‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 2 sur 22 · ANTONY · texte numérisé non relu

ANTONY

J’ai vingt- quatre ans, et à vingt ans l’expérience m’avait déjà appris tout ce qu’elle peut apprendre à un homme dans le courant de sa vie entière.

Ma première enfance orpheline s’est écoulée dans un

bourg perdu de la Bourgogne, sous les yeux d’une femme étrangère ayant pour métier de vendre aux enfants des autres la vigilance et les soins dont les mères entourent leurs nouveau-nés. Cette femme, qui, après tout, m’aimait de son mieux, ne mesurait point trop sa tendresse au prix qu’elle en recevait, et, quoique cet attachement intéressé ne fût qu’une pâle ^>pie de l’amour maternel, je lui dois encore la meilleure part de ma vie.

Comme j’allais avoir ce qu’on appelle l’âge de raison, et que le séjour de la campagne n’était plus indispensable à ma santé, mon tuteur me rappela à Paris, où il habitait, et, dès que je fus en état de commencer mon éducation, on me confia aux soins d’un précepteur. Cet homme était un vieillard qui se livrait depuis fort longtemps déjà à l’éducation des enfants riches, et le malheur voulut que je devinsse son élève. Pendant dix ans qu’il demeura près de moi, je ne me souviens pas de l’avoir vu sourire une seule fois.

Alternée par les jeux et les affections de famille, pleine d’encouragements et de sollicitude, l’étude est ordinairement pour les enfants un sentier facile : pour moi, l’étude fut une montée âpre et rude, un labeur pénible. Mon précepteur était un esprit méthodique et régulier, ne sachant présenter la science qu’il enseignait que sous les aspects les plus difficiles, et s’attachant plus volontiers à la lettre qu’à l’esprit du livre. Hors de l’étude, il demeurait le môme ; et, devant cette immuable rigidité, qui ne se démentait jamais ni dans ses paroles, ni dans ses actes, la pétulance étourdie de mon âge se changea bientôt en une gravité qui, chez les enfants, est

presque toujours un vice ou un malheur. Pour moi, ce fut un malheur; caries quelques heures qui étaient réservées à mes récréations, je les passais en rêveries ou en jalousies. De la chambre où j’habitais, on apercevait à quelque distance la cour d’une pension qui deux fois par jour se remplissait d’écoliers, dont les jeux bruyants venaient troubler ma solitude réfléchie et excitaient mon envie. Un jour, je vis la cour pompeusement décorée dé drapeaux et do guirlandes, des gradins avaient été disposés autour d'une tribune chargée de livres et do couronnes. Je demandai à mon précepteur ce que signifiaient ces préparatifs, et il me répondit que c’était sans douté le jour de la distribution des prix dans la pension voisine. En effet, au bout de quelques instants, les gradins furent remplis par les élèves ; derrière eux, se placèrent les parents, qui, plus encore que leurs enfants, semblaient émus par une anxiété pleine d’espérance et de crainte. Enfin les maîtres vinrent prendre place à la tribune, et la distribution commença.

A chaque nom prononcé, j’entendais venir jusqu’à moi le bruit des salves d’applaudissements, et je voyais le jeune triomphateur passer, le laurier en tète, au milieu de cette foule dont tous les regards étaient arrêtés stir lui ; et sa mère lui mettait au front plus de baisers que n’avait de feuilles la sainte couronne du travail qu’il venait de conquérir. Cette fête solennelle, les joyeux cris de tous ces jeunes glorieux aux bras de leurs mères glorieuses, tout cela formait un spectacle auquel je ne me sentis pas la force d’assister plus longtemps, et je courus me réfugier dans ma chambre à coucher.

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— Oh! m’écriai-je en tombant à genoux devant un portrait de ma mère, oh ! ma mère, si vous viviez, moi aussi j’aurais des couronnes !

— Eh bien ! dit mon précepteur en entrant, à quoi songez-vous? La récréation est finie, il faut rentrer à l’étude.

Et, voyant mes larmes, il ajouta :

— Âh ! je vous comprends, vous ôtes envieux, c’est s’y prendre jeune et pour peu de chose; allez... je sais cela, moi. La plupart de ces enfants ne méritent point les prix qu’ils viennent de recevoir, et leurs parents s’enorgueillissent do triomphes qu’ils ont payés d’avance : je sais cela, vous dis-je.

Pourquoi cet homme essayait-il ainsi d’éteindre en moi une noble et généreuse envie ? Pourquoi m’instruire de ces marchés que l’indulgence de quelques parents accepte en faveur de leurs enfants et pour les encourager? C’est ce que je ne pouvais comprendre alors ; mais je le sus plus tard.

Mon précepteur avait été élevé par charité dans un collège, et les autres enfants, ses camarades, avaient fait de lui ce qu’on appelle un souffre-douleur. N’ayant point d’autres ressources pour vivre, il s’était consacré au professorat; et j’ai pensé souvent qu’il avait adopté cet état afin de pouvoir se venger sur l’enfance des autres de son enfance persécutée et malheureuse. Il avait remarqué aussi combien il m’était pénible d’assister tous les jours aux libres récréations que mes voisins les écoliers passaient en commun; et il semblait prendre plaisir à voir le regret secret que j’éprouvais de ne pouvoir me mêler à leurs jeux.

Un jour que mon tuteur me félicitait sur mes progrès, du même ton dont il .m’aurait réprimandé, je lui demandai s’il voulait me mettre en pension ou au collège.

— Vous ôtes trop riche, me dit-il, et ce n’était pas l’intention de votre mère; d’ailleurs, ajouta-t-il brusquement, n’êtes-vous pas heureux ici ?

Il me demandait si j’étais heureux, moi pauvre enfant, dont l’existence cloîtrée s’écoulait entre les quatre murs d’une chambre où je n’avais d’autre distraction que le spectacle de la joie des autres. Ahl la plus triste prison n’est point celle où n’entrent et la lumière du jour, et les bruits du monde ; c’est la prison d’où le captif peut voir des gens libres courant devant lui dans les chemins de la liberté.

Ainsi, cette charmante époque qui sert de préface à la vie, et vers laquelle' nous aimons à nous retourner plus tard pour oublier les peines du présent en évoquant les joies du passé; l’enfance, qui met chaque jour au pillage les corbeilles fleuries de l’espérance; l’enfance, qui passe si vite au milieu d’ôtres aimés et qui vous aiment ; la tendresse sans bornes de la mère, l’indulgente sévérité du père, les contes de l’aïeule le soir au coin du foyer ; le travail rendu facile par l’espérance des jeux, les jeux rendus plus gais par l’accomplissement du devoir : tout ce calme bonheur, hôte paisible et souriant qui habite sous le toit des honnêtes familles, je ne l’ai pas connu; je n’ai pas eu d’enfance 1

Et, plus tard, l’adolescence aux interrogations naïves, les premières rêveries de l’âme, les premières agitations

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du cœur, les premières ambitions de l’esprit, l’éveil des vagues désirs, la curiosité de l’enfant qui se fait homme, et, pareil à un voyageur aux approches de la mer. entend déjà au loin de confuses rumeurs qui s’élèvent de ce monde où il va entrer bientôt, et vers lequel il s’avance d’impatience et de sécurité; de môme que la première, cette seconde partie de la vie s’est écoulée pour moi dans une solitude rendue plus triste encore par la présence d’un spectre savant qui m’avait lentement inoculé sa science glacée et inféconde.

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