond et de sécurité ])arraile. Aussi, j'ai des tristesses, des regrets de vous tous (jui me feraient pleurer, si je pouvais être seul un quart d'heure. »

Eu effet, son rc^tour eu France Fut <mi même temps son retour à la poésie. Dès son arrivée, il rassembla ses vers, ses pensées, ses notes, com-

« JOSEPH IJET.OHME )) 29

posa celte sorte J'auLoijiogiapliie morale (luest la I7e de Joseph Delorme et envoya le tout à N'ietor Hugo, en lui éerivant :

« Lisez, mon cher ami, ces quelques misérables pages. Tâchez de vous mettre à la place de celui qui les écrit pour les comprendre et les excuser. Si vous croyez franchement qu'il n'v ait jKas scrupule et honte à dévoiler ainsi des nudités d'âme, dites-le moi et je les livrerai au public, ne serait-ce que pour me donner le plaisir d'une sensation nouvelle. Si vous v voyez inconvenance et ridicule, dites-le-moi aussi franchement, et j'enfouirai vite sous clef toutes ces confidences perdues entre vous et moi. « Toujours à vous.

« S™-FÎEUVE. «

^'ictor Hugo lut le livre, le vit en beau, selon sa coutume, et, sur-le-i-hamp, écrivit à Sainte- Beuve :

Ce dimanche (minuit) [1S29J.

« J'ai trouvé en rentrant, cher ami, votre précieux cahier. Je viens de le lire et je vous écris

ceci, lion pas ])our vous à'ivc ce c[iie celte lecture iiTa l'ail t'-piouver, les paroles y siiniroRt à p.nne, mais pour jeter un peu sur le papier réiuotion dont vous m'avez pénétré avec vos vers graves et beaux, votre mâle, simple et mélancolique prose, et votre Joseph Delorme qui est vous. Cette histoire courte et austère, cette analyse d'une jeune vie, cette savante dissection qui met une âme à nu, tout cela est admirable et m'a presque fait pleurer. De quel beau livre vous allez doter Fart !

« Je tâcherai de vous aller voir demain. « A'otre frère,

<(. \'lCTOR. ))

En janvier 1829 parurent les Orientales; en mars 1829 parut Joseph Delorme.

Quand Sainte-Beuve eut publié ce livre, il semi)le qu'il dut se sentir soulagé et comme renouvelé. Peut-être y avait-il enseveli à jamais ses anuM'tumes, ses douleurs et ses tares?...

« Li:S CONSOLATIONS y>

Madame Victor Hugo n'avait eu jusqu'ici qu'un rôle assez effacé daus celte amitié des deux hommes : pas une poésie de « Joseph Dc" lorme » ne hii est dédiée; son nom n'est prononcé dans les lettres d'Angleterre que pour la formule finale de politesse. La naissance et l'aU laitement de son troisième enfant, François- Victor, l'avaient absorbée elle^niême tout en^tière. Rien de nouveau dans sa vie, pas même l'adoration constante et fidèle de son mari.

Cependant, toujours attentive à ce qui se disait autour d'elle, elle poursuivait en silence son travail intérieur; sa pensée s'élargissait, ses idées s'étendaient. Quant aux choses de sentim(»nt, elle n'avait rien à en a|)prendre, même

32 LE !^OM\^' d:-: smnte-helve

des lioiiiiiies supéiicurs duiiL elle était entourée et personne n'eût pu eu leniontier là-dessus à son doux et grand eœur. C'est elle, au eontraire, qui, sous ce rapport, pouvait exercer, et exerçait, à Tinsu d'elle-même et des autres, sa charmante et bienfaisante influence, et les Feuilles cV Automne, ce poème du loyer, lui redoivent peut-être bien quelque chose.

Sainte-Beuve, auprès de ^'ictOI' Hugo, avait éclairé et raffermi son esprit; il savait à présent ce f|u'il voulait, il voyait où il allait; il avait pénétré dans tous les sens tous les carrefours de la pensée; sa vive et curieuse intelligence ('lait satisfaite : restait l'àme. Il croyait saisir maintenant toute la beauté de l'art; ne demeurait-il pas encore étranger à hi beauté morale? Où pouvait-il mieux la connaître (|u'aiiprès de M""' Victcu- Hugo?

L'aunée 1829, oimous sommes, fut pourA'ictor Hugo l'une des plus remplies de sa laborieuse carrière. Voilà qu'il était père (h' trois enlants, il avait à pourvoir à celte clièi-e couvée : le théâtre seul [)Ouvait lui donner ce (pTil fallait pour cela; il avait résolu de faire du théâtre. Sans quitter .Yo//r-Z)<7///e de Paris commencée,

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