‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 20 sur 22 · I.R MAUSOLÉE · texte numérisé non relu

I.R MAUSOLÉE

line se plaint, et que veut-elle dire avec son ingratitude ?

— Voilà précisément ce que j’ignore et ce qui m’inquiète, répondis-je.

— C/est bon, reprit la comtesse. Si vous voulez vous fier à moi, je vous promets d’avoir avant peu le mot de cette énigme. Je suis la meilleure amie de votre ennemie, car vous ôtes décidément en hostilités, et, en sachant m’y prendre, je vous promets que j’obtiendrai de Caroline toutes les explications qui peuvent vous intéresser. Revenez me voir dans huit jours.

Une semaine s’était à peine écoulée, que je reçus un billet par lequel madame d’Alpuis m’invitait à me rendre chez elle.

— Fiat lux! me dit la comtesse en me voyant entrer. Votre mystère est débrouillé ; c’est clair comme le soleil, votre aventure : un simple quiproquo. Je me suis expliquée avec Caroline qui, par parenthèse, est très-occupée de vous depuis quelque temps et depuis votre rencontre au cimetière surtout. 11 paraît que, si vous ne l’aviez jamais vue , elle vous avait remarqué depuis longtemps. Elle vous a souvent rencontré, et vous voit presque tous les jours au balcon d'une maison située en face de la sienne, ce qui fait quelle vous croit son voisin. Seulement, comme je vous le disais, il y a quiproquo : Caroline vous prend pour un autre. Elle ignore la mort de votre frère, dont à grand’peine elle m’a avoué l’amour; et c’est votre ressemblance étrange avec Lucien qui cause son erreur. Il paraît que dernièrement, dans un bal, le seul où elle soit allée depuis la mort de son mari, Caroline vous a rencontré, et votre vue l’a étrangement trou-

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blée. Bien que vous ne lui avez point parlé, elle a pensé que vous étiez venu pour elle, et, vous prenant toujours pour Lucien, elle s'est imaginé que vous aviez quitté l’Afrique pour tâcher, do renouer la chaîne rompue de votre passion. De là ces accusations de poursuite et d’ingratitude dont elle se plaint. J’ai eu toutes les peines du monde à la détromper sur son erreur. Elle paraissait y tenir ; et ce n’est qu’en la conduisant à la tombe de Lucien que j’ai pu la convaincre que je disais vrai. Maintenant, mon cher Alphée, soyez franc jusqu’au bout : dites-moi s’il est vrai que vous ne connaissez pas Caroline, si c’est vraiment au Père-Lachaise que vous l’avez vue pour la première fois. Expliquez- moi vos rencontres muettes avec elle et ce que signifie ce voisinage dont elle m’a parlé.

— Mon Dieu 1 répondis-je à la comtesse, rien n’est plus simple. 11 est possible que dans l’erreur où elle était à cause d’une ressemblance peu ordinaire avec mon frère, il est possible que madame Champlouis ait pris pour des poursuites des rencontres que le hasard a seul amenées. En effet, maintenant, je crois avoir vu cette dame plusieurs fois; mais elle n’en était pas moins une étrangère pour moi. Quanta ce voisinage auquel elle veut bien donner une cause, c’est une chose très-naturelle et qui n’a rien de combiné, je vous l’assure... Le sculpteur P..., mon ancien maître, a son atelier presque en face de la maison de madame Champlouis, et il est possible qu’elle m’ait aperçu de sa fenêtre, car je vais presque tous les jours chez P... pour lui demander des conseils. Voilà, Madame, l’exacte vérité; et, si j’ai eu l’honneur d’être

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remarqué par madame Champlouis, je vous assure que je l’ignorais absolument.

— Maintenant que vous le savez, reprit la comtesse, n’allez pas vous servir de ma confidence pour échafau' der quelque rêve amoureux. Qui sait si depuis huit jours vous n’avez pas songé à vous faire l’héritier de la passion de votre frère ? Ce serait temps perdu, je vous l’assure. Caroline aime son mari mort, plus, peut-être, qu’elle ne l’a aimé vivant, Elle s’est vouée à un deuil éternel ; elle a pour toujours renoncé au monde, et elle passe ses journées près de la tombe du défunt.

— Mais, répondis-je, près de cette tombe du mari est la tombe d’un amant mort pour elle; et, en pleurant la mémoire de l'un, qui sait si elle ne songe pas un peu à l’autre ?

— A l’autre à qui vous ressemblez tant, me répondit la comtesse en riant. Je vous vois venir. Encore une fois, prenez-y garde, mon enfant. Je vous le répète, je connais Caroline; elle est Bretonne, c’est-à-dire obstinée dans ses affections comme dans ses antipathies. Je ne sais si elle est sincère ; mais elle a juré à son mari une éternelle fidélité, et elle se prépare à donner au monde, qui la regarde et a l’air de douter de ses regrets, le spectacle d’une nouvelle Artémise.

Je quittai la comtesse en lui assurant que je ne songeais nullement à attenter au souvenir que madame Champlouis conservait à son mari, et que, d’un autre côté, la religion fraternelle me défendait de songer à une femme qui avait involontairement été la cause de la mort de mon frère.

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