juillet iPjI
« Je reçois votre lettre, cher ami, elle me navre. Vous avez raison en tout, votre conduite a été loyale et parfaite, vous n'avez blessé ni dû blesser personne... tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami ! Je vous aime en ce moment plus que jamais, je me hais, sans la moindre exagération, je me hais d'être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour vous servir, vous l'aurez, et ce sera peu sacrifier. Car, voyez-vous, je ne dis ceci qu'à vous seul, je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer,
que cela avait peut-être tenu à peu de chose avec vous. J'ai Ijeau nie redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une folie, c'est toujours assez de cette goutte de poison pour empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis vraiment malheureux. Je ne sais plus où j'en suis avec les deux êtres que j'aime le pltis au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, aimez-moi, écrivezmoi.
« Voilà trois mois que je souflVais plus que jamais. Vous voir tous les jours en cet état, vous le comprenez, remuait sans cesse toutes ces fatales idées dans ma plaie. Jamais rien de tout cela ne sortira au dehors, vous seul en saurez quelque chose. Vous êtes toujours, n'est-ce pas que vous le voulez bien? le premier et le meilleur de mes amis. Voilà un jour pourtant sous lequel vous ne me connaissiez pas encore! Que je dois vous sembler fou et vous afïliger! Ecrivez- moi que vous m'aimez toujours. Gela me fera du bien... Et je vivrai dans l'attente du jour bien heureux où nous nous reverrons !
Sainte-Beuve répond aussitôt, et Ton aimerait à croire, avec Victor Hugo, que, touché d'une si pathétique effusion, il écrit vraiment, non pour rassurer le mari, mais pour consoler Fami; on aimerait à croire que, devant l'angoisse de la pauvre grande âme, il est redevenu, au moins pour une heure, le Sainte-Beuve d'autrefois, le Sainte-Beuve qui s'était haussé au-dessus de lui-même dans les jours héroïques de leur héroïque amitié :
Ce 8 juillet [i83i].
« Mon cher ami,
(( Votre nouvelle lettre me comble à la fois d'affliction et de reconnaissance. Non seulement je ne vous en veux pas de ce qui se passe, mais je vous en aime mieux que jamais. Tâchez, mon ami, tâchez de vaincre le malheureux et noir soupçon qui vous est né; je sais combien une telle plaie est douloureuse, pudique, et combien on rougit qu'une main y touche, même la main la plus délicate et la plus compatissante. Mais que n'av(V.-vous parlé plus tôt? Que n'avez-vous, pai- un mot de confiance, éloigné
plus à temps pour vous Fauteur de ce tourment?
« Permettez- moi de vous dire encore :
êtcs-vous sur, sous l'influence de cette fatale imagination, de ne pas porter dans vos rapports avec la personne si faible et si chère quelque chose d'excessif qui Teffraie et resserre contre votre gré son cœur : de sorte que vousmême par votre soupçon la jetiez dans l'état moral qui réflécliisse ce soupçon et vous le rende plus brûlant. Vous êtes si fort, mon ami, si accentué, si hors de toutes nos dimensions vulgaires et de nos imperceptibles nuances, que, surtout dans ces moments passionnés, vous devez jeter et voir dans les objets la couleur de vos regards, le reflet de vos fantômes.
« Tâchez donc, mon ami. de laisser celte eau limpide recommencer à courir à vos pieds sans la troubler et vous y reverrez bientôt voire image. Je ne vous dirai pas : soyez clément, soyez bon, — car vous l'êtes, Dieu merci! Mais je vous dirai : soyez bon à la niciuièro vulgaire, facile dans les petites choses ; j ai touj(jurs jjensé <|u une fciiiiiie, ejiouse iV\in
homme de génie, ressemljJait à Sémëlé : la clémence du dieu (onsiste à se dépouiller de ses rayons, à émousser ses éclairs; là où il croit jouer et briller seulement, il blesse souvent et il consume.
« Quanta moi, mon ami, je vous écrirai quelquefois puisque vous me le permettez ; quelquefois peut-être, plus lard, je vous demanderai de venir diner avec moi à quelque café, car j'aurais besoin de vous voir, et, dans un certain temps, cela ne vous fera plus trop de mal, je l'espère.
« Adieu, mon ami, votre ami comme toujours et plus que toujours.
« Sainte-Beuve. »
Victor Hugo, le cœur un peu soulagé, répond :
10 juillet iS3i.
« Votre lettre m'a fait du bien. Oli! oui, vous êtes toujours et plus que jamais mon ami! Il n'y a qu'un bon et tendre ami comme vous qtii sache sonder d'une main si délicate une douleui- si profonde et si vive !
« Nous nous reverrons çà et là. Nous dînerons quelquefois ensemble. Ce sera une joie pour moi. En attendant, mon pauvre ami. priez Dieu pour que le calme du cœur me revienne. Je ne suis pas habitué à soufTrir!
« Écrivez-moi. Ne m'abandonnez pas. »
DANS L'ESPOlll DU RAPPEL
Victor Hugo avait écrit :
« Cessons de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible. »
Sainte-Beuve avait répondu :
« Je considère une séparation d'avec vous comme des arrêts indéfinis que votre amitié plus calme se réserve de lever un jour. »
Rien n'était donc irrévocable et Sainte-Beuve pouvait espérer que ce second exil ne serait pas beaucoup plus long que le premier.
Cette fois, il n'a pas été injurieusement banni,
il a été simplement éloigné, éloigné avec son
consentement, éloigné en vertu d'un sacrifice
qu'on lui a demandé comme une grâce. Il est
vainqueur plutôt que vaincu. N'a-t-il pas d'ail-
leurs lui-même à se reprocher d'avoir été imprudent et impatient, d'avoir voulu aller trop vite et trop loin? Il acceptera donc sans aigreur et sans révolte apparente l'obligation de ne plus venir dans la maison de Victor Hugo. Mais, s'il ne souffre pas dans son orgueil, il soufFre dans son amour, il va de nouveau cesser de voir la femme aimée. Aussi n'aura-t-il plus qu'une pensée et qu'un but : guérir Victor Hugo de ses soupçons, reconquérir sa confiance et parvenir à faire lever la terrible interdiction. Victor Hugo ne l'aura jamais vu plus zélé, plus prévenant, plus attentif à lui complaire. Mettons à part, — tout à lait à part, — la question de sincérité , Sainte-Beuve fera tout pour convaincre Victor Hugo qu'il a en lui le plus tendre et le plus dévoué de ses amis.
Quelques jours à peine après la douloureuse explication, utie occasion se présentait à Sainte- Beuve d'être agréable au poète. Pour reconnaître le service que Victor Hugo lui avaitrondu
DÂ>\s l'espoik du rappel 147
en Fintrocluisant à la Revue des Deux Mondes, il eut la pensée de lui consacrer le premier article qu'il y écrirait, et, docilement, il lui en demande la permission.
Ce mardi [19 juillet i83i].
« Mon cher ami,
« Buloz me tourmente pour un article ; il voudrait que je lui en fisse un sur vous. J'ai pensé que cet article biographique repris, complété, développé surtout dans les dernières parties, avec un jugement littéraire, ferait l'alfaire de Buloz; mais serait-ce la vôtre, mon ami ? Gela vous accommoderait-il ? 11 désirerait aussi que la pièce dont j'ai cité quelques vers sur votre naissance ' s'y trouvât, sinon entière, du moins en grande partie ; ce serait peut-être une manière de lui payer ce que vous lui avez promis. Dans le cas où vous consentiriez, seriez-vous assez bon pour me renvoyer cette pièce ? Un mot de réponse, n'est-ce pas ?
I. Il s'agit de la poésie, aujourd'hui célèbre, qui ouvre les Feuilles d'automne
Ce sièi:le avait Jeux ans
Et dites-moi aussi, mon ami, comment vous allez, si vous êtes plus content, si les nuages s'en vont de ce front et les soupçons de ce cœur, si j'y ai toujours une place, mais une })lace moins cruelle pour vous et moins irritante. Mon ami, diles-moi un mot de tout cela, et croyez toujours à ma pensée qui vous suit et à mon dévouement pour tout ce qui vous touche.
« Votre ami,
« Sai>te-Beuve. »
Victor Hugo, en d'autres temps, eût accueilli avec empressement et joie l'annonce d'un important article utile à sa renommée ; il ne répondit qu'avec une indifférence mélancolique :
Ce ai [juillet i83i].
« J'ai les yeux si malades, cher ami, que j'y vois à peine pour vous écrire. Je reçois votre lettre en rentrant de la campagne où j'étais allé passer quelques jours dans l'espoir d'y trouver des distractions, qui m'ont fui là;. comme ail-
DA>S l'espoir du RAPPEL 149
leurs. Je n'ai plus qu'une pensée, triste, amère, inquiète, mais, je vous jure, pleine au fond de tendresse pour vous.
« Voici les vers que vous me demandez. Faites-en tout ce que voudrez, comme vous le voudrez. Vous êtes mille fois trop bon de vous occuper encore de moi. J'en suis toujours bien fier et plus profondément touché que jamais. Mais surtout aimez-moi et plaignezmoi.
« Votre frère,
« n'igtor. »
On le voit, Victor Hugo était encore dans cet état d'accablement qui suit les grands orages. La paix de son foyer, que l'on a vu si heureux, avait été profondément troublée. M™" Victor Hugo était, elle aussi, vivement affectée et des angoisses jalouses de son mari et du bannissement de son ami. Elle était d'ailleurs physiquement souffrante, fatiguée par l'allaitement de sa petite Adèle et par des douleurs de reins qui se prolongèrent plus de deux années après ses couches. Son chagrin en voyant souffrir, et souffrir par elle, deux
êtres chers n'était pas fait pour rétablir sa santé.
Au mois de juillet, les répétitions de Marion de Lorme au théâtre de la Porte Saint-Martin rappelèrent Victor Hugo à sa tâche, à son œuvre. Sainte-Beuve, jusque-là plus que froid pour tout ce qui était du théâtre, parut s'intéresser vivement à la pièce et tint à ce que Victor Hugo ne pût douter de sa sollicitude. H s'arrangea pour le voir souvent au dehors, soit chez des amis communs, soit dans quelque restaurant où ils convenaient de dîner ensemble.
Il avait assisté dans le temps à la lecture de Marion et pouvait en parler en connaissance de cause. La question était fort controversée parmi les amis de savoir s'il était bien que Didier ne pardonnât pas à Marion. Au sortir d'un entretien où Victor Hugo lui avait parlé d'un propos que Sainte-Beuve aurait tenu à ce sujet, Sainte- Beuve se demanda si ce propos n'avait pas au fond mécontenté le poète, et, inquiet, lui écrivit sur-le-champ pour s'en expliquer :
DAÎS'S LESPOIR DU RAPPEL 151
[Août i83i].
« Je réfléchis, mon cher ami, que vous m'avez dit tantôt que madame Deschamps vous avait dit que je lui avais dit que vous n'aviez pas de sensibilité. Cela est une sottise que je n'ai pu dire et que vous ne croyez pas.
« Cependant, comme il ne faut pas laisser pousser ces mauvaises hérites de rapports sur le chemin de l'amitié, je vous dirai que c'était, je ne sais quel dimanche, chez Nodier, que, parlant à madame Deschamps de votre admirable drame et répondant à ses questions, j'en vins à exprimer le jugement que voici, pour le sens : Que le personnage essentiel était un Didier, un autre vous-même, encore plus passionné que sensible, qui dit à sa maîtresse : je vous ai nie ardemment et non tendrement; profond, fort, irrévocable ; que sa conduite à la fin, son refus de pardonner à la pauvre fille et de l'embrasser, brisait le cœur et l'écrasait plutôt que de le fondre en larmes. N'en concluez pas du tout que je préférasse un dénouement plus éiégiaque à ce coup de massue dramatique ; mieux vaut
Eschyle qu'Euripide, Mérimée disait, je crois, que c'était bien fait de tuer ce Didier qui était si dur pour cette pauvre Marion. C'est assez mon avis aussi; et j'en tire sujet d'admirer comment vous avez d'une main intrépide mené à terme ce merveilleux et colossal caractère. Aoilà tout mon jugement.
« Et là-dessus, soyez sûr que je n'aurai jamais qu'une façon de parler comme de penser de vous aux amis et ennemis.
Bien que Sainte-Beuve tienne pour le pardon de Didier, on voit avec quels ménagements, en quels termes flatteurs, il parle du poète et de l'œuvre : le drame est admirable, Victor Hugo est Eschyle, Didier est un merveilleux et colossal caractère. Il n'était pas coutumier de cette louange sans réserve. Victor Hugo se rangea d'ailleurs à l'avis de ses amis et de Sainte-Beuve lui-même, et Didier, comme on sait, pardonne à Marion de Lorme.
La première représentation approchait. Sainte- Beuve se mit à la disposition de son ami pour les services (ju'il pourrait lui rendre :
DANS l'espoir du RAPPEL 153
|5 aoûl iG-jij.
« Mon cher ami,
« Est-ce ]jien sûr qu'on donne Marion lundi ou mardi ? Vous serez ])ien })on de ne pas m'oublier pour la répétition générale; je ne parie pas de la première représentation. Mais je voudrais voir la répétition, il y a un acte que je ne connais pas, tel qu'il est refait, le cinquième. 11 y a si longtemps que je n'ai entendu toute la pièce, qu'elle me fera une impression fraîche et presque vierge.
« Je voudrais bien, mon ami, pouvoir vous être bon à quelque chose dans ceci, mais je ne vois pas à quoi. Si vous aviez quelque service pour lequel je vous fusse bon, j'éprouverais une vraie reconnaissance de vous voir me le demander.
« J'espère que vous êtes bien, et que Madame Hugo se rétablit. Je joins ici la pièce que vous avez eu la bonté de me livrer et dont j'ai fait usage. Vous recevrez cette Revue dans deux ou trois jours.
« Adieu, mon ami, votre succès me paraît trop certain pour ne pas vous en féliciter d'avance, mais, allez, j'apporterai à cette pièce de bien autres émotions que des émotions littéraires.
« Toujours à vous de cœur.
« Sainte-Beuve.
« Ce vendredi. »
La représentation de Marion de Lormc eut lieu le 11 août 1831. Sainte-Beuve y prit sa place au milieu des combattants à'Hernani et ne fut pas le moins chaud d'entre eux.
A quelques jours de là, il publiait dans la Revue des Deux Mondes son article biographique et critique sur Victor Hugo, où il racontait et célébrait le poète, où il mettait on lumière, avec la ferveur d'autrefois, ses travaux et ses luttes, son génie, sa grandeur morale. Il allait jusqu'à le louer d'avoir élargi son essor, d'avoir, « par lîernani, abordé le drame et, par le drame, la vie active! ». Que pouvait-on demander de plus à cet ennemi du théâtre ?
DA^•s l'espoir du rappel 155
Voilà comment, vers ces jours de 1831, Sainte-Beuve s'efforçait, en paroles et en actions, de servir la gloire de Victor Hugo ; voilà quel zèle il déployait ; voilà ce qu'il faisait.
Est-ce là aupsi ce qu'il pensait?
La question ne semble guère facile à résoudre. Nous avons parlé de la simplicité d'âme de Victor Hugo, l'âme de Sainte-Beuve est au moins double, et il faudrait un regard bien clairvoyant pour en pénétrer les replis. Mais nous avons ici un témoignage qui pourra nous y aider.
Il y avait alors un écrivain distingué, fort oublié aujourd'hui, Fontaney, collaborateur de la Revue des Deux Mondes et de la Revue de Paris, lié avec la plupart des célébrités du temps. Fontaney écrivait, pour lui seul et sans en parler à personne, un curieux journal, qui sera prochainement publié sous ce titre : Journal romantique, et où, de 1831 à 1837, il note chaque soir ses impressions, ses entretiens, ses
visites, tous les faits littéraires, grands et petits, du jour.
Nous ouvrons ce Journal et, à la date du 31 octobre 1831, nous lisons :
«... Puis j'allais chez Sainte-Beuve, Buloz et Bocage m'ont pris et mené dans leur cabriolet. — Je suis resté longtemps avec Sainte-Beuve. Nous avons bien causé de Tart et des artistes, et de tout. « Il est fâcheux et triste, disait-il, de vivre d'art, avec l'art!... L'art pur ne peut pas ainsi durer. » Il me reconduisait, nous parlions de Victor : « C'est un misérable », m'at-il dit. — Et il m'a fait d'étranges confidences : « Victor s'est fait jaloux! et par orgueil! et voilà la maladie de sa femme ! » — Il dit qu'il n'y a nul lien au fond de son âme, mais il n'y a que du granit, du fer ! Et lui, le pauvre Sainte- Beuve, il aimait et s'est séquestré ensuite ! — Il y eut des explications, puis des lettres vives, il y eut absence; alors, pour se distraire, Sainte- Beuve fît de la politique et du saint-simonisme, puis il fut rappelé, puis banni de nouveau et à jamais; — Adèle fut enfermée; et ils ne se voient plus ; s'ils se voyaient, il faudrait du sang, des coups d'épée. »
DA^S l'espoir du RAPPEL 157
« C'est un misérable l... Il n'y a dans son âme que du granit, du fer! » Voilà en quels termes Sainte-Beuve parlait de Mctor Hugo au moment où il lui prodiguait tant de marques de dévouement. Et, dramatisant la situation : Il faudrait du sang, des coups d'épée! Le men songe s'ajoute à la rodomontade : on n'enferme pas une maîtresse de maison, mère de quatre enfants ; les maux de reins dont souffrait M™" Victor Hugo étaient une raison suffisante pour l'obliger à garder la chambre.
Mais, avant tout, que penser de cette confidence si grave faite, sur le pas de la porte, à un visiteur qui n'est même pas son intime? On y constatera du moins l'aveu (ju'à la fin de 1831, Sainte-Beuve n'avait pas revu M'-* Victor Hugo.
Le fait de cette séparation prolongée est peutêtre aussi l'explication de l'humeur acerbe de Sainte-Beuve, S'il ne pouvait plus franchir le seuil de Victor Hugo, Sainte-Beuve n'avait pas cessé de voir les amis, qui, plus heureux que lui.
étaient restés les familiers de la maison, Louis Boulanger, Robelin... Il les interrogeait avidement; il apprenait d'eux, non sans amertume, que tout nuage semblait s'être dissipé entre Victor Hugo et sa femme.
Nous avons sous les yeux une lettre de 1831, écrite par Adèle à son mari. Victor Hugo est aux Roches, où il est allé entretenir M^^* Louise Bertin de son opéra la Esmeralda, dont il est déjà question. M'"® Victor Hugo a été obligée par son mal de rester à Paris avec les enfants. Voici quelques phrases de sa lettre :
«... Je pense te voir ce soir, car sans cela, tu m'aurais écrit... — Boulanger est venu hier soir, il est parti vers 7 heures 1/2 : Nous avons beaucoup parlé de toi... — J'ai beaucoup souffert des reins hier soir... — Adèle en ce moment fait un ramaore charmant dans son lit et dit papa, papa... — La maison est bien triste quand le maître n'y est pas, tout ici est vide, l'ame y manque. »
Victor Hugo, de son côté, avait recouvré toute sa sérénité. Depuis qu'il ne voyait plus Sainte-Beuve auprès do sa femme, depuis (|u'il
DA?{S l'espoir du RAPPEL 159
n'avait plus à s'inquiéter de regards échangés ou de mots à voix basse, il n'avait plus qu'à penser à poursuivre en paix son travail qui était la nécessité de sa vie. Qu'on l'en plaigne ou qu'on l'en raille, il ajoutait foi aux protestations de Sainte-Beuve; il croyait à l'amitié, à l'honneur, au sacrifice : il avait ce ridicule. Pour ce qui est de sa femme, il la connaissait bien, il connaissait la droiture de son caractère et l'élévation de ses idées, il la savait incapable de dissimulation et de mensonge, il avait en elle une confiance qui ne se démentit pas un seul instant dans tout le cours de sa vie.
Plus Sainte-Beuve s'irritait de voir le bon accord rétabli entre le mari et la femme, plus il était ardent à désirer son rappel pour recommencer la lutte. Et il redoublait de prévenances envers celui qu'il accusait avec tant d'injustice et d'âpreté.
Fontaney écrit dans son Journal, le 4 no vembre :
« Je rencontre, en revenant, sur le Pont Royal, Victor allant, dit-il, chez Sainte-Beuve ; — il y a sans doute à l'horizon quelque nouvel orage. »
L'orage n'était pas bien terrible, et A'ictor Hugo n'allait point chez Sainte-Beuve pour le sommer d'avoir à constituer des témoins, mais tout bonnement j)Our lui parler des Feuilles d'automne dont il achevait en ce moment de corriger les épreuves.
Il envoyait, avec une dédicace amicale, un des premiers exemplaires à Sainte-Beuve, qui aussitôt lui écrivit :
Ce samedi.
« Mon cher ami,
« Renduel m'a a})porté ce matin votre livre avec la suscription que vous avez bien voulu y mettre et qui m'a fort touché. Depuis tantôt trois heures, je le lis, le dévore, me prenant aux pièces pour moi nouvelles, ou me replongeant aux anciennes. Vous ne pouvez savoir combien tout ce qu'il y a d'intime, de grave,
DA^S l'espoir du RAPPEL 161
d'irréparable dans les émotions que vous exhalez m'a été au cœur et y demeurera.
« J'aurais grand bonheur à en parler après Nodier, Nisard et autres qui le feront mieux, mais non plus sincèrement, plus cordialement je vous assure.
« Je vous prie de croire, malgré ces absences et ces silences qui dorment comme des fleuves infranchissables entre nous, au sentiment durable et profond qui me reporte sans cesse à votre Elysée dont j'étais alors, comme ces ombres que l'antique fatalité nous montre tendant encore les bras au passé, ripse ulterdoi'is amore.
« On me dit de toutes parts que madame Hugo va mieux et que sa santé parait se réparer; c'est pour moi une bonne nouvelle à laquelle j'ai besoin de croire.
« Adieu, mon cher ami, soyez heureux, vous et tout ce qui vous touche.
« Je reste à vous de cœur,
« Satxte-Beuve. »
Sainte-Beuve parle à Victor Hugo avec mélancolie de ces « absences qui dorment entre
162 LE ROMAN DE SAIXTE-BELYE
eux comme des fleuves infranchissables ». Victor Hugo va protester peut-être contre le mot infranchissables ; il remarquera de quelle façon simple et aisée Sainte-Beuve s'occupe de ^jme Yietor Hugo, de son retour à la santé, de l'intérêt qu'il y porte. La lettre fera bon effet, il faut que l'acte y réponde. Et tout de suite, avec un empressement merveilleux, il se met à son article sur les Feuilles d'automne. Il en connaissait déjà nombre de poésies ; il devancera No.dier. il devancera Nisard; le livre avait paru dans les premiers jours de décembre", l'article parut dans le numéro du 15 décembre de la Revue des Deux-Mondes .
L'article est de tous points excellent. Le critique l'entame, il est vrai, par une digression littéraire où. avant de parier de la poésie, il s'étend complaisamment sur les services que lui rend la critique, surtout une critique militante, qui la découvre, l'explique, la défend, la prône, et à laquelle la poésie doit la reconnaissance du guerrier au héraut d'armes. Après quoi. Sainte-Beuve exprime encore sa joie de Voir \<? Ivrique des Feuilles d'automne tenir, et au delà, << les promesses magnifiqiios » <|iie bii,
DANS l'espoir DU RAPPEL 163
Sainte-Beuve, il avait « jetées au j)iil)lie » j)Our le lyrique des Odes et Ballades. ]\Iais, sa ])art ainsi faite, il en viiMit au livre, et son article est le meilleur, le plus substantiel, le plus pénétrant qu'il ait consacré à Victor Hugo.
Sainte-Beuve détestait tout ce qu'il ne comprenait pas, et c'est pourquoi il délestait le théâtre. En revanche, s'il n'était pas poète, il comprenait à merveille la poésie et il savait l'admirer. 11 parla des Feuilles d'automne en termes éloquents et convaincus. Il dit la nouveauté et la beauté de la forme; il dit aussi la pensée profonde, la tristesse envahissante, le doute à la place de la foi, l'inquiétude à la place de l'espérance; il osa, par opposition, rappeler la « verte confiance d'autrefois, la croyance ardente... la mystique idolâtrie pour un seul être voilé... » Qui donc cependant avait jeté les premières cendres sur cette flamme ?
Tout cela relevé de la louange la plus délicate et la plus caressante, une louange sans réserve, et qui marque le ferme propos de servir l'œuvre et de satisfaire le poète.
On n'a aucune lettre de remerciem^iit de Victor Hugo, mais assurément Fontanev eût
pu, vers ces jours-là, le rencontrer encore allant cliez Sainte-Beuve, cette fois pour le remercier de vive voix avec effusion .
Nous sommes en décembre 1831. Sainte- Beuve, qui, dans ses lettres, ne parle de 'M'"'' A'iclor Hugo que pour demander de ses nouvelles, n'a pas cessé un instant de penser à elle. Il écrit le 18 décembre à son ami d'enfance Tabbé Barbe :
«... J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je lai sentie, elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceurs, et un devoir de sacrifices qui a son bon effet, mais qui coûte bien à notre nature. »
Quand donc pourra-t-il se rapprocher de celle qui! .'liine? Des mois s'étaient ('coulés, il avait tout lait j)Our jontrer en grâce, il avait écrit ce chaleureux article sur les Feuilles d'automne ; est-ce qu'il n'avait pas mérité de retrouver l'accès de la maison interdite ?
DANS l'eSPOIU du RAPPEL 165
Une raison se présenta, ou tout au moins un prétexte pour sonder de ce côté le terrain. En avril 1832, le choléra sévissait à Paris et faisait de nombreuses victimes. Sainte-Beuve écrivit à Victor Hugo, se disant fort inquiet — il l'était sans doute — pour des êtres chers dont « un mur sacré » le séparait. Il ne demandait pourtant pas à les voir, il se bornait modestement à solliciter la permission — dont il n'avait évidemment pas besoin — d'envoyer chaque jour prendre de leurs nouvelles.
Ce samedi [S avril iS3a].
« jSIon cher ami,
« Si j'ai regretté quelquefois l'absence qui nous sépare, comme un mur sacré, c'est dans des moments comme ceux-ci ({u'elle me paraît douloureuse et presque affreuse, surtout quand une maison où il y a tant de tètes, et pour moi tant de sujets de sollicitude, me reste chose lointaine et inconnue.
« Si je l'osais, mon ami, et que je pusse espérer que vous le trouvassiez bon, j'enverrais
tous les matins savoir comment va toute votre chère famille; car pour vous je crains peu par la raison qu'a dite Jean Paul; votre pensée intérieure, quoique déjà si magnifiquement produite, vous sert de sauvegarde par ce qui reste encore à développer.
« J'ai bien à vous remercier de vos beaux volumes. Renduel a dû vous dire mon désir d'en j)arler : Je ferai l'article comme pour les Débats; je ne m'y suis pas encore mis, un peu distrait que je suis; mais j'y vais songer lundi. Je cherche seulement Han et Notre-Dame que j'ai eu la bêtise de prêter à je ne sais qui.
« Mais je voudrais bien auparavant être tranquillisé sur vous et sur les vôtres. Je serais vraiment heureux, si j'osais envoyer demander à votre portier chaque matin des nouvelles. Mais c'est enfantillage à moi de vous dire cela, n'en riez pas trop.
« Tout à vous de cœur, mon auii.
« Sainte-Beuve. »
Sainte-Beuve pouvait espérer que Victor Huoo, reconnaissant de ses soins, touché de sa sollicitude pour les siens, lui pci-iucttrait de
DANS l'eSPOIK DU RAPPEL 167
venir aux nouvelles lui-même. Victor Hugo n'en fit rien et sans doute aima mieux aller en personne rassurer Sainte-Beuve sur la santé de sa famille.
Sainte-Beuve ne se découragea pas. Peutêtre Victor Hugo avait-il à lui reprocher maintenant un pou de négligence au sujet de cette nouvelle édition des Romans dont Sainte- Beuve avait promis à l'éditeur Renduel de parler et dont il ne parlait pas. Mais, sur une lettre que Sainte-Beuve reçoit de Victor Hugo, son empressement se réveille.
Ce dimanche [avril i83a].
« C'est moi, mon cher ami, qui me disposais à vous écrire pour vous demander de vos nouvelles, pour vous prier d'excuser le long retard que j'ai mis à faire une chose bien agréable pour moi et que j'espère bien vous envoyer à lire à la fin de la semaine, sans faute. Mais vous savez comme on remet involontairement
et de quelle façon, malgré nous-mêmes, les jours et les semaines s'accumulent sur le plus doux et le plus facile projet. Mais je me suis promis formellement d'avoir fini pour samedi prochain; j'en ai le ferme propos et vous le recevrez ce jour-là.
« Voilà ce que j'allais vous écrire pour m'excuser auprès de vous, quand votre bonne lettre m'est arrivée. De tous vos compliments, j'aime et je prends ce qui les dicte, ce que l'absence, je commence à l'espérer plus que jamais, laissera vif, intact et inaltérable entre nous.
« Tout à vous, mon ami.
« Sainte-Beuve. »
Cette fois, Sainte-Beuve tint parole, il termina au jour dit sou arlicle sur les Romans, qu'il envoya inédit à Victor Hugo. Et, dans le post-scriptum de la lettre qui accompagnait l'envoi, il glissa une nouvelle invite : voilà Cousin qui, ignorant le cruel arrêt, avait eu l'idée d'emmener Sainte-Beuve dîner chez Victor Hugo avec lui! — Qui sait si Victor Hugo ne voudrait pas donner son agrément à cette bonne pensée de Cousin?
DANS l'espoir DU RAPPEL 169
Ce samedi, G heures [avril iSSa].
« Voici, mon cher aîni, ce méchant article que je vous ai tant fait attendre, ^^ous verrez que Notre-Dame la critique y a pris ses ébats sur Notre-Dame et que c'est presque un article méchant. S'il vous parait toutefois trop faux sur quelque point, soyez assez bon pour me le faire dire par Renduel ou par un mot de vous. S'il peut rester clans quelque journal, aux Débats ou ailleurs, seriez-vous assez bon pour demander ou faire demander comme condition qu'on m'envoie Vépreuve, car c'est très essentiel pour un article de cette sorte, si l'on ne veut pas qu'il arrive au public parfaitement ridicule. Il faut prendre garde aussi d'en perdre, car il ne m'en reste qu'une incomplète copie.
« J'espère, mon ami, que vous allez bien, vous et les vôtres. Dites-moi que vous me pardonnez cet article.
« Tout à vous de cœur.
« Sainte-Beuve. »
« Cousin, que j'ai renconlré au Luxembourg
l'autre après-midi, m'a fait mille sortes d'amitiés et d'éloges pour vous; il voulait presque m'emmener dîner chez vous avec lui : il m'a causé prodigieusement de Goethe, et après Gœthe de vous. »
Nous avons reproché à Sainte-Beuve sa duplicité; à côté de ce qui lui fait tort, nous ne devons pas omettre ce qui lui fait honneur. Son article sur les Romans fut pour lui l'occasion de montrer et son désintéressement et la fermeté de ses idées libérales.
Victor Hugo usa de son influence près, de M. Bertin pour faire insérer l'article au Journal des Débats. C'était une façon d'introduire Sainte-Beuve dans ce journal, alors si important Mais le journal était monarchique et conserva teur; Sainte-Beuve, qui écrivait au National journal de Garrel, journal républicain, se dé fie des Débats; il songerait plutôt, de son côté à planter le drapeau romantique au National très rétrograde en littérature.
DANS l'espoir DU RAPPEL 171
Ce jeudi [lo mai iS32].
« Mon cher ami,
« Si les Débats n'acceptent pas l'article d'emblée, je suis bien sûr que, sous un prétexte ou un autre, ils l'ajourneront indéfiniment et ne le mettront pas. Je vous avoue que, d'après la connaissance que je crois avoir de ce que c'est que la boutique d'un journal, et d'après l'espèce de défaite d'un article probablement commencé par je ne sais quel de leurs rédacteurs, il ne me paraît guère probable qu'ils consentent à l'insertion : le mieux alors serait de le leur redemander vite. Je ne vois pas pourquoi il ne passerait pas au National, où il deviendrait un bon piédestal et où ce serait une espèce de bombe dans les glaces polaires de leur littérature.
« Voyez si ce dernier parti vous convient; dans ce cas, veuillez me renvoyer le morceau et j'entamerai la négociation de mon côté.
« Tout à vous de cœur. J'espère que vous allez tous bien.
« Sainte-Beuve. »
Victor Hugo insiste cependant; il affirme à Sainte-Beuve qu'il n'a proposé l'article aux Débats qu'avec une extrême réserve et en maintenant tous les privilèges dus au talent de Sainte-Beuve. L'article, s'il l'exige, sera accepté sans être lu. Victor Hugo ajoute :
« M. Bertin est on ne peut plus disposé à insérer, et je suis persuadé que l'article passera. Sinon, je compte sur votre bonne volonté pour le National.
« J'ajouterai ici, en confidence, que le désir de vous avoir aux Débats comme rédacteur littéraire me paraît très grand et perce dans tout ce qu'on me dit. Qu'en pensez-vous dé votre côté ? »
Sainte-Beuve ne serait entre aux Débats que pour faire de la critique littéraire , et c'était le journal qui rétribuait le plus largement ses rédacteurs, tandis qu'au National, on ne travaillait guère que pour l'honneur. Sainte-Beuve répond pourtant aux instances de Victor Hugo par la très honorable lettre que voici :
DA>'S l'espoir du RAPPEL 173
Ce vendredi [i8 mai i832].
« Mon cher ami,
« Renduel m'avait dit effectivement tout le soin que vous preniez par rapport à ce qui me concerne dans l'afTaire de l'insertion, et en vérité vous êtes bien bon de vous occuper à ce point de moi dans une circonstance où je n'avais pour but que de vous satisfaire. Oui, mon Dieu, que M. Bertin lise Tarticle ; ce que je désire le plus, c'est qu'il le mette; mais s'il ne le mettait pas, ce ne serait pas de son refus par rapport à moi, mais par rapport à l'objet voulu, que je serais contrarié.
« Quant à la disposition bienveillante dont vous me parlez, j'en suis sincèrement touché et reconnaissant, surtout après cette conduite assez brutale (au point de vue privé) dont je me suis avisé. Je sais mieux que personne que les Débats sont le seul journal quotidien où la littérature ail la place convenable et toute lilDerté : mes petits intérêts de linances comme mes goûts littéraires seraient parfaitement d'accord là-dessus.
c( Mais il y a autre chose; j'ai, à tort ou à raison, des idées autres que celles des Débats sur la manière de pousser en avant la civilisation, d'émanciper le peuple; je prends davantage les choses par le côté des sacrifices, des risques généreux, et d'une vérité et d'une équité plus inflexibles, quoiqu'aussi sujettes à l'erreur. Travailler, même littérairement, à la réussite d'un journal dont l'efiet général est contraire à ces sentiments, voilà toute la difficulté pour moi et le scrupule. Orner pour ma part et autant que je puis ce que je crois, en somme, peu bon à propager, mêler une goutte de miel de plus à Fattiédissement public, telle est encore une fois mon objection. Vous la devez sentir, mon ami. Mais je voudrais séparer de ce jugement abstrait le sentiment de profonde reconnaissance personnelle que m'inspire ce que vous me rapportez.
« J'espère que vous allez tous bien, et je suis tout à vous de cœur, mon ami. »
Une autre occasion permit encore à Victoi
DANS l'espoir DU RAPPEL 175
Hugo et à Sainte-Beuve (on n'ose plus dire aux deux amis) de s'unir généreusement pour une cause de justice et d'iiumanité.
Une jeunesse ardente, à qui la République avait échappé en 1830, avait essayé de la reprendre en 1832. L'insurrection de juin venait d'ensanglanter Paris; l'état de siège avait été proclamé.
Sainte-Beuve écrivit un jour à Victor Hugo :
; juin, quatre lieures.
« Mon cher ami,
« On est décidé, au National, à rédiger une déclaration des écrivains en faveur de l'indépendance de la presse à Toccasion de l'état de siège. Lerminier rédige celte déclaration et dans les termes les plus généraux, pour comprendre les diverses nuances de Fopinion libérale. On désirerait le plus de noms honorables, voire même illustres. Ampère va demander la signature de M. de Chateaubriand; on me prie de demander la vôtre.
« On sera au National vers neuf heures. Un mot d<' vous ou votre présence seraient excel-
lents, quelque chose, enfin, qui autorisât à mettre votre nom à l'acte.
« A vous de tout cœur,
« Sainte-Beuve. »
Victor Hugo répondit aussitôt par ce billet :
Ce 'j juin, dix heures du soir [i832].
« Je rentre, mon cher ami ; Theure de rendezvous au National est passée. Mais je m'unis à vous de grand cœur. Je signerai tout ce que vous signerez, à la barbe de l'état de siège.
« Votre ami dévoué,
« Victor. »
Quatre jours après, Sainte-Beuve écrit :
Lundi, II juin i832.
« Mon cher ami, « Merci de votre réponse; je ne doutais pas de votre adhésion, mais c'a été inutile. — Le premier soir, on a ajourné l'insertion quoiqu'on eût signé une espèce de papier, mais il n'y avait pas assez de noms graves ; je n'avais pas
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encore le vôtre, ni celui de Béranger. Le lendemain, nouvelles signatures; cette fois, j'ai mis la vôtre. Mais nouvelles chicanes, objections, discussions et ajournement d'insertion.
« Je sais de vos nouvelles ce matin par Renduel; je suis allé hier soir chez Nodier, pensant que vous y seriez peut-être. Les choses ne vont pas mal, grâce à la folie de nos gouvernants ; mais la folie de nos jeunes têtes les avait bien compromises, si les Guizot et Thiers ne les avaient raccommodées. Oh! mon ami, si vous daignez penser une demi-heure à ces infamies, que vos poésies politiques seront belles et flétrissantes! Gomme vous les foudroierez et broierez dans leur boue, ces barbouilleurs de lois, bientôt bourreaux... Je sais que M. de Chateaubriand a écrit ab irato quelques pages qu'il ne pourra faire imprimer pour le quart d'heure, faute de journal et d'imprimeur, mais qu'on dit étincelantes de cette belle colère qui est un de ses bons côtés quand elle touche juste.
« Béranger me disait avant-hier : la République était en grand danger le 6, mais, le 7, Louis-Philippe a sauvé la République.
« J'aime cette unanimité des poètes contre nos hommes d'Etat politiques ; savez-vous qu'à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a vous, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui? — Et aussi le second rang.
« Je vous aime,
« Sainte-Beuve. »
Et, le lendemain, Victor Hugo :
la juin iSSa.
« Je ne suis pas moins indigné que vous, mon cher ami, de ces misérables escamoteurs politiques qui font disparaître l'article 14 et qui se -réservent la mise en état de siège dans le double fond de leur gobelet!
« J'espère qu'ils n'oseront pas jeter aux murs de Grenelle ces jeunes cervelles trop chaudes, mais si généreuses. Si les faiseurs d'ordre public essayaient d'une exécution politique, et que quatre hommes de cœur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le cinquième.
« Oui, c'est un triste, mais un beau sujet de
DANS l'espoir DU RAPPEL 179
poésie que toutes ces folies trempées de sang! Nous aurons un jour une république, et quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mùr qu'en août. Sachons attendre. La république proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs.
« ... Adieu. Nous nous rencontrerons bientôt, j'espère. Je travaille beaucoup en ce moment. Je vous approuve de tout ce que vous avez fait, en regrettant que la protestation n'ait pas paru. En tout cas, mon ami, maintenez ma signature près de la vôtre.
« Votre frère,
« Victor. »
A la suite de cet incident, où Victor Hugo, qui n'était encore républicain que par ses aspirations, avait pourtant mis sa main dans la main des républicains, Sainte-Beuve, qui le veut de plus en plus avec lui, s'avise de l'engager plus avant dans l'opposition. Et voilà
qu'il lui propose, sinon d'entrer au National, du moins d'y signer un article.
II s'agissait d'une cause chère à Victor Hugo, la préservation des monuments de l'art ancien. Or, Louis-Philippe laissait exécuter aux Tuileries par les architectes patentés de prétendus embellissements qui étaient des actes de pur vandalisme.
Sainte-Beuve, à propos d'un album où Victor Hugo le priait de copier quelques-uns de ses vers, lui écrit :
[Juillet i83a].
« Mon cher ami, « J'ai vu hier Magnin qui m'a parlé des Tuileries et de l'article à faire contre ces dilapidations ; il ".en a été question au National, et Carrel a dit : « Mais si Hugo voulait faire l'article lui-même, s'il le voulait signer, nous serions très heureux. » Je sais bien que vous y verrez difficulté, mais je vous redis le mot : s'il n'y avait pas trop- d'objections de votre part, ce serait certainement un pied pris dans
DANS l'espoir DU RAPPEL 181
ce journal, et que Magnin et moi ferions en sorte de maintenir pour vous, lors de la représentation de vos pièces, en parlant ou faisant parler à Rolle : ce que je tâcherai de faire dans tous les cas.
« Je vous remercie bien de m'avoir envoyé, outre l'album, ma jolie petite filleule. « Tout à vous de cœur,
« Sainte-Beuve. »
Le Roi s'amuse et les péripéties qui suivirent l'unique représentation du drame interdit donnèrent à Sainte-Beuve une occasion nouvelle de témoigner de l'ardeur de son amitié.
Victor Hugo avait écrit son drame en juin; les répétitions avaient commencé à la fin de septembre et tout de suite Sainte-Beuve avait offert au poète ses services.
Victor Hugo lui répond des Roches, où lui et sa famille recevaient l'hospitalité habituelle des Bertin; sa lettre constate que Madame Victor Hugo est maintenant rétablie.
Ce vendredi [21 septembre i832].
«... Nous sommes ici dans la plus grande paix qui se puisse imaginer. Nous avons des arbres et de la verdure mêlée à ce beau ciel bleu de septembre sur notre tête. C'est tout au plus si je fais quelques vers. Je vous assure que le mieux ici est de se laisser vivre. C'est une vallée pleine de paresse.
« Votre lettre pourtant m'a fait regretter Paris. Si j'avais été à Paris, nous aurions dîné ensemble dans quelque cabaret, et vous m'auriez lu votre article sur Lamartine. Vous savez combien j'aime Lamartine, et combien je vous aime. Vous êtes pour moi deux poètes égaux, deux admirables poètes du cœur, de l'âme et de la vie. Jugez combien je suis impatient de voir l'un analysé par l'autre. J'attends avidement la Revue du l**" octobre. C'est une chose singulière que vous m'ayez amené à désirer un journal au milieu de toutes ces belles prairies.
«... Adieu, mon cher ami. Je n'ai pas encore besoin de votre bonne présence au Roi s'amuse. Comptez que j'userai de vous comme vous
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useriez de moi. Le premier bonheur de la terre, c'est de rendre des services à un ami ; le second, c'est d'en recevoir.
« Adieu. Je vous serre tendrement les mains.
« Victor. »
« Nous nous portons tous à merveille. Ma femme fait deux lieues à pied tous les jours et engraisse visiblement. »
Les répétitions du Roi s'amuse avancent. Sainte-Beuve se préoccupe de la pièce et demande des places pour des applaudisseurs ; cependant il commence, entre temps, à brouiller Victor Hugo avec Alfred de Vigny.
i3 novembre i8?2.
« Mon cîier ami, « Madame Allart désirerait pour elle et quelques personnes de sa connaissance louer une loge pour le Roi s'amuse. Elle ne l'a pu au théâtre. Elle me prie de vous demander s'il y aurait moyen, par vous, d'en louer une, et comment. Veuillez me répondre un petit mot, s'il vous plaît.
« De plus, j'aurais à vous demander, par grâce, deux billets pour deux amis dont je suis sûr, et je serais heureux que vous puissiez me les donner pour la première. Voilà, mon cher ami, bien des demandes.
« J'ai bien hâte de cette pièce : c'est dans dix jours, il paraît. Je compte sur les beaux soirs d'Heniani, et plus sereins.
« J'ai su que vous saviez les misères d'un gentilhomme de notre connaissance * : un homme qui en est venu là ne fera plus que de la satire ; mais son enthousiasme et son génie poétique sont morts. Les génies féconds sont à l'abri de ces bassesses que j'appellerai sordides.
« Aimez-moi toujours, mon cher ami : j'espère vous voir un de ces dimanches chez Nodier.
« Mille amitiés.
« Sainte-Beuve. »
Victor Hugo répond, le jour même :
i3 novembre i83a.
« Toute la salle est louée, mon ami, et louée
i. Alfred de Vijçny.
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je ne sais trop comment à je ne sais trop qui. Cela s'est fait si rapidement que je n'y ai vu que du feu. On a cependant réservé quelques loges pour ceux de mes amis qui voudraient en louer, et je suis heureux de pouvoir en faire céder une à madame Allart. Elle pourra, la veille de la représentation (qui aura lieu le 22), faire retirer les coupons de la loge n" 5 des secondes, côté gauche. La loge est à six places.
« Je vous garde une stalle et je vous donnerai les deux billets que vous désirez. Que vous êtes bon de penser à moi et de m'aimer toujours un peu !
« Le gentilhomme devient, en effet, fabuleux ; mais, que voulez-vous ? Il faut le plaindre encore plus que le blâmer. Il sera bien ravi si le Roi s'amuse fait fiasco. C'est ainsi qu'il me paye les applaudissements frénétiques d'Othello.
« Vous, vous êtes toujours le grand poète et le bon ami. J'aurai grande joie à vous rencontrer un de ces dimanches soirs chez Nodier, peut-être dimanche prochain, n'est-ce pas ? « Votre vieil ami,
Nouvelle lettre de Sainte-Beuve, recommandant pour une loge M"' Récamier, grande faiseuse d'académiciens. Il continue contre Alfred de Vigny ses insinuations, que les amis de Vigny disent perfides et calomniatrices :
Ce mercredi [14 novembre i83a].
« Merci, mon cher ami, de votre réponse que je transmets à madame Allart, mais voici qu'Ampère me prie de la part de madame Récamier de vous supplier pour une loge : elle a assisté à Hcrnani ; elle ne voudrait pas manquer le Roi s'amuse. Elle va même jusqu'à désirer la loge numéro 1 du rez-de-chaussée qu'elle affectionne singulièrement. Serez-vous assez bon pour me répondre encore à ce sujet? Madame Récamier a pour vous et a eu pour Hernani en particulier une admiration que M. de Chateaubriand a fort partagée à cause de l'amour du vieillard.
« A propos du gentilhomme, il est revenu chez Buloz hier, insistant encore pour sa note, que Buloz a définitivement repoussée. II avait promis seulement un mot dans la chronique. Je
DANS l'espoir DU RAPPEL 187
suis arrivé hier soir à la Revue, lorsqu'il était en train de fabriquer cette note et j'en ai raccommodé la phrase de peur que sa plume n'aille trop à droite ou à gauche : cela lui sauvera peut-être une brouille qu'il redoute fort. Quant au gentilhomme, il est tué moralement pour moi : et il faudrait de terribles expiations à une telle conduite et une palingénésie complète pour qu'il me revît dans son boudoirsanctuaire, ou que. son nom se trouvât dans aucun morceau signé de mon nom.
« Je suis occupé en ce moment d'un article sur Déranger, lequel a bien du sens et du goût. Je le voyais, l'autre jour, à Passy, et chaque fois il m'entretient longuement de vous, vous appréciant bien juste, je vous assure, et croyant de plus en plus au développement croissant de vos vastes facultés. Il comprend bien sa situation vis-à-vis des générations nouvelles et elles l'en récompenseront.
« Tout à vous de cœur et à bientôt, j'espère.
« Sainte-Beuve. »
On sait que dès le lendemain de la première représentation, le Roi s'amuse fut interdit par le gouvernement de Louis -Philippe. Victor Hugo et ses amis s'indignèrent et protestèrent. Sainte-Beuve fut des plus ardents et des plus animés. Il voulut mettre le National où il écrivait assez fréquemment à la disposition de Victor Hugo et lui ménagea, à cet effet, une entrevue avec son rédacteur en chef, Armand Carrel.
^'ictor Hugo lui écrit :
Ce samedi soir, i*' décembre 'i832]
« J'ai VU Carrel, mon cher ami, et je Tai trouvé cordial et excellent. Il m'a dit que vous n'aviez qu'à lui apporter demain un extrait de la préface (Renduel a dû vous l'envoyer ce soir), avec une espèce de petit article où vous diriez ce que vous voudriez, que le tout serait publié lundi matin dans la partie politique du journal.
« Il m'a déclaré qu'il croyait que c'était le
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devoir du National de m'appuyer énergiquement et sans restriction dans ce procès que je vais intenter au ministère, et il a ajouté de son propre mouvement que je pouvais vous prier de sa part de faire, d'ici à cinq ou six jours, un article politique étendu sur toute la question et sur la nécessité où est l'opposition de me soutenir chaudement dans cette occasion, si elle ne veut pas s'abdiquer elle-même. J'ai grand besoin de tous ces appuis, mon cher ami, dans la lutte où me voilà contraint de m'engager et de persister, moi à qui vous connaissez des habitudes si recueillies et si domestiques.
«... Adieu, mon pauvre ami. Voilà bien des services que je vous demande à la fois, et je dois vous excéder. Mais vous êtes encore l'ami sur lequel je compte le plus, et je demande tous les jours au ciel une occasion de vous rendre les bons offices de cœur que je vous dois.
« Je me remets tout entier dans vos mains. « Votre ami à toujours,
« Victor. »
Huit jours se passèrent sans que Sainte- Beuve répondît à la lettre de Victor Hugo ; c'est que la poste l'avait promenée de la rue Montparnasse à Montrouge. Voilà les inconvénients de s'écrire lorsqu'on pourrait aller l'un chez l'autre et se parler! Heureusement, Renduel avait informé Sainte-Beuve, et la citation de la Préface a été insérée, non sans quelque suppression, au National.
Quant à l'article politique que lui demandait Victor Hugo, Sainte-Beuve s'excusait de ne pouvoir le faire ; il n'avait pas d'idées nettes snr ces questions de législation théâtrale. D'ailleurs, il n'avait pas ses coudées franches au National.
Ce samedi [8 décembre i83a].
«... Carrel est bien disposé, je le crois, et tient sincèrement à ce qu'il vous a déclaré. Gomment se fait-il pourtant que deux ou trois phrases presque insignifiantes aient été retranchées l'autre jour? Il y a là un défilé difficile à ce journal où il faut passer au risque d'être
DANS l'espoir DU RAPPEL 191
coupé. Rien ne m'est plus pénible qu'une telle situation, où, peu sûr du terrain, je ne satisfais ni vous, ni moi, où je dois vous paraître ami timide, tandis que je tâche de n'être qu'adroit. Je vous dis tout cela, mon ami, pour que vous me pardonniez tant de démonstrations incomplètes et mesquines et n'en imputiez rien à mon amitié.
« Il me tarde de causer avec vous : je vous dirais bien que j'irai demain chez Nodier; mais je crains de ne pouvoir, car je suis souffrant, et tout préoccupé d'un voyage hâtif que ma mère est obligée de faire à son pays par cette rude saison.
« Je voudrais pourtant avant tout, mon ami, ne pas vous manquer, ne pas vous être inutile en cette circonstance, ne pas démériter auprès d'une amitié si glorieuse et toujours si chère, et qui, depuis qu'elle ne m'a plus échauffé directement, n'a pas cessé pour cela de présider à l'astre morne et mélancolique de ma vie.
« A bientôt donc, j'espère, et à toujours.
« Sài?;te-Belve. »
Nous sommes en 1833. On répète à la Porte- Saint-Martin Lucrèce Borgia, qui va être la superbe revanche du Roi s'amuse. Sainte-Beuve assiste à une répétition et, le lendemain, écrit
à Victor Hugo :
Ce mardi.
« Mon cher ami,
« Hier, tout ce que j'ai entendu de la pièce me fait augurer un succès assuré. Je ne sais où la mauvaise humeur pourrait se prendre. Il n'y a dans tout ce que j'ai entendu que cette façon triomphante qui m'ait fait un doute. Ne serait-il pas possible de mettre un mot tout simple : d'une si solide manière, quelque chose qui n'arrêtât pas ? Au reste, c'est la queue du chien d'Alcibiade, et je compte vous aller serrer la main de joie après un bon et vrai succès : le dialogue est bien franc, domestique et naturel.
« Tout à vous, mou ami,
« Sainte-Beuve. »
DANS l'espoir DU RAPPEL 193
A la veille de la représentation, Sainte-Beuve répond, le 8 février, à une lettre cordiale de Victor Hugo ; il lui est plus que jamais dévoué et fidèle ; il va jusqu'à louer son drame, un drame en prose ! il va jusqu'à lui promettre de parler un jour de son théâtre !
Ce vendredi [8 lévrier i83'i].
« Mon cher Hugo,
« J'ai été bien sensible à votre bonne réponse et à ce qu'elle contenait. Je crois comme vous que c'est le coup de grâce porté à l'ancien système, mais c'est plus que cela: c'est un drame nouveau, votre drame, qui se développe aux yeux et réalise le dessein que vous en avez. Je voudrais que vous en fissiez encore un ou deux en prose, pour accoutumer tout à fait le public et lui transmettre votre pensée entière sous l'expression la plus simple...
« J'espère qu'un jour je m'enhardirai à parler de votre théâtre comme je me suis déjà aventuré dans votre roman, quoique mon domaine et mon habitation chérie soit ce monde lyrique où se rapportent les plus douces
années de ma vie, lorsque je les passais auprès de vous. Un jour donc, je ferai en sorte peut-être, sinon de vous satisfaire, du moins de vous prouver mon effort et mon désir,
« Adieu, mon ami, et croyez-moi vôtre tout entier.
« Sai>'te-Beuve. »
La repi-ésentation de Lucrèce Borgia fut une victoire éclatante. Victor Hugo envoie, comme de coutume, à Sainte-Beuve, un exemplaire du drame avec une dédicace aimable ; Sainte- Beuve le remercie, heureux de rappeler tout ce qui l'attache au triomphateur.
Ce i: [février i833].
« J'ai reçu avec une vive reconnaissance, mon ami, votre drame et le mot si précieux pour moi qui y est écrit.
« A travers vos croissants succès, et dans mon absence, il m'est bon de croire à un lien durable, à un nœud fidèle resté de vous à moi. Je serai heureux si je puis quelque jour vous montrer qu'il est resté bien entier de mon côté.
DANS l'espoir du RAPPEL 195
Le temps ne ronge point ces anneaux scellés et comme oubliés au cœur, mais les fortifie.
« Sainte-Beuye. »
Enregistrons ce billet où Sainte-Beuve se complaît à s'enchaîner lui-même par tant de liens, de nœuds fidèles, et à^ anneaux scellés; nous verrons combien de temps vont durer ces liens durables.
Il y avait plus (Fiin an que Sainte-Beuve errait, âme en peine, autour de la maison de Victor Hugo, et la maison lui restait toujours fermée. Victor Hugo n'avait, en effet, aucune envie de la lui rouvrir ; il était désormais tranquille, il pouvait appartenir tout entier à son travail, et il sentait bien, au fond, qu'il y aurait quelque danger à laisser rentrer le loup dans la bergerie. Sa sécurité, pour le présent, était complète et il pouvait se dire que Sainte-Beuve ne se donnerait pas tant de peines pour recouvrer ses entrées s'il lui était loisible de voir librement M"""^ Victor Hugo hors de chez elle. Quant à elle, elle avait assez à faire au logis
avec quatre enfants, dont l'aînée n'avait pas dix ans.
Avant de revenir à elle, finissons donc avec les relations des deux hommes.
Ainsi que nous l'avons fait pressentir, elles vont cesser peu à peu d'être aussi amicales, du moins de la part de Sainte-Beuve. Nous allons assister aux oscillations, aux révoltes et aux retours de son âme de plus en plus aigrie. Ces refroidissements intermittents se marqueront, sans beaucoup de franchise et de grandeur, par de méchants propos sur. Victor Hugo dans le goût de ceux qu'il adressait à Fontaney, par des coups de patte sournois dans ses articles, par du « lâchage » au sujet des articles des autres. -Il, arvait acquis une grande, influence dans la R^vue des ' Deux-Mondes, où il partageait avec Gus-tave Planche le. domaine de la critique. Victor Hugo, très dévoué aux siens, y recommandait et aurait iVOUjlu y inti'oduire son frère Abel Hugo. Abel n'était pas un écrivain transcendant,"mais il ne demandait qu'une place modes-té et il était fort renseigné sur les questions d'histoire et d'ethnologie. Victor Hugo s'appUyait de la considération qu'on devait avoir
pour lui dans une Revue où il croyait ne compter que des amis, Sainte-Beuve, Gustave Planche, et Buloz lui-même. Il se trompait : Buloz lui en voulait de ne pas se laisser enrégimenter dans la Revue ; Gustave Planche lui en voulait de la préférence qu'il avait toujours donnée sur lui à Sainte-Beuve; Sainte-Beuve... On sait quel fut le grand succès de Lucrèce Borgia. Victor Hugo eut la pénible surprise de lire sur sa pièce dans la Revue des Deux-Mondes, un long article signé Gustave Planche qui lui était absolument hostile. Abel Hugo, à qui Buloz avait fait bon accueil et envers qui il avait même pris certains engagements, se hasarda à lui demander ce qu'il en était de ce changement de frontde la Revue. Buloz répondit que l'avis de Gustave Planche sur Lucrèce Borgia était le sien et que Sainte-Beuve luimême n'avait pas désapprouvé l'article. Abel répéta le propos à son frère en présence de Robelin. Mais Victor Hugo n'en voulait rien croire : il dit qu'il ne doutait pas de Sainte-Beuve, et que Buloz lui avait faussement attribué une opinion qui n'était pas la sienne. Cela vint aux oreilles de Gustave Planche, qui adressa à Victor
Hugo une lettre où il semble, lui aussi, avoir mis Sainte-Beuve en cause. On n'a pas cette lettre et nous n'en savons que ce qu'en a écrit Victor Hugo à Sainte-Beuve dans le billet suivant :
Ce dimanche [24 février i833].
« Je vous envoie, mon ami, un passage de Planche auquel je ne comprends rien. Il faut qu'il soit fou de se figurer que j'établirai jamais, je ne dis pas la moindre solidarité, mais le moindre rapprochement entre vous, Sainte- Beuve, et lui.
« Vous savez bien, vous, que vous n'avez pas d'ami meilleur que moi.
Sainte-Beuve répond par une explication quelque peu embarrassée. Il ne pouvait assurément opposer son veto à l'article de Planche, mais un mot dit à Buloz aurait peut-être empêché le directeur de la Revue des Deux-Mondes de rompre avec Victor Hugo. Le rôle de Sainte- Beuve n'apparaît pas ici bien clair entre Victor Hugo et ses amis et ennemis. Il va aussi lui
conseiller de ne pas écrire à Pierre Leroux ; lera-t-il, lui, tout ce qu'il faut pour les réconcilier ?
Ce lundi [35 février i833].
« Mon cher ami,
« Je conçois que vous n'ayez rien compris; mais voici, je crois, l'explication. J'ai su avanthier que votre frère Abel, en vous racontant ce que lui aurait dit Buloz au sujet de cet article, avait ajouté que moi-même je ne m'étais pas opposé à l'insertion. Je ne sais pas bien les termes dont il s'est servi ; mais la personne l)résente qui m'a touché un mot de cela, R..., a ])icn ajouté aussi que vous n'y aviez pas ajouté foi et aviez rejeté l'insinuation. Quoi qu'il en soit, j'ai dû savoir si cette interprétation officieuse venait de Buloz et je m'en suis expliqué avec lui devant Abel que j'ai rencontré à la Revue. Il en est résulté qu'Abel a nié avoir rien dit de tel, et je n'ai plus attaché d'importance à ce propos. Mais Planche probablement aura su cela, et il vous a écrit là-dessus.
« Quant à mon opinion sur la pièce, vous la
savez; j'ai regretté Fai-ticle de Planche, mais du moment que ce n'était pas tel ou tel mot à rayer, mais l'article entier, j'ai dû m'abstenir de tout ce qui ressemblerait à un veto, dont je ne me crois aucunement le droit vis-à-vis de Planche ni de personne., l'ai tâché, dans quelques lignes de la chronique, de marquer que c'était une opinion personnelle et de rétablir le fait extérieur Vlu c:rand succès de Lucrèce. Je me suis arrêté là où il y aurait eu contradiction évidente entre l'article et la chronique.
« Je regrette bien tous ces nuages et tracas, croyez-le bien. Je compte sur votre amitié, supérieure à tout cela, pour ne pas nous en. voir séparés.
« Une chose que je regrette bien encore et qu'un mot de votre lettre avant-dernière a réveillée, c'est que Leroux se croit blessé à fond par vous pour je no sais quoi qui se serait dit par vous sur lui à Didier la veille de Lucrèce. N'écrivez pas à Leroux ; je lui parlerai à la rencontre et lui dirai votre souvenir spontané qui le touchera, j'espère. Pourquoi toutes ces divisions entre des cœurs amis, faute de s'entendre ?. Gomme je voudrais que ces épines cessassent
de croître, et que tout se rectifiât entre le génie et ceux qui Tadmirent!
« Tout à vous de cœur.
« SaIx>ïe-Beuve. »
Victor Hugo répliqua, le même jour, et sa lettre, particulièrement nette et ferme, fera sentir à Sainte-Beuve de quelle façon loyale et sincère on doit se comporter entre amis :
25 février [i833].
« Entre vous et moi, Sainte-Beuve, il y a une amitié scellée d'une façon trop profonde et trop durable pour que les petites affaires, l'amourpropre nous divisent jamais un seul instant. Nous sommes des amis sérieux. C'est notre devoir de ne jamais ajouter foi une minute aux commérages qu'on pourrait colporter de vous à moi et de moi à vous, tantôt bêtement, tantôt perfidement.
« Vous ne doutez pas, n'est-ce pas, mon ami, que jamais votre nom ne sort de ma bouche que comme il en doit sortir, avec l'effusion de l'amitié, de l'admiration et de la tendresse la
plus fraternelle ? Il me serait même impossible de souffrir autour de moi des hommes qui ne pensassent pas de vous comme j'en pense et qui n'en parlassent pas comme j'en parle. Vous êtes une de mes religions, n'oubliez jamais ceci, et toutes les fois qu'on essaiera de venir vous dire que j'ai parlé de vous autrement que comme d'un frère, dites simplement : Cela n'est pas.
« Je ne sais pourquoi je vous écris tout cela, car je suis sûr que c'est tout simplement votre pensée que je transcris ici ; mais puisqu'on a eu la niaiserie de prononcer votre nom à propos de la pauvre conduite de M. Buloz à mon égard, j'avais besoin de vous dire, moi, que jamais vous n'aviez été plus cher et plus présent à ma pensée qu'en ce moment où je vous vois à peine.
Quinze jours après, le 10 mars, Victor Hugo écrit encore à Sainte-Beuve pour le prier d'intervenir près de Buloz, toujours en froid avec lui et qui s'en prévaut pour manquer à l'engagement pris avec son frère, A])p1 Hugo. —
LA KUPTUIU: 20."
Victor Hugo, lui, est toujours le même; la lettre se termine ainsi :
«... J'irai vous chercher, mon ami. J'irai causer avec vous de cela et de tant d'autres choses pour lesquelles j'ai besoin de vos conseils et de votre amitié. Votre amitié est encore un des meilleurs endroits de ma vie. Je n'y songe jamais qu'avec attendrissement. Je relisais l'autre jour les Consolations. Où est-il, ce beau passé ? Ce qui ne passe pas, c'est un souvenir comme le vôtre dans un cœur comme le mien. Adieu, croyez bien que je n'ai jamais été plus digne d'être aimé de vous. »
Un fait nouveau et grave s'est produit dans la vie de Victor Hugo. Son amour pour Juliette, la princesse Negroni de Lucrèce Borgia, n'a commencé que comme un caprice; mais, dans ce monde retentissant qu'est le théâtre, le bruit s'en est rapidement répandu, et, dans ce même monde généralement peu scrupuleux, un blâme universel a atteint l'homme réputé jusque là impeccable. C'est à cela que fait allusion la dernière ligne.
Quelles furent les conséquences de cette défaillance dans l'esprit de Sainte-Beuve ? Sa ligne de conduite vis-à-vis de Victor Hugo n'en fut-elle pas modifiée? Il n'aurait pas été luimême s'il n'avait pas essayé d'en tirer parti.
En juin 1833, nous voyons Sainte-Beuve commencer à défaire tout doucement, au bout de quatre mois, ces « anneaux scellés et comme oubliés au cœur que le temps ne ronge point ». Dans une lettre pleine de désinvolture, on le sent qui peu à peu se dégage. Il se dérobe d'abord à une recommandation de Victor Hugo en faveur d'un écrivain. Il a conseillé au directeur de la Revue des Deux-Mondes de se réconcilier avec l'auteur à^Hernani; il n'en peut faire davantage. Il y a eu, dans \e National, autre feuille où il a pied, un mot désagréable pour Victor Hugo ; il espère que Victor Hugo l'aura ignoré ; en attendant, il l'en instruit. Il arrive enfin au véritable objet de sa lettre; il constate, comme au temps de son sairit-simonisme, qu'il n'est plus du « bataillon sacré » à la tête duquel marchait
Victor Hugo, et il parle à ce propos de bannissement. Le bannissement de Sainte-Beuve n'était évidemment pas un bannissement littéraire; il ne s'en compare pas m'oins à un banni, « banni de l'enceinte éternelle », et ce n'est pas sa faute, si, passant par des camps divers, il est devenu « presque infidèle ».
Ce jeudi [6 juin i833j.
« Mon cher ami,
« J'ai répondu un mot à Lafon, beau-frère de M. Leclerc, qui avait joint à votre recommandation la sienne, ayant été mon camarade de collège; j'ai déjà sept articles promis pour différents livres, et probablement je i^e les ferai pas tous; de plus mon roman*; il m'est donc impossible de prendre de nouveaux engagements. Redites-le à M. Leclerc, si vous le voyez.
« J'ai fait part à Buloz de ce que vous me dites à son sujet; s'il comprend son intérêt et si une gauche vergogne ne le retient pas, il