‹ Le roman de Sainte-BeuveChapitre 6 sur 22 · LES CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

LES CONSOLATIONS

(le VOUS, de ]ioti-e cher N'ictor, dont nous nous renvoyons à tout bout de champ des vers et dont nous regrettons bien de ne pas avoir emporté les œuvres. Nous aurions besoin, pour nous rafraîchir l'âme, de votre conversation calme, reposée, si sensée et si bonne.

« A quoi en est Othello? Est-ce joué? Je n'ai pas lu un seul journal depuis huit jours! Et la pièce de Victor, Hernani? e\. la nouvelle? Qu'il nous tarde de savoir- des nouvelles de tout cela! Et vous, madame, ètes-vous toujours une maman bien sévère? Tenez-vous toujours à cette discipline d'il y a quinze jours? Dites-vous toujours, avec cet air qui n'est qu'cà vous, que ce que vous en faites n'est point par conviction, mais parce qu'il vous a pris un grand goût d'être à l'aise et que maintenant vous vous aimez ? Mais, je vous en prie, égoïsme ou conviction, continuez encore quelque temps cette discipline àe. douceur austère pour laquelle vous m'en avez tant a^ouIu, et votre Didine sera la plus sage des enfants comme elle en est la plus jolie et la plus fine. J'espère que Chariot et Victor prosj)èrent toujours.

« En véritt', mad;nne, quelle folle ide^e ni-je

donc eue de quitter ainsi sans but votre foyer hospitalier, la parole féconde et encourageante de Victor, et nies deux visites par jour dont une était pour vous ? Je suis toujours inquiet, parce que je suis vide, que je n'ai pas de but, de constance, d'œuvre; ma vie est à tout vent, et je cherche, comme un enfant, hors de moi, ce qui ne peut sortir que de jnoi-méme. Il n'y a plus qu'un point fixe et solide auquel, dans mes fous ennuis et mes divagations continuelles, je me rattache toujours : c'est vous, c'est Victor, c'est votre ménao;e et votre maison.

« Non, madame, depuis que j'ai quitté Paris je n'ai pas pensé une seule fois ni à M"^ Cécile, ni à M"*^ Nini, ni à personne qu'à ma mère, et assez tristement pour plusieurs raisons, et à vous comme consolation pleine de charme et de bonnes pensées. Pourquoi donc vous quitter et m'en venir dans une auberge de Besançon, sans savoir si j'irai plus loin ? et quand? Je me suis déjà fait souvent cette question, nous nous la sommes faite, nous deux Boulanger, et nous n'avons jamais pu nous rf'pondre autre chose, sinon (pie nous t'tioiis !)ieii fous, (|ue nous pensions sans cesse à vous, rpie nous y p<Miserions

« LES CO:,SOLATIO>'S » 43

jiîsqirau jjoiit du voyage, el que nous vous rcveri'ions le ])his tôt possil)Ie avec boniiour.

« Eiîibrass(>z Aictor de ina paît, et dans voii'e cœur si rempli d'épouse, de lille et de mère, trouvez place à une pensée par jour pour votre sincère et respectueux ami.

« S"'-Beuve. «

Sainte-Beuve était revenu à la mi-novembre, et la bonne intimité reprit, mieux sentie encore après la séparation. Le 1"^' janvier, il apporta aux enfants des jouets et lut h ses deux amis la Préface des Consolations. Il était pleinement heureux; dans ce livre tout plein d'eux, il y avait la plus paisible, la plus douce, la plus pure année de sa vie.

On but à la victoire (Vlfcrnani : Sainte-Beuve se promettait d'en rendre compte dans la Revue de Paris. Tout était à l'espoir et à la joie.

Cependant, les répétitions (Xlfcrnani coiumencèrent, et tous les incidents de coulisse,

LK P,OM\N Di: S.VI>"TE-i;i:UVE

les résistances, les Ijoiuleries, les jalousies, les impertinences des acteurs, M"^ Mars en tète, furent désormais, avec les impatiences du poète, Tunique sujet des conversations, la préoccupation unique, dans la maison de Victor Hugo. Mais ce iïit bien autre chose aux apj)roches de la j)reiuière re])résentation.

Heriiani promettait d'être la bataille qu'il a été : il fallait se préparer à la bataille. Alors, le paisible logis de la rue Notre-Dame-des-Champs s'emplit de tumulte et de bruit. 11 y avait à disliibaer les billets, à marquer les places, à iîiscrire les combattants. Sainte-Beuve arrivait, in(|uiet, à son heure accoutumée; il trouvait Madame Victor Hugo entourée de trois ou quatre jeunes gens, penchée sur un plan de la salle. Elle lui disait : « Ah! vous voilà, Sainte-Beuve; bonjour, asseyez-vous; nous sommes dans Iv cou|) de feu, vous voyez. » Il restait dans uu coin, quelque temps, et se retirait désolé. Il n'entendait rien, lui, à toute cette manœuvre du thé'atre, et il se sentait inutile et presque importun. Il a\- avait d'attentions, de remerciements et de l)onnes paroles que poui- ces jeunes et vaillants soldats du coiubatdedemaiu. Théophile

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Gautier, aclif. ardent, Jjeaii à viiiot ans comme une médaille antique, allait, menait, revenail, formait des groupes, enrôlait des recrues. Si Sainte-Beuve avait saisi un quart d'heure de solitude avec M""" Victor Hugo, Gautier, radieux, secouant sa longue chevelure, entrait triomphalement : « Grande nouvelle ! nous aurons Fatelier de Charlet! Tatelier de Charlet viendra travailler! — Ah! vraiment? Contez-nous donc ça. » Et Sainte-Beuve s'esquivait, navré.

Et Aoilà la lettre anière, irritée, plaintive, violente, souffrante, écrite en lignes inégales, d'une écriture rapide et comme saccadée, que, cinq ou six jours avant la première représentation, Sainte-Beuve lit porter à A'ictor Hugo :

Février iS3o.

K Mon clier ami, vous avez lu ce matin la lettre tle Yéron. Eh bien! je viens de lui répondre que je ne ferai pas Tarlicle « Hernani » dans laHei'ue, ni rien désormais. \ uns n'en pouvez croire vos yeux, mais cela est bien viai ; — [)our laison. je poui-rais bien vous dire (jue ce sont tle Jiialiuuinètes gens (jui nous veulent pour du[>('s, et (|u"on

se doit à soi-même de ne pas jouer entre leurs doigts comme des marionnettes ; voilà la seconde fois que j'écris àVéron que je ne mettrai plus un mot dans laRei^iie. Et ce serait trop de plaisir ])our lui de me reprendre deux fois au même leurre. Mais il ne s'agit pas ici de cela ; et pourvous, mon cher ami, je consentirais atout, môme au ridicule. Mais je vous dirai la vraie raison : il m'est impossible de faire, dans ce moment-ei, un article sur Hernani qui ne soit détestable de forme comme de fond. Je suis blasé &ur Hernani. ie ne sais plus qu'une chose : c'est que c'^st une œuvre admirable; pourquoi? comment? je ne m'en rends plus compte.

« Quant au reste de la question, celle du public, celle de l'art, je vois tout en noir, aussi noir que possible. Je crois qu'il n'y a pas à espérer de faire adorer l'art en place publique et que c'est s'exposer à des avanies. Votre affaire personnelle (et c'est ce qui me console un peu) est sauve, après tout. Cette lutte que vous entamez, quelle qu'en soit l'issue, vous assure une gloire immense. C'est comme Napoléon. Mais ne tentez-vous pas, coiïime Napob'on, une oMivrc impossible ? En vérité, à voir ce qui arrive de-

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puis quelque temps, voUe vie à jamais en proie à tous, votre loisii- perdu, les redoublements do la haine, les vieilles et nobles amitiés qui s'en vont, les sots et les fous qui les remplacent, à voir vos rides et vos nuages au front qui ne viennent })as seulement du travail des grandes {)ensëes, je ne puis que m'affliger, regretter le passé, vous saluer du geste etm'aller cacher je ne sais où; Bonaparte consul m'était bien plus sympathique que Napoléon empereur.

« Il m'est impossible, maintenant, de penser cinq minutes à Hernani sans que toutes ces tristes idées ne s'élèvent en foule dans mon esprit; sans penser à cette voie de luttes et de concessions éternelles où vous vous engagez, à votre chasteté lyrique compromise, à la tactique obligée qui va présider à toutes vos démarches, aux sales gens que vous devrez voir, auxquels il vous faudra serrer la main. Je ne vous dis pas tout ceci pour vous détourner, car les esprits comme les vôtres sont inébranlables, doivent l'être; car ils ont leur vocation marquée. Je ne vous le dis que pour moi, pour vous expliquer mon silence, non interprété, et mon inutilité. Le seul article que je puisse faire

sur Hei'uaniy c'est mon livre des Consolations, qui paraîtra dans quatre ou cinq jours; acceptezle comme expiation, comme excuse de ce que je vous refuse aujourd'hui.

« Cette comparaison de Napoléon me revient; oui, je crois que, comme lui, vous tentez une entreprise impossible, en ce sens que toute l'Europe était en lui et que tout l'art (dramatique) sera en vous. Vous aurez Austerlitz, léna. Peut-être même qu' Hernani est déjà Austerlitz; mais quand vous serez à bout, l'art retombera; votre héritage sera vacant et vous n'aurez été qu'un grand et sublime épisode qui aura surtout étonné les contemporains. Napoléon devait venir du temps de Mahomet; vous deviez venir au temps du Dante. Entre des facultés aussi gigantesques et un temps comme le nôtre, il n'y a pas harmonie.

« Déchirez, oubliez tout ceci. Que cette lettre ne soit pas un souci de j)lus dans vos soucis sans nombre. Mais j'avais besoin de vous l'écrire, puisqu'on ne peut plus vous parler seul à seul et que votre foyer est comme dévasté. u Notre inviolable et triste

« Sainte-Bel VE.

« LES CO.NSOLATIO.XS » 49

« Et madame ? Et celle dont le nom ne devrait retentir snr votre lyre que quand on écouterait vos chants à genoux; celle-là même exposée aux yeux })rofanes tout le jour, distri!)iiant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier ; cette familiai'ité chaste et charmante, vérita]jle prix de Tamitié, à jamais déflorée par la cohue; le mot de dévouement prostitué, l'utile apprécié avant tout, les comJ)inaisons matérielles remportant! ! ! »

Le post-scriptum est écrit en travers, à la marge de la dernière page, d'une main fiévreuse et furieuse.

La lettre })artie sans qu'il l'eût relue, Sainte- Beuve, s'il re[)ensa à ce post-scriptuin, s'interrogea sans doute lui-même, interroo-ea sa douleui' et sa jalousie, et put se répondre : « Ce que j'ai pris pour de l'amitié, est-ce que ce serait de l'amour ? «

Z/r CALVAIRE DE SAISTE-BEUVE

C'était ]ji(?ii de Taînoiir! — • Et cette découverte, à coup sûr, jeta Sainte'Beuve dans un trouble profond. Ciette amie douce et sage, en qui naguère il avait trouvé sa consolatrice et sft conseillère^ s'il l'aimait d'amour, est-ce que leurs relations n'en seraient j)as du tout au tout changées? est-ce (|u'il ne la verrait pas avec d'autres yeux? est-ce (jue ce t^liarnie apaisant n'aurait pas désormais un tout autre caractère et lie deviendrait pas un danger? La bien-' heureuse année qui venait de s'écouler; est-ce qu'elle se renouvellerait |)our lui?

Toutes ces questions, il se les posait sans doute avec une jnortelle inquiétude. ( )ui, tians l'étnl d'espi-it où il se complaisait alors, tout

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pénétré des idées morales, devoir, abnégation, vertu, si récemment échano-ées, nous croyons qu'en reconnaissant l'allrait et le péril jusquelà ignorés il n'éprouva qu'un sentiment de peine et d'angoisse; nous croyons qu'il était maintenant une conscience, qu'il était digne de souffrir.

Ce ne sont pas là des conjectures de fantaisie- Tant qu'on n'avait dans les mains que les lettres de Victor Hugo, on n'avait conclu, en effet, qu'à des hypothèses, peut-être trompeuses et qui parfois réellement le furent. Mais les lettres de Sainte-Beuve, éclairant et complétant celles de Victor Hugo, jettent un jour nouveau non seulement sur les faits, mais sur les âmes. On a désormais les moyens d'arriver à la vérité. Si l'on n'a pas la route, on en a, de chaque côté, les jalons, ces deux séries de lettres, qui permettent de ne plus s'égarer. Ajoutez à cela les actes et les ouvrages des deux amis. Avec tous ces éléments, il va être possible de reconstituer les phases et les crises successives de cette douloureuse histoire.

Après la letti'c de fièvre écrite à la veille

àHernaTii, nous rencoiitreions nue lacune de trois grands mois dans la double correspondanee . Or, c'est précisément durant cette j)ériode que vont se transformer les relations et les sentiments des trois intéressés et que se préparera la première péripétie de leur drame secret. Il nous a semblé cependant qu'en rappelant des laits notoires et en les illuminant, pour ainsi dire, par 1(^ reflet des lettres ultérieures, on pouvait, sous les yeux et le contrôle du lecteur, instituer une sorte d'enquête morale, dont les témoignages écrits, venant à leur date, seraient ensuite les pièces justificatives.

Les événements qui suivirent la première représentation iVNernani n'étaient pas faits pour calmer les inquiétudes et les tourments de Sainte-Beuve. Il y avait eu d'abord la représentation même : il y assistait, et il contribua pour sa part à la victoire en faisant vaillamiiient son devoir de combattant et d'ami; mais on peut deviner, sans trop lui en vouloii-, que le cœur

11 y élait j)as. Le rideau Jjaissé, il ne iiil pas encore au bout de ses peines.

On sait ce que furent, de la preniièie à la deinière, ces tumultueuses soirées. Le camp romantique et le camp classique ne posaient jamais les armes, et la bataille, gagnée tour à tour par Tun ou par Faulre parti, était à recommencer le lendemain. Le résultat de cette lutte perpétuée était de faire des salles combles, et Fadministration du théâtre avait soin de réserver chaque jour à l'auteur un certain nombre de places pour qu'il j)ùt y envoyer ses champions. La distribution des billets et le vaet-vient des « Ilernanistes » continuaient donc rue Nolre-Dame-des-Champs. De j){us, il élait impossible que, dans la maison du poète, l'entretien principal, la pensée dominante, ne fût pas cet Hernani dont tout Paris s'occupait. « Comment s'est passée la soirée d'hiei-? » C'était forcément, le lendemain de chaque représentation, la grande question, le grave intérêt.

L'intérêt élait doubh^ : il y avait celui du j)oète et celui du ])ère de famille. Le succès d'argent était \o\\\\ à point pour le jeune ménage et pour la jeune ménagère. Le jour de la « preniière »,

Victor Hugo n'avait ([ue cijKjuanle Iraïu-s dans son tiioii-. La vente du niaiiiiscrit et les i-ecettes <|uolidiennes y apporlaient des bill(>ls de mille iVancs (jui n'avaient pas l'haj)ilude de s y amonceler.

C'était là une petile foilune (jiii. encoie une ibis. toml)ait à merveille : ^Madame \ietor Hugo était de nouveau enceinte, et l'appartement de la rue Notre-Dame-des-Cliamps, où l'on s'était installé avec un seul entant, devenait étroit j)our ([uatre. D'ailleurs la propriétaire, aussi hostile que Sainte-Beuve au tumulte qui s'était fait autour dllc/iiûni, avait donné congé à ses locataires, ^'iclor Hugo se mit en quête et découvrit un appartement rue Jean-Cioujon. dans les Ghanips-Elysées, alors déserts, mais qù l'on commençait à bâtir. L'aj)partement était vacani, Victor Hugo allait écrire Notre-Dame de Paris. (|u"il serait ]jon de ne pas interrompre ; il décida (|iu\ sans attendre la fin de son bail, il emménagerait à la lin d'avril ou au commencement de mai.

On devine avec quel chagiin croissant Sainte- Beuve assistait à tous ces incidents et a])prenait cette résolution. H devenait comme étranger à

la vie de son grand ami, à la vie de celle (\u\\ sentait maintenant être pour lui jilus rjuiine amie. Et la séparation allait encore empiier par la distance; il allait rester sans eux, seul dans son quartier lointain, et il ne pouvait, cette fois, songer à les rejoindre!

La jjuijlication de son volume, les Consolations, au mois de mars, fit quelque diversion à ses graves soucis. A Arai dire, il ne dut pas revoir sans mélancolie ces pages toutes remplies de ceux qui s'éloignaient, au moment oîi il les eût voulus plus voisins et plus présents que jamais. Qu'avait-il ponitant à leur reprocher? Tous deux, ils raccneiliaient avec la même joie : il n'était pas nn frère moins cordial, elle n'était ])as ujie sœur moins tendre. Ne lui avail-on pas dit tout de suite qu'il serait le j)arr;'.in de l'enfant à naître?

C'est lui seul, Sainte-Beuve, qui ('-tait changé. Son secret lui pesait et le iaisait difl'érent de lui-même; il n'avait plus la vivacité, l'enjoué-

ment, la fraiicliise, la liberté d'esprit, les eHïisions d'autrefois; dans la uiaisoii, il iTélait j)lus chez lui ; lui ({u'on y voyait tous les jours et [)lutôt deux fois qu'une, il manquait assez souvent de venir; ses visites, jadis si régulières, n'étaient plus qu'intermittentes. C'est par Là sans doute qu'il se trahit. Ses amis s'étonnèrent d'abord, puis s'inquiétèrent. \'ictor Hugo l'interrogea avec sollii'itude ; il répondit évasivemenl, donna des raisons, des prétextes.

Vu jour enfin, pressé de questions par son ajui, il avoua sa détresse : brusquement, il s'était aperçu qu'il n'avait pu voir impunément la grâce de ]^Iadame Mclor Hugo; à son insu, il en avait été ému autrement qu'il ne fallait; ce ne serait rien, cela passerait, mais pour le présent il valait mieux qu'il cessât de venir aussi fréquemment, afin de ne pas entretenir sa blessure.

\'ictor Hugo ne reçut pas cette confidence imprévue sans ressenlir le couj) <]ui l'alleignait à la fois dans son amitié et dans sou amour; mais, s'il était tel dans ce temps-là que ses amis plus récents l'ont connu toute sa vie, sa nature robuste et saine dut aussitùtréagir et se redres-

58 LE ROMAN DE SAI>TE-liEUYE

ser. Sa façon de traiter le mal était tle n'y pas croire : il ne radineîluit ])as ; il ie lallait traiter ])ar l'indifférence! C'est la laculté d'oubli des êtres supérieurs, qui ont besoin de poursuivre en paix ce qu'ils ont à faire en ce monde : ils ne veulent pas penser à leur mal, et ils n'y pensent pas. Mais ie mal, au fond d'eux, selon toute {)i'oJjal)ilité, demeure, assoupi.

Victor Hugo réj)ondil à Sainte-Beuve : « Vous vous trompez, moji ami, vous rêvez; ce que vous dites là est impossible, et ce n'est pas. Ne changez rien à vos habitudes; venez comme par le passé, venez deux fois par joui-... »

Mais Sainte-Beuve, lui, étaitloin d'avoir cette énei'gie; il était de ceux (jui, comme on dit, « s'écoutent » : il sentait sa souffrance et se laissait souffrir.

Madame Victor Hugo n'était pas obligée non plus d'être aussi forte (jue son mari et fut assurément h-oublée (juand elle fut avertie. — Avertie, comment, par qui le fut-elle? par elle-même, sans doute, par son instinct de femme; ou, (|ui sail? par son mari, j)rès de qui elle se serait alarmée des absences et des inégalités de Sainte-Beuve..» « Ah! ce pauvre Sainte-Beuve! tu ne sais pas,

il s'iiua<^iiie (juil est amoureux de loi! il est i'ou!... » Stuj)ëf'aiLe, elï'rayée, consternée, elle dut n'en laisser rien pai-aîli-e à Sainte-Beuve; mais elle le réprimanda doucement, se plaignit de ses façons nouvelles, essaya de le ramener dans , les termes de l'ancienne intimité. On va voir ce qu'il répliquait, s'accusant, s'excusant, inquiet et embarrassé comme un coupable. Entre ces trois êtres si unis, si aimanls, si heuiTux. si {laisijjles, il v avait jnaintenant un point noir, un principe de discorde, de lutte et de douleur.

Quand il vit ai'river le moment oii le couple aimé allait décidément quitter son voisinage, Sainte-Beuve ne put tenir à Paris; l'idée de se trouver brusquement seul lui fut insupportable î il courut se réfugier à Rouen chez leui' ami commun, le poète Ulric Guttinguer. •

Il avait demandé à Madame Yiclor HugO la permission de lui écrire, comme il avait fait Tannée précédente, lors de son voyage eu Allemagne; mais il commença par Victor Hugo :

Rouen, ce vendredi 7 mai i83ol.

« Mon cher Victor, je sens le lîesoin de vous écrire, quoique je n'aie à vous faire aucune description pareille à celles tle notre dernier voyage. Nous parlons beaucoup de vous, de madame Hugo; Jious nous récitons de vos vers, Guttinguer et moi. J'espère (jue vous êtes installé et bien près de recommencer quelque nouveau chef-d'œuvre. Madame HugO est-elle contente? Est-elle bien fatiguée? Qu'a-t-elle faitde ses enfants dans ces jours de grand embarras? Voilà ce que je me suis demandé souvent. Nous nous disions : c'est aujourd'hui le grand déménagement, aujourd'hui Victor découche, oîi dinerat-il? Où passera-t-ii sa journée?

(c Vous êtes tout pour moi, mon cher ami; je n'ai compté que depuis que je vous ai connu, et quand je m'éloigne de vous, ma flamme s'éteint. Elle est bien morte, je n'ai rien fait, ni j)(>nsé à rien faire depuis mon départ. Je vis, assez heureux, content de me voir chez notre bon ami.

I. La lettre est adressée à « Monsieur Victor Ilnyo, <). rue .Jean Goujon, quartier de François 1", Paris ».

mais sans Jjul et sans passé — cel;i cliirera eiicoïc un certain nombre de jours, j'onl^lie,

L'oubli seul désormais est ma fé'icilé.

« Vous le Jirai-je et à madame Hugo ? je crains que, dans tous ces tracas, vous pensiez j)eu à moi; le peu que vous en ferez, j'en serai hlen reconnaissant. Dites-lui, à madame Hugo, que j'ai d'elle aussi et de ses bontés pour moi un souvenir bien profond ; c'est par elle et vous que je suis revenu à croire au ])ien moral.

« Embrassez bien Victor, Cliarlot pour moi; mes compliments à mademoiselle Didine.

« Adieu, mon cher Victor, mes profonds lespects à madame Hugo.

« Saixte-Beuve. »

Cette lettre à Victor Hugo, triste, mais assez calme, fut suivie d'une autre, qui nous manque, mais qui ne tlevait pas différer beaucoup de la première.

La lettre à ^I'"" Victor Hiio-o est autrement expressive :

G2 LE nO\r\N DE SAiNTE-nEUYE

Honfleur. ce jeudi i3 [mai i83o].

« Madame,

« 'nous avez été assez bonne pour me permettre de vous écrire ce vovas^e-cî comme l'autre, et si j'ai un peu tardé à profiter de la permission, ce n'est pas faute de penser à vous, de causer de vous tous lesjoursavec Guttinguer ou avec moi-même, de regretter vôtre vue et vos ciiers entretiens. Je voudrais bien que vous lussiez coutente et commodément installée aux Champs-Elysées, et savoir comment votre vie nouvelle y est ordonnée; que fait Victor? que font vos enfants? Ne resfrettèz-vous rien de votre ancien quartier? Pensez-vous qiiel({uefbis à ceux qui ne vous voient i)Ius aussi souvent, et à ceux qui, depuis quinze jours, ne vous voient plus du tout? Je me pose ces questions un peu timidement; je voudrais que vous eussiez quelques regrets et cju'il vous parût (|ue quelque chose vous ni;)nr[iiP.

« C'est bien ('goïste, n'est-ce pas? mais vous me le pDi-dornicrez ; je doute tant, non pas de

mon ailutié pour vous, iioii jias de voire Ijoiilé pour moi, iuaîs de mon utilité^ de ma valeur nuj)rè.s de vous; j'ai été si nul, si coupable dans tous ces derniers temps, si sottement irrégulier et lautasque, si préoccupé de moimême en votre présence, ([ue je conçois qire j'ai dû bien perdre dans votre esprit; blàmez-moi, accusez-en mon caractère, ma tète, mon peu de puissance à vouloir et à faire; mais, je vous en prie, ne croyez à aucune IVoideur. à aucun éloignement de mon affection; ])\ei\ au contraire, elle s'est encore accrue, s'il était possible; elle ne peut jamais diminuer. Quand je ne vous verrais plus, quand je serais jeté pour toujours à des centaines de lieues de vous sans même vous écrire, je n'en serais pas moins le même, pour vous par le cœur, et votre pensée ne serait pas moins mon consolant recours, mon bon 2"énie, ma meilleure action.

Je vous demande pardon, madame, de m'exprimer avec cette sincérité d'épanchement ; mais quand le i'erais-je, sinon maintenant qu'une nouvelle vie commence pour vous, et que je souffre en pensant qu'il se jiourrait que je n'v obtinsse pas la même place (tue dans la yirécé-

dente'.' Yictor, (jiii n'est qu'un avec vous, me le pardonnera aussi, j'ai une amitié inf[uiète et

superstitieuse, il faut y savoir compatir

« Je ne travaille pas, je me porte bien; je rêve d'une tristesse assez douce, je chercjie à cahher mes mauvaises passions, à régler mes désirs, mes pensées; et je pense souvent à vous, madame, à ^'^ictor, à vos heureux entants que je baise d'intention.

« Adieu, et recevez mon éteruelle et respectueuse amitié.

« Sainte-Beuve. «

Le 16 mai, ^'ictor Hugo répondait aux deux lettres de Sainte-Beuve. Sa butre, à lui, généreuse, bonne et tendre, n'a c|u'une pensée, — apaiser et rall'ermir le mieux [)ossil)le la ])auvre ame soufïraule :

« ... Si vous saviez ('om])ien vous nous avez nian(|ué dans ces derniers temps! Combien il y a eu de vide et de tristesse pour nous, même eu iamilb^ comme nous vivons, même au milieu de

nos eiiCaiiLs, à emiiiénager ainsi sans vous dans celte déserte ville de François r'""! Comme, à chaque instant, vos conseils, votre concours, vos soins nous manquaient, et, le soir, votre conversation, et toujours votre amitié : C'est fini. L'habitude est prise dans le cœur. Vous n'aurez plus désormais, j'espère, la mauvaise volonté de nous quitter, de nous déserter ainsi.

« Du reste, nous sommes matériellement bien ici, parfaitement même. Beaucoup de solitude, plus de Henianistes, tout serait bien, n'était cette chaise vide, qui fait vide pour nous tout le reste de la maison...

« Adieu, mon ami, nous vous embrassons tous et je vous embrasse pour tous. Mais revenez bien vite.

« A'iCTOK. »

« Plus de Henianistes l » Il dut sembler à Sainte-Beuve ([ue la disparition de ses eunemis allait lui rendre ses amis. II quitta Gultinguer et revint à sa rue Notre-Dame-des-Gliamps.

Mais il ne s'était pas trompé lorsque, fuyant Paris, il redoutait si fort la morne solitude de son logis de célibataire. Il la retrouva plus

froide et plus désolée encore qu'il ne Favait imaginée. Ils n'étaient plus là, ses chers voisins ! il ne les avait plus porte à porte, cœur à cœur! Souvenir amer et doux : naguère il arrivait sans avertir, il entrait sans frapper, il s'asseyait, on rausait, c'était charmant!... Sans doute ils liabi- 1 aient la même ville, ils étaient là, tout près... Tout près, mais si loin! Il ne voisinait plus, il faisait des visites. Il fallait s'habiller, passer les ponts, monter deux étages; et, d'abord, parler au concierge... Une fois, ce concierge lui dit que ses amis n'y étaient pas, et ils y étaient! Victor Hugo lui écrivit le jour même :

« Nous y étions, cher ami! Jugez du chagrin! • — Nous avons des portiers stupides. Ne les écoutez jamais et montez toujours. — A dimanche, n'est-ce pas? bien sûr. Vous devriez venir dîner avec nous. »

Oui. on lui donnait un autre rendez-vous! on en était à se donner des rendez-vous, maintenant !

(hi'ou lise les deux lettres suivantes; on y sentira l'amertume et 1 allliction de ce faible et malheureux cœur désemj)aré. Ce qu'on y sentira

encore, c'est une acre et cruelle jalousie, une jalousie maladive, une double jalousie d'un caractère étrange, — jalousie pour la femme, jalousie pour Tanii, — la torture d'une idée fixe : « Ils ne pensent plus à moi! ils ne m'aiment plus! ils m'oublient!... » Sainte-Beuve est encore, à ce moment-là, bon et tendre, sans égoïsme el sans vanité. Il suppose, il espère, que ses amis sont aussi jaloux de lui, qu'ils souffriraient d'être délaissés par lui; et il les rassure, il leur jure que rien ni personne ne les remplacera jamais dans son cœur.

Ce lundi matin [3i mai iS3o].

« Mon cher Victor, je veux vous écrire, car hier nous étions si tristes, si froids, nous nous sommes si mal quittés que tout cela m'a fait bien du mal; j'en ai souffert tout le soir en revenant, et la nuit; je me suis dit qu'il m'était impossible de vous voir souvent à ce prix, puisque je ne pouvais vous voir toujours. Qu'avons-nous en effet à nous dire, à nous raconter? Rien, puisque nous ne pouvons tout mettre en commun comme avant. Je m'aperçois que je ne vous ai pas

demandé iiislaiiiiiieiit vos vers à moi; mais que m'importent vos vers, ceux-là, plutôt que d'autres? c'est tous que je voudrais; c'est vous, c'est madame Victor, à toute heure et sans tin.

« Gela doit vous attrister aussi, je pense; pourtant, vous, vous avez tout ce qui console et ce qui est réel, votre femme, vos enfants. Songez ]jien que moi, je suis celui qui souftrirai le plus, moi qui n'ai rien, pas un être au monde; que vais-je devenir? Croyez donc bien que si je ne vais pas là-bas, je ne vous en aimerai pas moins, vous et madame, qu'auparavant. Il y a dans mon amitié pour vous autre chose que de l'habitude : croyez-le, et n'allez pas imaginer qu'il entre dans ma nouvelle conduite la moindre diminution d'amitié.

« Il n'y a pas eu cette fois de nuage dans notre amitié pure, rien, pas une tache, pas un point noir au ciel; c'est le tonnerre qui est tombé sur moi ])ai- un tem])s serein; ])laignez-moi, jnais il n'y a j)as de ma faille.

« Croyez (car la vraie amitié est jalouse aussi) croyez que je ne verrai personne désormais (x>mme je vous ai vus autrefois, qu'absents,

aucune liaison iio vous remplacera, et que, seul, je ne penserai, jour et nuit, <.[Uà vous. « A un de ces jours.

« Sainte-Beuve. »

Ce lundi soir [6 juillet i83o].

« ]Mon cher ^'ictor, je suis persuadé que vous croyez ([ue je vous aime moins, qu'autre chose vous remplace en moi; c'est une su])erstition de ma part, vous n'avez peut-être pas cette idée, mais vous me pardonnerez de m'en inquiéter. Non, mon cher ami, rien n'a changé ni ne changera en moi, quoicjue je vous voie moins que jamais. Si vous saviez ce que je sens quand je vous vois, quand je reviens de chez vous et que je retombe à ma morte solitude! Rien, personne, pas un être, et des souvenirs déchirants de cette intimité, que je n'ai ni n'aurai plus.

« Les jours, les soirs où je ne suis pas trop fatal et farouche, je me traîne à deux ou trois visites pour tuer une soirée; le plus souvent, incapable de travail et de toute conversation, autour de mon Luxembourg, craignant de rencontrer un visage ami, faisant vingt projets

d'allées et de venues, allant jusqu'à la porte de Lacroix ou de Magnin, et m'en revenant sans avoir la force d'entrer.

« Chez vous, je ne puis aller; cela me fait trop de mal, et j'en ai pour un jour à me remettre avant de pouvoir écrire une ligne. Puis je me figure ce que vous devez penser et madame Hugo : — « Qui l'aurait dit! » et que vous accusez mon indifférence en vous arrêtant à vingt motifs faux; ou, ce qui est plus douloureux encore à penser, que vous n'y pensez guère et que vous finissez par ne plus vous soucier de cette absence obstinée.

« Oh! ne me blâmez pas, mon cher ami; gardez-moi, vous au moins, un souvenir, un, entier, aussi vif que jamais, impérissable, sur lequel je compte dans mon amertume. J'ai d'affreuses, de mauvaises pensées, des haines, des jalousies, de la misanthropie; je ne puis plus pleurer; j'analyse tout avec perfidie et une secrète aigreur. Quand on est ainsi, il faut se cacher, tâcher de s'apaiser; laisser déposer son fiel, sans trop remuer le vase; s'accuser devant soimême, devant un ami comme vous, ainsi que je le fais en ce moment.

« Ne me répondez pas, mon ami, ne m'invitez pas à aller vous voir; je ne pourrais. Dites à madame Hugo qu'elle me plaigne et prie pour moi. — Mais surtout, n'est-ce pas ? croyez-moi le même, tout changé que je suis; croyez, par miracle d'amitié, à ma présence dans tout ce qui vous est cher; et ne me laissez pas mourir dans votre cœur. — Excusez toutes ces contradictions, sentez-les avec votre âme la plus tendre, et qu'il n'en soit pas ([ueslion entre nous.

« xldieu, à toujours.

« SAi:xTE-BErvE. )>

Dans les premiers jours de juillet, Sainte- Beuve, excédé de souffrance, s'enfuit encore une ibis de Paris et retourna chez Ulric Guttinguer.

La Révolution de Juillet éclata, bouleversant bien des existences, agitant toutes les pensées ; pendant des semaines, la vie publique absorba tout et sembla tout suspendre. Cela n'avait pas

Jl LE UOMAK DE SAIKTE-BEUVE

empêché la petite Adèle de venir au monde, le 25 juillet, au bruit des premières fusillades; cela n'empêcha pas jNP^ Victor Hugo d'allaiter son quatrième nourrisson, — et cela n'empêchait pas Victor Hugo d'avoir avec un éditeur, pour Notre-Dame de Paris ^ des engagements qu'il fallait tenir sous peine de ruine. Il s'enferma dans son cabinet le l""" septembre, se condamnant à n'en pas sortir qu'il n'eût fini, et il se mit à l'œuvre.

Sainte-Beuve, revenu de Normandie, paraît s'être peu montré, dans tous ces jours-là, rue Jean -Goujon. Il écrit, le 14 septembre, à M'"' Victor Hugo :

Ce mardi [14 septembre i83o].

« Madame, je ne vous vois pas, ni Victor, J'ai si peu de temps, je suis si plein de mes maudites affaires, si peu digne de votre bonne et paisible conversation à l'amiable comme autrefois! Aussitôt entré, il faudrait que je sortisse.

« Aile/, croyez-le bien, malgré toute cette occupation apparente, et cette distraction ([ui ressemble à do l'activité, j'ai le vide et la mort

au canir. Mais, je vous en conjure, croyez que votre pensée y est toujours, et n'imaginez pas que je vous oublie, ni cette si longue et si douce amitié. Hélas! où est ce temps pour moi? Le matin, quand je m'éveille, j'y pense avec larmes comme en ce moment; puis viennent Leroux, les affaires, les colères, la politique etl'étourdissement. Mais sachez au moins que j'y pense, et ne me chassez pas tout à l'ait, vous et Victor, de la place que j'occupais en vous.

« Adieu, madame.

« Sainte-Beuve. »

On dut répondre à Sainte-Beuve par une lettre amicale, lui reprochant ses absences et lui rappelant qu'il avait promis d'être le parrain de la petite Adèle. Il se rendit aussitôt à l'appel, et il tenait l'entant sur les Ibnts baptismaux le dimanche 19 septembre. Puis, de nouveau, il laissa de longs espaces entre ses visites; il cessa tout à fait d'écrire.

Au

commencement de novembre, il publia

une seconde édition de Joseph Delorme et en rendit compte lui-même dans le Globe comme s'il étudiait l'ouvrage d'un autre. Il parlait de son ancien moi, non sans sévérité, et finissait en doutant que, si Joseph Delorme eût survécu, — comme il survivait, lui, Sainte-Beuve, — le malheureux eût été capable de se relever. Voici comment se terminait l'article :

« Ce Joseph, qui se consumait ainsi sans foi, sans crovances, sans action, cet individu malade qui suivait son petit sentier loin de la société et des hommes, avait commencé vers la fin de sa vie à renaître à une sympathie plus bienveillante et à chercher les regards consolants de quelques amis poètes; c'est ce ([u'il fit de mieux et de plus profitable pour lui; son cœur se dilata à leur côté; son talent s'échaufïa aux rayons du leur, et il dut à l'un d'eux surtout, au plus grand, au plus cher, le peu qu'il nous a laissé...

« Par malheur, l'association romantique, {'onnulée parla Restauration, était trop restreinte eUe-mcme, trop artificielle et trop peu mêlée au mouvement ])ro{bnd de la Société; le Cénacle n'était après tout f[ii'un salon; il s'est dissous

après une ceitaiiie durée, pour se refondre, nous l'espérons, en quelque chose de plus social et de plus grand. Les individus illustres sont assurés de retrouver leur place dans cette prochaine association de Fart vers laquelle convergent rapidement toutes les destinées de notre avenir...

« Ce pauvre Joseph ne verra rien de tout cela ; il n'était pas de force d'ailleurs à traverser ces diverses crises; il s'était trop amolli dans ses propres larmes. Sans doute, vers la fin de sa carrière, il en était venu à chérir ses amis et à reconnaître Dieu ; mais c'était chez lui amitié domestique et religion presque mystique, c'était une tendresse de solitaire pour quelques êtres ahsents et un mouvement de piété monacale vers le Dieu intérieur. Il aui-ait eu bien à faire pour arriver de là à linteliigence et à l'amour de l'humanité progressive et à une communion pratique de l'âme individuelle avec Dieu se révélant par riiumanité. »

Victor Hugo lut rarlicle du Glohe, et à l'instant même, interrompant son travail, il écrivit à Sainte-Beuve :

Ce jeudi [4 novembre i83o].

« Je viens de lire votre article sur vous-même et j'en ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, ne vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que vous avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous savez ce que vous êtes pour lui, quelle conliance il a en vous pour le passé comme pour l'avenir. Vous savez que votre bonheur empoisonné empoisonne à jamais le sien, parce qu'il a besoin de vous savoir heureux. Ne vous découragez donc pas. Ne laites pas 11 de ce qui vous lait grand, de votre génie, de votre vie, de votre vertu. Songez que vous nous appartenez, et qu'il y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien.

« Votre meilleur ami.

a Venez nous voir. »

Point de réponse ('ci-ite à celte letli'(^ si jjonne

mais Sainte-Beuve, Louché, alla nécessairement lui-même en remercier Victor Hugo. II dut y avoir, ce jour-là, entre les deux amis, un épanchement suprême.

Ce que fut leur entretien, il est aisé de le conjecturer. Cet amour néfaste que Victor Hugo avait d'abord voulu nier, il était bien obligé aujourd'hui d'en reconnaître la cruelle réalité; il en souffrait déjà trop lui-même pour pouvoir en douter encore. Il est donc certain qu'il voulut s'en expliquer avec Sainte-Beuve ; il s'en expliqua alfectueusement, fraternellement; il lui en parla au nom de sa femme et au sien; il lui représenta doucement comme cet amour impie était funeste à leur amitié à tous trois, jusque-là si chaste et si pure, qu'il faisait de leur ancien bonheur leur tourment. Sainte-Beuve enfin, ne s'apercevait donc pas que cet amour était aussi pour « son Victor » une double offense, — offense à l'ami, offense à l'homme?... Sans doute, \o plus vigoureux, le plus énergique supplia l'autre de faire un effort viril, de se vaincre lui-même, et de leur rendre à tous la paix et la joie; et, sans doute, l'autre convint de tout, pleura de tout, comme un malade et comme un enfant qu'il

78 LE TxOMAN DE SAIISTE-BEUVE

était, et promit d'essayer, de iaiie tout ce qu'il pourrait pour guérir.

Mais il n'était plus maître de lui, le mal en était à la période aiguë. Nous allons donner, avec les brèves réponses de Victor Hugo, les deux lettres qu'il écrivit en décembre. Elles sont d'une navrante éloquence, ces lettres, aussi déchirantes, ou peu s'en faut, que celles qu'écrira Victor Hugo l'année suivante. Ce sont de ces pages qu'aucune littérature n'imite et n'égale parce que, ici, ce n'est pas la plume qui écrit, c'est le cœur qui saigne.

[3 décembre i83o].

« Mon ami, jeai'y puis tenir; si vous saviez comment mes jours et mes nuits se passent et à quelles passions contradictoires je suis en proie, vous auriez pitié de qui vous a offensé et vous me souhaiteriez mort, sans me blâmer jamais et en gardant sur moi un éternel silence. — Je me repens déjà de ce que je fais en ce moment, et cette idée de vous écrire me parait aussi insensée (|ue le reste; tant je viens de tous les cotés me briser contre l'impossible; mais enfin la chose

est commencce el je poursuis. — Si vous saviez, hélas! ce que j'ë{>i'ouve toutes les fois {}ue votre nom est prononcé à mes oreilles, toutes les ibis qu'il m'arrive sur Madame Hugo et sur vous quelque nouvelle et quelque rapport; si vous saviez comme tous les jours passés dans leurs moindres circonstances, nos promenades à la plaine, nos visiles aux Feuillantines et tout ce que j'avais rêvé de vie paisible et bénie auprès de vous, si vous saviez comme tout cela se déchaîne en moi au fond de mon cœur dans mes veilles et à quel supplice de damné je suis livré sans relâche depuis trois ou quatre heures du matin jusqu'au jour! mon cœui^se referme alors; il se fait une glace à l'ouverture, et rien ne parait plus jusqu'à ce que le soir vienne tout remuer encore dans ce gouffre. Il y a en moi du désespoir, voyez-vous, de la rage ; des envies de vous tuer, de vous assassiner par moments en vérité; pardonnez-moi ces horribles mouvements. — Mais pensez à ceci, vous que tant de pensées remplissent, pensez au vide que laisse une telle amitié. — Quoi? pour jamais perdus! — Je ne puis plus aller vous voir; je ne remettrai })lus les pietls sur voti-e seuil, c'est impossible; ]uais

ce n'est pas indifférence au moins. Ah! ne prononcez pas, je vous en conjure, priez Madame Hugo de ne jamais prononcer ce mot à' inconstance qui me revient de toutes parts. Inconstant avec vous, le pouvez- vous dire, hélas! Lavez-vous donc oublié déjà, est-ce pour trop peu aimer que notre amitié cesse; et n'est-ce pas un excès plutôt qui Fa tuée? Je vous ai déjà expliqué mon inconstance en idées et d'où elle vient; vous devez en être convaincu; elle vient de cette poursuite éternelle du cœur à travers tout vers un seul et même objet qui soit un amour capable de le remplir. Cet amour. Dieu m'est témoin que je l'ai cherché uniquement en vous, dans votre double amitié à Madame Hugo et à vous, et que je n'ai commencé à me cabrer et à frémir que lorsque j'ai cru voir la fatale méprise de mon imagination et de mon cœur. Si donc je cesse brusquement et si je ne vous vois plus désormais, c'est {\\\o des auiiti(''S (Mnnme celle qui était enlre nous ne se tempèrent pas: elles vivent, ou on les tue. Que ferais-je désormais à votre foyer, quand j'ai mérité votre défiance, quand le soupçon se glisse entre nous, quand votre surveillance est inquiète et que

Madame Hugo ne peut elTleurei' mon regard sans avoir consulté le vôtre? Il faut bien se retirer alors et c'est une religion de s'ai)slenir. Vous avez eu la bonté de me prier de venir toujours comme par le passé; mais c'était de votre part compassion et indulgence pour une faiblesse que vous pensiez soulager par cette marque d'attention; je n'y j)uis consentir; j'en éprouverais moi-même trop de torture, si, vous, vous en éprouviez seulement quelque gène. Elle est donc tuée irréparablement, cette amitié qui (ut de ma part un culte, il ne nous reste plus, mon ami, qu'à l'ensevelir avec autant de piété qu'il se peut. Je l'ensevelis dans mon cœur, comme je vous prie de l'aire dans le vôtre, comme je vous prie (soyez généreux) de dire à Madame Hugo de faire dans le sien ; chez moi, il y aura toujours, quoi qu'il m'arrive désormais dans la vie, une pensée mélancolique et sainte qui veillera sur cette amitié déplorée; oui, quoiqu'il m'arrive, et même si, par impossible, il m'arrivait en cette vie des joies, cette pensée triste et muette restera à sa place en mon cœur et ne se dévoilera jamais. Tâchez de faire de même au milieu des joies de famille et de gloire qui continueront de

descendre sur Madame Hugo et sur vous; qu'ii y ait en tout ceci mystère et silence; parlons désormais le moins possible les uns des autres, mon ami, de peur d'en mal parler de loin, de peur que le dépit n'aigrisse des paroles légères et que l'amitié ensevelie n'en soit troublée.

« Et puis peut-être un jour, mon ami, quand je n'aurai plus rien au monde, ni mère à soigner, ni amour de femme à espérer, ni erreur de -système à essayer, quand je serai vieux, et que madame Hugo elle-même sera vieille, qui sait? si je reviens à la piété, à la religion chaste et austère, à la pratique des vertus, peut-être, mon ami, vous me permettrez alors, après quelque expiation que vous m'imposerez, de venir finir mes jours sous votre toit, et vous m'aurez rendu assez de confiance pour me laisser quelquefois seul encore avec celle qui est digne uniquement de vous, mais que je n'ai jamais méconnue, je vous jure.

« Adieu.

« Sainte-Beuve, »

Le lendemain 8 décembre, Victor Hugo répond :

Ce 8 décembre iS3o.

« Pouvez- VOUS croire que je parle de vous légèrement? J'ai pu vous dire inconstant pour des affaires d'art ou' autres misères, mais point pour des affaires de cœur. N'ensevelissons point notre amitié : Qrardons-la cliaste et sainte, comme elle a toujours été. Soyons indulgents l'un pour l'autre, mon ami. J'ai ma plaie, vous avez la vôtre; l'ébranlement douloureux se passera. Le temps cicatrisera tout; espérons qu'un jour nous ne trouverons dans tout ceci que des raisons de nous aimer mieux. Ma feïnme a lu votre lettre. Venez me voir souvent. Ecrivez-moi toujours.

(( Songez qu'après tout, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.

Le 23 décembre, nouvelle lettre de Sainte- Beuve :

aS décembre iS3o.

« Mon cher ami, ma dernière lettre était trop sincèrement et trop irrévocablement l'exprès-

sion de ma triste pensée pour que j'allasse vous voir comme vous aviez la bonté de m'y engager; mais vous m'engagiez aussi à vous écrire, et je le fais aujourd'hui, parce que j'éprouve plus que jamais le besoin de me rappeler à A'otre souvenir. Je n'ai vu depuis plusieurs jours aucune personne qui vous ait visités et de qui j'aie pu savoir comment vous vous portiez, madame Hugo et vous; quand je pense dans quels termes d'intimité et de confiance nous étions tous, il y a un an, à pareille époque, ce retour m'est bien douloureux. — H y a un an, mon ami, j'écrivais cette préface des Consolations que je vous donnais à lire la veille du jour de l'an et sur laquelle vous écriviez quelques lignes de votre main que j'ai conservées comme reliques. Hélas! cette amitié est-elle donc finie? Et finie de ma faute? l'irréparable est-il donc consommé? J'ai besoin, croyez-le, despérer encore pour un avenir dont je n'ose assigner le terme. Mais ne pressons pas trop ces idées.

« Vous vous êtes mépris, mon ami, quand vous avez cru que je me plaignais que vous eussiez parlé légèrement de moi. Non, ce mot-là s'appliquait à moi autant qu'à vous ; et quand je

disais -.parlons le moins possible l'un de l'autre, de peur d'en parler légèrement de loin, c'était presque un repentir que j'exprimais, mon ami, d'avoir pu parler ou penser de vous avec dépit depuis ces tristes affaires. Mais croyez que, depuis ma lettre, ma pensée est redevenue plus paisible et plus équitable à votre égard, et qu'il n'y reste aucun mauvais levain, je vous jure.

« Ecrivez-moi, avant la fin de l'année, un petit mot de souvenir. J'en serai bien reconnaissant. Dites-moi comment vous allez, tâchez de me dire que votre plaie est guérie. Quant à la mienne, elle dure; ne pouvant la guérir, je voudrais ouvrir d'autres plaies à côté; allez, je souffre bien et le bonheur et moi ne nous connaissons pas et ne pouvons nous connaître. Si j'étais prêt à l'atteindre d'un côté, la pensée de ce qui me manque en vous, en votre maison qui était la mienne, en la confiance que j'ai perdue, cette amère pensée gâterait le bonheur au moment même où je croirais l'obtenir. Adieu, soyez assez bon pour dire à madame Hugo mon souvenir.

« Je vous éciii-ai ainsi quelquefois, pour vous prouver qu'il y a en mon cœur une lampe (]ui

S6 LE ROMAN DE S.UNTE-BEUYE

veille et une jiensée qui prie cterneliement au tomljeau de notre amitié.

« Oh! mon ami, qui l'eût dit, il y a un an, et que je suis coupable et insensé! Pardonnezmoi.

« Adieu.

« Sainte-Beuve. »

Sans tarder, A'ietor Ilugo réplique, le 24 décembre :

« Vous faites bien de m'écrire, mon ami, vous faites bien pour nous tous. Nous lisons vos lettres ensemble, ma femme et moi, et nous parlons de vous avec une profonde amitié. Les temps que vous me rappelez sont pleins de douceur. Croyez-vous qu'ils ne reviennent jamais? Moi, je l'espère. Allez, j'aurai toujours joie à vous voir, joie à vous écrire. Il n'y a dans la vie que deux ou trois réalités, et l'amitié en est une. ^lais écrivons-nous, écrivons-nous souvent. Ce sont nos cœurs qui continuent à se voir. Rien n'est rompu.

C( X'iCTOÎt. »

LE CALYAIUE DE SAI>{TE-BEUYE 87

Les lettres de Sainte-Beuve sont belles, parce qu'elles souffrent; les réponses de Victor Hugo sont belles aussi, parce qu'elles consolent et qu'elles consolent en souffrant. On ne connaît pas beaucoup de témoignages d'une amitié plus profonde et d'une plus généreuse confiance.

Victor Hugo clôt le tout par l'exquis billet qu'il écrit à Sainte-Beuve, le premier jour de l'an 1831, en le remerciant de jouets envoyés aux enfants :

«... Venez donc dîner avec nous après-demain mardi. 1830 est passé! »

Pour comprendre et pour apprécier comme il faut les sentiments qui animaient Victor Hugo et Sainte-Beuve, il est nécessaire de se replacer dans leur temps et dans leur milieu. L'amour, qui de tous les sentiments humains est le plus général, est aussi celui qui varie le plus par la forme, non pas seulement de pays à pays, et de siècle à siècle, mais on pourrait dire de génération à génération. Or, Tamour en iSli, ce qu'on pourrait appeler l'amour romantique, différait singulièrement de Tamour tel qu'on le connaît aujourdhui. C'était un amour très profond, très sérieux et très pur, un amour « moins près du rire que des pleurs », dont le vrai nom était passion, et (jui, loin de les craindre,

appelait la souffrance et « désirait les orages »; c'était l'amour entier, absolu, de Werther, de René, de Didier, d'Antony, qui ne reculait pas devant le sacrifice, ni même, s'il y était poussé, devant le crime.

C'est cet amour éperdu qu'exprimait Sainte- Beuve dans sa lettre du 17 décembre : « ... Il y a en moi du désespoir, vo^ez-vous, de la rage, des envies de vous tuer, de vous assassiner... » — Victor Hugo, lui aussi, à côté de l'amant presque en démence, était, selon les idées du temps, le mari magnanime, qui s'eflorçait de calmer et de consoler l'amant.

Tous deux, jusqu'ici, ont été, en réalité, bons et grands; et, dans ce récit, où l'on essaie de renouer les faits et de retrouver les sentiments, il n'y a jamais eu qu'à louer et à plaindre. Tous deux souffrent, l'un avec désespoir et remords; l'autre avec dignité et douceur; tous deux sont dignes d'admiration et dignes de pitié.

Les choses vont malheureusement changer; amant et mari, ils vont sortir de la sphère idéale, ils vont se heurter aux tristes et dures réalités des passions et de la vie.

Les lettres de Sainte-Beuve, ces lettres où Tamour crie et saigne, on a vu que Victor Hugo les donnait à lire à sa femme ; il aA ait dans celle qu'il aimait et dont il était aimé, une confiance absolue, une confiance inaltérable, et sans doute il avait raison. Il n'en est pas moins vrai qu'il jouait là un jeu aussi dangereux qu'il était généreux. En exposant une âme sensible et délicate à la contagion de cette fièvre, il commettait une grave imprudence. La pureté n'est pas la froideur, et quelle est la femme, fùt-elle la plus honnête du monde, qu'un pareil amour eût laissée indifférente ? Ajoutons que celui qui écrivait ces lettres enflammées était depuis deux ans pour elle l'ami le plus dévoué et le plus tendre, qu'il était aussi son converti, et que cette âme, qu'elle eût voulue pour l'instant moins ardente, c'était elle un peu qui l'avait refaite.

Il ne faut donc pas s'étonner si elle pensait à l'absent, si clic le plaignait, si son mari la surprit parfois on ])leurs à cause de lui. Adèle était d'ailleurs le cœur le ]>lus sincère et le j)lus ingénu, elle le fut toute sa vie, elle était incapable de dissimulation; clic ne

dut cacher ni ses larmes, ni la cause de ses larmes.

Pour la première fois, Victor Hugo crut sentir qu'il y avait peut-être là quelque chose de plus que l'amitié et qu'il n'était pas impossible que celle qui était tout pour lui cessât d'être toute à lui.

Il devint jaloux.

Tous les sentiments étaient excessifs dans cette àme hors mesure, et surtout la jalousie. Il l'avait éprouvée avec une violence extrême pour sa fiancée; à plus forte raison l'éprouvat-il pour sa femme. Piien que le doute lui était insupportable. Sainte-Beuve venait rarement, mais Victor Hugo lui-même, dans sa compassion, n'avait pas cessé de l'engager à venir. Comment interrompre ces visites, qui maintenant le mettaient à la torture ?

La première condition de l'enquête qu'on poursuit ici est l'impartialité ; il faut donc reconnaître que, dans son trouble etdans son angoisse, Victor Hugo eut un tort et commit une faute.

Il n'avait ({irune chose à faire, lui, le véridique et loyal grand homme ; c'était de confesser en toute sincérité à Sainte-Beuve sa jalousie et son tourment. Après quoi, il s'en fût remis à lui, l'eût fait juge, l'eût fait maître, l'eût laissé décider seul des moyens de rendre à l'ami généreux la tranquillité d'esprit si nécessaire à son travail. Sainte-Beuve, ému, n'eût pas voulu demeurer au-dessous de ^'ictor et, spontanément, il eût renoncé, au moins pour un temps, à voir M'^" Victor Hugo; ce qui n'était plus d'ailleurs pour lui qu'une occasion de souffrir. Il se fût ainsi éloigné volontairement, satisfait de lui-même et fier de son sacrifice.

En agissant de cette façon, Victor Huo-o serait resté à leur commun diapason de confiance et de franchise, et tout se fût passé sans froissement et sans secousse. Mais Victor Hugo trouva peut-être que se déclarer jaloux, se déclarer inquiet, c'était faire un aveu d'infériorité. Il prit donc une autre attitude, plus fière et qui semblait lui faire plus Iionneur, mais qui n'était pas sans danger.

Dans le temps où l'on n'avait en main que les seules lettres de Victor Hugo, on ne savait trop

quelle avait été alors sa conduite et on se perdait en conjectures; les lettres de Sainte-Beuve retrouvées ont révélé ce qui avait dû se passer.

Victor Hugo eut sûrement avec Sainte-Beuve un entietien grave, où il lui représenta, sans doute avec tous les adoucissements possibles, que son mal, au lieu de s'améliorer, s'aggravait et que cette situation sans issue était intenable. Sa femme et lui Sainte-Beuve étaient les deux êtres qu'il aimait le plus au montle ot il les avait jusque-là coniondus dans son cœur comme ils étaient mêlés dans sa vie ; mais il voyait le moment cruel où il serait obligé de choisir entre lui et elle. Il n'en voulait cependant rien taire, et voici l'étrange parti qu'il j)roposa à Sainte-Beuve.

L'un des caractères de l'amour romantique était de proclamer la souveraineté de la passion, toujours supérieure à la loi écrite; Victor Hugo, conformément à ce principe, n'entendait pas se targuer de son droit de mari, étant de ceux qui reconnaissent le droit de l'amour; tel, un peu plus laid, le Jacques de George Sand. En conséquence, il olfrait à Sainte-Beuve de iaisôer sa femme elle-mènte choisir librement entre ewx.

Si lui, ^'ictor Hugo, n'était pas le préi'éré, c'est lui qui s'inclinerait, lui qui ferait ce que voudrait Sainte-Beuve. — 11 se donnait ainsi le beau rôle et il fallait admirer sa grandeur d'àme.

Il va sans dire que Sainte-Beuve refusa de tenter répreuve. Il se déclara vaincu d'avance et se retira.

Seulement, il se retirait mécontent, humilié, blessé à la fois dans son amour-propre et dans son amour.

Dans son déchirement, Sainte-Beuve chercha s'il ne trouverait pas autour de lui quelque diversion puissante; le hasard la lui fournit presque aussitôt.

Son ami Pierre Leroux, précisément en ce moment, prenait la direction du journal le Globe, qui allait désormais se consacrer à la doctrine saint-simonienne. Sainte-Beuve y demanda sa place et fut reçu avec empressement Il y avait à faire le préambule et le programme du journal renouvelé. Le travail était diflicile,

Pierre Leroux demanda à Sainte-Beuve s'il ne voudrait pas s'en charger. Le néophvte v consentit, rédigea d'emblée le Programme et, du jour au lendemain, avec sa merveilleuse souplesse, se fit de romantique saint-simonien.

Victor Hugo, lui, s'imaginait de bonne foi que sa conduite avait été admirable et avait la ferme et candide assurance que, l'amoureux écarté, il allait conserver l'ami. Il gardait sur Sainte-Beuve toutes ses illusions et croyait lui avoir à jamais communiqué sa flamme et sa foi. Il ne l'avait pas laissé partir sans lui faire promettre qu'ils s'écriraient, qu'ils se verraient au dehors et qu'ils ne cesseraient pas de s'aider l'un l'autre dans le bon combat qu'ils combattaient depuis des années.

Là-dessus, satisfait et tranquille, il s'était remis avec ardeur à son roman, Notre-Dame de Paris, qu'il fallait livrer à date fixe, qui absorbait tout son temps et toute sa pensée, et qu'il acheva au commencement de février. Il fut pris alors pai- la correction des épreuves et n'eut pas encore le loisir de s'apercevoir que, dans tous ces longs jours, Sainte-Beuve ne lui avait pas donné signe de vie.

Au commencement de mars, Timpression de Notre-Dame de Paris était terminée, l'occasion se présenta à Victor Hugo de servir utilemen son ami ; il ne la laissa pas échapper.

M. Buloz fondait à ce moment la Revue des Deux-Mondes et manifestait l'intention de l'ouvrir à toutes les jeunes gloires de l'époque. Il vint tout d'abord frapper à la porte de l'auteur à'Hernani et de Notre-Dame dont, avant même son apparition, on faisait déjà grand bruit. Victor Hugo l'accueillit à merveille et lui promit son concours; seulement, ce concours ne pourrait être que fort intermittent. Il y avait une collaboration plus active et plus précieuse, dont il lui conseillait de s'assurer surle-champ, celle du premier critique du temps, celle de Sainte-Beuve. Et il se hâta de donner à Buloz cette lettre d'inU-odiiciioii auprès de Sainte-B'euve :

Ce 0 mars [i83o].

c< Il y a des siècles, cher ami, que je ne vous

ai vu, et je passe ma vie à parler do vous et à y penser...

« Permettez-moi de vous adresser 'SI. Buloz, directeur de la Revue des Deux-Mondes, recueil qui se régénère, et qui serait bien puissamment rajeuni si vous vouliez y coopérer. M. Buloz qui, je crois, vous plaira beaucoup, désire vivement vous entretenir de cette affaire.

« Faites pour lui, je vous prie, tout ce que vous pourrez.

« Votre éternel ami,

Sainte-Beuve accueillit fort bien M. Buloz, il s'entendit avec lui, et c'est par cette porte qu'il entra à la Revue où il devait acquérir sa place définitive ; mais il s'abstint de remercier Victor Hugo.

Que signifiait ce silence? Sainte-Beuve serait-il fâché? Victor Hugo commençait à se le demander.

A quelques jours de là, il allait à l'Odéon avec sa femme; il fit porter à Sainte-Beuve ce billet :

« Nous sommes à FOdéon, cher ami ; vous y

avez vos entrées, vous seriez mille fois aimaljle

de venir nous y rejoindre.

« A vous du fond de l'àme.

« Victor. »

Une loge au théâtre était un terrain neutre où Sainte-Beuve serait peut-être bien aise de retrouver ses amis. Il ne vint pas et ne s'excusa même pas de n'être pas venu.

Victor Hugo, décidément inquiet, écrivit à Sainte-Beuve :

Ce dimanche i3 [mars i83o\

« Je ne vous ai pas vu hier soir, mon ami, et vraiment, c'a été un chao^rin. J'ai tant de choses à vous dire, tant de peines que vous me faites à vous conter, tant de prières à vous faire du plus profond de mon cœur, pour vous, Sainte- Beuve, qui m'êtes plus cher que moi, j'ai tant besoin que vous me disiez encore que vous m'aimez pour le croire, qu'il faudra que j'aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement, profondément, tendrement, de toutes ces choses avec vous. N'ave/.-vous pas quelquefois l'idée que vouy vous

100 LE ro:max de s.unte-eeuve

trompez, mon ami? OIi! je vous en supplie, ayez-la, c'est la seule prise qui me reste peutêtre encore sur vous. Nous en causerons, n'estpas ? »

Victor Hugo, ne pouvant imaginer que Sainte- Beuve n'était pas toujours tout à lui et comptant sur son dévouement, et sur tout un passé de services rendus, terminait sa lettre en lui demandant le ])lus simplement du monde s'il voudrait se charger de rendre compte au Globe de Notre-Dame de Paris. 11 lui envoyait des fragments du livre à paraître et le priait de l'aire insérer dans le journal un de ces fragments, avec annonce que les volumes paraîtraient le mercredi suivant. Il ajoutait :

« J'ai chargé Gosselin de vous envoyer un des premiers exemplaires. Vous le lirez, n'estce pas? Vous me direz après franchement si vous croyez pouvoir on rendre compte, et j'irai un de ces malins éci-ire sur votre exemplaire que je suis toujours et (|U0 j'ai toujours été et que je serai toujours

« Votre meilleur ami,

LE CALVAIRE DE VICTOR lîUGO 101

Sainte-Beuve, mis au pied du mur, ne pouvait pas garder plus longtemps le silence; la lettre si cordiale de Victor Hugo exigeait une réponse. Elle est bien sèche, bien dure, cette réponse, fort adroite en même tejnps et habilemoiit calculée.

Après s'être excusé d'avoir reçu le billet de Victor Hugo trop tard pour se rendre à l'Odéon, il décline en douceur l'offre amicale d'un rendezvous que, pour le présent et mémo pour l'avenir, il semble juger inutile.

[Mars i83i].

«... Nous aurions en effet, mon ami, énormément de choses à nous dire; et je vous avoue que je ne sais si nous n'en aurions pas trop, maintenant, pour nous y engager jamais. »

II proteste pourtant de son affection et de son admiration, qui sont chez lui « invariables », mais il ne cache pas que ces sentiments invariables ont complètement varié.

« Mon affection pour vous et tout ce qui vous touche, mon admiration pour votre génie, sont

chez moi des seniiments invariables. Mais vous dire que cette alFection est restée la mêrae que ce qu'elle a été, vous dire que cette admiration est demeurée en moi comme un culte intérieur, domestique et de famille, ce serait vous mentir, et je vous le répéterais vingt fois que vous ne le croiriez pas. Je vous admire et vous admirerai toujours comme la plus grande chose littéraire du temps en France, et plus j'y réfléchirai plus je trouverai de motifs légitimes à cette admiration; mais l'objet en est hors de moi, mais le sentiment n'en est plus chez moi" instinctif et aussi essentiel que la vie. Ceci est triste, mais, je, crois, fatal. »

Sainte-Beuve déclare que la raison de ce changement n'est nullement l'influence saintsimonienne, non, c'est ce qu'en termes bizarres, mais transparents dans leur obscurité, il appelle « le fait moral... le fâcheux accident». Il entend par là son amour.

« Vous auriez tort d'y voir simplement l'influence de certaines idées qui m'ont été inoculées depuis quelques mois. Ces idées peu-

vent y être pour quelque cliose, mais leur action sur moi n'a été que consécutive à un fait moral que nous n'avons que trop ressenti, moi du moins. C'est clans les obscurités mystérieuses de ce fâcheux accident qu'il me faudrait chercher toutes les réponses aux questions que vous pourriez me faire sur mes sentiments actuels à votre éo-ard. »

Sainte-Beuve fait alors nettement allusion aux entretiens douloureux que, d'après cett lettre même et la réponse, nous avons plus haut supposés : — Victor Hugo a manqué envers lui « d'abandon », il a dissimulé ce qu'il avait au fond dans le cœur. Victor Hugo a manqué de «confiance », il a mis Sainte-Beuve dans la nécessité de s'éloigner, il a traité de façon brutale cet amour qu'il avait jusque-là ménagé ; il a arraché brusquement l'appareil que lui-même il avait posé sur la blessure de son ami. Et il a fait tout cela avec une apparence de grandeur, qui, si on faisait appel à la ofalerie, la mettrait de son côté.

« Quelque coupable que j'aie été envers vous

et que j'aie dû vous paraître, j'ai cru, mon ami, que vous-même aviez eu alors envers moi des torts réels dans l'état d'amitié intime où nous étions placés, des torts par manque d'abandon, de confiance, de franchise. Mon dessein n'est pas de remuer ces tristesses. Mais toute la plaie est là.

« Votre conduite, aux yeux de l'univers, si vous l'exposiez, serait irréprochable; elle a été digne, ferme et noble; je ne l'ai pas trouvée à beaucoup près aussi tendre, aussi bonne, aussi rare, aussi unique, qu'elle pouvait l'être dans l'état d'amitié unique où nous vivions.

« Depuis ce temps, je ne suis plus de votre famille, de votre intérieur; je n'en puis plus être; je suis retombé après bien des déchirements, vis-à-vis de vous, dans un état intellectuel et d'amitié extérieure; je ne suis plus un membre de votre être, une fonction de votre vie. Croyez que mon cœur a bien saigné et qu'il en saigne encore quand il souffle dans Fair un certain vent du passé qui rouvre les plaies et fait mourir. — Mais qu'y faire?...

« C'est dans ces dispositions morales que les idées saint-simoniennes me sont survenues;

LE CALYAllîE DE VICTOR HUGO 105

distraction puissante; je m'y suis livré; le rapport qu'elles avaient avec mes variations et mes égarements antérieurs était déjà un lien; j'ai cru y voir un dernier progrès, une assiette, un couronnement à ma vie si agitée et toujours croulante. »

Malgré toirt, Sainte-Beuve ne ferme pas à double tour la porte et laisse entrevoir par où Victor Hugo pourrait le reprendre. Le saintsimonisme ne le tient pas à jamais. — D'ailleurs, qu'est-ce qui dorénavant tiendra à jamais Sainte-Beuve?

« J'ai, par moments, beaucoup de doutes, non pas sur tel ou tel point en particulier; mais sur tous ces systèmes généreux qu'on croit répondre à la loi des choses, et j'ai des quarts d'heure de scepticisme absolu et universel. Vous auriez par là une large prise sur moi; mais pour me ramener où j'étais vis-à-vis de vous, mon ami, à ce que je regretterai éternellement, que faire ?

« Gela est si vrai que dans tout ce que vous m'écrivez, et dans tout ce que je vous écris, nous n'osons même aborder par son nom le

106 LE ROMAA DE SAI^-TE-BELVE

sujet vrai et si adorable de toute cette dissension. »

Pour ce qui est de rarticle sur Notre-Dame de Paris, Sainte-Beuve, sous un prétexte visiblement menteur, ne fera même pas insérer dans le Globe un chapitre du roman. îl est pourtant le maître dans le journal sur les sujets littéraires, et le directeur Pierre Leroux, qui était alors l'ami et l'admirateur de Victor Hugo, lui aurait laissé carte blanche. Mais le critique est bien aise de se donner de l'importance. « Il lira, il fera » peut-être... Non, il ne fera pas, il ne fera pas plus d'article sur Notre-Dame de Paris qu'il n'en a fait sur Hernani. Heureusement, Hernani el Notre-Dame de Paris n'en ont pas beaucoup souffert.

« L'extrait du roman dans le Globe n'aurait pu paraître; il aurait fallu un jugement en tête à cause de l'orthodoxie du journal, et ce jugement aurait été prématuré. Je serais heureux de faire l'article moi-même; on me presse là-bas, vous paraissez le désirer; et, au milieu de mes anxiétés, j'en ai aussi un vif désir. — Je lirai, je causerai avec eux, nous causerons tous les

deux ensemble, el si je puis tout concilier avec ce que je sentirai élernelleiiient pour vous, personne et génie, je ferai.

« Adieu, tout à vous, mon ami.

« Sain'te-Bel've.

« Présentez, s. v. p., mes respects à madame Hugo. »

Quand on pense que Sainte-Beuve n'a rien écrit à Victor Hugo entre cette lettre presque impertinente et la lettre liumble et repentante du 25 décembre, qui se terminait par ces mots : « Que je suis coupable et insensé! Pardonnezmoi! » Dans ces trois mois, quel changement! Le Sainte-Beuve croyant et touchant des Consolations, retournant à son naturel, était vite redevenu le Sainte-Beuve amer et sceptique de Joseph Delorme!

Victor Hugo, lui, conservé par son incessant travail, était vraiment celui qui n'avait pas varié. Le génie sans doute implique une certaine simplicité d'âme. Victor Hugo aimait sincère-

ment, sérieiisement Sainte-Beuve. Sa lettre inattendue le plongea dans la stupéfaction. Il était si pleinement convaincu qu'il avait fait à Sainte-Beuve une proposition quasi sublime : Comment Sainte-Beuve pouvait-il Toublier à ce point!

Sous le coup de sa surprise et de sa peine, Victor Hugo resta trois ou quatre jours sans répondre. Il fallait bien cependant accepter la situation que créait entre eux le refroidissement de Sainte-Beuve. 11 lui écrivit :

Ce vendredi i8 mars i83i.

« Mon ami,

« Je n'ai pas voulu vous écrire sur la première impression de votre lettre. Elle a été trop triste et trop amère. J'aurais été injuste à mon tour. J'ai voulu attendre plusieurs jours. Aujourd'hui, je suis du moins calme, et je puis relire votre lettre sans raviver la profonde blessure qu'elle m'a faite.

(c Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde, put jamais être

oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu. Oli! oui, je vous le dis avec plus de tristesse encore pour vous que pour moi, vous êtes bien changé! Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n'ont pas effacé en vous jusqu'à l'ombre de Timage des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous! rappelez-vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert, ce que je vous ai proposé, vous le savez, avec la ferme /•ésolution de tenir ma promesse et de fai/-e comme vous voudriez; rappelez-vous cela, et songez que vous venez de m'écrire que dans celte affaire j'avais manqué envers vous d'abandon, de confiance, de franchise! Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le pardonne dès à présent. Il viendra peut-être un jour oii vous ne vous le pardonnerez pas.

« Toujours votre ami malgré vous.

« V. îî. »

Il s écoula, non pas trois ou quatre jours,

mais quinze, avant que Sainte-Beuve se décidât à répondre. Il lui fallait sans doute ce temps pour peser les termes de sa lettre. Elle est à la fois humble et arrogante, cette lettre, et l'on ne sait ce qui y domine, de la morgue ou de la fausseté. On aurait pu croire qu'il s'excuserait, il se plaint! De quoi? De la « sévérité » de Victor Hugo! Sa lettre à lui, sa bonne lettre, était « triste, mais sans aigreur ». Et la réponse de Victor Hugo!.. Oh! elle a suscité en Sainte-Beuve toutes les révoltes de son amour-propre, des révoltes violentes même. Mais il est « venu à bout de lui », et il s'incline, le pauvre homme, et, « dans un sentiment de repentir », il accepte les reproches; bien plus, il ira voir Victor Hugo pour lui prouver qu'il accepte son pardon. — Cependant il fait ses conditions : il ne sera pas question entre eux de son amour.

[3 avril i83ij.

« J'ai moi-même eu besoin d'attendre bien des jours, avant de vous répondre, mon ami; votre lettre m'a paru bien sévère et je me suis

demandé si la mienne avait mérité une réponse si triste pour moi. Mais je suis venu à bout de moi, et telle qu'est votre lettre, je l'accepte entièrement et cordialement. Entre amis comme nous l'avons été, des paroles sévères peuvent être reçues sans honte ; et toutes les révoltes d'amour-propre qui ont eu lieu dans mon cœur à ce sujet, et que je vous confesse avoir été violentes, sont aujourd'hui tout à fait apaisées dans un sentiment de repentir que je vous prie de recevoir à votre tour avec clémence et senérosité.

« Il n'était pas entré dans ma pensée de vous offenser le moins du monde dans ma lettre; l'expression m'en avait paru triste et douloureuse, mais sans aigreur; je vous avais dit sincèrement là où était ma plaie : qu'il n'en soit plus question entre nous, mon ami; car vous l'êtes toujours, non pas malgré moi, je vous jure; comment avez-vous pu croire que j'avais voulu ne plus être le vôtre?

« Qu'il y ait eu refroidissement, déchirement, froissement entre nous, comme vous voudrez l'appeler, c'est malheureusement incontestable. Mais l'amitré a des degrés et je me contenterai

112 LE HOMAIv DE SAINTE-BEUVE

avec joie, orgueil et reconnaissance, de la moindre place que vous voudrez me conserver.

« Une prière seulement. Si vous savez maintenant, et si A'ous croyez qu'il y a entre nous, comme cause de déchirement, autre chose que les idées saint-simoniennes, insistez-y moins dans la conversation avec moi, je vous prie; si je croyais cela, j'irais vous voir pour vous prouver que j'accepte votre pardon. Mais je crains toujours que ces malheureuses idées qui cachent autre chose pour moi ne m'impatientent et ne renouvellent les tristes discussions dont je rougis.

« Vous me blâmez, je le sais, de n'avoir point parlé du roman, mais l'opinion qu'il faudrait exprimer ne sortira jamais de ma plume, avec quelque assaisonnement de louanges que ce soit. Quant aux extraits, il aurait fallu une tète, une demi-colonne, et même dans ces courtes lignes, j'aurais été obligé par le journal de glisser quelques mots qu'il ne me convient pas d'écrire de vous.

« Il est possible que j'entre plus avant dans le saint-simonisme. Mais est-ce donc une barrière entre nous? Si je devenais tout à fait

saint-simonien, je deviendrais meilleur, croyant, en Dieu, moral, aimant les hommes. Si je suis si méchant, si passionné, si inégal, c'est que je suis livré aux caprices de mon iirisérable cœur.

« Dites-moi, mon ami, puis-je aller vous serrer la main?

« Saî>'te-Beuve. »

On le voit, Sainte-Beuve signifie, nettement cette fois, qu'il ne sera même pas fait mention dans le Globe de Noti'e-Dame de Pûris. ^ïais qu'importe Notre-Dame! Victor Hugo n'en a cure. Il n'a rien saisi dans la lettre de Sainte- Beuve des subtilités de cet esprit retors, et sa réponse montre bien de quel côté est la vraie amitié, la vraie bonté, la vraie grandeur. Victor Hugo n'a compris, il ne retient qu'une chose : il a retrouvé son ami !

Ce 4 avril i83i.

« C'est moi, mon ami, qui veux aller vous voir, vous remercier, vous serrer la main. Votre lettre m'a causé une vive et réelle joie. Croyez,

114 LE nOMA>' DE SAINTE-BEL' VE

mon ami, du moins je Téprouve, qu'on ne se défait pas si vite d'une vieille amitié comme la nôtre. Ce serait un profond malheur que de pouvoir vivre après la mort d'un si grand morceau de nous-mêmes.

« Victor Hugo. »

« Vous viendrez dîner un de ces jours avec nous, n" est-ce pas? »

Cette invitation rouvrait à Sainte-Beuve la maison de Victor Hugo; sa bouderie, ses manœuvres savantes avaient réussi, il retrouvait l'accès près de M""^ Vicier Hugo. Il dut se hâter d'en profiter.

Le voilà donc rentré dans la lice, mais il y rentrait tout autre, il n y rentrait pas cette fois sans armes, et, sûrement, il ne serait plus l'amoureux plaintif et résigné qui ne savait que souffrir.

n fallait avant tout rassurer tout à fait le mari, Itii prouver qu'il était redevenu pour lui sans

réserve le fidèle disciple, Fami dévoué et reconnaissant.

Un voyage qu'il fit à Bruxelles lui donna l'occasion d'écrire à Victor Hugo, et cette lettre-là est toute de tendresse et d'admiration, avec l'expression d'un repentir sans équivoque et sans ombre :

Bruxelles, ce i4 avril iSji.

« Mon cher ami, j'ai beaucoup pensé à vous depuis mon départ de Paris ; je me suis rappelé quelle part vous avez toujours eue jusqu'ici dans tous mes voyages et dans toutes mes absences, lorsque je suis allé en Angleterre, lorsque je suis allé sur les bords du Rhin ou en Normandie; et j'ai senti avec une joie vive et profonde que vous occupiez encore en moi une large place, et que je tenais encore à vous par des liens que je n'ose dire aussi forts que ceux d'autrefois (quoiqu'ils le soient redevenus de mon côté et que j'espère que mes fautes ne les aient pas trop relâchés du vôtre) mais au moins par des liens qui ne se rompront plus, puisqu'ils ont résisté à la plus redoutable épreuve.

116 LE ROMAN DE SÂIKTE-BEUYE

,«J'ai songé avec une joie sincère que j'étais encore votre ami, et que pourtant, après tout ce que j'avais fait d'insensé, d'aigre et de violent, j'avais mérité de ne plus l'être ; j'ai été heureux, je vous jure, de cette idée que je vous avais bien quitté et que je n'emportais pas un remords attaché à votre souvenir. Chaque tour gothique, chaque flèche d'église, chaque hôtel de ville que j'ai rencontré sur ma route n'a pas été pour moi un monument funèbre de notre amitié, un témoignage accusateur de mon ingratitude envers celui qui m'avait révélé la clef de cette poésie et la pensée de ces vieux âges.

« Je suis depuis quelques jours à Bruxelles. J'ai vu l'hôtel de ville et Sainte-Gudule. L'hôtel de ville surtout est rare et admirable au milieu de cette place où chaque maison montre encore son pignon en façade, orné, ciselé, décoré à la flamande et à l'espagnole. Pourtant, quoique je me plaise à cette \ue et que j'en aie quelque intelligence vague et confuse, je sens bien que le guide n'est pas là, que l'interprète me manque et qu'il y a longtemps que je ne me suis aimanté à ses paroles et à ses regards.

« Oh! mon ami, je vous le dis d'ici en toute quiétude de cœur-, en toute timidité d'âme, en toute plénitude d'effusion, et en étant moimême autant que je le puis être, il ne s'est rien brisé d'essentiel entre nous ; l'aigreur qui est venue de mol n'a été qu'à la surface et comme un dépit de maîtresse. Je suis à vous autant que jamais, à vous, homme loyal et fort, à vous, caractère constant et inébranlable, à vous, dont les opinions, même quand je ne les adopte pas, me passent sur la tête et me réduisent à admirer. »

Après ces effusions, Sainte-Beuve entretient Victor Hugo de Notre-Dame de Paris et utilise ainsi peut-être les notes prises pour cet article qu'il n'a pas voulu faire. Il a certainement l'intention de louer et même de flatter le poète, mais le critique l'emporte et il ne peut s'empêcher de mêler le blâme à la louange.

Le style est « unique, merveilleux, inventé en tout et pour tout, fin, fort, souple, colossal, opulent. )) Mais il pèche par l'excès de qualité en tout sens. — -La couleur historique est « merveilleuse encore! science, imagination, recons-

truction vivante et au point de vue de l'art d'un passé déjà inconnu ». Mais l'interprétation fantastique l'emporte un peu trop souvent sur l'interprétation religieuse. — Les caractères sont « créés et inefFaçables; le prêtre est sublime de vérité et de profondeur; la petite Esmeralda est une merveille; la mère a des accents à faire pleurer les voix les plus viriles qui les voudraient prononcer ». Mais ces caractères traversent trop fréquemment la trame de la nature humaine dessus ou dessous, vers le ciel ou vers l'enfer. — Quant à l'action, Sainte- Beuve sent et admire « tout ce qu'elle a de fort, de dramatique, d'artistement édifié et architecture. » Mais il aurait fallu l'illuminer d'en haut et y faire lire dans les vœux des personnages l'espérance consolante du paradis et de la cité de Dieu. Sainle-Beuve oublie que l'idée de Tenfer et de la damnation primait et opprimait tout au Moyen-Age et que le mot de Notre- Dame est ANAFK^H.

Sainte-Beuve conclut :

« ... Voilà tout ce que j'avais à vous dire en fait de critique; quant aux éloges, ils ne tari-

raient pas. Alais comme je ne vous avais pas parlé là-bas de votre livre et que vous saviez combien j'avais dû y penser, je me serais reproché de ne pas vous ouvrir toute ma pensée, comme j'ai lait pour Cromwell, pour Ilernani; d'ailleurs croyez bien que vous ne m'avez jamais paru plus grand, plus fort, plus maître de votre puissance et plus libre de l'appliquer désormais à toutes choses. Mais, je vous supplie, pesez bien dans mes critiques, moins ce qui est particulier à Notre-Dame, que ce qui est général et ce qui touche par quelque point votre système complet d'art; voyez s'il n'y aurait pas moyen, sans perdre aucune de vos qualités, de réduire à néant toutes nos discussions qui, bien ou mal soutenues de notre part, doivent porter sur quelque chose de vrai, partant d'admirateurs aussi entiers de votre génie, que nous le sommes, Leroux et moi. » (Si le directeur du Globe est cet « admirateur entier », il n'aurait pay beaucoup gêné Saiiite- Beuve pour faire dans son journal l'éloge de Noire-Dame de Paris.)

« Vous me demanderez ce que je fais ici : rien encore. Je ne suis pas saint-simonien

classé, ni ne le serai, soyez tranquille, bien que les aimant beaucoup, et logé dans leur maison. Je ne sais pour combien de temps je suis ici; il y a des jours où il me prend idée qu'on y pourrait vivre et travailler comme ailleurs.

« Allez, mon ami, je suis bien vieux déjà; ma sève ne bouillonne plus ; j'aspire à me reposer et à oublier ; mes cheveux s'éclaircissent par-devant ; je ne- désire plus grand'chose, j'ai perdu l'habitude d'espérer, et j'ai besoin que ceux à qui j'ai fait mal m'aiment et me pardonnent.

« Vous m'écrirez un jour à votre aise et aussi brièvement que vous le voudrez. Je vous aurai peut-être écrit déjà une seconde fois auparavant. Dites-moi comment se porte madame Hugo, assurez-la de mon respectueux et inaltérable souvenir. Tâchez qu'elle aille aux eaux ou à la campagne, son mal n'est qu'un mal d'estomac, une gastrite nerveuse, et il céderait au grand air, à la promenade, à la distraction.

« Mes amitiés à Leroux, c'est le bon côté de moi-même; qu'il me représente auprès de vous et que son amitié pour vous plaide pour moi.

« Adieu, mon cher ami, travaillez, mais sans

LE CALVAIRE DE VICTOR HUGO 12l

trop VOUS fatiguer. Pressez votre rôle; il est grand et peut l'être davantage encore, sinon dans les lettres, du moins en politique. « Tout et toujours à vous.

« Sainte-Belve. »

« Mes baisers à vos beaux enfants et à ma filleule en particulier. »

Les liens rompus étaient; renoués. Quand Sainte-Beuve revint à Paris, il y eut reprise complète des relations anciennes, et tous avaient l'espoir qu'elles allaient être aussi douces que par le passé. Mais les conditions, hélas! en étaient bien changées.

Il avait été virtuellement convenu qu'il ne serait plus question de la cause du désaccord : le fatal amour de Sainte-Beuve. Mais si le sujet défendu n'était pas dans les mots, il était dans les pensées, et l'on y pensait encore en s'eftbrçant de l'éviter. Ce n'était plus l'abandon d'autrefois. C'était la gêne. La situation fausse faussait la parole, faussait l'attitude, faussait tout.

Les dispositions des esprits n'étaient pas non plus les mêmes.

Sainte-Beuve surtout, nous Tavons dit, était revenu avec des sentiments tout différents. A côté et à l'exemple de Victor Hugo, il avait voulu, il avait pu autrefois hausser son âme; mais il faut bien convenir que la magnanimité ne lui était pas naturelle. Rendu à lui-même et à (-elte indépendance de l'esprit, el surtout du cœur, qu'il pratiqua toujours volontiers, il n'avait pas dû, même dans l'amertume de la première déconvenue, secouer sans quelque joie de sa délivrance le joug du maître et le joug de la vertu. S'étant repris une fois, il était loin, malgré ses belles protestations de dévouement, de s'être redonné tout entier. Il n'avait plus en Victor Hugo cette foi aveugle qui ne raisonne pas; il faisait plus que raisonner, il doutait. Victor Hugo, en se trompant lui-même, l'avait une fois trompé ; pour une pièce fausse qu'il avait reçue, l'astucieux personnage se demandait, il était bien aise de se demander, si les autres étaient vraies. Il n'était nullement fâché de se croire et de se dire trompé pour étouffer ses scrupules d'être à son tour le trom-

peur. L'ami ancien venait de le rappeler, mais Sainte-Beuve ne pouvait oublier qu'il l'avait banni. Cette blessure à son amour-propre avait beau avoir été fermée, il en sentait la brûlante cicatrice. Il avait été humilié à cause de celle cju'il aimait, humilié devant elle ! Il n'était pas homme à réprimer longtemps la secrète envie d'avoir auprès d'elle son jour et sa revanche.

Dans l'âme simple et droite de M™" Victor Hugo elle-même, il pouvait y avoir aussi, à l'endroit de son mari, reproche et trouble. Elle qui n'était que bonté et pitié, avait-elle pu s'empêcher de le trouver injuste quand il avait exilé son ami? Elle avait dû dire, et tout haut peut-être : « Oh! ce pauvre Sainte-Beuve!... » Victor Hugo avait eu la prétention de ne pas faire le mari, mais il l'avait été, chose fâcheuse. Sainte-Beuve, quand il était revenu, n'avait pas manqué de dire à M"" Victor Hugo, en exagérant un peu, quels avaient été, loin d'elle, son supplice et son désespoir. Il s'était plaint et elle l'avait plaint, contre 'son mari. Et quelle contrainte encore, pour l'exilé à qui l'on faisait grâce, de ne pouvoir plus lui parler librement, de devoir

taire tout ce qu'il éprouvait, tout ce qu'il souffrait! Elle lui manquerait donc, sa consolatrice ?.. 11 n'était plus si timide et si respectueux : il osa lui écrire et elle lui répondit. Elle avait maintenant quelque chose de secret, quelque chose d'étranger, presque d'hostile, pour l'homme à qui jusque-là elle avait appartenu tout entière.

Et lui?... Shakespeare a bien fait voir comme la jalousie, d'abord étincelle, devient feu, flamme, incendie, et dévore tout, consume tout. Cela est vrai principalement pour une âme et pour une imagination telles que l'imagination et l'àme de Victor Hugo : cette âme a une pénétration, une intuition particulière pour saisir dans l'être aimé les moindres sentiments qui lui sont contraires ; l'imagination a une puissance extraordinaire pour les grossir. Lui si confiant, il était devenu soupçonneux, ombrageux, irritable; il interrogeait, il épiait, il accusait : «Elle l'aimait moins ! elle ne l'aimait plus ! . . Pourquoi, pour qui ne l'aimait-elle plus?..» Sainte-Beuve, correct et réservé en sa présence, n'encourait pas de lui le moindre reproche, et, d'ailleurs, Victor Hugo eût rougi encore, à ce moment,

de lui laisser voir sa faiblesse. Il n'en souffrait que davantage.

ïl souffrait beaucoup, et la triste loi humaine voulait que, souffrant, il fît souffrir. Il devait avoir, avec sa femme, des scènes de douleur violente qui la rendaient bien malheureuse à son tour. Elle tâchait de l'apaiser par la patience et la douceur; parfois aussi elle dut se révolter : « Si elle l'aimait moins, était-ce donc sa faute, quand il la torturait ainsi? » Alors, il s'accusait, se jetait à ses pieds, se répandait en paroles de tendresse. Nous avons sous les yeux une lettre pleine d'adoration, écrite à ce moment-là, et qu'il achève par cette prière : « Pardonne-moi ! »

Selon toute vraisemblance elle n'avait pu cacher à Sainte-Beuve ses angoisses ; Sainte- Beuve, selon toute vraisemblance, en avait profité pour tenir un langage plus expressif et plus ardent.

C'est alors que, pour rassurer son mari, mais surtout pour se rassurer contre Sainte-Beuve et contre elle-même, elle demanda à Victor Hugo d'être toujours là quand Sainte-Beuve la A^endrait voir. L'aveu, dont Victor Hugo fut

touché, n'était pas fait cependant pour calmer ses inquiétudes.

La crise était à l'état aigu; cette lutte épuisait la pauvre Adèle ainsi placée entre deux hommes qui s'aimaient, qu'elle aimait, et qui étaient devenus des rivaux. Elle dut avoir avec Sainte- Beuve une explication décisive, où elle lui déclara qu'elle entendait se ressaisir et, qu'en tout état de cause, elle ne serait jamais à lui.

Lors du voyage de Sainte-Beuve à Bruxelles, les frères Rogier, très puissants en Belgique, lui avaient offert une chaire de littérature française à l'Université de Liège. Sainte-Beuve était toujours dans une situation de fortune assez précaire et la situation avait ses avantages. Puisqu'il perdait tout espoir, il résolut d'accepter la proposition. 11 consentait même, pour assurer sa nomination, à se faire naturaliser belge. Et, dans sa hâte d'en finir, il demanda au ministre belge (le 4 mai 1831) d'ouvrir immédiatement son cours « avec la

certitude d'une nomination ministérielle après sa naturalisation * ».

Le 31 mai, il était nommé.

Il avait, bien entendu, fait part à ses amis de sa détermination. Victor Hugo lui avait dit : Partez! Adèle lui avait dit : Merci!

Il est inutile de dire ce que ce départ causait à Victor Hugo de soulagement et de joie : un homme ne s'éloigne de la femme qu'il aime ni lorsqu'il est un amant heureux ni même lorsqu'il espère le devenir. M™® Victor Hugo en eut aussi le cœur allégé; après ces jours de fièvre et d'orage, elle allait donc pouvoir respirer!

On était alors à la fin de juin; c'était l'époque où Victor Hugo et sa famille allaient passer des semaines chez les Bertin : on fit ses adieux à Sainte-Beuve, on partit pour les Roches.

Sainte-Beuve, resté pour quelques jours à Paris, écrivit à Victor Hugo ce billet - :

I. Article de M. Emile Faguet. La Re<,'ue du i='- octobre igoS. a. Adressé à « Monsieur Victor Hugo, chez Monsieur Bertin, aux Roches, près Biôvre ».

Ce mercredi [3o.juin i83ij.

« Mon cher Mctor, « Je suis en train de faire votre biographie, que je dois donner à l'imprimerie samedi; après quoi, je partirai sans vous revoir peutêtre à votre retour. Comment êtes-vous? Comment est madame? J'espère que vous allez bien tous les deux et que vos douleurs de tête vous ont laissé en même temps que le bruit de Paris. Dites, seriez-vous assez bon pour m'écrire les quatre ou cinq premiers vers que M. François de Neufchâteau vous adressa après votre concours sur les Avantages de l'étude? y in oublié de les prendre, et si je ne les encadre pas dans l'anecdote, ils seront à jamais perdus pour la postérité. Si vous êtes assez bon pour me répondre dès la présente reçue, je recevrai à temps la petite pacotille que je mettrai à bord de votre vaisseau amiral. Adieu, mon cher Victor, je pense bien à vous, et j'espère que vous m'aimez toujours. Mes respects, s'il vous plaît, à Madame.

« Sainte-Beuve. »

Victor Hugo avait fait une faute quanti, au commencement de rannée, il avait brusquement fermé sa maison à Sainte-Beuve; il fit, en répondant à son billet, une autre faute pour le moins aussi grave.

Après cette lutte secrète de trois mois qui Favait fait tant souffrir, il était enfin au bout de sa peine. De lui-même, son rival renonçait, s'effaçait, lui laissait le champ libre; il triomphait... Quel besoin eut-il d'affirmer, de proclamer son triomphe?

Le l" juillet, il envoya des Roches les vers de François de Neufchâteau que Sainte-Beuve lui demandait. Il termina sa lettre par cette fanfare :

« Nous sommes ici admirablement, si bien que nous ne savons guère quand nous en partirons; ma femme est ravie, gaie, émerveillée, heureuse, bien portante. C'est une charmante hospitalité. Adieu. On sonne la cloche pour le déjeuner.

« N'oubliez })as de m'écrire de Liège.

« Toujours bien à vous,

(( N'iCTOR. »

Sainte-Beuve reçut cette lettre pleine de joie avec un frémissement de colère. — Ali! c'était ainsi! elle s'était lamentée, elle s'était dite malade, épuisée, elle l'avait conjuré de partir! — Il avait consenti, il s'immolait, il faisait plus que s'éloigner, il s'expatriait!... et voilà qu'elle était « ravie, gaie, émerveillée, heureuse, bien portante!... « Il faudra voir!

Il écrivit à Victor Hugo une lettre qui, malheureusement, nous manque, mais à laquelle il est aisé de suppléer : — de bons amis à lui faisaient des objections à son départ; il disait les obstacles, il donnait des raisons... Il ne partirait pas pour Liège.

Rude réveil pour Victor Hugo. Il expiait vite et durement sa faute.

Sainte-Beuve ne part pas! La lutte n'est donc pas finie? Tout va recommencer, tout, les nuits sans sommeil, les jours sans travail, et les soupçons aigus, et les fureurs el les larmes? Oh! ahu-s il n'y a jiliis d'orgueil qui tienne, il

n'y a plus de génie qui vaille, il n'v a plus de grand poète, plus de nom illustre, plus d'œuvre glorieuse : il y a un pauvre homme qui souffre, qui saigne et qui pleure. Il faut prendre un parti : ce supplice est au-dessus de ses forces. Il ouvre son cœur à sa femme, dont la tendresse et la bonté s'émeuvent d'une telle douleur. Ils reviennent tous deux à Paris, et il réplique à Sainte-Beuve, et il lui écrit ce qu'il aurait dû lui dire six mois auparavant, il lui avoue sa jalousie, sa misère; il lui parle, non plus en juge, mais presque en suppliant.

Ce 6 juillet [i83i].

« Ce que j'ai à vous écrire, cher ami, me cause une peine profonde, mais il faut pourtant que je vous l'écrive. Votre départ pour Liège m'en aurait dispensé, et c'est pour cela que je vous ai semblé quelquefois désirer une chose qui, en tout autre temps, eût été pour moi un véritable malheur, votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j'avoue que vos raisons peuvent être bonnes, il faut, mon ami, que je décharge mon ccHur dans le vôtre, rùl-cc pour

la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris.

« Je ne sais si vous en avez fait comme moi l'amère réflexion, mais cet essai de trois mois d'une demi-intimité, mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là, mon ami, notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, vovezvous! Nous ne sommes plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose entre nous. Cela est affreux à sentir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. A deux cents lieues l'un de l'autre, on se figure que ce sont les deux cents lieues qui vous séj)arent. C'est pour cela que je vous disais : partez!

*( Est-ce que vous ne comprenez pas ])ie)i tout ceci, Sainte-Beuve? Où est notre confiance, notre mutuel éj)an(hciiuMit, notre liberté d'allée

et venue, notre causerie intarissable sans arrière-pensée? Rien de tout cela. Tout m'est un supplice à présent. L'obligation même, qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici, d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d'absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence même. Au moins, le vide sera complet.

« Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie est-elle cicatrisée? je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que la mienne ne l'est pas. Chaque fois que je vous vois, elle saigne. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même. C'est (jue je soulire avec vous maintenant, cela m'irrite, contre moi d'abord et surtout, puis contre vous, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une aulre dont c'est peut-êre aussi le vœu que je vous exprime dans cette lettre. De toutes ces souffrances du cœur, il s'échappe toujours, quoi que je fasse, (|uelqud chose au

dehors; et cela nous rend tous malheureux, plus malheureux qu'avant de nous être revus.

« Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible, et pour la vie. L'éloignement de nos quartiers, l'été, les courses à la campagne, qu'on ne me trouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous en tenir. Nous nous aimerons toujours. Nous nous écrirons, n'est-ce pas ? Quand nous nous rencontrerons quelque part, ce sera une joie, nous nous serrerons la main avec plus de tendresse et d'effusion qu'ici. Que dites-vous de cela? Écrivezmoi un mot.

« J'arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m'a bien fait souffrir, mon ami. Briîlez-la, que personne ne puisse jamais la relire, pas même vous.

« Adieu.

« Yot;'e ami, votre frère,

« Victor. »

« J'ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devait la lire avant vous. »

Que répondre à une telle lettre? Il n'y a pas moyen de se révolter contre qui implore. Sainte-Beuve, à son tour, est anéanti. Voilà tout le calcul de son dépit déjoué. Plus de lutte à reprendre, plus de revanche à espérer. Avant d'avoir engagé le fer, il est désarmé. Il n'a plus qu'une chose à faire : essayer de rassurer ce pauvre grand homme qui soufïVe, pour qu'il révoque un jour son arrêt. Etait-ce aussi un p>eu pour qu'il souffrit moins?

Sainte-Beuve, dès le lendemain, répond à la lettre douloureuse :

[- juillet i83i].

« Je trouve en rentrant votre lettre, mon cher ami ; elle m'étourdit et me bouleverse. Je la relis et redemande à ce papier s'il dit vrai et s'il ne dit pas autre chose. Je repasse ma conduite depuis ces trois mois pour voir en quoi elle a pu vous blesser et rouvrir un passé que mon vœu était d'abolir. J'ai été avec vous comme autrefois et je vous ai cru aussi souvent le même. Par moments, j'avais bien quelques doutes de ce qui pouvait rester en vous de

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tristesse et trirréparaljle, mais j'attribuais votre air plus sombre à l'âge, à la vie plas avancée, et votre silence à ce que nous nous étions tout dit de])uis longtemps et (jue nous nous connaissions à fond.

« Quant à l'autre personne que j'éviterai aussi de nommer, — bien qu'elle soit restée pour moi l'objet d'une affection invincible et inaliénable, je ne crois pas l'avoir pu blesser par aucun retour vers un temps évanoui. Je ne l'ai jamais revue seule : quand vous n'y étiez pas il y avait toujours des témoins, et mon intérêt ne se manifestait jamais que par des questions relatives à la santé et à l'état physique.

« Je regrette que ce départ n'ait pu avoir lieu à temps pour prévenir une si douloureuse ouverture ; mais les raisons qui m'ont fiiit retarder sont venues, je vous assure, à l'idée de presque tous mes autres amis ; si j'en avais de secrètes, s'il y avait des séparations personnelles qui pussent me coûter en quittant Paris et dont la pensée entrât dans mes ajournements, vous y étiez, sans doute, vous et votre maison, pour quelque chose ; sans doute il m'était dur de vous laisser alors même que je croyais vous

avoir retrouvés ; mais dans le cas où vous m'auriez supposé quelque arrière-pensée plus secrète, plus attachante encore, il me semble (ju'il vous était facile, sans beaucoup d'eflorts, d'en saisir la clé et de l'appliquer ailleurs.

« Au surplus, mon ami, cette lettre qui m'accable et m'afflige beaucoup ne m'irrite nullement; j'ai un regret amer, une douleur secrète d'être pour une amitié comme la vôtre une pierre d'achoppement, un gravier intérieur, une lame brisée dans la blessure ; j'ai besoin de me rejeter sur la fatalité pour m'absoudre d'être ainsi l'instrument meurtrier qui laboure votre grand cœur.

« Prenez garde, mon ami, je vous le dis sans aucune amertume, prenez garde, poète comme vous êtes, de trop emplir la réalité de votre fantaisie, de faire éclore des soupçons sous votre soleil, et de prêter une oreille trop émue aux simples échos de votre voix. Vous êtes à l'âge et au moment où se pose la plus large assise de votre vie ; toute gloire désormais vous est possible et vous est due ; les hommes seront trop heureux et fiers de vous prendre sur le pied dont vous vous offrirez à eux, fût-ce

sur un piédestal. Mais au moins, mon ami, sous cette vie magnifique et ])ruyante du dehors, gardez le plus que vous le pourrez une vie simple, nette, non fantastique au dedans, réelle, éparse au hasard et sans montagnes de chimères. Quand votre flamme va aux autres, que la fumée ne revienne pas contre vous. Sachez jouir de votre bonheur au moment où il vous arrive, le plus complet que vous l'ayez rêvé.

(c xA.dieu. Je suis à vous comme toujours et autant que toujours, avec affliction et sans amertume, soumis à ce que vous aurez décidé, bien que j'aie peine à le comprendre, considérant une séparation d'avec vous comme des arrêts indéfinis que votre amitié plus calme et tout à fait guérie se réserve de lever un jour.

« Adieu, mon ami, adieu.

Victor Hugo reçoit cette lettre qui, sans plainte, sans amertume, accepte sa décision et, par tous les moyens, raisonnement, remontrance et louange, s'eflbrce de calmer sa peine.

Il In lit, et sou cœAiv se fond, et, tout de suite,

sans réfléchir, sans cherclicr los dessous, dans une confiance éperdue, dans un abandon aveugle, il s'accuse, il remercie, il crie sa douleur, — qui ressemble à sa défaite. Mais c'est justement la défaillance de ce fort, l'humilité de ce superbe qui fait la grandeur de la lettre qui suit, touchante, déchirante, absurde... sublime, a dit Jules Lemaître :

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