Le roman de toutes les femmes
Le boudoir de madame la comtesse Césarine de Rouvres était à la fois le plus singulier et le plus charmant boudoir qui fût au faubourg Saint-Germain, de la rue de Varennes à la rue de Vaugirard.
Situé dans une partie solitaire et reculée de l'appartement qui donnait sur un de ces immenses jardins épargnés jusqu’ici par la spéculation, qui met des murs partout où il y avait des arbres et remplace le gazon par des pavés, ce réduit discret et silencieux avait été disposé fraîchement, d’après les dessins d'un des plus gracieux artistes de ce temps-ci; et, pour complaire à la pensée ordonnatrice, il avait dû sans doute demeurer dans des limites bien restreintes pour la vivacité et le caprice de
sa fantaisie. Étroit comme un lieu où l’on ne doit jamais être plus de deux, sauf l’accident d’un tiers, ce boudoir était éclairé par une seule fenêtre, dont les glaces dépolies ne laissaient pénétrer qu’une lumière blanche et mate qui s’harmonisait parfaitement avec la tenture gris perle et le meuble en citronnier garni de damas bleu triste.
La cheminée qui servait à ne pas faire de feu, car elle était masquée en toute saison, était en marbre blanc non poli, et semblait, dans ses proportions, le portique réduit d’un temple athénien.
Ainsi que cela se voit souvent, cette cheminée ne faisait ni chapelle, ni musée, où s’étalent dans un artistique désordre les curiosités et les riens apportés par un caprice de la mode, et remportés le lendemain par un autre. On n’y voyait ni émaux, ni vases de Saxe et de Sèvres, ni cristaux de Bohème ou de Venise, ni coupes étrusques où de roides figures se promènent à la queue leu leu, en profilant leur silhouette rouge sur un fond noir. L’amateur de chinoiseries y aurait vainement cherché ces grands pots pétris d’azur et ces laques vernies, où des mandarins en or pêchent des poissons d’argent dans une mer de cobalt.^
On n’y voyait non plus ni fétiches indiens, ni fruits pétrifiés, ni oiseaux empaillés, ni bronzes, ni biscuits, ni paniers d’écaille, ni billets de spectacle, ni billets de concert, ni billets de loterie, ni billets d’amour.
Cette cheminée était simplement ornée d’une pendule en marbre blanc, dont le modèle original avait été demandé au ciseau grec d’un statuaire moderne, ainsi que
deux figures qui complétaient l’ensemlde et se reflétaient ' dans une grande glace à biseau, encadrée par de simples baguettes d’ébène où courait une niellure d'argent. Le plafond de cette pièce circulaire était creusé en dôme, et entouré d’une frise en bois sculpté figurant une guirlande de fleurs d’un fini précieux : à droite et à gauche de la porte, où se drapait une portière en velours blanc broché d’un dessin d’argent, fleurissaient dans des jardinières en forme de corne d’abondance d’énormes bouquets de camélias, fleurs pâles et inodores que, par leur blancheur naturelle, et peut-être aussi par le voisinage des marbres, on aurait pu croire pétrifiées.
Au-dessus de la causeuse étaient suspendues, dans des cadres pareils à celui de la glace, les gravures avant la lettre des Deux Mignons d’Ary SchefTcr, le seul peintre qui ait su traduire fidèlement ce mélancolique duo de l’espéranee et du regret.
Le tapis, une des plus merveilleuses productions de l’industrie indienne, avait été acheté dans un bazar d'Ispahan ; sourd au point qu’on s’y entendait à peine marcher, il était tissu d’une épaisse laine blanche semée de bouquets d’azur; on eût dit la lutte du printemps et de l’hiver, les violettes sous la neige.
En entrant dans ce lieu, qu’embaumait un vague parfum de gynécée, on ressentait d’abord une impression de froid suivie d’un éblouissement pareil à celui qu’on éprouve en passant subitement d’un lieu obscur à un lieu éclairé. Et, malgré la transparence du jour, tous les objets paraissaient tellement confondus dans la teinte générale, qu’il fallait regarder pendant quelque temps,
avant (le pouvoir distinguer si l’on était dans une habitation humaine; ou au milieu d’un nuage fantastique servant de prison à un clair de lune.
Certes, il fallait qu’une femme fût effrontément blonde pour oser demeurer dans un pareil lieu.
Mais notre héroïne est brune, et la blancheur immaculée de cet intérieur, chapelle de la Vierge, ces fonds uniformes qui eussent jeté en extase M. Ingres et son école, tout cela sans doute avait été disposé par la science du contraste, et devait servir uniquement à mettre en valeur une figure de l’école vénitienne.
Maintenant que nous connaissons l’écrin, voyons la perle !
Justement, voici notre héroïne qui entre avec la majestueuse lenteur d’une déesse en promenade sur les nuages. Elle est entièrement vêtue de blanc; sa robe, amplement étoffée, se drape en grands plis d’un beau style, et rappelle, par sa coupe, la forme des tuniques des dames romaines avant l'invasion des modes de l'Attique. Un réseau de bandelettes blanches emprisonne son opulente chevelure, dont l’ébène semble encore humide d’un parfum lustral. En la voyant ainsi paraître, un poète aurait pu se croire transporté en pleine mythologie, et prendre la comtesse pour une immortelle échappée de l’Olympe.
Tandis qu’elle se penche vers son miroir pour se faire dire un madrigal, ce serait le moment favorable pour tracer son portrait; mais un tel modèle voudrait un autre peintre. Nous dirons seulement que madame Césarine possède un genre de beauté qu’on pourrait appeler éclec-
tique, et où se réunissent en un accord parfait trois types opposés : la vivacité méridionale, la nonchalante rêverie germanique et la grâce française. Le portrait moral offre à peu près la même réunion singulière d’antithèses, car la comtesse est à la fois tendre comme Juliette, sentimentale comme Marguerite et coquette comme Célimènc : enfin, très-femme.
Quant à son boudoir, il n’était pas seulement une mise en scène disposée pour mieux mettre sa beauté en relief: d’ailleurs, elle y était toujours seule; l’entrée en était interdite à tout le monde, même à sa femme de chambre, qui avait reçu à cet égard des ordres positifs. Si, pendant les heures qu’elle y passait soigneusement enfermée, il lui venait quelque visite, les domestiques devaient répondre que Madame était sortie. L’un d’eux ayant un jour, par oubli, mis sa maîtresse dans la nécessité de passer au salon pour recevoir son oncle qui avait insisté pour la voir, il fut renvoyé sur-le-champ sans miséricorde.
Cette chambre était donc plus qu’une chambre ordinaire?
En effet, pour la comtesse, c’était un lieu consacré que ne devait profaner nulle présence étrangère : c’était un temple.
Mais à qui était-il édifié? Était-ce à un regret ou à une espérance?
A un regret sans doute; car madame Césarine n’y entrait jamais sans qu’un nuage s’étendît sur son visage, et elle en sortait plus triste encore qu’elle y était entrée ; souvent même cette tristesse se résolvait en larmes, et, si les murs n’eussent été à l’épreuve de toute indiscrétion.
on aurait pu entendre les sanglots mal comprimés qui s’échappaient de la poitrine de la comtesse, et alternaient pendant des heures entières avec les interjections douloureuses qui sortaient de ses lèvres.
A qui donc était adressée l'offrande de ces larmes solitaires? Pourquoi cette douleur mystérieusement voilée d’un voile blanc?
Madame la comtesse Césarinede Rouvres était veuve.
Veuve en effet; mais depuis un an son deuil était légalement expiré, et, au dire de tous, le défunt ne méritait pas uno prolongation de douleur au delà du terme officiel. Son union avec la comtesse avait été de celles qu’on appelle si improprement mariage de raison, ou, par une antiphrase plus ironique encore, mariage de convenance.
Quelle raison et quelle convenance offre, je vous prie, l’union d’un homme brisé, blasé, caduc, avec une jeuno lille qui ne demandait pas encore à devenir une jeune femme, et préférait les pralines aux bijoux, et les charades aux compliments? Pourquoi unir cette aube à ce déclin, cette grimace à ce sourire, cette voix qui tousse à cette voix qui chante?
Enfin, un matin, on vint chercher mademoiselle Césarine do Neuil dans son couvent, et elle interrompit une partie de raquettes commencée pour aller passer à son doigt l’anneau de M. le comte Sylvain de Rouvres, qui la laissa veuve au bout d’un an.
En vérité, c’était moins que jamais le cas de renouveler l’inconsolablo douleur d’Àrtémise, cet antique modèle de la fidélité conjugale; d’ailleurs, cette fidélité n’est plus
dans nos mœurs : aujourd’hui, la femme du roi Mausele lui ferait peut-être encore bâtir un monument, mais elle épouserait l’architecte.
Au reste, madame la comtesse de Rouvres ne pleurait pas un mort.
Après l’événement qui l’avait laissée veuve, elle obéit aux convenances sans feindre une affliction qui n’était pas motivée et dont personne n’eût été la dupe. Au bout d’un an, elle rouvrit son salon et reparut dans le monde, ou plutôt elle y fit son entrée ; car tout le temps qu’avait duré son union avec M. de Rouvres, elle avait été forcée de subir un tête-à-tôte presque continuel avec la mauvaise humeur et l’égoïsme brutal de ce vieillard qui se sentait mourir.
Présentée à la société parisienne par son oncle, M. de Neuil, madame la comtesse de Rouvres avait été sur-lechamp considérée comme une rivale par les femmes de toutes les aristocraties, et la lutte avait commencé, tantôt courtoise, tantôt hostile. Mais, au bout d’un an, soit qu’elle se déclarât vaincue, soit qu’elle renonçât à la royauté de l’élégance et de l’esprit, madame de Rouvres disparut tout à coup du monde, et, quoi qu’on pût faire, il fut impossible de découvrir sa retraite.
Cotte disparition causa un bruit énorme : c’était pendant l’été, la morte saison du scandale, et il y avait deux jours que les oisifs vivaient sur lt mémo médisance ; la fuite de la comtesse arrivait donc à propos : c’était un nouveau thème à broder, et certes il ne manqua pas de brodeuses.
Les courriers de Paris parlèrent de l’événement;
raille suppositions furent émises , discutées , et tour à tour acceptées ou repoussées; on imagina tout ce qui était le plus imaginable et tout ce qui l’était moins. Les meilleures amies de la comtesse entreprirent sa défense; dès lors elle fut perdue dans l’opinion. On vit siffler la calomnie, et l’envie ricaner en montrant ses grandes dents; enfin, comme on ne pouvait deviner au juste le motif de cette fuite soudaine, on inventa, et à la majorité de toutes les boules, brunes et blondes, il fut décidé que madame de Rouvres avait une intrigue et qu’elle voulait la tenir dans le mystère; ce qui semblait extraordinairement excentrique à quelques-uns, et surtout à quelquesunes.
Cependant, comme cette intrigue, si elle existait, n’était préjudiciable à personne; comme madame A... reçut tous les jours, à quatre heures, une visite accoutumée ; que madame B... rencontrait deux fois par semaine au bois un cheval bài-brun qui s’obstinait à marcher près de sa voiture, et que madame C... ne pouvait entrer dans un salon ou dans un théâtre sans être saluée par un gilet blanc qui la suivait comme son ombre; qu’enfin, apfôs une soigneuse revue, on put se convaincre de toutes parts qu’il "n’y avait dans toute cette affaire qu’une rivale de moins, les paniques causées par la fuite soudaine de la comtesse se calmèrent peu à peu, et, huit jours plus loin, son aventure était complètement oubliée, pour l’enlèvement récent d’une baronne maigre et aigre.
Ce fut quelque temps après tout ce bruit que madame de Rouvres fit préparer cette blanche cellule où nous venons de la voir entrer tout à l’heure, et où elle vient tous
les jours, comme elle le fait encore aujourd’hui, isoler sa douleur, et mouiller de ses larmes une lettre entourée d’un filet noir et signée de ce nom vulgaire : Antoine.
l’imbroglio.
— Julie, annoncez-moi à votre maîtresse.
— Madame est sortie, Monsieur.
— Son piano que j’entends me dit que vous mentez, ma chère.
— Mais, Monsieur, Madame ne reçoit personne, elle a sa migraine.
— Elle la renverra; allez m’annoncer.
— Mais, pourtant, Monsieur, mes ordres...
— Ah! dit M. de Neuil impatienté, voilà bien des affaires! Au fait, ne m’annoncez pas si vous ne le voulez; je n'ai pas besoin de faire tant de cérémonies avec ma nièce.
Et, repoussant la camériste fidèle observatrice de sa consigne, M. de Neuil traversa l’appartement, et, sans s’annoncer d’aucune façon, il entra subitement dans le petit salon où se tenait alors madame de Rouvres.
En entendant ouvrir la porte, la jeune femme fit un bond de biche effarée, et glissa précipitamment dans son corsage un papier qu’elle était en train de lire.
— Très-bien, dit en lui-même M. de Neuil, à qui une glace indiscrète venait de trahir le geste fait par ma dame Césarine.
-7, Ah ! c’est vous, mon oncle ! fit celle-ci avec un air languissant.
— Vous paraissez souffrante, ma nièce?
— Oui, j'ai ma migraine.
— Aujourd’hui mardi? Tiens! vous avez donc changé vos jours?
— Vous êtes cruel avec vos plaisanteries, mon oncle : je souffre très-sérieusement.
— Alors si cela est sérieux, ma nièce^ je vous enverrai mon médecin, un homme très-habile, qui vous guérira si vous êtes malade, et même si vous ne l’êtes pas, ce qui est bien plus difficile.
— Voilà un homme précieux. Comment s’appelle-t-il, votre médecin?
— Le docteur Anto...
— Antony? interrompit vivement la comtesse.
— Anlony, si vous voulez, moi je l'appelle Antoine, répondit M. de Neuil en remarquant les roses couleurs dont venait de s’empourprer le visage de sa nièce. Eh bien, voulez-vous que je lui fasse dire de venir?
— C'est inutile, mon oncle.
— Vous avez tort, chère enfant; tenez, rien que son nom prononcé devant vous semble apporter du soulagement à votre mal. Que serait-ce donc s’il venait lui-même!
— J’ai mon médecin, mon oncle.
— Soit; quand vous en voudrez changer, je vous recommandé le docteur...
— Lo docteur Antoine?
— Non, Àntony, puisque vous préférez ce nom-lù.
Madame Césarine baissa les yeux.
Sans paraître remarquer l’embarras de sa nièce, M. de Neuil avança son fauteuil près de la cheminée, et commença à tracasser le feu avec les pincettes.
— Ma nièce, dit-il, puisque vous ôtes malade et que vous ne pouvez sortir, je vous tiendrai compagnie; vous ferez mettre deux couverts, je dînerai avec vous, et nous passerons la soirée ensemble. Oh! ne me remerciez pas; je sais combien on s’ennuie quand on se trouve isolé dans l’état où vous êtes. Moi-môme, quand j’ai ma goutte, je suis bien aise d’avoir un peu de compagnie pour me distraire et me faire oublier mon mal. Pourquoi donc ne ferais-je pas pour vous ce que vous avez fait si souvent pour moi ?
— Je vous remercie bien, mon oncle; mais c’est aujourd’hui la soirée de madame Dalpuis, et je ne voudrais point vous priver d’y assister; d’ailleurs, votre absence la fâcherait.
— Ma vieille amie me pardonnera quand elle saura que je suis resté auprès de vous.
— Je ne le pense pas; elle sera au contraire furieuse de ne pas vous avoir pour faire son whist.
— Son cousin le chevalier me remplacera.
— Pourtant, mon oncle...
— Écoutez, ma nièce, dit M. de Neuil, soyons francs tous deux, et trêve de diplomatie. Vous voulez que je m’en aille, et moi je veux rester; je ne sortirai d’ici que si vos gens me mettent à la porte. D’ailleurs, je ne suis
pas venu pour rien, et vous prévoyiez sans doute quel motif devait m’amener chez vous, puisque vous vouliez éviter ma présence.
— Oh! mon oncle...
— J’ai de graves reproches à vous faire, Madame.
— Des reproches, à moi?
— Sans doute, à vous, et vous les méritez, répondit M. de Neuil. Vous m’avez pris pour un oncle de comédie, et avez agi avec moi comme si vous étiez mon neveu, au lieu d’étre ma nièce; mais je vous préviens que je ne suis pas d’humeur à me laisser berner comme les Gérontes du théâtre classique.
— Ah! mon Dieu! que voulez-vous dire? demanda madame Césarine en joignant les mains; vous me mettez au comble de l’étonnement.
— 11 est inutile de feindre , ma nièce, je sais tout; continuer à nier serait aggraver votre faute , tandis qu’un aveu sincère peut vous mériter mon indulgence.
— Mais, encore une fois, fit la comtesse, que dois-je nier? que dois-je avouer? Instruisez-moi , car, si vous savez tout, moi je ne sais rien, absolument rien.
— Vous travaillez à me fâcher sérieusement, ditM. de Neuil; j’étais venu ici disposé à vous pardonner; mais votre coupable obstination m’oblige à une sévérité que mon cœur repousse, mais que mon devoir ordonne. Ainsi vous persistez à nier?
— Mon oncle, je vous assure que vous allez me rendre folle si vous continuez cette étrange plaisanterie, que je ne puis comprendre. Pour Dieu, je vous en supplie.
ditcs-moi un mot, un seul mot, qui puisse me mettre sur la trace de cette étrange énigme.
— Soit, dit M. de Neuil; vous ne demandez qu’un mot, je vous en dirai quatre : vous allez vous marier!
— Moi ! s’écria madame de Rouvres ; qui vous a dit cela 1 ?
— Tout le monde, excepté vous, et c’est ce dont je me plains.
— Qu’est-ce que cela signifie?
— Cela signifie, ma nièce, que vous avez absolument méconnu mes bontés en ne m’instruisant pas de l’intention où vous étiez. Que pouviez-vous craindre, je vous prie? Pouvais-je m’opposer à ce mariage, étant, comme il est, sortable de tous points? Pourquoi conduire mystérieusement une affaire qui pouvait se mener au grand jour? Que signifient toutes ces allures de roman? A quoi bon éveiller les oisivetés en quête de scandale? A quoi bon tout cela? N’êtes-vous pas libre? Quel obstacle pouvait s’opposer à ce que vous donnassiez publiquement votre main à l’homme que vous en croyez digne et qui l’est en effet? La démarche qu’il vient de faire près de moi me le prouve.
— Mon oncle, dit madame de Rouvres étrangement émue, si vous parlez sérieusement, je suis la plus malheureuse des femmes; et, si mon frère était en France, je le supplierais de me venger des infâmes qui osent ainsi jouer avec mon nom, que jusqu’ici ma conduite a gardé pur de tout soupçon.
— Mais, encore une fois, ma nièce, quand je vous assure que je sais tout; quand je vous affirme que j’ai vu votre futur mari ; quand je vous dis son nom !
— Mais quel nom. mon Dieu! dites donc vite! s’écria la comtesse.
— Pourquoi me le demander? vous le savez mieux que moi.
— Mon oncle, on vous a menti; je suis le jouet d'une odieuse machination dont je no comprends pas encore le but.
— Mais j’ai vu chez votre futur la corbeille de mariage qu'il vous destine; j’ai vu les lettres de faire part toutes prêtes à être envoyées, car votre époux veut rompre tout mystère. Ehl parbleu! ajouta M. do Neuil en se retournant vers un magnifique tableau représentant les Adieux de Roméo et de Juliette, niez donc encore. Après avoir vu votre portrait chez lui, voici que je vois le sien chez vous, à la place qu’occupait celui de M. de Rouvres... Gela est-il assez significatif, et que faut-il do plus pour constituer l’évidence?
— Mensonge!... mensonge!... continua madame de Rouvres.
— Ah! pour le coup, dit M. de Neuil, ceci est trop fort, et votre persistance m’indique clairement que vous tenez absolument à ce que je demeure étranger à cette nouvelle alliance. Eh bien, soit, je ne m’en mêlerai pas ; seulement, comme aux yeux du monde je ne veux point passer pour l’ignorer, si je n’assiste pas à votre mariage, j’enverrai au moins ma voiture à la cérémonie.
— Mon oncle, mon oncle, vous me rendez folle !
— Ma nièce, vous n’avez pour moi ni respect ni amitié, et, si ce n’était point par considération pour votre futur mari, que j’eslime beaucoup, je vous déshériterais.
Et, ayant dit, M. de Neuil prit son chapeau et sortit. — Julie, dit-il à la femme de chambre qu’il rencontra, courez chez votre maîtresse, qui vous attend pour se trouver mal.
LE QUII’ROQUO.
Une heure après avoir quitté sa nièce, M. de Neuil descendait de voiture rue des Martyrs, à la porte d’une maison d’assez pauvre apparence.
— Monsieur Antoine est-il chez lui? demanda M. de Neuil au concierge.
Et, sur la réponse affirmative, il monta avec rapidité les cinq étages d’un escalier roide et obscur qui conduisait à un labyrinthe de corridors, sur lesquels ouvraient une douzaine de chambres.
— Quelle idée de venir loger ici, quand on a un des plus coquets appartements de Paris! pensa M. de Neuil en frappant discrètement deux coups à une porte où était fixée une carte de visite indiquant ce nom :
Le docteur Antoine.
Au bout de quelques instants, un jeûne homme vint ouvrir.
iC LF. ROMAN DF. TOUTES LES FEMMES.
— Quoi! c’est vous. Monsieur? dit-il avec surprise en apercevant M. de Neuil.
— Oui, c’est encore moi, répondit M. de Neuil en entrant dans une petite pièce froide, au sol humide, au plafond bas et lambrissé, et mal éclairée par le jour avare qu’elle recevait d’une petite fenêtre de forme dite guillotine.
Cette chambre, garnie d’un mobilier des plus humbles, était alors dans le plus grand désordre; les tiroirs des meubles étaient ouverts et à moitié vides, à terre, au milieu de plusieurs paquets qui semblaient avoir été préparés en hâte ; et à côté d’un sac de voyage gisait une grande malle fermée d’un cadenas, et sur laquelle était clouée une carte de visite pareille à celle de la porte d’entrée. D’un coup d’œil, M. de Neuil vit qu’il ne s’agissait pas d’un déménagement, mais d’ufl voyage; un papier ouvert qu’il aperçut sur la cheminée, et qu’il reconnut pour être un passe-port, le confirma dans l’idée qu’il venait d’avoir.
— Bien décidément vous partez, Antoine? demanda M. de Neuil en s’asseyant sur un fauteuil d’une élasticité douteuse.
— Je pars, répondit le jeune homme.
— Quand ?
— Ce soir même.
— Les motifs qui vous obligent à partir sont-ils vraiment si importants que vous ne puissiez attendre quelques jours encore ?
— A quoi bon attendre? dit Antoine, j’ai trop attendu déjà ; voici deux mois que je devrais avoir quitté
Paris. Oh! pourquoi suis-je venu? ajouta-t-il en se frappant le front.
— Voilà un garçon qui joue trop bien la comédie pour que je ne lui donne pas la réplique, se dit à lui-même M. de Neuil. Tout ceci pourrait devenir bien réjouissant ou bien triste, si je ne m’en mêle; car, en voulant jouer avec le feu, voilà deux êtres qui se sont brûlés. Mon Dieu, comme les jeunes gens d’aujourd’hui se donnent de la peine pour se rendre malheureux ! Ils préfèrent les soucis qui durent aux roses qui passent, les lueurs de la lune au clair du soleil, l’automne au printemps ; et, en le mettant à ce beau régime, ils ont métamorphosé l’Amour en un ange poitrinaire et timide, qui retire son bandeau pour mieux pleurer, et change son carquois contre un violoncelle. Ah! continua M. de Neuil en poursuivant ses réflexions, ce n’était pas ainsi de mon temps, et madame Tallien m'aurait eu bien vite renvoyé si je m’étais présenté à ses soupers avec une pareille mine, ajouta le vieillard épicurien en regardant Antoine, qui était demeuré debout devant lui, le visage pâle et fatigué, et s’efforçant de comprimer l’angoisse intérieure qu’il ressentait. Mais, reprit M. de Neuil en achevant son monologue, tout cela va finir, et je leur ménage un dénoûment de ma façon et auquel ils ne s’attendent pas ; voilà assez de roman comme ça. Vous avez donc bien souffert, Antoine? ditM. de Neuil tout haut.
— Et j’ai sans doute encore longtemps à souffrir.
— Oui, surtout si vous faites comme ces malades qui rouvrent leurs blessures pour retarder leur guérison. Je n’approuve pas votre départ, moi. .
— Vous me l’avez conseillé cependant.
— Autrefois, oui, maintenant, non.
— Je partirai pourtant ; il le faut, d’ailleurs.
— Il le faut, cela peut être contesté, reprit M. de Neuil. Nul autre que vous-môme no vous oblige à ce départ.
— Si, Monsieur, reprit Antoine. Hier encore, mon repos... l’intérêt de mon avenir... l’espérance que j’avais de trouver en d’autres lieux l’oubli de mon amour, tout cela me conseillait de quitter Paris. Aujourd’hui, c’est plus que tout cela qui me rappelle dans mon pays. Hier, je n’aurais ôté qu’imprudent en restant; aujourd’hui, je serais coupable.
— Que voulez-vous dire? fit M. de Neuil d'un air très-étonné.
— Tenez, Monsieur, répondit Antoine en tirant de sa poche une lettre qu’il mit entre les mains du vieillard, lisez.
— Ah bah! s’écria M. do Neuil, c’est fort triste, en effet. Eh ! mais, ajouta-t-il mentalement, voilà une élégie qui tourne au drame, on y meurt. Que signifie l’introduction de ce nouveau personnage ? Au point de vue } dramatique, c’est assez heureux d’invention ; mais, que diable! encore une fois, voilà assez de comédie, il faut en finir. Non ; voyons un peu s’il jouera froidement son rôle jusqu’au bout.
Antoine, reprit M. de Neuil, après l’événement que vous annonce cette lettre, je comprends, en effet, que votre départ soit indispensable; mais je vous conseille de le retarder d’un jour seulement. Ecoutez-moi, e l
asseyez-vous : je suis venu vous apprendre une grande nouvelle.
— Quelle nouvelle ?
— J’ai retrouvé mademoiselle Qésarine.
— Elle n’en est pas moins perdue pour moi.
— En effet, mademoiselle Gésarine est perdue pour vous, car elle n’était pas ce qu’elle paraissait être.
— Je le savais, dit Antoine.
— Vraiment. Quoi 1 vous saviez...
— Que j’ai été le jouet d’une patricienne ennuyée, qui a voulu se distraire un moment, et dont le caprice a brisé mon cœur, détruit mon avenir, et qui serait bien heureuse, sans doute, si elle savait qu’elle a fait deux victimes au lieu d’une ; car, à l'heure qu'il est, peutêtre, ajouta Antoine, une tombe s’ouvre pour son innocente rivale, que j’ai oubliée, et qui so souvenait, elle !...
— Allons, se dit M. de Neuil, il a fort bien dit sa tirade, et l’acteur a parfaitement secondé l’auteur... Encore une épreuve.
— Eh bien ! Antoine, je viens vous offrir le moyen de vous venger, vous, et celle que vous voulez sauver de la mort. Gomme vous l’avez dit, vous êtes les victimes d’une comédie inventée et jouée par une grande dame qui a voulu se distraire un moment de ses opulents ennuis. Vengez-vous d’elle, et ce sera de toute justice, et je vous y aiderai. Écoutez-moi encore : la comtesse de Rouvres est sur le point de contracter une union avec un gentilhomme qu’elle aime ; ce mariage est un rêve qu’elle caresse depuis longtemps, et auquel elle
va faire ses dévotions quotidiennes dans un petit cabinet blanc où personne n’entre quelle. Vous pouvez d’un coup briser ce rêve, et rendre à la comtesse douleur pour douleur : allez montrer à son futur les lettres que vous avez d’elle, et le mariage sera rompu, et vous serez vengé, et la comtesse souffrira comme vous, plus que vous peut-être, car elle deviendra la fable de tout Paris.
— Monsieur, répondit Antoine, ceci serait une lâcheté, et je suis un honnête homme : voici le cas que je fais de votre conseil. Tenez, dit le jeune homme en pre- • nant dans un portefeuille le petit paquet, voici les lettres de la comtesse de Rouvres : qu'elle caresse son rêve en paix et le réalise.
Et il jeta dans le feu les lettres, qui s’enflammèrent et furent entièrement consumées au bout d’un instant.
— Joli coup de scène 1 murmura M. de Neuil, mais il se fait temps de baisser la toile.
Et, s’adressant à Antoine :
— C’est beau, c’est noble, ce que vous venez de faire, et je vous tiens pour un galant homme; pourtant vous avez eu tort de brûler les lettres de la comtesse.
— Pourquoi, Monsieur?
— Parce qu’elle demandera à les voir lorsqu’elle sera votre femme, dit en riant M. de Neuil, car j'ai arrangé ce mariage, et j’espère que M. le comte Antony de Sylvers ne le dérangera pas, lit M. de Neuil en s’inclinant devant Antoine.
Puis il reprit :
— Pour presser ma nièce à conclure une union qui doit la rendre heureuse , je lui ai même fait croire que
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le monde en était instruit. Et dites que vous n’avez pas un brave homme d’oncle ! Vous vous étiez perdus en route, et je vous ramène tous deux au but la main dans . la main.
— Ah ! merci , Monsieur, merci , s’écria Antoine ; l’erreur dans laquelle vous ôtes tombé m’éclaire. Maintenant je comprends tout... c’était le comte qu’elle aimait et qu’elle venait chercher ici.
— Tiens, dit M. de Neuil, je me suis trompé. Il y en avait un autre !
l’atelier.
Sans qu’il soit besoin de quitter la maison où se passe le dernier chapitre de .cette histoire, nous introduirons le lecteur chez un nouveau personnage précédemment cité.
A quelques pas de la chambre occupée par le docteur Antoine habitait un jeune peintre, dont la vie tranquille et retirée faisait l’édification du voisinage, en grande partie composé d’ouvriers.
Au moment où nous pénétrons dans son atelier, nous y trouvons un désordre à peu près pareil à celui qui régnait dans la chambre du docteur Antoine, dont l’artiste est le voisin. Ici, comme à côté, un sac de nuit et Uu
coffre ouverts, des habits poudreux jette au hasard sur les meubles parlent de voyage; mais ce désordre annonce un retour, et non pas un départ.
Absent depuis trois mois, Antonv vient d’arriver à Pa-* ris, et sa première visite a été pour son voisin.
C’est ensemble que nous les trouvons maintenant dans l’atelier du peintre, assis l’un près de l’autre, et poursuivant une causerie dont, par ce qui va suivre, le lecteur comprendra facilement le début.
— Écoutez-moi, disait Anlony en serrant dans la sienne les mains d’Antoine, plongé dans un profond anéantissement, je suis content de vous avoir vu avant votre départ : car, après tout ce que vous m’avez conté, cl dans l’état d’agitation où vous ôtes encore, vous pouviez avoir sur mon compte de mauvaises pensées, et mettre en doute la sincérité de mon affection pour vous. Ce doute, vous l’avez môme eu, et je vous le pardonne, dit Antonv, je vous le pardonne de tout mon cœur : car en ce moment il était permis, naturel, et pourtant Dieu sait s’il était juste.
— Et si après votre justification je doutais encore, dit Antoine en retirant sa main de celle d’Antony, me pardonneriez-vous toujours?
— Dieu pardonne bien aux blasphémateurs égarés par la souffrance. Oui. je vous pardonnerais, car je comprends que ma justification froidement exposée n’ait, pu vous convaincre. Mon retour, qui coïncide si étrangement avec l’annonce de ce prétendu mariage qu’on vient de vous faire, vous autorise à être soupçonneux. La trahison engendre le doute, et vous avez été odieusement
trompé, et je comprends que vous m’accusiez quand même d’avoir été pour quelque chose en ce grand malheur, d’où il en naîtra tant d’autres peut-être.
. ' — Oh! dit Antoine avec amertume, quand je pense
qu’autre fois j’ai béni le hasard qui vous avait amené vers moi!
— Ce n’est point le hasard qui prépare les amitiés; c’est la Providence, dit Antony. Aujourd’hui vous persistez à penser que j’ai failli à cette amitié, et, je vous le répète : devant l’évidence même, si elle venait armée de preuves pour plaider en ma faveur, je vous pardonnerais le doute, car vous en avez acquis le triste privilège : aussi ne vous ferai-je point de nouvelles protestations.
— Ah! dit Antoine, je voudrais vous croire, moi. Mon cœur est brisé. Inhabitué aux tempêtes des passions, je sentais mon âme gagnée par le délire. Mais je me suis efforcé de comprimer cette fièvre horrible qui m’acheminait à la folie. Et maintenant... tenez... je suis de sangfroid, je suis calme, parfaitement calme, je vous assure. Et si vous me donniez de bonnes raisons, je les admettrais; si vous me fournissiez des preuves que, si j’ai été trompé, c’est par cette femme seule, et non par vous, ah! je vous croirais, et ne m’obstinerais pas dans mes doutes... Ainsi donc, je vous en prie, profitez de cette heure ; et, avant qu’il fasse sombre dans mon intelligence, jetez-y l’éclair de la vérité; et, comme vous le disiez tout à l’heure, je ne me refuserai pas à l’évidence ; je vous croirai. Voyons, Antony, je vous en prie encore, cherchez... trouvez un moyen... défendez- vous... je vous écoute.
— Je n’ai rien à ajouter à ce que je vous ai dit déjà, répondit Antony. Ma cause est du nombre de celles qui n’ont que des paroles pour se défendre, alors que l’accusation veut des preuves.
— Mais encore une fois, reprit Antoine avec vivacité, avouez avec moi qu'en pareille circonstance des négations ne sont pas suffisantes ; et, tenez, discutons encore les faits; vous verrez par là combien je suis vraiment en état de vous entendre et de vous comprendre, si vous avez de bonnes raisons à me donner. Quand cette femme est venue demeurer ici, nous l’avons aimée tous deux. Ne le niez pas, vous l’avez aimée avant moi peut-être; mais d’abord je n’en sus rien : ce fut elle qui me l’apprit plus tard.
— Je l’ai aimée, dites-vous, interrompit Antony. Eh bien, oui, j’ai été sur le bord de ce malheur; mais ce que je puis vous affirmer, c’est que cette femme ne l’a jamais su; et, si j’avais eu l’imprudence de lui parler d’amour une seule fois, soit des yeux, soit de la parole, je ne me le pardonnerais jamais, surtout maintenant que je sais qui elle est.
— Vous voyez bien que vous me trompez, dit Antoine. D’abord, vous saviez qui elle était; ce n’est pas moi qui vous ai appris son nom, et le rang quelle occupe dans le monde; car, dans ce monde, où vous êtes né, où vous avez vécu longtemps, vous aviez connu la comtesse de Rouvres, et n’avez pu manquer de la reconnaître en la retrouvant ici.
— J’ai pu voir autrefois madame de Rouvres dans une réunion de trois cents personnes, entre une mazurka de
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Konlsky et un duo de Lucia. J’ai même pu parler avec elle pendant cinq minutes, médire d’une de ses amies parce quelle avait un amant, ou parce qu’elle n’en avait pas. Nous avons pu échanger ensemble des madrigaux et des coquetteries. Mais madame la comtesse de Rouvres, que j’avais rencontrée à l’ambassade d’Angleterre, ou au Champ de Mars un jour de courses, ne m’avait pas causé une impression assez vive pour que je pusse la reconnaître dans la personne de mademoiselle Césarine, qui habitait une mansarde, raccommodait les chiffons des autres pour en acheter qui fussent à elles, mangeait du pain et des cerises, cultivait des giroflées, élevait des petits oiseaux, «t chantait faux comme une grisette de Paul de Kock. Encore une fois, et vous devez bien comprendre cela, Antoine, mademoiselle Césarine ne m’a aucunement rappelé madame de Rouvres, et je n’avais que trop peu vu cette dernière pour la reconnaître, surtout quand elle eut changé sa couronne de comtesse contre un bonnet chiffonné. Pourquoi et dans quel but? Voilà précisément où est le mystère?
— Dans quel but? Je le sais maintenant, et le mystère commence à devenir moins obscur, reprit Antoine, grâce à ce que m’a appris tantôt la personne qui par erreur me prenait pour vous. Je veux bien admettre que vous n’avez pas reconnu d’abord madame de Rouvres dans notre voisine : mais elle n’a pas tardé à se faire reconnaître de vous, et en vérité vous ne m’ôterez pas cela de l’idée : le respect de grande étiquette avec laquelle vous la traitiez m’en est une preuve suffisante.
— Le respect est une des formes de l’amour, dit Au-
LF. ROMW DE TOUTES LES FEMMES.
tony, et, je vous l’ai dit, un moment j’ai été sur le point d’aimer notre voisine. Mais heureusement je me suis arrêté à temps, pour deux raisons : la première, parce que j’avais alors la fièvre du travail, et que je ne voulais pas la couper par une intrigue ; l’amour et l’art sont deux passions jalouses, l’une peut quelquefois inspirer l’autre, mais toutes deux ne sauraient vivre ensemble dans le môme cœur : j’ai fait céder l’amour.
— Ah ! dit Antoine avec une fronie triste, voici encore que vous jouez du paradoxe; je n’accepte pas votre première raison. Voyons la seconde.
— La seconde raison, dit Antony, c’est que je m’étais aperçu que vous aimiez Césarthe, et que je n’ai pas voulu être votre rival; c’est pourquoi je suis parti.
— Je ne demanderais pas mieux que de croire à ce dévouement, dont voici la première nouvelle; mais j’en dois douter comme de tout le reste. Tenez, Antony, maintenant je ne vous demande plus de vous défendre de m’avoir trompé; je vous demande, au contraire, un aveu franc et entier, et je vous assure que je vous pardonnerai.
— Je ne puis avouer que ce qui est vrai, et je vous ai dit la vérité, répliqua Antony. Sans que vous m’en eussiez rien dit, je savais votre amour pour Césarine, et j’avais deviné le sien pour vous; c’est alors que je suis parti.
— Et, reprit Antoine en s’animant de plus en plus, c’est alors que Césarine est partie aussi ; car, deux jours après votre départ, elle avait quitté cette maison pour aller vous rejoindre où vous lui aviez donné rendez-
vous. C’est alors aussi que M. de Neuil, qui sans doute faisait épier sa nièce, a eu vent de l’intrigue qu’elle entretenait avec vous, et en a obtenu d’elle-méme l’aveu complet; et pour faire taire les bruits qui auraient pu se répandre et compromettre la réputation de madame de Rouvres, il a été convenu avec elle qu'un mariage légitimerait l’amour qu’elle avait conçu pour un jeune gentilhomme, autrefois connu dans le monde sous le nom du comte Antony de Sylvers. Est-ce vrai cela, Antony, et ne voilà-t-il pas votre histoire?
— Non, ce n’est pas mon histoire, répondit l’artiste, c’est au contraire un roman que vous inventez à loisir pour donner raison à vos doutes, et pour baser sur quelque chose l’accusation de fausse amitié dont vous m’accablez si obstinément. Encore une fois, et pour la dernière, la comtesse de Rouvres et mademoiselle Césnrine sont pour moi deux femmes bien ditférentes, à tel point que, malgré tout ce que volts m’avez dit, je doute encore s’il est possible que celle que j’ai vue ici soit la même que j’ai rencontrée une ou deux fois dans le monde. Non, je n'ai point eu d’amour pour mademoiselle Césarine, car je persiste à lui donner ce nom, comme je persiste à croire que c’était vous et non moi qu’elle préférait. Quant à sa disparition, qui coïncida, dites-vous, avec mon départ, c’est un fait que je ne m’explique pas encore, non plus que l’annonce de ce fabuleux mariage dont vous est venuparler ce M. de Neuil, personnage fantastique, qui doit à coup sûr avoir la clef de tout ce mystère, infiniment grotesque sans les suites graves qui peuvent en résulter. Et maintenant, continua
Antony, je crois le moment venu de vous satisfaire à propos d’un fait sur lequel vous m’avez souvent interrogé. Quand vous m’aurez entendu, vous saurez quelles causes m’ont décidé à quitter le monde, et m’empêchent pour ainsi dire d’y rentrer, alors que je le voudrais. A cette confidence, d’où ressortiront peut-être en ma faveur quelques preuves morales, j’en ajouterai une autre dans laquelle, pour parler le langage judiciaire, puisqu’il s’agit ici d’accusation et de défense, vous trouverez un cas d’alibi.
— Que voulez-vous dire? fit Antoine.
— Je veux dire, répondit Antony, que j’ai passé tout le temps de mon absence à trente lieues d’ici, auprès d’une femme que j’aimais, et cette femme n’était pas madame de Rouvres. Écoutez-moi, ajouta Antony, et vous verrez que vous n’êtes pas seul à souffrir; vous ne pleurez que sur une illusion envolée, et moi...
— Je vous écoute, dit Antoine.