‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 19 sur 22 · CAROLINE CHAMP LOUIS · texte numérisé non relu

CAROLINE CHAMP LOUIS

10, rue de Vaugirard.

— Quoi! c’était Caroline ! cette Caroline tant aimée 1 Maintenant je comprends son erreur et son épouvante.

Et après avoir remis le portefeuille dans sa poche, le jeune homme se rapprocha lentement de la tombe près de laquelle il était arrêté avant l’évanouissement de Madame Champ louis.

Cette sépulture modeste, dont l’entretien soigné attestait un vigilant et pieux souvenir, se composait d'un seul bloc de pierre sur lequel on lisait gravé en creux :

LUCIEN DE MARISSAC,

Mort en Afrique , le 8 août 1841, au combat de l’Isly, à l’âge de vingt-deux ans.

— Pauvre Lucien ! pauvre frère ! dit l’étranger d’une voix triste. C’est pour elle qu’il est mort.

Et après avoir jeté un dernier adieu à la tombe fraternelle, il s’éloigna lentement et rejoignit la voiture qui l’avait amené au cimetière.

Comme il y montait, il aperçut à peu de distance Madame Champlouis qui montait aussi dans un fiacre, dont

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elle baissa précipitamment le store, en voyant le jeune homme qui s’était arrêté pour la regarder.

— Voudrait-il me suivre? pensait-elle, tout émue de la scène qui venait de se passer.

— Où va Madame? demanda le cocher.

— Rue de Vaugirard, dit madame Champlouis.

Puis, changeant soudainement d’idée, elle reprit :

— Non... conduisez-moi rue des Trois-Frères, n° 2, et allez vite.

— Chaussée-d’Antin ! dit entre ses dents l’automédon, il y a une fière course.

— Où allons-nous. Monsieur ? demandait de son côté le cocher d’Alphôe à celui-ci.

— Rue des Trois-Frères, n° 2, répondit le jeune homme.

Et pensant tout bas à la rencontre qu’il venait de faire, il murmura : Elle est belle, cette femme !

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A LPRÉE DE MAR1SSAC A STANISLAS DENIS, Pensionnaire de l'École de France, i Rome.

Mon cher ami,

Depuis mon retour d’Italie, je n’ai encore pu trouver le temps de vous écrire. Des travaux importants à achever, des relations que mes intérêts d’avenir m’imposaient

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de cultiver assidûment, enfin mille circonstances imprévues ont quotidiennement disposé de mes heures, et, bien que je ne vous aie point oublié, c’est aujourd’hui seulement que je trouve quelques instants pour me rappeler à votre souvenir par une lettre.

Je ne sais si vous l’avez appris par les journaux, mon ami, mais la dernière exposition du Louvre m'a mis en saillie beaucoup plus que je ne l’avais espéré : est-ce là un succès solide ou une affaire de vogue passagère ? je n’en sais rien encore : toujours est-il que je suis devenu presque un personnage dans les arts, et la critique parisienne compte avec moi, nouveau venu d’hier, comme elle le ferait avec une vieille réputation.

Ah I cher Stanislas, si j’ai pu m’attirer tant de sympathies à mon premier début, quel triomphe saluera donc le vôtre ! Groyez-le, mon ami, vous avez tort dans vos doutes et dans vos découragements. Paris est, entre toutes les villes du monde, une ville avide d’art et de poésie ; elle possède assez d’enthousiasme pour glorifier tous ses poètes et tous ses artistes, et elle a assez d’or pour payer tous les chefs-d’œuvre.

Hâtez-vous donc d’arriver, cher ami ; venez montrer ce que vous ôtes. Je vous le répète, les glorieux chemins sont ouverts à tous ceux qui sont dignes d’y marcher, et vous pouvez entrer et prendre votre place sans avoir recours à des moyens qui répugneraient à votre orgueil. Vous ôtes de ceux qui deviennent illustres pareux-mômes, et ce qui me rend plus cher le succès que vient d’obtenir mon début, c’est l’assurance où je suis qu'une acclamation universelle saluera le vôtre : un pas vous sépare en-

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core de la célébrité ; faites-le donc vite, la gloire vous attend.

.Maintenant, mon ami, j’ai à vous raconter une aventure qui, dès son début, a pris toutes les allures d’un roman. Je n’en suis encore qu’aux premiers chapitres, et ils ont été précédés d’un prologue qu’il est utile de vous faire connaître.

Je vous ai conté autrefois comment dès ma jeunesse j’étais resté orphelin avec mon pauvre frère Lucien.

A l’époque où mourut mon père, la plus grande partie de sa fortune était engagée dans des spéculations commerciales soumises à l'influence d’événements politiques qui, malheureusement, déterminèrent la ruine complète de tous les actionnaires engagés dans cette entreprise. Les derniers moments de mon père furent donc livrés à d'horribles inquiétudes ; il laissait sans fortune et sans appui deux enfants, dont l’aîné était encore hors d’état d’être utile au plus jeune, et, si l’honneur de son nom restait sauf, c’était à peine si les débris de sa fortune, échappés au désastre qui l’avait ruiné, suffisaient pour lui faire élever une tombe. La veille de sa mort, mon père reçut la visite d’un homme qui avait été son ami pendant bien longtemps. Mais des événements politiques où ils avaient joué tous deux un rôle important les avaient séparés depuis. Cependant, en apprenant la triste situation dans laquelle setrouvaitmon père, M. Champlouis se ressouvint de l’étroite affection qui l'avait uni à lui. et il vint au chevet du mourant lui apporter celte suprême consolation que les orphelins ne resteraient pas sans appui, et, à défaut de fortune, notre père put du moins nous léguer la

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tutelle d’un homme qui n’a jamais oublié la promesse faite au lit d’un mourant.

En effet, depuis la mort de mon père, M Champlouis n’a pas cessé un seul jour de nous adresser, à moi comme à mon frère et à ma sœur, les marques d’une tendresse et d’une sollicitude toutes paternelles. Lorsqu’au bout de quelques années je sortis avec Lucien du collège où nous avait placés M. Champlouis, il nous laissa à tous deux le choix d’une vocation, et il a été le premier à encourager celle que j’avais pour les arts. Quant à Lucien, que des goûts différents et des études particulières appelaient vers le barreau, M. Champlouis l’avait particulièrement pris sous sa protection, et lui accordait môme une préférence dont jamais je n’ai ôté jaloux, car le pauvre enfant avait plus que moi besoin d’une vigilante tutelle.

Comme je venais de remporter à l’école des B^ux- Arts le prix académique qui m’envoyait à Rome pendant cinq années, et à peu près à la môme époque où mon frère Lucien passait une thèse brillante devant la Faculté de droit de Paris, M. Champlouis se maria.

Enivré de mon triomphe, impatient de voir Rome et les chefs-d’œuvre que renferment ses murs et ses musées, je n’assistai point à ce mariage, qui fut du reste retardé par quelques circonstances. Il eut lieu un mois après mon départ.

M. Champlouis épousait une jeune fille d’une famille honorablement connue dans la bourgeoisie parisienne, mais d’une fortune modeste ; car mademoiselle Caroline n’apportait en dot qu’une grande beauté rehaussée par une rare vertu.

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Malgré la différence d'âge qui existait entre les deux époux, cette union, qui ne dura que deux années, ne fut altérée par aucun nuage. M. Champlouis adorait sa femme, et madame Champlouis avait pour son mari une si profonde estime et une amitié si tendre, qu’on eût pu croire à de l’amour.

Après ce mariage, et sans prévision de ce qui devait nécessairement arriver, mon frère Lucien continua , comme parle passé, à vivre dans la maison et dans l’intimité de son bienfaiteur. Souvent Lucien m’écrivait et m'entretenait de ses projets d’avenir. 11 travaillait avec ardeur ; quoique bien jeune, son ambition avait de grandes ailes; héritier des opinions politiques de notre père, il espérait, à force de labeurs, pouvoir conquérir une position qui lui permît un jour d’en devenir l’organe. Pour lui I# barre judiciaire était le chemin de la tribune parlementaire.

Mais, quelque temps après le mariage de M. Champlouis, je crus remarquer dans les lettres de mon frère un singulier changement de caractère et surtout une confusion d’idées qui commença à m’inquiéter. Les lettres suivantes ne firent qu’augmenter mon inquiétude, et je ne tardai pas à découvrir, malgré tout le soin qu’il apportait à me le cacher, qu’un autre sentiment que l’ambition était entré dans le cœur de Lucien.

En effet, mon frère aimait, et il aimait la femme de son bienfaiteur.

Longtemps il dut renfermer son secret dans son sein, longtemps même il parvint à dissimuler son amour à celle qui en était l’objet ; et cette passion lui paraissait tcllc-

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ment criminelle, qu’il n’osait me la confier et que j’eus à la deviner, ce qui, au reste, ne fut pas difficile, car toutes les lettres que je recevais de lui étaient remplies d’allusions et de tendresses indiscrètes qui eurent bientôt trahi ce secret qu’il avait tant de peine à renfermer dans son cœur, et qui s’en échappait malgré lui lorsqu’il prenait la plume pour m’écrire.

Un jour (c’était pendant une absence de M. Champlouis), Lucien ne put se contenir plus longtemps. Ne pouvant se résigner à quitter la maison où vivait la première femme qui avait fait battre son cœur et qu’il aimait avec idolâtrie, U se résolut à faire naître une circonstance qui le mît dans la nécessité de se fermer la porte de son bienfaiteur. Lucien fit donc une démarche qui, du moins il le pensait, devait le perdre dans l’esprit de M. Champlouis, et le forcerait irrévocablement à abandonner une maison où il perdait son repos et où, malgré lui, sa présence seule était un attentat au repos d’un homme qu'il honorait à l’égal d’un père.

Lucien, entraîné d’ailleurs par sa passion, et concevant peut-être quelque espérance insensée, se risqua un jour à faire l’aveu de son amour à madame Champlouis, et il le lit en des termes si violents, que la jeune femme effrayée crut devoir quitter Paris sur-le-champ, et aller rejoindre son mari qui était alors en tournée dans ses propriétés de Bretagne.

Ce départ précipité mit Lucien au désespoir. 11 pensa que madame Champlouis allait avertir son mari ; il se vit chargé du mépris et de la haine d'un homme qu’il outrageait par une passion que le pauvre enfant regardait

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comme presque incestueuse. Enfin, égaré, déchiré par des remords qu’il ne pouvait calmer, et auxquels il ne cherchait pas même d’excuse, il prit un jour une résolution extrême.

Majeur depuis deux ans, libre de sa personne, il renonça à l’avenir honorable et sûr qui s’ouvrait devant lui; et, croyant trouver l’oubli de son amour en allant vivre loin de celle dont la présence ne faisait que l’alimenter, Lucien s’engagea volontairement dans un corps militaire destiné au service de l’armée d’Afrique. Je n’appris cet événement et les causes qui l’avaient déterminé que par une lettre que mon frère m’écrivit à bord du navire qui le transportait à Alger.

Quant à M. Champlouis, grâce à la discrétion de sa femme, il ignora toujours quel fut le motif qui avait porté mon frère à abandonner la brillante carrière qui se préparait pour lui, et à en suivre une pour laquelle il n’avait jamais ressenti de vocation. Quoi que nous ayons pu faire, M. Champlouis et moi, pour rappeler Lucien en France, il demeura inflexible dans sa résolution, qui devait avoir plus tard un si triste dénoùment.

Pendant les deux dernières années de mon séjour à Rome, j’étais rentré, grâce aux soins de M. Champlouis, dans la possession d’une partie de la fortune de mon père. Un procès qui avait duré fort longtemps venait, après plusieurs jugements, de se terminer par un arrêt définitif, condamnant à des restitutions les principaux administrateurs de l’entreprise qui avaient ruiné tant de gens. La part assez considérable qui nous revenait, à moi et à mon frère, nous mettait à même de nous acquit-

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ter envers l’homme qui nous avait prété un si long et si généreux appui, et nous laissait encore de quoi tenir dans le inonde une position honorable. J’écrivis à mon frère pour lui faire part de cette heureuse nouvelle; mais elle ne changea en rien sa résolution : * Garde cette fortune pour toi, me répondit-il. J’ai renoncé à mes rêves d’autrefois ; un seul me poursuit encore, celui qui ne doit jamais se réaliser... Je ne rentrerai en France qu’avec l’oubli, et je me souviens encore; peut-être dois-je me souvenir toujours? » Son avant-dernière lettre me prouvait qu’il avait raison dans ses craintes : l’absence n’avait pu le guérir de son malheureux amour. Ne pouvant trouver l’oubli, il cherchait la mort, et la mort le fuyait; au bout de trois ans de service, il ôtait lieutenant.

Il y a dix-huit mois environ, j’appris soudainement la mort de M. Champlouis, emporté en moins d’une semaine par une maladie foudroyante. Cet événement me causa une grande douleur; vous me connaissiez déjà à cette époque, mon cher Stanislas, et vous avez pu voir si ma tristesse a été longue et sincère. Mais, malgré tous mes regrets, je ne pus m’empêcher de songer que cette mort, qui laissait madame Champlouis libre, ouvrait à mon frère de nouvelles espérances, qui, avec le temps et les circonstances, pourraient peut-être se réaliser. Je m’empressai donc de lui écrire pour l’inviter à revenir en France. Hélas! ma lettre arriva trop tard, et, un mois après l’avoir envoyée, j’appris dahs un journal que Lucien avait été tué dans une rencontre avec les Maures.

Tel est, mon ami, le prologue nécessaire au roman que je vous ai annoncé, et dont le premier chapitre re-

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monte au printemps dernier, c’est-à-dire quelque temps après mon arrivée à Paris, où mon succès de l’exposition m’avait ouvert plusieurs salons artistiques et aristocratiques. \

Un matin du mois d’avril dernier donc, j’étais allé au Père-Lachaise visiter la tombe de mon frère dont j’avais fait transporter le corps en France. Ce funèbre lieu fut celui où se passa la première scène un peu caractérisée de mon aventure. Je rencontrai là, dans des circonstances assez singulières, une femme que ma présence parut surprendre étrangement. Avant que j’aie pu lui parler, elle éclata en reproches sur ce qu’elle appelait mon opiniâtreté à la poursuivre et mon ingratitude. J’eus beau considérer cette femme, ma mémoire ne me rappelait au' cunement ses traits. En efîet, je la voyais pour la première fois ; après m’avoir quitté en m’adjurant de ne plus la poursuivre comme je le faisais depuis quelque temps, cette femme me laissa seul. Mon imagination confondue aurait longtemps cherché la clef de ce mystère, sans un hasard qui vint y apporter quelque lumière. Comme j’avais jeté les yeux sur la tombe auprès de laquelle j’avais trouvé évanouie ma belle inconnue, l’inscription gravée sur la pierre m’apprit que ce tombeau était celui de M. Champlouis, et, pour ne me laisser aucun doute sur ma mystérieuse rencontre, j’acquis la certitude, en ouvrant un petit portefeuille égaré par la femme en deuil, qu’elle était la veuve de mon bienfafteur, de M. Champlouis, dont la tombe s’élevait à deux pas de celle de mon frère. Mais, alors, comment madame Champlouis, que je n’avais jamais vue, prétendait-elle me reconnaître? et à quel propos se

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plaignait-elle do mes poursuites? C’était là ce qui me confondait d etonnement.

La seconde scène de mon roman devait m’expliquer tout ce que la première avait d'obscur, et voici comment: une heure après ma première rencontre avec madame Champlouis, je me trouvai de nouveau en face d’elle dans une maison où j’étais allé en visite : c’était à la Chaussée-d’Antin, chez madame la comtesse d’Alpuis. En me voyant entrer dans le salon où elle était arrivée peu de temps avant moi, car nos deux voitures s’étaient pour ainsi dire suivies, madame -Champlouis pâlit soudainement, et me jeta un regard plein de reproches; puis, prétextant une indisposition , elle se retira presque aussitôt.

La comtesse, à qui cette scène muette n’avait pu échapper, m’accabla sur-le-champ d’interrogations.

— Sûrement, me dit-elle, il y a quelque chose entre vous et mon amie ; vous connaissez ma discrétion, conlez-moi cela... peut-être pourrais-je vous être utile; en ce cas je serais heureuse que vous voulussiez bien abuser de moi.

La comtesse d’Alpuis est une excellente femme. D’un esprit très-supérieur, et, en effet, d’une discrétion recon nue et citée, elle pouvait d’ailleurs me renseigner trèsutilement. Aussi n’hésitai-je point à lui raconter ce qui m’était arrivé dans la matinée avec madame Champlouis. Je crus même nécessaire de l’informer de la malheureuse passion que mon frère avait eue pour celle-ci.

— Mais, me dit la comtesse après m’avoir écouté très attentivement, que signifient ces poursuites dont Caro-

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